‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 73 sur 93 · VERS LA CHARTREUSE · texte numérisé non relu

VERS LA CHARTREUSE

La marquise Crescenzi, accablée de remords et effrayée par le directeur de sa conscience, avait trouvé un excellent moyen pour se soustraire aux regards de Fabrice. Prenant prétexte de la fin d'une première grossesse, elle s'était donné pour prison son propre palais avec un immense jardin. Fabrice sut y pénétrer et plaça, dans l'allée que Clélia affectionnait le plus, des fleurs arrangées en bouquets, et disposées dans un ordre qui leur donnait un langage, comme jadis elle lui en faisait parvenir tous les soirs dans les derniers jours de sa prison à la tour Farnèse.

La marquise fut très irritée de cette tentative; les mouvements de son âme étaient dirigés tantôt par les remords, tantôt par la passion. Durant plusieurs mois elle ne se permit pas de descendre une seule fois dans le jardin de son palais; elle se faisait même scrupule d'y jeter un regard.

Fabrice commençait à croire qu'il était séparé d'elle pour toujours, et le désespoir commençait aussi à s'emparer de son âme. Le monde où il passait sa vie lui déplaisait mortellement, et s'il n'eût été intimement persuadé que le comte ne pouvait trouver la paix de 1 âme hors du ministère, il se fût mis en retraite dans son petit appartement de l'archevêché. Il lui eût été doux de vivre tout à ses pensées, et de n'entendre plus la voix humaine que dans l'exercice de ses fonctions.

« Mais, se disait-il, dans l'intérêt du comte et de la comtesse Mosca, personne ne peut me remplacer. »

Le prince confinait de le traiter avec une distinction qui le plaçait au premier rang dans cotte cour, et cette faveur, il la devait en grande partie à lui-même. L'extrême réserve qui, chez Fabrice, provenait d'une indifférence allant jusqu'au dégoût pour toutes les affections ou les petites passions qui remplissent la vie des hommes, avait piqué la vanité du jeune prince; il disait souvent que Fabrice avait autant d'esprit que sa tante. L'âme candide du prince s'apercevait à demi d'une vérité : c'est que personne n'approchait de lui avec les mêmes dispositions de cœur que Fabrice. Ce qui ne pouvait échapper, même au vulgaire des courtisans, c'est que la considération obtenue par Fabrice n'était point celle d'un simple coadjuteur, mais l'emportait même sur les égards que ie souverain montrait à l'archevêque. Fabrice écrivait au comte que si jamais le prince avait assez d'esprit pour s'apercevoir du gâchis dans lequel les ministres Rassi, Fabio Gonti, Zurla et autres de même force avaient jeté ses affaires, lui, Fabrice, serait le canal naturel par lequel il ferait une démarche, sans trop compromettre son amourpropre.

« Sans le souvenir du mot fatal, cet enfant, disait il à ].i comtesse Mosca, appliqué par un homme de tfénie à une auguste personne, l'auguste personne se serait écriée : « Revenez bien vite et chassez-moi tous ces vanu-pieds! » Dès aujourd'hui, si la femme de l'hommo do génie daignait faire une démarche, si peu signifient i\ re qu'elle fût, on rappellerait le comte avec transport mais il rentrera par une bien plus belle porte, s'il veut attendre que le fruit soit mûr. Du reste, on s'ennuie à mourir dnns los salons de la princesse, on n'y a pour se divertir que la folie du Rassi, qui, depuis qu'il est comte, est devenu maniaque de noblesse. On vient de

donner det ordres sévères | rque boute personne qui

ne peut pas prouver huit quartiers de noblesse n'ose plus ■ présenter eux soirées de La princesse (oe sont Le termes du réécrit). Tous Los hoi es qui sonl en

bsession d'entrer le matin dans la grande galerie, et

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de so trouver sur le passage du souverain lorsqu'il se rend à La messe, continueront à jouir de ce privilège, mais les nouveaux arrivants devront faire preuve les huit quartiers. Sur quoi Ton a dit qu'on voil bien que Ras si est sans quartier. »

On pense que de telles lettres n'étaient point confiées à la posle. La comtesse Mosca répondait de Naplcs : « Nous avons un concert tous les jeudis, et conversation tous les dimanches; on ne peut pas se remuer dans nos salons. Le comte est enchanté de ses fouilles, il y consacre mille francs par mois, et vient de faire venir des ouvriers des montagnes de l'Abruzze qui ne lui coûtent que vingt-trois sous par jour. Tu devrais bien venir nous voir. Voici plus de vingt fois, monsieur l'ingrat, que je vous fais cette sommation. »

Fabrice n'avait garde d'obéir : la simple lettre qu'il écrivait tous les jours au comte ou à la comtesse lui semblait une corvée presque insupportable. On lui pardonnera quand on saura qu'une année entière se passa ainsi, sans qu'il pût adresser une seule parole à la marquise. Toutes ses tentatives pour établir quelque correspondance avaient été repoussées avec horreur. Le silence habituel que, par ennui de la vie, Fabrice gardail partout, excepté dans l'exercice de ses fonctions et à la cour, joint à la pureté parfaite de ses mœurs, l'avait mis dans une vénération si extraordinaire, qu il se décida enfin à obéir aux conseils de sa tante.

« Le prince a pour toi une vénération telle, lui écrivait-elle, qu'il faut t'attendre bientôt à une disgrâce; il te prodiguera les marques d'inattention, et les mépris atroces des courtisans suivront les siens. Ces petits despotes, si honnêtes qu'ils soient, sont changeants comme la mode et par la même raison : l'ennui. Tu ne peux trouver de forces contre le caprice du souverain que dans la prédication. Tu improvises si bien en vers! essaye de parler une demi-heure sur la religion; tu diras des hérésies dans le commencement; mais paye un thélogien savant et discret qui assistera à tes sermons, et t'avertira de tes fautes, tu les répareras le lendemain. »

Le genre de malheur que porte dans l'àmc un amour

contrarié, fait que toute chose demandant de l'attention et de l'action devient une atroce corvée. Mais Fabrice se dit que son crédit sur le peuple, s'il en acquérait, pourrait un jour être utile à sa tante et au comte, pour lequel sa vénération augmentait tous les jours, à mesure que les affaires lui apprenaient à connaître la méchanceté des hommes. Il se détermina à prêcher et son succès, préparé par sa maigreur et son habit râpé, fut sans exemple. On trouvait dans ses discours un parfum de tristesse profonde, qui, réuni à sa charmante figure et aux récits de la haute faveur dont il jouissait à la cour, enleva tous les cœurs de femmes. Elles inventèrent qu'il avait été un des plus braves capitaines de l'armée de Napoléon. Bientôt ce fait absurde fut hors de doute. On faisait garder des places dans les églises où il devait prêcher; les pauvres s'y établissaient par spéculation dès cinq heures du matin.

Le succès fut tel, que Fabrice eut enfin l'idée, qui changea tout dans son ame, que, ne fût-ce que par simple curiosité, la marquise Grescenzi pourrait bien un jour venir assister à l'un de ses sermons. Tout à coup le public ravi s'aperçut que son talent redoublait; il se permettait, quand il était ému, des images dont la hardiesse eût fait frémir les orateurs les plus exercés ; quelquefois, s'oubliant soi-même, il se livrait à des moments d'inspiration passionnée, et tout l'auditoire fondait en larmes. Mais c'était en vain que son œil aggrotlato cherchait parmi tant de figures tournées vers la chaire celle dont la présence eût été pour lui un si grand événement.

« Mais si jamais j'ai ce bonheur, se dit-il, ou je me trouverai mal, ou je resterai absolument court. » Pour parer à ce dernier inconvénient, il avait composé une sorte de prière tendre et passionnée qu'il plaçait toujours dans sa chaire, sur un tabouret : il avait le projet de se mettre à lire ce morceau, si jamais la présence de la marquise venait le met lie hors d'état de trouver un mot.

Il apprit un jour, par ceux des domestiques du marquis qui étaient à sa solde, que des ordres avaient été donnés afin que l'on préparât pour le lendemain

la loge de la Caza Crescenzi au grand théâtre. Il y avait une année que la marquise n'avait paru à aucun spectacle, et c'était un ténor qui faisait fureur et remplissait la salle tous les soirs qui la faisait déroger à ses habitudes. Le premier mouvement de Fabrice fut une joie extrême. « Enfin je pourrai la voir toute une soirée! On dit qu'elle est bien pâle. » Et il cherchait à se figurer ce que pouvait être cette tête charmante, avec des couleurs à demi effacées par les combats de l'âme.

Son ami Ludovic, tout consterné de ce qu'il appelait la folie de son maître, trouva, mais avec beaucoup de peine, une loge au quatrième rang, presque en face de celle de la marquise.

Une idée se présenta à Fabrice : « J'espère lui donner l'idée de venir au sermon, et je choisirai une église fort petite, afin d'être en état de la bien voir ». Fabrice prêchait ordinairement à trois heures. Dès le matin du jour où la marquise devait aller au spectacle, il fit annoncer qu'un devoir de son état le retenant à l'archevêché pendant toute la journée, il prêcherait par extraordinaire à huit heures et demie du soir, dans la petite église de Sainte-Marie de la Visitation, située précisément en face d'une des ailes du palais Crescenzi. Ludovic présenta de sa part une quantité énorme de cierges aux religieuses de la Visitation, avec prière d'illuminer à jour leur église. Il eut toute une compagnie de grenadiers de la garde, et l'on plaça une sentinelle, la baïonnette au bout du fusil, devant chaque chapelle, pour empêcher les vols.

Le sermon n'était annoncé que pour huit heures et demie, et à deux heures l'église était entièrement remplie; l'on peut se figurer le tapage qu'il y eut dans la rue solitaire que dominait la noble architecture du palais Crescenzi. Fabrice avait fait annoncer qu'en l'honneur de Notre-Dame de Pitié, il prêcherait sur la pitié qu'une âme généreuse doit avoir pour un malheureux, même quand il serait coupable.

Déguisé avec tout le soin possible, Fabrice gagna sa loge au théâtre au moment de l'ouverture des portes, et quand rien n'était «ncore allumé. Le spectacle com-

386 OEU VRF.fi CHOISIE. S DF. fi T F. N D II A L

niença vers huit heures, et quelques minutes après il eut cette joie qu'aucun esprit ne peut concevoir s'il ne l'a pas éprouvée, il vit la porto de la loge Cresoenzi s'ouvrir; peu après, la marquise entra • il ne l'avait pas vue aussi bien depuis le jour où elle lui avait donné son éventail. Fabrice crut qu'il suffoquerait de joie; il sentait des mouvements si extraordinaires qu'il se dit : « Peut-être je vais mourir ! Quelle façon charmante de finir cette vie si triste! Peut-être je vais tomber dans cette loge : les fidèles réunis à la Visitation no me verront point arriver, et demain ils apprendront que le futur archevêque s'est oublié dans une loge de l'Opéra, et encore déguisé en domestique et couvert d'une livrée! Adieu toute ma réputation! Et que me fait ma réputation! »

Toutefois vers les huit heures trois quarts, Fabrice fit effort sur lui-même; il quitta sa loge des quatrièmes et eut toutes les peines du monde à gagner, à pied, le lieu où il devait quitter son habit de demi-livrée et prendre un habit plus convenable. Ce ne fut que vers les neuf heures qu'il arriva à la Visitation, dans un état de pAleur et de faiblesse tel que le bruit se répandit dans l'église que M. le coadjuteur ne pourrait pas prêcher ce soir-là. On peut juger des soins que lui prodiguèrent les religieuses, à la grille de leur parloir intérieur où il s'était réfugié. Os dames parlaient beaucoup; Fabrice demanda à être seul quelque! instants, puis il courut à sa chaire. Un de ses aides de camp lui avait annoncé, vers les trois heures, que l'église de la Visitation était entièrement remplie, mais de gens appartenant à la dernière elasse et attirés apparemment par le spectacle de l'illumi na I ion. Kn

entrant en chaire, Fabrice fut agréablement surpris do

trouver toutes les chaises occupées par les jeunes gens à la mode et par les personnages de La plus haute distinction. Quelques phrases d'exeUSeS commencèrent son Bermon et furent reçues avec dei cris comprimés d'admiration. Ensuite vint la description passionnée du

malheureux dont il faut avoir pitié pour honorer dignement la Madone de /'ilit!, qui, elle-même, n tant smillerl sur la terre. L'orateur était fort ému ; il y avait d«u

moments où il pouvait a peine prononcer les mots de façon à être entendu dans toutes les parties de celte petite église. Aux yeux de toutes les femmes et de bon nombre des hommes, il avait l'air lui-même du malheureux dont il fallait prendre pitié, tant sa pâleur était extrême. Quelques minutes après les phrases d'excuses par lesquelles il avait commencé son discours, on s'aperçut qu'il était hors de son assiette ordinaire : on le trouvait ce soir-là d'une tristesse plus profonde et plus tendre que de coutume. Une fois on lui vit les larmes aux yeux : à l'instant il s'éleva dans l'auditoire un sanglot général et si bruyant, que le sermon en fut tout à l'ait interrompu.

Cette première interruption fut suivie de dix autres; on poussait des cris d'admiration, il y avait des éclats de larmes; on entendait à chaque instant de3 cris tels que : « Ah! sainte Madone! Ah! grand Dieu! » L'émotion était si générale et si invincible dans ce public d'élite, que personne n'avait honte de pousser des cris, et les gens qui y étaient entraînés ne semblaient point ridicules à leurs voisins.

Au repos qu'il est d'usage de prendre au milieu du sermon, on dit à Fabrice qu'il n'était resté absolument porsonne au spectacle; une seule dame se voyait encore dans sa loge, la marquise Crescenzi. Pendant ce moment de repos on entendit tout à coup beaucoup de bruit dans la salle; c'étaient les fidèles qui votaient une statue à M. le coadjuteur. Son succès dans la seconde partie du discours fut tellement fou et mondain, les élans de contrition chrétienne furent tellement remplacés par des cris d'admiration tout à fait profanes, qu'il crut devoir adresser, en quittant la chaire, une sorte de réprimande aux auditeurs. Sur quoi tous sortirent à la fois avec un mouvement qui avait quelque chose de singulier et de compassé; et, en arrivant à la rue, tous se mettaient à applaudir avec fureur, et à crier : E viva del Dongo!

Fabrice consulta sa montre avec précipitation, et courut à une petite fenêtre grillée qui éelairait l'étroit passage de l'orgue à l'intérieur du couvent. Par politesse envers la foule incroyable et insolite qui remplis-

sait la rue, le suisse du palais Grescenzi avait placé une douzaine de torches dans ces mains de fer que l'on voit sortir des murs de face des palais bâtis au moyen âge. Après quelques minutes, et longtemps avant que les cris eussent cessé, l'événement que Fabrice attendait avec tant d'anxiété arriva, la voiture de la marquise, revenant du spectacle, parut dans la rue; le cocher fut obligé de s'arrêter, et ce ne fut qu'au plus petit pas, et à force de cris, que la voiture put gagner la porte.

La marquise avait été touchée de la musique sublime, comme le sont les cœurs malheureux, mais bien plus encore de la solitude parfaite du spectacle lorsqu'elle en apprit la cause. Au milieu du second acte, et le ténor admirable étant en scène, les gens mêmes du parterre avaient tout à coup déserté leurs places pour aller tenter fortune et essayer de pénétrer dans l'église de la Visitation. La marquise, se voyant arrêtée par la foule devant sa porte, fondit en larmes. « Je n'avais pas fait un mauvais choix! » se dit-elle.

Mais précisément à cause de ce moment d'attendrissement elle résista avec fermeté aux instances du marquis et de tous les amis de la maison, qui ne concevaient pas qu'elle n'allât point voir un prédicateur aussi étonnant. Enfin, disait-on, il l'emporte même sur le meilleur ténor de l'Italie! « Si je le vois, je suis perdue! » se disait la marquise.

Ce fut en vain que Fabrice, dont le talent semblait plus brillant chaque jour, prêcha encore plusieurs fois dans cette même petite église, voisine du palais Grescenzi, jamais il n'aperçut Clélia, qui même à la fin prit de l'humeur de cette affectation à venir troubler sa rue solitaire, après l'avoir déjà chassée de son jardin.

En parcourant les figures de femmes qui l'écoutaient, Fabrice remarquait depuis assez longtemps une petite figure brune fort jolie, et dont les yeux jetaient des flammes. Ces yeux magnifiques étaient ordinairement baignés de larmes dès la huitième ou dixième phrase du sermon. Quand Fabrice était obligé de dire des choses longues et ennuyeuses pour lui-même, il reposiez volontiers ses regards sur cette tête dont la

jeunesse lui plaisait. Il apprit que cette jeune personne s'appelait Anetta Marini, fille unique et héritière du plus riche marchand drapier de Parme, mort quelques mois auparavant.

Bientôt le nom de cette Anetta Marini, fille du drapier, fut dans toutes les bouches ; elle était devenue éperdument amoureuse de Fabrice. Lorsque les fameux sermons commencèrent, son mariage était arrêté avec Giacomo Rassi, fils aîné du ministre de la justice, lequel ne lui déplaisait point; mais à peine eut-elle entendu deux fois monsignor Fabrice, qu'elle déclara qu'elle ne voulait plus se marier : et, comme on lui demandait la cause d'un si singulier changement, elle répondit qu'il n'était pas digne d'une honnête fille d'épouser un homme en se sentant éperdument éprise d'un autre. Sa famille chercha d'abord sans succès quel pouvait être cet autre.

Mais les larmes brûlantes qu'Anetta versait au sermon mirent sur la voie de la vérité; sa mère et ses oncles lui ayant demandé si elle aimait monsignor Fabrice, elle répondit avec hardiesse que, puisqu'on avait découvert la vérité, elle ne s'avilirait point par un mensonge; elle ajouta que, n'ayant aucun espoir d'épouser l'homme qu'elle adorait, elle voulait du moins n'avoir plus les yeux offensés par la figure ridicule du contino Rassi. Ce ridicule donné au fils d'un homme que poursuivait l'envie de toute la bourgeoisie devint, en deux jours, l'entretien de toute la ville. La réponse d'Anetta Marini parut charmante, et tout le monde la répéta. On en parlait au palais Crescenzi comme on en parlait partout.

Glélia se garda bien d'ouvrir la bouche sur un tel sujet dans son salon; mais elle fit des questions à sa femme de chambre, et, le dimanche suivant, après avoir entendu la messe à la chapelle de son palais, elle fit monter sa femme de chambre dans sa voiture, et alla chercher une seconde messe à la paroisse de Mlle Marini. Elle y trouva réunis tous les beaux de la ville attirés par le même motif; ces messieurs se tenaient debout près de la porte. Bientôt, au grand mouvement qui se fit parmi eux, la marquise comprit

que cette Mlle Marini entrait dans l'église; elle se trouva fort bien placée pour la Voir, et, malgré la piété, ne donna guère d'attention à la messe. Clélia trouva à cette beauté bourgeoise un petit air décidé qui, suivant elle, eût pu convenir tout au pluB à une femme mariée depuis plusieurs années. Du reste, elle était admirablement bien prise dans sa petite taille, et ses yeux, comme l'on dit en Lombardie, semblaient faire la conversation avec les choses qu'ils regardaient. La marquise s'enfuit avant la fin de la messe.

Un pauvre hère, nommé Gonzo, très noble et très parasite, qui fait partie de l'entourage du mari de Clélia, raconte un jour devant celle-ci les succès du prédicateur en renom.

La petite Anetta Marini — (disait Gonzo) — donnait jusqu'à un sequin par place qu'on lui retenait au sermon; elle arrivait toujours avec deux de ses tantes et l'ancien caissier de son père. Ces places, qu'elle faisait garder dès la veille, étaient choisies en général presque vis-à-vis la chaire, mais un peu de cùté du grand autel, car elle avait remarqué que le coadjuteur se tournait souvent vers l'autel. Or, ce que le public avait remarqué aussi, c'est que non rare m eut les yeux si parlants du jeune prédicateur s'arrêtaient avir complaisance sur la jeune héritière , cotte beauté si piquante; et apparemment avec quelque attention) Bar, dès ([ti'il avait les yeux fixés sur elle, son sermon devenait savant; les citations y abondaient, Ton n'y

trouvait plus de ces mouvements qui partent du coeur; et les dames, pour qui L'intérêt cessait presque

aussitôt, se mettaient à regarder la Marini et à BO

médire.

Clélia se fit répéter jusqu'à dois fois tous ces détails singuliers. A la troisième, elle devint fort téveUse ; elle

calculait qu'il y avait justement quatorie mois qu'elle n'avait vu Fabrice. « Y aurait-il un bien grand mal, se disait-elle, à passer une heure dans une église, non

pourvoir Fabrice, mais | r entendre un prédic&tettf

célèbre? D'ailleurs, je me placerai bien loin de la chaire, el je ne regarderai Fabrice qu'une Fois en < ntranl el une autre fois à la lin du sermon Non. se

disait Clélia, ce n'est pas Fabrice que je vais voir, je vais entendra le prédicateur étonnant! »

Au milieu de tous ces raisonnements, la marquise avait des remords; sa conduite avait été si belle depuis quatorze mois! « Enfin, se disait-elle, pour trouver quelque paix avec elle-même, si la première femme qui viendra ce soir a été entendre prècber monsignor dei Dongo, j'irai aussi; si elle n'y est point allée, je m'abstiendrai. »

Une fois ce parti pris, la marquise fit le bonbeur du Gonzo en lui disant :

« Tâchez de savoir quel jour le coadjuteur prêchera, et dans quelle église. Ce soir, avant que vous sortiez, j'aurai peut-être une commission à vous donner. »

A peine Gonzo parti pour le Corso, Clélia alla prendre l'air dans le jardin de son palais. Elle ne se fit pas l'objection que depuis dix mois elle n'y avait pas mis les pieds. Elle était vive, animée; elle avait des couleurs. Le soir, à chaque ennuyeux qui entrait dans le salon, son cœur palpitait d'émotion. Enfin, on annonça le Gonzo, qui, du premier coup d'œil, vit qu'il allait être l'homme nécessaire pendant huit jours; « la marquise est jalouse de la petite Marini, et ce serait, ma foi, une comédie bien montée, se dit-il, que celle dans laquelle la marquise jouerait le premier rôle, la petite Anetta la soubrette, et monsignor del Dongo l'amoureux! Ma foi, le billet d'entrée ne serait pas trop payé à deux francs. » Il ne se sentait pas de joie, et, pendant toute la soirée, il coupait la parole à tout le monde, et racontait les anecdotes les plus saugrenues (par exemple, la célèbre actrice et le marquis de Pequigny, qu'il avait apprise la veille d'un voyageur français). La marquise, de son côté, ne pouvait tenir en place; elle se promenait dans le salon, elle passait dans une galerie voisine du salon, où le marquis n'avait admis que des tableaux Coûtant chacun plus de vingt mille francs. Ces tableaux avaient un langage si clair ce soir-là, qu'ils fatiguaient le CCBUÏ de la marquise à force d'émotion. Mutin, elle entendit ouvrir le 8 deux battants, elle courut au salon: c'était la marquise Uaversi! Mais en lui adressant les compliments d'usage, Clélia sentait que la voix lui

manquait. La marquise lui fit répéter deux fois la question : « Que dites-vous du prédicateur à la mode? » qu'elle n'avait point entendue d'abord.

« Je le regardais comme un petit intrigant, très digne neveu de l'illustre comtesse Mosca; mais à la dernière fois qu'il a prêché, tenez, à l'église de la Visitation, vis-à-vis de chez vous, il a été tellement sublime, que, toute haine cessante, je le regarde comme l'homme le plus éloquent que j'aie jamais entendu.

— Ainsi vous avez assisté à ses sermons? dit Glélia toute tremblante de bonheur.

— Mais comment, dit la marquise en riant, vous ne m'écoutiez donc pas? Je n'y manquerais pas pour tout au monde. On dit qu'il est attaqué de la poitrine, et que bientôt il ne prêchera plus! »

A peine la marquise sortie, Glélia appela le Gonzo dans la galerie.

« Je suis presque résolue, lui dit-elle, à entendre ce prédicateur si vanté. Quand prêchera-t-il?

— Lundi prochain, c'est-à-dire dans trois jours; et l'on dirait qu'il a deviné le projet de Votre Excellence, car il vient prêcher à l'église de la Visitation. »

Tout n'était pas expliqué; mais Glélia ne trouvait plus de voix pour parler; elle fit cinq ou six tours dans la galerie sans ajouter une parole. Gonzo se disait : « Voilà la vengeance qui la travaille. Gomment peut-on être assez insolent pour se sauver d'une prison, surtout quand on a l'honneur d'être gardé par un héros tel que le général Fabio Gonti!

« Au reste, il faut se presser, ajouta-t-il avec une fine ironie; il est touché à la poitrine. J'ai entendu 1« docteur Rambo dire qu'il n'a pas un an de vie; Dieu le punit d'avoir rompu son ban en se sauvant traîtreusement de la citadelle ».

La marquise s'assit sur le divan de la galerie, et fit signe à Gonzo de l'imiter. Après quelques instants, elle lui remit une petite bourse où elle avait préparé quelques sequins. « Faites-moi retenir quatre places.

— Sera-t-il permis nu pauvre Gonzo de se glisser à la suite do Votre Excellence?

— Sans doute; faites retenir cinq places.... Je ne tiens nullement, ajouta-t-elle, à être près de la chaire; mais j'aimerais à voir Mlle Marini, que l'on dit si jolie. »

La marquise ne vécut pas pendant les trois jours qui la séparaient du fameux lundi, jour du sermon. Le Gonzo, pour qui c'était un insigne honneur d'être vu en public à la suite d'une aussi grande dame, avait endossé son habit français avec l'épée; ce n'est pas tout : profitant du voisinage du palais, il fit porter dans l'église un fauteuil doré magnifique destiné à la mar quise, ce qui fut trouvé de la dernière insolence par les bourgeois. On peut penser ce que devint la pauvre marquise lorsqu'elle aperçut ce fauteuil, et qu'on l'avait placé précisément vis-à-vis là chaire. Glélia était si confuse, baissant les yeux, et réfugiée dans un coin de cet immense fauteuil, qu'elle n'eut pas même le courage de regarder la petite Marini, que le Gonzo lui indiquait de la main avec une effronterie dont elle ne pouvait revenir. Tous les êtres non nobles n'étaient absolument rien aux yeux du courtisan.

Fabrice parut dans la chaire; il était si maigre, si pale, tellement consumé que les yeux de Clélia se remplirent de larmes à l'instant. Fabrice dit quelques paroles, puis s'arrêta, comme si la voix lui manquait tout à coup; il essaya vainement de commencer quelques phrases; il se retourna, et prit un papier écrit.

« Mes frères, dit-il, une âme malheureuse et bien digne de toute votre pitié vous engage, par ma voix, à prier pour la fin de ses tourments, qui ne cesseront qu'avec sa vie. »

Fabrice lut la suite de son papier fort lentement; mais l'expression de sa voix était telle, qu'avant le milieu de la prière tout le monde pleurait, même le Gonzo. — « Au moins on ne me remarquera pas », se disait la marquise en fondant en larmes.

Tout en lisant le papier écrit, Fabrice trouva deux ou trois idées sur l'état de l'homme malheureux pour lequel il venait solliciter les prières des fidèles. Bientôt les pensées lui arrivèrent en foule. En ayant l'air «le s'adresser au public, il ne parlait qu'à la marquise. Il ermina son discours un peu plus tôt que de coutume,

parce que, quoi qu'il pût faire, les larmes le gagnaient à un tel point, qu'il ne pouvait plus prononcer d'une manière intelligible. Les bons juges trouvèrent ce sermon singulier, mais égal au moins, pour le pathétique, au fameux sermon prècbé aux lumières. Quant a Glélia, à peine eut-elle entendu les premières lignes de la prière lue par Fabrice, qu'elle regarda comme un crime atroce d'avoir pu passer quatorze mois sans le voir. En rentrant cbez elle, elle se mit au lit pour pouvoir penser , à Fabrice en toute liberté; et le lendemain, d'assez bonne heure, Fabrice reçut un billet ainsi conçu :

k On compte sur votre honneur; cherchez quatre braves de la discrétion desquels vous soyez sûr, et demain, au moment où minuit sonnera à la Stccc«ta, trouvez-vous près d'une petite porte qui porte le numéro 19, dans la rue Saint-Paul. Songe/ que vous pouvez être attaqué, ne venez pas seul. »

En reconnaissant ces caractères divins, Fabrice tomba à genoux et fondit en larmes. « Enfin, s'écria-t-il, après quatorze mois et huit jours! Adieu les prédications. »

Il serait bien long de décrire tous les genres de folies auxquels furent en proie, ce jour-là, les cœurs de Fabrice et de Clélia. La petite porte indiquée dans Le billet n'était RUtre que celle de l'orangerie du palais Crescenzi, et, dix fois dans ltt journée, Fabrice trouva Le moyen de la voir. Il pril des affres, e| seul, un petl

avant minuit} d'un pas rapide, il paBsail près de cette

porte, lorsque, à son inexprimable joie, il entendit une voix bien Connue dire d'un Ion très bas :

* Bnl re Ici, ami de mon coeur. »

Fabrice entra avec précaution et, se trouve à Le vérité dans L'orangerie, maie vis*à-vis une fenêtre fortement grillée et élevée, au-dessus du sol, de trois ou quatre pieds. L'obscurité était profonde. Fabrice avait entendu quelque bruit dans cette fenêtre, et il en reconnaissait la grille avec la main, Lorsqu'il sentit une main, passée a travers les barreaux, prendre Le sienne e1 La porter à «le-- Lèvres qui Lui donnèrent un baiser(

« C'e»i moi, lui dit une \oix chérie, qui sui renue

ici pour le dire que je t'aime, et pour te demander si tu vcu\ tn'obèir. »

On peut juger de la réponse, de la joie, de l'étonnenii'iit de Fabrice* Après les premiers transports, délia lui dit :

« J'ai fait vœu à la Madone, comme tu sais, de ne jamais te voir; c'est pourquoi je te reçois dans cette obscurité profonde. Je veux bien que tu saches que, m jamais tu me forçais à te regarder en plein jour, tout serait fini entre nous. Mais d'abord, je ne veux pas que tu prêches devant Anctta Marini, et ne va pas croire que c'est moi qui ai eu la sottise de faire porter un fauteuil dans la maison de Dieu.

— Mon cher ange, je ne prêcherai plus devant qui que ce soit, je n'ai prêché que dans l'espoir qu'un jour je le verrais.

— Ne parle pas ainsi, songe qu'il ne m'est pas permis, à moi, de te voir. »

Ici, nous demandons la permission de passer, sans en dire un seul mot, sur un espace de trois années.

A l'époque où reprend notre récit, il y avait déjà longtemps que le comte Mosca était de retour à Parme, comme premier ministre, plus puissant que jamais.

Après ces trois années de bonheur divin, l'âme de Fabrice eut un caprice; de tendresse qui vint tout changer. La marquise avait un charmant petit garçon de deux ans, Sandt -ino, qui faisait la joie de sa mère; il était toujours avec elle ou sur les genoux du marquis Crescenzi ; Fabrice, au contraire, ne le voyait presque jamais; il ne voulut pas qu'il s'accoutumât à chérir un autre père. Il conçut le dessein d'enlever l'enfant avant que ses souvenirs lussent bien distincts.

Dans les longues heures de chaque journée où la marquise ne pouvait voir son ami, la présence de Sandrino la consolait ; car nous avons à avouer une chose oui semblera bizarre au nord des Alpes, maigre ses erreurs elle était restée fidèle à son \ œu ; elle avait promis à la Madone, on s»1 le rappelle peut-être, de ne jamais voit Fabrice : telles avaient été Ses paroles précises : en Conséquence elle ne Le recevait que de nuit, et jamais il n'y avait de lumière dans l'appartement.

Mais tous les soirs il était reçu par son amie; et, ce qui est admirable, au milieu d'une cour dévorée par la curiosité et par l'ennui, les précautions de Fabrice avaient été si habilement calculées, que jamais cette amicizia, comme on dit en Lombardie, ne fut même soupçonnée. Cet amour était trop vif pour qu'il n'y eût pas des brouilles; Glélia était fort sujette à la jalousie, mais presque toujours les querelles venaient d'une autre cause. Fabrice avait abusé de quelque cérémonie publique pour se trouver dans le même lieu que la marquise et la regarder; elle saisissait alors un prétexte pour sortir bien vite, et pour longtemps exilait son ami.

On était étonné à la cour de Parme de ne connaître aucune intrigue à une femme aussi remarquable pur sa beauté et l'élévation de son esprit; elle fit naître des passions qui inspirèrent bien des folies, et souvent Fabrice aussi fut jaloux.

Le bon archevêque Landriani était mort depuis longtemps : la piété, les mœurs exemplaires, l'éloquence de Fabrice l'avaient fait oublier; son frère aîné était mort, et tous les biens de la famille lui étaient arrivés. À partir de cette époque il distribua chaque année aux curés de son diocèse les cent et quelques mille francs que rapportait l'archevêché de Parme.

Il eût été difficile de rêver une vie plus honorée, plus honorable et plus utile que celle que Fabrice s'était faite, lorsque tout fut troublé par ce malheureux caprice de tendresse.

« D'après ce vœu que je respecte et qui fait pourtant le malheur de ma vie puisque tu ne veux pas me voir de jour, dit-il un jour à Glélia, je suis obligé de vivre constamment seul, n'ayant d'autre distraction que le travail; et encore le travail me manque. Au milieu de cette façon sévère et triste de passer les longues heures de chaque journée, une idée s'est présentée, qui fait mon tourment et que je combats en vain depuis six mois : mon (ils ne m'aimera point; il ne m'entend Jamais nommer. Elevé au milieu du luxe aimable du palais Crescenzi, à peine s'il me connaît. Le petit nombre de fois que je le vois, je songe a sa mère, dont

il me rappelle la beauté céleste et que je ne puis regarder, et il doit me trouver une figure sérieuse, ce qui, pour les enfants, veut dire triste.

— Eh bien, dit la marquise, où tend tout ce discours qui m'effraye?

— A ravoir mon fils; je veux qu'il habite avec moi; je veux le voir tous les jours, je veux qu'il s'accoutume à m'aimer; je veux l'aimer moi-même à loisir. Puisqu'une fatalité unique au monde veut que je sois privé de ce bonheur dont jouissent tant d'âmes tendres, et que je ne passe pas ma vie avec tout ce que j'adore, je veux du moins avoir auprès de moi un être qui le rappelle à mon cœur, qui le remplace en quelque sorte. Les affaires et les hommes me sont à charge dans ma solitude forcée; tu sais que l'ambition a toujours été un mot vide pour moi, depuis le moment où j'eus le bonheur d'être écroué par Barbone; et tout ce qui n'est pas sensation de l'Ame me semble ridicule dans la mélancolie qui loin de toi m'accable. »

On peut comprendre la vive douleur dont le chagrin de son ami remplit l'âme de la pauvre Clélia; sa tristesse fut d'autant plus profonde, qu'elle sentait que Fabrice avait une sorte de raison. Elle alla jusqu'à mettre en doute si elle ne devait pas tenter de rompre son vœu. Alors elle eût reçu Fabrice de jour comme tout autre personnage de la société, et sa réputation de sagesse était trop bien établie pour qu'on en médît. Elle se disait qu'avec beaucoup d'argent elle pourrait se faire relever de son vœu; mais elle sentait aussi que cet arrangement tout mondain ne tranquilliserait pas sa conscience, et peut-être le ciel irrité la punirait de ce nouveau crime.

D'un autre côté, si elle consentait à céder au désir si naturel de Fabrice, si elle cherchait à ne pas faire le malheur de cette âme tendre qu'elle connaissait si bien, et dont son vœu singulier compromettait si étrangement la tranquillité, quelle apparence d'enlever le fils unique d'un des plus grands seigneurs d'Italie sans que la fraude fût découverte? Le marquis Grescenzi prodiguerait des sommes énormes, se mettrait lui-même à la tête des recherches, et tôt ou tard l'enlèvement serait

connu. Il n'y avait qu'un moyen de parer a ce danger, il fallait envoyer l'enfant au loin, à Edimbourg-, par exemple, ou à Paris; mais c'est à quoi la tendresse d'une mère ne pouvait se résoudre. L'autre moyen proposé par Fabrice, et en effet le plus raisonnable, avait quelque ebose de sinistre augure et de presque encore plus affreux aux yeux de cette mère éperdue : il fallait, disait Fabrice, feindre une maladie; l'enfant serait de plus en plus mal, enfin il viendrait à mourir pendant une absence du marquis Crescenzi.

Une répugnance qui, chez Clélia, allait jusqu'à la terreur, causa une rupture qui ne put durer.

Clélia prétendait qu'il ne fallait pas tenter Dieu; (pie ce fils si chéri était le fruit d'un crime, et que, si encore l'on irritait la colère céleste, Dieu ne manquerait pas de le retirer à lui. Fabrice reparlait de sa destinée singulière : « L'état que le hasard m'a donné, disait-il à Clélia, et mon amour m'obligent à une solitude éternelle; je ne puis, comme la plupart de mes confrères, avoir les douceurs d une société intime, puisque vous ne voulez me recevoir que dans l'obscurité, ce qui réduit à des instants, pour ainsi dire, la partie de ma vie que je puis passer avec vous. »

Il y eut bien des larmes répandues. Clélia tomba malade; mais elle aimait trop Fabrice pour bc refuser constamment au sacrifice terrible qu'il lui demandait.

En apparence, Sandrine tomba malade; le marquis se h.'ita de faire appeler les médecins les plus célèbres, et Clélia rencontra dès cet instant un embarras terrible qu'elle n'avait pas prévu : il fallait empèoher cet enfant adoré de prendre aucun des remèdes ordonnés pur les médecins, ce n'était pas une petite affaire.

L'enfant, retenu an lit. plus qu'il ne fallait pour sa

santé, devint réellement malade. Comment dire au médecin la cause de ce mal? Déchirée par deux intén bs contraires et. si ohers, Clélia fut sur le point de perdre la raison. Fallait, il consentir à une guérison apparente, et sacrifier ainsi tout !<• fruit d'une feinte si langue et si pénible? Fabrice, de son côté, ne pouvait M par* d ni la violence qu'il exerçait sur le oosur di

ai renonoei ;> hou projet. 11 avait trouvé le moyen

d'être introduit toutes les nuits auprès de l'enfant malade, ce <{iii avait amené une autre complication. La marquise venait soigner son fils, et quelquefois Fabrice était obligé de le voir à la clarté des bougies, ce qui semblait au pauvre cœur malade de Glélia un pécbé borrible et qui présageait la mort de Sandrino. C'était en vain que les casuistes les plus célèbres, consultés sur l'obéissance à un vœu, dans le cas où l'accomplissement en serait évidemment nuisible, avaient répondu que lo vœu ne pouvait être considéré comme rompu d'une façon criminelle, tant que la personne engagée par une promesse envers la Divinité s'abstenait, non pour un vain plaisir des sens, mais pour ne pas causer un mal évident. La marquise n'en fut pas moins au désespoir, et Fabrice vit le moment où son idée bizarre allait amener la mort de Glélia et celle de son fils.

Il eut recours à son ami intime, le comte Mosca, qui, tout vieux ministre qu'il était, fut attendri de cette histoire d'amour qu'il ignorait en grande partie.

« Je vous procurerai l'absence du marquis pendant cinq ou six jours au moins : quand la voulezvous? »

A quelque temps de lu, Fabrice vint dire au comte que tout était préparé pour que l'on pût profiter de l'absence.

Deux jours après, comme le marquis revenait à cheval d'une de ses terres aux environs de Mantoue, des brigands, soldés apparemment par une vengeance particulière, l'enlevèrent sans le maltraiter en aucune façon et le placèrent dans une barque qui employa trois jours à descendre le Pô et à faire le même voyage que Fabrice avait exécuté autrefois après la fameuse affaire Gilctti. Le quatrième jour, les brigands déposèrent le marquis dans une île déserte du Pô, après avoir eu le SOU) de le voler complètement, et de ne lui laisser ni argent ni aucun effet ayant la moindre valeur. Le marquai fut deux jours entiers avant de pouvoil regagner son palais à Parme, il le t nui va tendu de noir et tout son monde dans la désolation.

Cet enlèvement, fort adroitement exécuté, eut un résultat bien funostc : Sandrino, établi en secret dans

une grande et belle maison où la marquise venait le voir presque tous les jours, mourut au bout de quelques mois. Glélia se figura qu'elle était frappée par une juste punition, pour avoir été infidèle à son vœu à la Madone : elle avait vu si souvent Fabrice aux lumières, et même deux fois en plein jour et avec des transports si tendres, durant la maladie de Sandrino ! Elle ne survécut que de quelques mois à ce fils si chéri, mais elle eut la douceur de mourir dans les bras de son ami.

Fabrice était trop amoureux et trop croyant pour avoir recours au suicide; il espérait retrouver Glélia dans un meilleur monde, mais il avait trop d'esprit pour ne pas sentir qu'il avait beaucoup à réparer.

Peu de jours après la mort de Glélia, il signa plusieurs actes par lesquels il assurait une pension de mille francs à chacun de ses domestiques, et se réservait pour lui-même une pension égale; il donnait des terres, valant cent mille livres de rentes à peu près, à la comtesse Mosca ; pareille somme à la marquise del Dongo, sa mère, et ce qui pouvait rester de la fortune paternelle, à l'une de ses sœurs mal mariée. Le lendemain, après avoir adressé à qui de droit la démission de son archevêché et de toutes les places dont l'avaient successivement comblé la faveur d'Ernest V et l'amitié du premier ministre, il se retira à la Chartreuse de Parme, située dans les bois voisins du Pô, à deux lieues de Sacca.

La comtesse Mosca avait fort approuvé, dans le temps, que son mari reprît le ministère, mais jamais elle n'avait voulu consentir à rentrer dans les Etats d'Ernest V. Elle tenait sa cour à Vignano, a un quart de lieue de Casal-Maggioro, sur la rive gauche du Pô, et par conséquent dans les Etats de l'Autriche. Dans ce magnifique palais de Vignano, que le comte lui avait fait bâtir, elle recevait les jeudis toute la haute société de Parme, et tous les jours ses nombreux amis. Fabrice n'cùl pas manqué un jour de venir à Vignano. La comtesse, en un mot, réunissait toutes les apparences du bonheur, mais elle ne survécut que fort peu de

temps a Fabrice, qu'elle adorait, et qui ne passa qu'une année dans sa Chartreuse.

Les prisons de Parme étaient vides, le comte immensément riche, Ernest V adoré de ses sujets, qui comparaient son gouvernement à celui des grands-ducs de Toscane.

L'ADBESSE DE CASTRO

UAhbesse de Castro fut publiée dans les nos du 1er février et 1er mars 1839 de la Revue des Deux Mondes, et cette nouvelle parut, avec quelques autres, en volume, cette même année. C'est le type des Chroniques indiennes que I3cylc avait tirées de ces « vieux manuscrits jaunis par le temps » dont il avait fait 22 volumes infolio d'extraits. Il commençait par traduire « cet ancien style italien, grave, direct » en français, puis il s'efforçait de le débarrasser des obscurités, des allusions peu claires, des longueurs fatigantes, mais de façon à ce que l'œuvre, dit-il, « ne présentât pas de reflets de la belle littérature moderne, et des idées de notre siècle sans préjugés ». Ici en particulier, Beyle a voulu reproduire le style de « deux manuscrits volumineux, l'un romain, et l'autre de Florence », composés pour des lecteurs de l'an 1598.

Nous sommes dans l'Italie du xvie siècle. Les brigandtt que l'on connaît mal si on ne voit pas en eux les défenseurs de la liberté contre le despotisme, et <lu peuple contre ses tyrans, « régnaient dans les environs de Rome ». Hélène de Campircali, née à Albano en 1542, fille d'un prince romain, parfaitement belle, et douée de toutes les qualités de cœur Ct de l'esprit, aimait Jules Hranci forte .

jeune homme fort pauvre, mais qui s'était distingué parmi les

bran du prince Colonna. Insulté par le seigneur Campircali, parée

qu'il passe trop souvent sous 1rs fenêtres d'Hélène, Jules qui s;i i t qu'il est aimé, se tait; il obtient des rendez-vous de la jeune fille, dont il respecte la vertu; le seigneur Campireali ct son fils Kabio cherchent en vain à surprendre l'aventurier, lorsque, dans une rencontre entre les Orsini et les Colonna, Jules se trouve en pi sence du frère d'Hélène :

Il faut savoir que les Orsini, éternels rivaux dea

Culmina, et tonl-puissants alors dans Les Villages les

|.li'.s voisins de Rome, avaient fait condamner à mort, depuis peu, par les tribunaux 'lu gouvernement, nu riche cultivateur nommé Balthazar Bandini, né à la

Pétrella. Il sérail trop long de rapporter ici Les diverses actions que l'on reprochait à Bandini : la plupart seraienl <les crimes aujourd'hui, mais ne pouvaient pas être considérées «l'une façon aussi sévère en 1659. Bandini était en prison dans un château appartenant aux Orsini, et situé dans la montagne du côté de Valmontone, à six lieues d'Albano. Le barigel de Rome, suivi de cent cinquante de ses sbires, passa une nuit sur la grande route; il venait chercher Bandini pour le conduire à Rome dans les prisons de Tordinona; Bandini avait appelé à Rome de la sentence qui le condamnait à mort. Mais, comme nous vous l'avons dit, il était natif de la Pétrella, forteresse appartenant aux Colonna; la femme de Bandini vint dire publiquement à Fabrice Colonna, qui se trouvait à la Pétrella :

« Laisserez-vous mourir un de vos fidèles serviteurs? »

Colonna répondit :

« A Dieu ne plaise que je m'écarte jamais du respect que je dois aux décisions des tribunaux du pape mon seigneur! »

Aussitôt ses soldats reçurent des ordres, et il fit donner avis de se tenir prêts à tous ses partisans. Le rendez-vous était indiqué dans les environs de Valmontone, petite ville bâtie au sommet d'un rocher peu élevé, mais qui a pour rempart un précipice continu et presque vertical de soixante à quatre-vingts pieds de haut. C'est dans cette ville appartenant au pape que les partisans des Orsini et les sbires du gouvernement avaient réussi à transporter Bandini. Parmi les partisans les plus zélés du pouvoir, on comptait le seigneur de Gampireali et Fabio, son fils, d'ailleurs un peu parents des Orsini. De tout temps, au contraire, Jules Branciforte et son père avaient été attachés aux Colonna :

Dans les circonstances où il ne convenait pas aux Colonna d'agir ouvertement, ils avaient recours à une précaution fort simple : la plupart des riches paysans romains, alors connue aujourd'hui, faisaient partie de quelque compagnie de pénitents. Les pénitents ne paraissent jamais en public que la tête couverte d'un morceau de toile qui cache leur figure et se trouve

percé de deux trous vis-à-vis les yeux. Quand les Colonna ne voulaient pas avouer une entreprise, ils invitaient leurs partisans à prendre leur habit de pénitent pour venir les joindre.

Après de longs préparatifs, la translation de Bandini, qui depuis quinze jours faisait la nouvelle du pays, fut indiquée pour un dimanche. Ce jour-là, à deux heures du matin, le gouverneur de Valmontone fit sonner le tocsin dans tous les villages de la forêt de la Faggiola. On vit des paysans sortir en assez grand nombre de chaque village. (Les mœurs des républiques du moyen âge, du temps desquelles on se battait pour obtenir une certaine chose que Ton désirait, avaient conservé beaucoup de bravoure dans le cœur de nos paysans; de nos jours, personne ne bougerait.)

Ce jour-là on put remarquer une chose assez singulière : à mesure que la petite troupe de paysans armés sortie de chaque village s'enfonçait dans la forêt, elle diminuait de moitié; les partisans des Colonna se dirigaient vers le lieu du rendez-vous désigné par Fabrice. Leurs chefs paraissaient persuadés qu'on ne se battrait pas ce jour-là : ils avaient eu ordre le matin de répandre ce bruit. Fabrice parcourait la forêt avec l'élite de ses partisans, qu'il avait montés sur les jeunes chevaux à demi sauvages de son haras. Il passait une sorte de revue des divers détachements de paysans; mais il ne leur parlait point, toute parole pouvant compromet Ire. Fabrice était un grand homme maigre, d'une agilité et d'une force incroyables : quoique à peine âgé de quarante-cinq ans, ses cheveux et sa moustache étaient d'une blancheur éclatante, ce qui le contrariait fort : à ce signe on pouvait le reconnaître en des lieux où il eût mieux aimé passer incognito. A mesure que les paysans le voyaient, ils criaient : Vive Colonna 1 et mettaient leurs capuchons de toile. Le prince lui-même avait son capuchon sur la poitrine, de façon à pouToir le passer dès qu'on apercevrait l'ennemi.

Celui-ci oe Be fit poinl attendre : le soleil se levait ù peine lorsqu'un millier d'hommes à peu près, appartenant au parti des Orsini et venant du côté de Valmon-

tone, pénétrèrent dans la forôt et vinrent passer à trois cents pas environ des partisans de Fabrice Colonna, que celui-ci avait fait mettre ventre à terre. Quelques minutes après que les derniers des Orsini, formant cette avant-garde, eurent défilé, le prince mit ses hommes en mouvement : il avait résolu d'attaquer l'escorte de Bandini un quart d'heure après qu'elle serait entrée dans le bois. En cet endroit, la forêt est semée de petites roches hautes de quinze ou vingt pieds; ce sont des coulées de lave plus ou moins antiques, sur lesquelles les châtaigniers viennent admirablement, et interceptent presque entièrement le jour. Gomme ces coulées, plus ou moins attaquées par le temps, rendent le sol fort inégal, pour épargner à la grande route une foule de petites montées et descentes inutiles, on a creusé dans la lave, et fort souvent la route est à trois ou quatre pieds en contre-bas de la forêt.

Vers le lieu de l'attaque projetée par Fabrice, se trouvait une clairière couverte d'herbes et traversée à l'une de ses extrémités par la grande route. Ensuite la route rentrait dans la forêt, qui, en cet endroit, remplie de ronces et d'arbustes entre les troncs des arbres, était tout à fait impénétrable. C'est à cent pas dans la forêt, et sur les deux bords de la route, que Fabrice plaçait ses fantassins. A un signe du prince, chaque paysan arrangea son capuchon, et prit poste avec son arquebuse derrière un châtaignier; les soldats du prince se placèrent derrière les arbres les plus voisins de la route. Les paysans avaient l'ordre précis de ne tirer qu'après les soldats, et ceux-ci ne devaient faire feu que lorsque l'ennemi serait à vingt pas. Fabrice fit couper à la hâte une vingtaine d'arbres, qui, précipités avec leurs branches sur la route, assez étroite en ce lieu-là et en contre-bas de trois pieds, l'interceptaient entièrement. Le capitaine Ranuce, avec cinq cents hommes, suivit l'avant-garde; il avait l'ordre de no l'attaquer que lorsqu'il entendrait les premiers coups d'arquebuse qui seraient tirés de l'abatis qui interceptait la route. Lorsque Fabrice Colonna vit ses soldats et ses partisans bien placés chacun derrière son arbre, et pleins de résolution, il partit au galop avec tous

ceux des siens qui étaient montés, et parmi lesquels on remarquait Jules Branciforto. Le prince prit un sentier à droite de la grande route, et qui conduisait à l'extrémité de la clairière la plus éloignée de la route.

Le prince s'était à peine éloigné depuis quelques minutes, lorsqu'on vit venir de loin, par la route de Valmontone, une troupe nombreuse d'hommes à cheval : c'étaient les sbires et le barigel, escortant Bandini, et tous les cavaliers des Orsini. Au milieu d'eux se trouvait Balthazar Bandini, entouré de quatre bourreaux vêtus de rouge ; ils avaient l'ordre d'exécuter la sentence des premiers juges et de mettre Bandini à mort, s'ils voyaient les partisans des Golonna sur le point de le délivrer.

La cavalerie de Golonna arrivait à peine à l'extrémité de la clairière ou prairie la plus éloignée de là route, lorsqu'il entendit les premiers coups d'arquebuse de l'embuscade par lui placée sur la grande route en avant de l'abatis. Aussitôt il mit sa cavalerie au galop, et dirigea sa charge sur les quatre bourreaux vêtus de rouge qui entouraient Bandini.

Nous ne suivrons point le récit de cette petite affaire) qui ne dura pas trois quarts d'heure; les partisans des Orsini, surpris, s'enfuirent dans tous les sens; mais, à l'avant-garde, le brave capitaine Kanuce fut tué, événement qui eut une influence funeste sur la destinée de Branciforte. A peine celui-ci avait donné quelques coups de sabre, toujours en se rapprochant des hommes vêtus de rouge, qu'il se trouva vis-à-vis de Fabio Carnpireali.

Monté sur un cheval bouillant d'ardeur, et revêtu d'un giacco doré (cotte de mailles), Fabio s'écriait :

« Quels sont ces misérables masqués? Coupons leur masque d'un coup de sabre; voyez la façon dont je m'y

prends! »

Presque au même instant, Jules Branciforte reçut de

lui un coup de sabre horisontal sur le iront. Ce coup avait été lancé avec tant d'adresse, que la toile qui Lui

COUvrail le visage tomba en même temps qu'il se sentit

Les \eiix aveuglés par Le sang qui coulait de celte lire, d'ailleurs fort peu grave. .Iules éloigna son

cheval pour avoir le temps de respirer et de s'essuyer le risagei 11 voulait, à tout prix, ne point se battre avec le frère d'Hélène; et son cheval était déjà à quatre pas de Fabio, lorsqu'il reçut sur la poitrine un furieux coup de sabre qui ne pénétra point, grâce à son giacco, mais lui 6 ta la respiration pour un moment. Presque au même instant, il s'entendit crier aux oreilles :

« Ti conosco, porco ! Canaille, je te connais! C'est comme cela que tu gagnes de l'argent pour remplacer tes haillons ! »

Jules, vivement piqué, oublia sa première résolution et revint sur Fabio :

« Ed in mal punto tu venisti l ! » s'écria-t-il.

A la suite de quelques coups de sabre préeipités, le vêtement qui couvrait leur cotte de mailles tombait de toutes parts. La cotte de mailles de Fabio était dorée et magnifique, celle de Jules des plus communes.

« Dans quel égout as-tu ramassé ton giacco? » lui cria Fabio.

Au même moment, Jules trouva l'occasion qu'il cherchait depuis une demi-minute : la superbe cotte de mailles de Fabio ne serrait pas assez le cou, et Jules lui porta au cou, un peu découvert, un coup de pointe qui réussit. L'épée de Jules entra d'un demi-pied dans la i;orge de Fabio et en fit jaillir un énorme jet de sang.

« Insolent! » s'écria Jules.

Et il galopa vers les hommes habillés de rouge, dont deux étaient encore à cheval à cent pas de lui. Comme il approchait d'eux, le troisième tomba; mais, au moment où Jules arrivait tout près du quatrième bourreau, celui-ci, se voyant environné de plus de dix cavaliers, déchargea un pistolet à bout portant sur le malheureux Balthazar Bandini, qui tomba.

« Mes chers seigneurs, nous n'avons plus que faire ici! s'écria Branciforte ; sabrons ces coquins de sbires qui s'enfuient de toutes parts. »

Tout le monde le suivit.

Lorsque, une demi-heure après, Jules revint auprès de Fabrice Colonna, ce seigneur lui adressa la parole

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