‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 68 sur 93 · MARSEILLE · texte numérisé non relu

MARSEILLE

Marseille... 1837. — Un jeune homme d'une tournure élégante et fort peu affectée, ma foi, nouveau correspondant de notre maison pour les affaires d'Alger, m'a offert son cheval, et avec une bonne grâce si naturelle, que je l'ai accepté. Donc, ce malin vers les six heures, j<- me suis avancé an grand trot sur la route d'Aix, m'efforçant de ae regarder ni à droite, ni à gauche. Quand je me suis vu a une bonne demi-lieue au delà du Château Vert, <>ù l'on mangeait autrefois de si bonnes bouille à- baissée, je tourne mon cheval, j<- le mets au pas, cl je \ai.s faire mou entrée dans Marseille.

Les gens du pays appellent ce point-ci la Vista, la vue par excellence. Ce lieu mérite son nom; la vue, en effet, est immense et ravissante. A droite, on vient d'apercevoir tout à coup la Méditerranée. Elle forme ici un golfe animé par une multitude de barques ; les rayons du soleil levant sèment d'étincelles les petites vagues de cette mer tranquille et mollement agitée par la brise du matin. Les rochers peu élevés qui s'avancent dans la mer forment ici un angle droit avec la côte le long de laquelle on marche, et donnent à l'ensemble du paysage une aménité singulière.

J'ai souvent rencontré ces vues gracieuses sur les côtes de la Méditerranée. Gomme cette mer n'a pas de flux et de reflux, elle offre rarement ces aspects désolés, si communs sur les tristes rivages de l'océan. Ses côtes ne sont jamais gôtées par cette demi-lieue de sable et de boue qui, dans les ports de Normandie, deux fois par jour régulièrement, viennent attrister le voyageur et lui montrer les navires tristement penchés sur le côté. Rien n'est pur et propre comme les côtes du golfe de Bandol, que j'apercevais à ma droite, en revenant ce matin à Marseille. Un paysage qui reproduirait exactement cette vue passerait pour sec et hors de nature à Paris.

En face de moi, je voyais cette magnifique Marseille, cette ville du Midi par excellence; elle est placée au fond d'un amphithéâtre formé par des rochers arides comme tous ceux de la Provence. Mais au bas des rochers on aperçoit des arbres d'un vert foncé, qui marquent le cours de l'Huveaune. A droite, c'est la mer, et toute la contrée qui environne Marseille, sur la gauche, au bas des rocs, est couverte de petites maisons de campagne d'une éclatante blancheur, qu'on appelle bastides. Je crois qu'on pourrait bien en compter quatre ou cinq mille; chacune a son petit jardin, mais les arbres de ce jardin ne s'élèvent guère à plus de huit ou dix pieds. La blancheur éblouissante de ces bastides et des murs de clôture qui, tous les ans, sont blanchis à la chaux, se détache sur la pâle verdure des oliviers et des amandiers qui les entourent. Ce qui empoche ce petit bout de paysage aride et sec de

paraître plat, c'est que l'œil y découvre à charpie instant des plantes que nous ne voyons point à Paris. J'ai demandé ce que c'étaient que des roseaux, hauts de douze à quinze pieds, qui croissent par bouquets, le long de la grande route; on m'a dit que ce sont dos cannes, qui servent à soutenir les ceps de vignes basses. 11 y a beaucoup d'arbres dont les feuilles très vertes semblent i'crnissces comme celles du laurier.

Quand on descend la Vista vers Marseille, la route se trouve tout à coup enfermée entre deux murs qui n'en finissent pas. Il y avait là une telle quantité de mulets, d'ânes, de charrettes et de charretiers jurant, que le nuage de poussière élevé par tout cela empêchait de voir et de respirer. Impossible de mettre un cheval au trot, au milieu de cette bagarre désagréable, et surtout peu champêtre.

Enfin, j'arrive à l'arc de triomphe, situé sur une hauteur, à l'entrée de la ville, à peu près comme l'are de l'Etoile à Paris. On laisse sur la droite, avant d'y parvenir, le fameux Lazaret qui fait la sûreté de la Provence. De l'arc de triomphe, l'œil plonge dans le Cours. C'est un magnifique boulevard planté de deux rangs de vieux ormeaux. Le Cours est beaueoup plus bas que l'arc de triomphe, comme les Champs-Elysées | Paris.

Avant d'y arriver, on descend une rue rapide. Le Cours s'avance ensuite jusqu'un peu au delà de la Canebière, la principale me de Marseille. A ce point, aom-i mence la belle rue de Rome, qui se termine par un obélisque placé vis-à-vis de l'arc de triomphe. La ligua droite formée par les rues et le Cours a bien une demilieue de long. La population fourmille dans le Cours bordé de belles maisons, et l'on a tout de suite bidée d'une grande ville.

Les gens qui vous entourent ont un air sérieux ot une vivacité incroyable; ils semblent ne parler que pnr

exclamations; leurs yeux pétillent, Ce qui trappe surtout, ç'asl I étonnante I ra aspa renée de l'air; en voyant l'obélisque qui est à la pOPte de Home, de lare de triomphe j'ai Crq pouvoir y arriver en dix ininut's. La

plupart des femmes du peuple sont occupées à tricote

dos bas couleur café au lait foncé; elles ont le bas de la jambe fort bien. Les robes sont courtes et les plis annoncent une étoffe fort pesante. Les jeunes femme? du peuple ont à la ceinture de larges crochets d'argent destinés à porter des ciseaux, qui pendent à l'extrémité d'une cbaine aussi d'argent. Plus la chaîne est longue, plus la jeune fille qui la porte est considérée parmi ses voisines. (Test là le seul et unique luxe des jeunes filles du peuple. Ces ciseaux, au besoin, serviraient d'armes contre les insolents.

Sur le Cours, les chevaux et voitures doivent passer le long des maisons ; les piétons sont au milieu, entre les deux magnifiques rangées d arbres.

Mon cheval et moi, passant dans la rue à gauche du Cours, sommes sur le point d'être accrochés par la diligence qui arrive de Toulon, et qui se garde bien de crier gare. Je trouve ces gens du bas peuple marseillais fort grossiers : c'est là l'inconvénient du naturel. On voit bien que nous sommes à deux cents lieues de

Paris,

Je remets le cheval de mon nouvel ami à son groom, et, pour ne pas m'exposer à prendre de l'humeur, je continue la promenade à pied. Mais, à peine ai-je fait dix pas, que je suis suffoqué par la poussière qui s'échappe en gros tourbillons de certains grands tapis antiques que l'on bat au milieu du Cours, dans la partie réservée aux piétons. Certainement, à Paris, la police ne souffrirait pas ces choses-là. Une femme, qui vend des gâteaux pour les enfants, prend dispute avec les hommes qui battent les tapis; il est sûr que la poussière étonnante qu'ils font sortir de leurs t;ipis iqonde absolument la petite table sur laquelle cette femme expose ses gâteaux; la dispxite s'échauffe; plusieurs boutiquières, perchées sur leur échafaudage, prennent parti pour la femme aux gâteaux ; les hommes, pour les braver, battent leurs lapis avec plus de forte; il est impossible de respirer, je m'éloigne....

Après avoir été chasse du l'on/s par la poussière des tapis, j'ai tourné à droite, dans la magnifique rue nommée (lanebière. parce qu'autrefois il y a\ail là des champs plantés de chanvre qui, en grec, s'appelle

canabis. Cette rue de la Ganebière, plus large que la rue de la Paix (à Paris), mène au bout du port, qui a la forme allongée d'une carte à jouer. La Ganebière arrive au milieu du petit côté. On se trouve là au quartier général de plusieurs centaines de portefaix, gens qui se font compter à Marseille; on les voit fort occupés à embarquer ou à placer sur des charrettes des marchandises de tous les pays; c'est un spectacle réjouissant.

On a devant soi une foule de petites barques élégamment pavoisées en toile de coton, avec des ornements rouges, et tous les patrons crient à la fois pour vous offrir une promenade sur mer; mais cette mer, on ne la voit point, et le port a l'air d'un petit lac encombré de navires.

Pour dire exactement ce que j'ai fait, et qui n'est pas trop digne d'un voyageur qui a l'honneur d'écrire son journal, séduit par les cris et par la mine pleine de rondeur, and wcather bcatcn, d'un des vieux matelots, je lui ai dit de préparer sa barque. Je suis entré chez un petit libraire qui étalait sur le port, lequel m'a vendu un volume in-8°, et qui sentait horriblement le moisi, du Méchant de Gresset; c'est une des pièces que je méprise le plus.

Le vieux matelot m'a conduit hors du port, et moi je lisais le Méchant.

La bouche du port tourne à droite; c'est ce qui fait que de la Ganebière on ne voit pas la pleine mer. L'embouchure du port, à gauche vers Toulon, est défendue par des rochers arides et abrupts, forma ni des caps et des îles, sur lesquels il n'y a pas le plus petit arbre; on a le projet de creuser une entrée de ce côté-la.

A droite, c'est d'abord le fort Saint-Jean; puis un rivage élevé nommé la Tourette, duquel on a une belle vue. Là derrière, sur le coteau, s'élevait l'ancienne Marseille assiégée par César. Elle s'avançait aussi sur une partie de la plage que la mer couvre maintenant. .1 aurais bien dû, au lieu du Méchant de Gresset, avoir la Phar$ale\ mais je suis l'homme le moins prévoyant du monde.

Au delà du fort Saint-Jean, c'est le lazaret que nous avons côtoyé au nord, il y a une heure, en passant à l'arc de triomphe.

Nous rentrons dans le port; il est parfaitement sûr et assez profond; mais souvent il sent horriblement mauvais, c'est l'égout de Marseille. J'étais tombé un mauvais jour apparemment; j'en ait fait l'observation à mon batelier, avec lequel je m'étais mis sur un assez bon pied pendant le voyage; il m'a nié brusquement et assez impoliment que son port sentît mauvais. Il est possible que les Marseillais ne soient pas sensibles à une certaine mauvaise odeur; c'est fort heureux pour eux.

Le titre répond mal à l'ouvrage, on va le voir ; mais il a quelque chose de romantique et, s'il ne convient pas au fond du récit, il sonne bien en tète d'un livre qui ressuscite non pas l'Italie de 1820, mais celle du xvie siècle. Stendhal avait pris les matériaux essentiels dans un des manuscrits où il devait puiser pour les Chroniques italiennes, dans celui où étaient contées les aventures du jeune Alexandre Farnèse, qui devait être le pape Paul III.

Le livre commence par deux hors-d'œuvre qui sont en réalité deux chefs-d'œuvre qu'on ne saurait trop admirer : c'est d'abord le tableau de Milan affranchi par l'armée de Bonaparte, description qui permet à l'auteur de nous présenter tant bien que mal le marquis et la marquise del Dongo et leur famille, la sœur de la marquise, c'est-à-dire l'adorable Gina, comtesse de Pietranera, et le jeune Fabrice <lel Dongo, le héros de l'histoire, dont la naissance coïncide avec le départ des Français chassés de Milan. Fabrice esl élevé dans le sombre château de Grianla ; il est très beau, singulier, spirituel, et l'ait l'orgueil de sa mère, de son oncle el surtout de sa tante qui a pour lui une tendresse toujours plus grande. Gina, devenue, veuve, vient habiter auprès de son neveu qui, un beau matin, lui déclare qu'il veut rejoindre Napoléon. Il part et, arrivé sur La route de Belgique quelques jours avant Waterloo, il est

emprisonné comme espion à 15 Il s'évade, revêtu des habits d'un

hussard mort en prison, nommé' Boulot, et se dirige vers lai uni française. Ici se place l'épisode bien connu, le second hors-d'œuvre, dont Balzac disait : « Oui, j'ai été saisi <\'ui\ accès d. jalousie à cette superbe et vraie description de bataille que je rêvais pour les Scènes de la vie militaire, la plus difficile portion de mon ou\ ce morceau m'a ravi, chagriné, enchanté, désespéré » :

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