Tu arrives dans un moment fatal
pour la première fois de sa vie. Jules le trouva ivre de colère; il croyait le voir transporté de joie, à cause de la victoire, qui était complète et due tout entière à ses bonnes dispositions; car les Orsini avaient près de trois mille hommes, et Fabrice, à cette affaire, n'en avait pas réuni plus de quinze cents.
« Nous avons perdu notre brave ami Ranuce, s'écria le prince en parlant à Jules, je viens moi-même de toucher son corps; il est déjà froid. Le pauvre Balthazar Bandini est mortellement blessé. Ainsi, au fond, nous n'avons pas réussi. Mais l'ombre du brave capitaine Ranuce paraîtra bien accompagnée devant Pluton. J'ai donné l'ordre que Ton pende aux branches des arbres tous ces coquins de prisonniers. N'y manquez pas, messieurs! » s'écria-t-il en haussant la voix.
Et il repartit au galop pour l'endroit où avait eu lieu le combat d'avant-garde. Jules commandait à peu près en second la compagnie de Ranuce; il suivit le prince, qui, arrivé près du cadavre de ce brave soldat, qui gisait entouré de plus de cinquante cadavres ennemis, descendit une seconde fois de cheval pour prendre la main de Ranuce. Jules l'imita, il pleurait.
« Tu es bien jeune, dit le prince à Jules, mais je te vois couvert de sang, et ton père fut un brave homme, qui avait reçu plus de vingt blessures au service des Colonna. Prends le commandement de ce qui reste de la compagnie de Ranuce, et conduis son cadavre à notre église de la Pétrella; songe que tu seras peut-être attaqué sur la route. »
Jules ne fut point attaqué, mais il tua d'un coup d'épée un de ses soldats, qui lui disait qu'il était trop jeune pour commander. Cette imprudence réussit, parce que Jules était encore couvert du sang de Fabio. Tout le long de la route, il trouvait les arbres chargés d'hommes que l'on pendait. Ce spectacle hideux, joint à la mort de Ranuce et surtout à celle de Fabio, le rendait presque fou. Son seul espoir était qu'on ne saurait pas le nom du vainqueur de Fabio.
Nous sautons les détails militaires. Trois jours après celui <lu combat, il put revenir passer quelques heures a AIIkwio; il racontait a ses connaissances qu'une iièvje
violente l'avait retenu dans Rome, où il avait été obligé de garder le lit toute la semaine.
Mais on le traitait partout avec un respect marqué; les gens les plus considérables de la ville le saluaient les premiers; quelques imprudents allèrent même jusqu'à l'appeler seigneur capitaine. Il avait passé plusieurs fois devant le palais Gampireali, qu'il trouva entièrement fermé, et comme le nouveau capitaine était fort timide lorsqu'il s'agissait de faire certaines questions, ce ne fut qu'au milieu de la journée qu'il put prendre sur lui de dire à Scotti, vieillard qui l'avait traité avec bonté :
« Mais où sont donc les Gampireali? je vois leur palais fermé.
— Mon ami, répondit Scotti avec une tristesse subite, c'est là un nom que vous ne devez jamais prononcer. Vos amis sont bien convaincus que c'est lui qui vous a cherché, et ils le diront partout; mais enfin il était le principal obstacle à votre mariage; mais enfin sa mort laisse une sœur immensément riche, et qui vous aime. On peut même ajouter, et l'indiscrétion devient vertu en ce moment, on peut môme ajouter qu'elle vous aime au point d'aller vous rendre visite la nuit dans votre petite maison d'Albe. Ainsi l'on peut dire, dans votre intérêt, que vous étiez mari et femme avant le fatal combat des Ciampi (c'est le nom qu'on donnait dans le pays au combat que nous avons décrit). »
Le vieillard s'interrompit, parce qu'il s'aperçut que Jules fondait en larmes.
« Montons à l'auberge », dit Jules.
Scotti le suivit; on leur donna une chambre où ils s'enfermèrent à clef, et Jules demanda au vieillard la permission de lui raconter tout ce qui s'était passé depuis huit jours. Ce long récit terminé :
« Je vois bien à vos larmes, dit le vieillard, que rien n'a été prémédité dans votre conduite; mais la mort de Fabio n'en est pas moins un événement bien cruel pour vous. Il faut absolument qu'Hélène déclare à sa mère que vous êtes son époux depuis longtemps. »
Jules ne répondit pas, ce que le vieillard attribua à une louable discrétion. Absorbé dans une profond»
rêverie, Jules se demandait si Hélène, irritée par la mort d'un frère, rendrait justice à sa délicatesse; il se repentit de ce qui s'était passé autrefois. Ensuite, à su demande, le vieillard lui parla franchement de tout ce qui avait eu lieu dans Albano le jour du combat. Fabio ayant été tué sur les six heures et demie du matin, à plus de six lieues d'Albano, chose incroyable! dès neuf heures on avait commencé à parler de cette mort. Vers midi on avait vu le vieux Gampireali, fondant en larmes et soutenu par ses domestiques, se rendre au couvent des Capucins. Peu après, trois de ces bons pères, montés sur les meilleurs chevaux de Gampireali, et suivis de beaucoup de domestiques, avaient pris la route du village des Ciampi, près duquel le combat avait eu lieu. Le vieux Campireali voulait absolument les suivre; mais on l'en avait dissuadé, par la raison que Fabrice Golonna était furieux (on ne savait tPOj» pourquoi) et pourrait bien lui faire un mauvais parti s'il était fait prisonnier.
Le soir, vers minuit, la forêt de la Faggiola avait semblé en feu : c'était tous les moines et tous Les pauvres d'Albano qui, portant chacun un gros cierge allumé, allaient à la rencontre du corps du jeune Fabio i
— Je ne vous cacherai point, continua le vieillard en baissant la voix comme s'il eût craint d'être entendu» que la route qui conduit à Valmontone et aux Ciampi...
— Eh bien? dit Jules.
— Eh bien, cette route passe devant votre maison, et l'on dit que lorsque le cadavre de Fabio est arrivé à ce point, le sang a jailli d'une plaie horrible qu'il avait au cou.
— Quelle horreur! s'écria Jules en se levant.
— Calmez-vous, mon ami, dit le vieillard, vans voyez bien qu'il faut que vous sachiez tout. Et maintenant je puifl vous dire que votre présence ici, aujourd'hui) a semblé un peu prématurée, si vous me faisiez l'honneur de nu- consulter, j'ajouterais, capitaine^ qu'il n'est pas
Convenable que d'ici à un mois mois paraissiez dans Albano. .le n'ai pas besoin de vous avertir qu'il ne snaii pas prudent, de vous montrer a Rome. On ae point encore quel parti Le saint-père va prendre envers
les Golonna; on pense qu'il ajoutera foi à la déclaration de Fabrice, qui prétend n'avoir appris le combat ries Ciûtnpi que par la voix publique; mais le gouverneur do Rome, qui est tout Orsini, enrage et serait enchanté de faire pendre quelqu'un des braves soldats de Fabrice, ce dont celui-ci ne pourrait se plaindre raisonnablement, puisqu'il jure n'avoir point assisté au combat. J'irai plus loin, et, quoique vous ne me le demandiez pas, je prendrai la liberté de vous donner un avis militaire : vous êtes aimé dans Albano, autrement vous n'y seriez pas en sûreté. Songez que vous vous promenez par la ville depuis plusieurs heures, que l'un des partisans des Orsini peut se croire bravé, ou tout au moins songer à la facilité de gagner une belle récompense. Le vieux Campireali a répété mille fois qu'il donnera sa plus belle terre à qui vous aura tué. Vous auriez dû faire descendre dans Albano quelques-uns des soldats que vous avez dans votre maison.
— Je n'ai point de soldats dans ma maison.
— En ce cas, vous êtes fou, capitaine. Cette auberge a un jardin, nous allons sortir par le jardin, et nous échapper à travers les vignes. Je vous accompagnerai; je suis vieux et sans armes; mais si nous rencontrons des malintentionnés, je leur parlerai, et je pourrai du moins vous faire gagner du temps. »
Jules eût l'âme navrée. Oserons-nous dire quelle était sa folie? Dès qu'il avait appris que le palais Campireali était fermé et tous ses habitants partis pour Rome, il avait formé le projet d'aller revoir ce jardin où si souvent il avait eu des entrevues avec Hélène. Il espérait même revoir sa chambre, où il avait été reçu quand sa mère était absente. Il avait besoin de se rassurer contre sa colère, par la vue des lieux où il l'avait vue si tendre pour lui.
Uranciforte et le généreux vieillard ne firent aucune mauvaise rencontre en suivant les petits sentiers qui traversent les vignes et montent vers le lac.
Jules se fit raconter de nouveau les détails des obsèques du jeune Kabio. Le corps de ce brave jeune homme, escorté par beaucoup de prêtres, avait et.' conduit a Rome, et enseveli dans la chapelle de sa
famille, au couvent de Saint-Onuphre, au sommet du Janicule. On avait remarqué, comme une circonstance fort singulière, que, la veille de la cérémonie, Hélène avait été reconduite par son père au couvent de la Visitation, à Castro; ce qui avait confirmé le bruit public qui voulait qu'elle fut mariée secrètement avec le soldat d'aventure qui avait eu le malheur de tuer son frère.
Quand il fut près de sa maison, Jules trouva le caporal de sa compagnie et quatre de ses soldats; ils lui dirent que jamais leur ancien capitaine ne sortait de la forêt sans avoir auprès de lui quelques-uns de ses hommes. Le prince avait dit plusieurs fois que, lorsqu'on voulait se faire tuer par imprudence, il fallait auparavant donner sa démission, afin de ne pas lui jeter sur les bras une mort à venger.
Jules Dranciforte comprit la justesse de ces idées, auxquelles jusqu'ici il avait été parfaitement étranger. Il avait cru, ainsi que les peuples enfants, que la guerre ne consiste qu'à se battre avec courage. Il obéit sur-lechamp aux intentions du prince; il ne se donna que le temps d'embrasser le sage vieillard qui avait eu la générosité de l'accompagner jusqu'à sa maison.
Mais peu de jours après, Jules, à demi fou de mélancolie , revint voir le palais Campireali. A la nuit tombante, lui et trois de ses soldats, déguisés en marchands napolitains, pénétrèrent dans Albano. 11 se présenta seul dans la maison de Scotti; il apprit qu'Hélène était toujours reléguée au couvent de Castro. Son père, qui la croyait mariée à celui qu'il appelait l'assassin de son fils, avait juré de ne jamais la revoir. Il ne l'avait pas vue même en la ramenant au couvent. La tendresse de sa mère semblait, au contraire, redoubler, et souvent elle quittait Rome pour aller passer un jour ou deux avec sa fille.
Devenu un des plus vaillants capitaines de Fabrice Colonna, Jules a réussi à voir Hélène au couvent do Castro, et à la décider à fuir une nuit pour aller faire bénir leur mariage par un prêtre. Malheureusement, Hélène se laisse arracher ce secret par sa mère ; cellc-c:i, apprenant que sa fille n'avait jamais manqué à Bl devoirs, et heureuse de savoir qu'un mariage n'est ]>!ns nno [té, persuade à Hélène de retarder de huit jours la téré-
monie secrète, et lui promet d'amener le seigneur Campireali à consentir à un mariage public. En réalité, elle va tenter de faire assassiner Branciforte. Ce dernier, irrité à la lecture de la lettre dû Hélène lui raconte son entretien avec sa mère, tentera un coup de main pour enlever « cette créature faible et pusillanime » :
Mais, le surlendemain, Jules était de retour à Castro ; il amenait huit de ses soldats, qui avaient bien voulu le suivre et s'exposer à la colère du prince, qui quelquefois avait puni de mort des entreprises du genre de celle dans laquelle ils s'engageaient. Jules avait cinq hommes à Castro, il arrivait avec huit; et toutefois quatorze soldats, quelque braves qu'ils fussent, lui paraissaient insuffisants pour son entreprise, car le couvent était comme un château fort.
Il s'agissait de passer par force ou par adresse la première porte du couvent, puis il fallait suivre un passage de plus de cinquante pas de longueur. A gauche, comme on l'a dit, s'élevaient les fenêtres grillées d'une sorte de caserne où les religieuses avaient placé trente ou quarante domestiques, anciens soldats. De ces fenêtres grillées partirait un feu bien nourri dès que l'alarme serait donnée.
L'abbesse régnante, femme de tête, avait peur des exploits des chefs Orsini, du prince Colonna, de Marco Sciarra et de tant d'autres qui régnaient en maîtres dans les environs. Comment résister à huit cents hommes déterminés, occupant à l'improviste une petite ville telle que Castro, et croyant le couvent rempli d'or?
D'ordinaire, la Visitation de Castro avait quinze ou vingt bravl dans la caserne, à gauche du passage qui conduisait à la seconde porte du couvent; à droite de ce passage, il y avait un grand mur impossible à percer; au bout du passage, on trouvait une porte en fer ouvrant sur un vestibule à colonnes; après ce vestibule, était la grande cour du couvent; à droite, le jardin. Cette porte en fer était gardée par la tourière.
Quand Jules, suivi de ses huit hommes, se trouva à trois lieues de Castro, il s'arrêta dans une auberge écartée pour laisser passer les heures de la grande chaleur. Là seulement il déclara son projet; ensuite il dessina
i 1 4 OE U V RE 6 CHOISI E S D E S T F. NDI1AL
sur le sable de la cour le plan du couvent qu'il allait attaquer.
« A neuf heures du soir, dit-il à ses hommes, nous SOUperORS hors la ville; à minuit nous entrerons : nous trouverons vos cinq camarades qui nous attendent près du couvent. L'un d'eux, qui sera à cheval, jouera le rôle d'un courrier qui arrive de Rome pour rappeler la signora de Campireali auprès de son mari, qui se meurt. Nous tacherons de passer sans bruit la première port du couvent que voilà au milieu de la caserne, dit-il en leur montrant le plan sur le sable. Si nous commencions la guerre à la première porte, les bravi des religieuses auraient trop de facilité à nous tirer des coups d'arquebuse pendant que nous serions sur la petite place que voici devant le couvent, ou pendant que nous parcourrions l'étroit passage qui conduit de la première porte à la seconde. Cette seconde porte est en fer, mais j'en ai la clef.
« Il est vrai qu'il y a d'énormes bras de fer ou valets, attachés au mur par un bout, et qui, lorsqu'ils sont mis à leur place, empêchent les deux vantaux de la porte de s'ouvrir. Mais, comme ces deux bancs de Fer Boni trop pesantes pour que la sœur tourière puisse les manœuvrer, jamais je ne les ai vues en place; et pourtant j'ai passé plus de dix fois cette porte de fer. .le compte bien passer encore ce soir sans encombre. Vous sentez que j'ai des intelligences dans le couvent; mon but est d'enlever une pensionnaire et non une religieuse; nous ne devons faire usage des armes qu'à la dernière extrémité. Si nous commencions la guerre avant, d'arriver à cette seconde porte en barreaux de fer, la tourière ne manquerait pas d'appeler deux vieux jardiniers do soixante-dix ans, qui logent dans l'intérieur d u cou \ ml ,
et les vieillards mettraient à leur plue ces bras de fer
dont je vous ai parlé. Si ce malheur nous arrive, il
faudra, pour passer an delà de celle porte, démolir le mur, ce qui nous prendra dix minutes; dans tous cas, je m'avancerai vers cette porte le premier, I H dei jardiniers est payé par mol; mais je me suis bien gardé, comme vous Le pense/, de Lui parler de m >n projet d'enlèvement. Cette seconde porte passée, on
tourne à droite, et l'on arrive au jardin; une fois dans ce jardin, la guerre commence, il faut faire main basse sur tout ce qui se présentera. Vous no ferez usage, bien entendu, que de vos épées el de vos dagues, 1<> moindre coup d'arquebuse mettrait en rumeur toute la \ ille, qui pourrait, nous attaquer à la sortie. Ce n'est pas qu'avec treize hommes comme vous je ne me fisse fort de traverser cette bicoque : personne, certes, n'oserait descendre dans la rue; mais plusieurs des bourgeois ont des arquebuses, et ils tireraient des fenêtres. En ce cas, il faudrait longer les murs des maisons, ceci soit dit en passant. Une fois dans le jardin du couvent, vous direz à voix basse à tout homme qui se présentera : Retirezvous, vous tuerez à coups de dague tout ce qui n'obéira pas à l'instant. Je monterai dans le couvent parla petite porte du jardin avec ceux d'entre vous qui seront près fie moi, trois minutes plus tard je descendrai avec une ou deux femmes que nous porterons sur nos bras, sans leur permettre de marcher. Aussitôt nous sortirons rapidement du couvent et de la ville. Je laisserai deux de vous près de la porte, ils tireront une vingtaine de coups d'arquebuse, de minute en minute, pour effrayer les bourgeois et les tenir à distance. »
Jules répéta deux fois cette explication.
« Avez-vous compris? dit-il à ses gens. 11 fera nuit sous ce vestibule; à droite le jardin, à gauche la cour; il ne faudra pas se tromper.
— Comptez sur nous! » s'écrièrent les soldats.
Puis ils allèrent boire; le caporal ne les suivit point, et demanda la permission de parler au capitaine.
« Rien de plus simple, lui dit-il, que le projet de Votre Seigneurie. J'ai déjà forcé deux couvents en ma vie, celui-ci sera le troisième; mais nous sommes trop peu de monde. Si l'ennemi nous oblige à détruire le mur qui soutient les gonds de la seconde porte, il faul songer que les bravi de la caserne ne resteront pas oisifs durant cette longue opération ; ils vous tueront sept à huit hommes à coups d'arquebuse, et alors on peut nous enle\er la femme au retour. C'est ce qui est arrivé dans un couvent près de Bologne : on nous tua cinq hommes, nous en tuâmes huit; mais le capitaine
n'eut pas la femme. Je propose à Votre Seigneurie deux choses : je connais quatre paysans des environs de cette auberge où nous sommes, qui ont servi bravement sous Sciarra, et qui, pour un sequin, se battront toute la nuit comme des lions. Peut-être ils voleront quelque argenterie du couvent; peu vous importe, le péché est pour eux; vous, vous les soldez pour avoir une femme, vcilà tout. Ma seconde proposition est ceoi : Ugone est un garçon instruit et fort adroit; il était médecin quand il tua son beau-frère, et prit la macchia (la forêt). Vous pouvez l'envoyer, une heure avant la nuit, à la porte du couvent; il demandera du service, et fera si bien, qu'on l'admettra dans le corps de garde; il fera boire les domestiques des nonnes ; de plus, il est bien capable de mouiller la corde à feu de leurs arquebuses. »
Par malheur, Jules accepta la proposition du caporal. Gomme celui-ci s'en allait, il ajouta :
« Nous allons attaquer un couvent, il y a excommunication majeure, et, de plus, ce couvent est sous la protection immédiate de la Madone...
— Je vous entends! s'écria Jules comme réveillé par ce mot. Restez avec moi. »
Le caporal ferma la porte et revint dire le chapelet avec Jules. Cette prière dura une grande heure. A la nuit, on se remit en marche.
Gomme minuit sonnait, Jules, qui était entré seul dans Castro sur les onze heures, revint prendre ses gens hors de la porte. Il entra avec ses huit soldats auxquels s'étaient joints trois paysans bien armés; il les réunit aux cinq soldats qu'il avait dans la ville, et se trouva ainsi à la tête de seize hommes déterminés; deux étaient déguisés en domestiques, ils avaient pris une grande blouse de toile noire pour cacher leurs giacco (cottes do. mailles), et leurs bonnets n'avaient pas de plumes.
A minuit et demi, Jules, qui avait pris pour lui le rôle de courrier, arriva au galop à la porte du couvent, faisant grand bruit et criant qu'on ouvrit sans délai à un coiiiiier envoyé parle cardinal. 11 vit avec plaisir que les soldats qui Lui répondaient par la petite fenêtre, ité <lo la première porte, étaient plus qu'à demi ivres. Suivant l'usage, il donna son nom sur un mor-
ceau de papier; un soldat alla porter ce nom à la tourière, qui avait la clef de la seconde porte, et devait réveiller l'abbesse dans les grandes occasions. La réponse se fit attendre trois mortels quarts d'beure; pendant ce temps, Jules eut beaucoup de peine à maintenir sa troupe dans le silence : quelques bourgeois commençaient même à ouvrir timidement leurs fenêtres, lorsqu'enfin arriva la réponse favorable de l'abbesse. Jules entra dans le corps de garde, au moyen d'une écbelle de cinq ou six pieds de longueur, qu'on lui tendit de la petite fenêtre, les bravi du couvent ne voulant pas se donner la peine d'ouvrir la grande porte; il monta, suivi des deux soldats déguisés en domestiques. En sautant dans le corps de garde, il rencontra les yeux d'Ugone; tout le corps de garde était ivre, grâce à ses soins. Jules dit au chef que trois domestiques de la maison Gampireali, qu'il avait fait armer comme des soldats pour lui servir d'escorte pendant sa route, avaient trouvé de bonne eau-de-vie à acheter, et demandaient à monter pour ne pas s'ennuyer tout seuls sur la place; ce qui fut accordé à l'unanimité. Pour lui, accompagné de ses deux hommes, il descendit par l'escalier qui, du corps de garde, conduisait dans le passage.
« Tâche d'ouvrir la grande porte », dit-il à Ugone.
Lui-même arriva fort paisiblement à la porte de fer. Là, il trouva la bonne tourière, qui lui dit que, comme il était minuit passé, s'il entrait dans le couvent, l'abbesse serait obligée d'en écrire à l'évêque ; c'est pourquoi elle le faisait prier de remettre ses dépêches ;\ une petite sœur que l'abbesse avait envoyée pour les prendre. A quoi Jules répondit que, dans le désordre qui avait accompagné l'agonie imprévue du seigneur de Gampireali, il n'avait qu'une simple lettre de créance écrite par le médecin, et qu'il devait donner tous les détails de vive voix à la femme du malade et à sa fille, si ces dames étaient encore dans le couvent, et, dans tous les cas, à madame L'abbesse. La tourière alla porter ce message. 11 ne restait auprès de la porte que la jeune sœur envoyée par l'abbesse. Jules, en causant et jouant avec elle, passa les mains à travers les gros barreaux de fer de la porte, et, tout en riant, il essaya
de l'ouvrir. La sœur, qui était fort timide, eut peur et prit fort mal la plaisanterie; alors Jules, qui voyait qu'un temps considérable se passait, eut l'imprudence de lui offrir une poignée de sequins en la priant de lui ouvrir, ajoutant qu'il était trop fatigué pour attendre. ]1 voyait bien qu'il faisait une sottise, dit l'historien : c'était avec le fer et non avec de l'or qu'il fallait agir, mais il ne s'en sentit pas le cœur : rien de plus facile que de saisir la sœur, elle n'était pas à un pied de lui de l'autre côté de la porte. A l'offre des sequins, cette jeune fille prit l'alarme. Elle a dit depuis qu'à la façon dont Jules lui parlait, elle avait bien compris que ce n'était pas un simple courrier : « C'est l'amoureux d'une de nos religieuses, pensa-t-elle, qui vient pour avoir un rendez-vous », et elle était dévote. Saisie d'horreur, elle se. mit à agiter de toutes ses forces la corde d'une petite cloche qui était dans la grande cour, et qui fil auun tapage à réveiller les morts.
« La guerre commence, dit Jules à ses gens, garde à vous ! »
Il prit sa clef, et, passant le bras à travers les barreaux de fer, ouvrit la porte, au grand désespoir de la jeune sœur, qui tomba à genoux et se mit à réciter des Ave Maria en criant au sacrilège. Encore à ce moment, Jules devait faire taire la jeune fille, il n'en eut pas le courage : un de ses gens la saisit et lui mit la main sur la bouche.
Au même instant, Jules entendit un coup d'arquebuse dans le passage, derrière lui. Ugone avait ouvert la grande porte; le restant des soldats entrait sans bruit, lorsqu'un des bravi de la garde, moins ivre que les autres, s'approcha d'une des fenêtres grillées, et, dans son étonnement de voir tant do gens dam le passage, leur défendit d'avancer en jurant. 11 fallait ne pas répondre et continuer à marcher rêva La porta da fer; c'est ce que firent les premier! soldats; niais celui <|iii marchait Le dernier de Ions, et qui était un des paysan! recruté! dans l'après-midi, lira u n COUp de pistolet à ce
domestique du oouvenl qui parlait par La fenêtre, al La tua. Ce coup de pistolet, au milieu de la nuit, et les cris de» ivrognei an voyant tomber laui camai
réveillèrent les soldats du couvent qui passaient cette Quit-là dans Leurs lits, et n'avaient pas pu goûter du vin d'Ugone. Huit ou dix des brnvi du couvenl sau-
tèrenl dans le passade a demi nus, et se mirent a attaquer vertement les soldats de Branciforle.
Gomme nous l'avons dit, ce bruit commença au moment où Jules venait d'ouvrir la porte de fer. Suivi de ses deux soldats, il se précipita dans le jardin, courant vers la petite porte de. l'escalier des pensionnaires ; mais il fut accueilli par cinq ou six coups de pistolet. Ses deux soldats tombèrent, lui eut une balle dans le bras droit. Ces coups de pistolet avaient été tirés par les gens de la signora de Gampireali, qui, d'après ses ordres, passaient la nuit dans le jardin, à ce autorisés par une permission qu'elle avait obtenue de l'évoque, Jules courut seul vers la petite porte, de lui si bien connue, qui, du jardin, communiquait à l'escalier des pensionnaires. 11 fit tout au monde pour l'ébranler, mais elle était solidement fermée. 11 cbercba ses gens, qui n'eurent garde de répondre : ils mouraient; il rencontra dans l'obscurité profonde trois domestiques de Gampireali contre lesquels il se défendit à coups de dague.
Il courut sous le vestibule, vers la porte de fer, pour appeler ses soldats ; il trouva cette porte fermée : les deux bras de fer si lourds avaient été mis en place et cadenassés parles vieux jardiniers qu'avait réveillés la clocbe de la petite sœur.
« Je suis coupé », se dit Jules.
Il le dit à ses hommes ; ce fut en vain qu'il essaya de forcer un des cadenas avec son épée : s'il eût réussi, il enlevait un des bras de fer et ouvrait un des vantaux de la porte. Son épée se cassa dans l'anneau du cadenas; au même instant il fut blessé à l'épaule par un des domestiques venus du jardin; il se retourna, et. accule contre la porte de fer, il se sentit attaqué par plusieurs boinmes. 11 se défendait avec sa dague; par bonheur, connue l'obscurité était complète, presque tous Les coups d'épée portaient dans sa cotte de mailles. 11 fut
blessé douloureusement au genou; il s'élança sur un des hommes qui c'était trop fendu pour lui porter ca
coup d'épée, il le tua d'un coup de dague dans la figure, et eut le bonheur de s'emparer de son épée. Alors il se crut sauvé; il se plaça au côté gauche de la porte, du côté de la cour. Ses gens, qui étaient accourus, tirèrent cinq ou six coups de pistolet à travers les barreaux de fer de la porte et firent fuir les domestiques; on n'y voyait sous ce vestibule qu'à la clarté produite par les coups de pistolet.
« Ne tirez pas de mon côté! criait Jules à ses gens.
— Vous voilà pris comme dans une souricière, lui dit le caporal d'un grand sang-froid, parlant à travers les barreaux; nous avons trois hommes tués. Nous allons démolir le jambage de la porte du côté opposé à celui où vous êtes; ne vous approchez pas, les balles vont tomber sur nous; il paraît qu'il y a des ennemis dans le jardin?
— Les coquins de domestiques de Gampireali », dit Jules.
Il parlait encore au caporal, lorsque des coups de pistolet, dirigés sur le bruit et venant de la partie du vestibule qui conduisait au jardin, furent tirés sur eux. Jules se réfugia dans la loge de la tourière, qui était à gauche en entrant; à sa grande joie, il trouva une lampe presque imperceptible qui brûlait devant l'image de la Madone, il la prit avec beaucoup de précautions pour ne pas l'éteindre; il s'aperçut avec chagrin qu'il tremblait. Il regarda sa blessure au genou, qui le faisait beaucoup souffrir; le sang coulait en abondance.
En jetant les yeux autour de lui, il fut bien surpris de reconnaître, dans une femme qui était évanouie sur un fauteuil de bois, la petite Marictta, la camériste de confiance d'Hélène; il la secoua vivement.
« Eli quoi! seigneur Jules, s'écria-t-ellc en pleurant, est-ce que vous voulez tuer la Marictta, votre amie?
— Bien loin de là; dis à Hélène que je lui demande pardon d'avoir troublé son repos et qu'elle se souvienne de VAve Maria du Monte Cavi l. Voici un bouquet que j'ai cueilli dans son jardin d'Albano; mais il est un
1. En entendant sonner à l'anhc VAvê Maint du couvent du Monta-Cavi, Jules avait respecté la vertu d'Hélène qui lui disait : n Paie ce sacrifice à la sainte Madone, cette mère de toute part
peu taché de sang; lave-le avant de le lui donner. » A ce moment, il entendit une décharge de coups
d'arquebuse dans le passage, les bravi des religieuses
attaquaient ses gens.
« Dis-moi donc où est la clef de la petite porte?
dit-il à la Marietta.
— Je ne la vois pas; mois voici les clefs des cadenas des bras de fer qui maintiennent la grande porte. Vous pourrez sortir. »
Jules prit les clefs et s'élança hors de la loge.
« Ne travaillez plus à démolir la muraille, dit-il à ses soldats, j'ai enfin la clef de la porte. »
Il y eut un moment de silence complet, pendant qu'il essayait d'ouvrir un cadenas avec l'une des petites clefs; il s'était trompé de clef, il prit l'autre; enfin, il ouvrit le cadenas; mais, au moment où il soulevait le bras de fer, il reçut presque à bout portant un coup de pistolet dans le bras droit. Aussitôt il sentit que ce bras lui refusait le service.
« Soulevez le valet de fer », cria-t-il à ses gens.
Il n'avait pas besoin de le leur dire.
A la clarté du coup de pistolet, ils avaient vu l'extrémité recourbée du bras de fer à moitié hors de l'anneau attaché à la porte. Aussitôt trois ou quatre mains vigoureuses soulevèrent le bras de fer; lorsque son extrémité fut hors de l'anneau, on le laissa tomber. Alors on put entr'ouvrir l'un des battants de la porte; le caporal entra, et dit à Jules en parlant fort bas :
« Il n'y a plus rien à faire, nous ne sommes plus que trois ou quatre sans blessures, cinq sont morts.
— J'ai perdu du sang, reprit Jules, je sens que je vais m'évanouir; dites-leur de m'emporter. »
Gomme Jules parlait au brave caporal, les soldats du corps de garde tirèrent encore trois ou quatre coups d'arquebuse, et le caporal tomba mort. Par bonheur, Ugone avait entendu l'ordre donné par Jules, il appela par leurs noms deux soldats qui enlevèrent le capitaine. Gomme il ne s'évanouissait point, il leur ordonna de le porter au fond du jardin, à la petite porte. Get ordre fit jurer les soldats; ils obéirent toutefois.
« Cent sequins à qui ouvre cette porte! » s'écria Jules.
Mais elle résista aux efforts de trois hommes furieux. Un des vieux jardiniers, établi à une fenêtre du second étage, leur tirait force coups de pistolet, qui servaient à éclairer leur marche.
Après des efforts inutiles contre la porte, Jules s'évanouit tout à fait; Ugone dit aux soldats d'emporter le capitaine au plus vite. Pour lui, il entra dans la loge de la sœur tourière, il jeta à la porte la petite, Marietta, en lui ordonnant d'une voix terrible de se sauver et de ne jamais dire qui elle avait reconnu. Il tira la paille du lit, cassa quelques chaises et mit le feu à la chambre. Quand il vit le feu bien allumé, il se sauva à toutes jambes, au milieu des coups d'arquebuse tirés par les bravi du couvent.
Ce ne fut qu'à plus de cent cinquante pas de la Visitation qu'il trouva le capitaine, entièrement évanoui, qu'on emportait à toute course. Quelques minutes aprèp on était hors de la ville. Ugonc fit faire halte : il n'avait plus que quatre soldats avec lui ; il en renvoya deux dans la ville, avec l'ordre de tirer des coups d'arquebuse de cinq minutes en cinq minutes.
« Tâchez de retrouver vos camarades blessés, leur dit-il, sortez de la ville avant le jour; nous allons suivre le sentier de la Croce Hossa. Si vous pouvez mettre le feu quelque part, n'y manquez pas. »
Lorsque Jules reprit connaissance, l'on se trouvait à trois lieues de la ville, et le soleil était déjà fort élevé sur l'horizon. Ugone lui fit sou rapporta
« Votre troupe ne se compose plus que de cinq hommes, dont trois blessés. Deux paysans qui ont survécu ont reçu deux sequins de gratification chacun et se sont enfuis; j'ai envoyé les deux hommes non blessés
au bourg \oisin chercher nu chirurgien, » Le chirurgien, vieillard bout tremblant, arrive bientôt
monté sur un âne magnifique; il avait fallu le aaCOr
de mettre le feu â sa maison pour le décider â marcher.
On eut besoin de lui faire boire «le l'eau-de-vie pour le
mettre en état d'agir, tant, sa peur était grande. Enfin il se- mil, à L'œuvre; il dit à Jules (pie ses blessures n'étaient d'aucune oonséquencea
« Celle du genou n'es! pas dai ojoutn I il;
niais elle vous fera boiter toute la vie, si vous uc garde/, pas un repos absolu pendant quinze jours ou trois semaines. »
Le chirurgien pansa les soldats blessés. Ugonc fit un signe de l'œil à Jules; on donna deux sequins au chirurgien, qui se confondit en actions de grâces; puis, sous prétexte de le remercier, on lui fit boire une telle ([nanti té d'eau-de-vie, qu'il finit par s'endormir profondément. C'était ce qu'on voulait. On le transporta dans un champ voisin, on enveloppa quatre sequins dans un morceau de papier que l'on mit dans sa poche : c'était le prix de son âne, sur lequel on plaça Jules et l'un des soldats blessé à la jambe. On alla passer le moment de la grande chaleur dans une ruine antique au bord d'un étang; on marcha toute la nuit en évitant les villages, fort peu nombreux sur cette route, et enfin le surlendemain, au lever du soleil, Jules, porté par ses hommes, se réveilla au centre de la forêt de la Faggiola, dans la cabane de charbonnier qui était son quartier général.
Pour sauver Branciforte, le prince Colonna l'éloigné de l'Italie, sous un faux nom, après avoir répandu la nouvelle de sa mort. Hélène, convaincue de la mort de Jules, reste au couvent de Castro, et, à la suite d'intrigues où l'argent joue un rôle, elle est nommée abbesse. Elle cède ensuite à l'amour du jeune évfque Cittadini, et, comme un enfant e6t né de ce6 relations, l'abbcsse est condamnée à la prison perpétuelle au couvent de Sainte-Marthe. Sa mère fait creuser un passage souterrain pour la délivrer; mais, au moment où elle allait être 6auvée, Hélène s'enfonce une dague dans le cœur, parce qu'elle a appris que Jules est revenu couvert de gloire, qu'il approche, et qu'elle ne veut pas paraître, à ses yeux déshonorée.
SAN FBANCESCO A RIPA
Parue dans la Revue des Deux Mondes (1er juillet 1853), la nouvelle qui porte ce titre fait partie du recueil : Romans et Nouvelles (1854).
En 1726, les deux nièces du pape Benoît XIII (Orsini), la comtesse Orsini et la princesse Campobasso étaient les premières de Rome, par la beauté et l'influence : la première était gaie, insouciante; la seconde, tendre, pieuse, mais violemment passionnée. Depuis plusieurs mois, la princesse Campobasso voyait presque tous les jours le chevalier de Sénecé, neveu du duc de Saint-Aignan, ambassadeur de Louis XV à Rome. Elle adorait le chevalier, qui dissipait par sa légèreté aimable les scrupules religieux de cette âme altière et les pressentiments de son cœur inquiet. Mais Sénecé était las de la princesse, il allait plus souvent chez la comtesse Orsini, qui venait de renvoyer son amant en titre.
Prévenue par monsignor Ferratcrra, un prélat dont elle avnit entrepris la fortune, la princesse Campobasso a une explication douloureuse avec le chevalier auquel elle dit : « Si tu aimes l'Orsini, vas-y tous les jours, mais ne reviens plus ici. — Ce sera l'arrGt de ma mort et le vôtre », ajoute-t-elle. Sénecé se met à rire, et va chez la comtesse.
Elle avait fait fermer sa porte: mais cet ordre n'était point pour monsignor Ferratcrra, qui vint lui rendre compte de ce qu'on avait fait chez l'Orsini jusqu'à une heure du matin. Ce prélat avait servi de bonne foi les amours de la princesse; mais il ne se doutait plus, depuis cette soirée, que bientôt Sénecé no fût au mieujj avec la comtesse Orsini, si ce n'était <l<jà....
« La princesse dévote, pensa-t-il, ine serait plus utile que femme de la société. Toujours il y aura un être qu'elle me préférera : ce sera son amant; et si un jour (tt ainant est Romain, il peut avoir un oncle à faire cardinal. Si je la convertis, c'est au directeur de sa conscience qu'elle pensera avant tout, et avec le leu do
son caractère.... Que ne puis-je pas espérer d'elle auprès de son oncle! » Et l'ambitieux prélat se perdait dans un avenir délicieux; il voyait la princesse se jeter aux genoux de son oncle pour lui faire donner le chapeau. Le pape serait très reconnaissant de ce qu'il allait entreprendre.... Aussitôt la princesse convertie, il ferait arriver sous les yeux de Benoît XIII des preuves irréfragables de son intrigue avec le jeune Sénecé. Pieux, sincère et abhorrant les Français, le pape aura une reconnaissance éternelle pour l'agent qui aura fait finir une intrigue aussi déplaisante à Sa Sainteté. — Ferraterra appartenait à la haute noblesse de Ferrare; il était riche, il avait plus de cinquante ans — Animé par la perspective si voisine du chapeau, il fit des merveilles ; il osa changer brusquement de rôle auprès de la princesse. Depuis deux mois que Sénecé la négligeait, il eût pu être dangereux de l'attaquer, car à son tour le prélat, comprenant mal Sénecé, le croyait ambitieux.
Le lecteur trouverait bien long le dialogue de la jeune princesse, folle d'amour et de jalousie, et du prélat ambitieux. Ferraterra avait débuté par l'aveu le plus ample de la triste vérité. Après un début aussi saisissant, il ne lui fut pas difficile de réveiller tous les sentiments de religion et de piété passionnée qui n'étaient qu'assoupis au fond du cœur de la jeune Romaine; elle avait une foi sincère. — « Toute passion impie doit finir par le malheur et par le déshonneur », lui disait le prélat. — Il était grand jour quand il sortit du palais Gampobasso. 11 avait exigé de la nouvelle convertie la promesse de ne pas recevoir Sénecé ce jour-là. Cette promesse avait peu coûté à la princesse : elle se croyait pieuse, et, dans le fait, avait peur de se rendre méprisable par sa faiblesse aux yeux du chevalier.
Cette résolution tint ferme jusqu'à quatre heures : c'était le moment de la visite probable du chevalier. Il passa dans la rue, derrière le château de Campobasso, vit le signal qui annonçait l'impossibilité de L'entrevue, et tout content s'en alla chez la comtesse Orsini.
Peu à peu la Campobasso se sentit comme devenir
folle. Les idées et les résolutions les plus étranges se succédaient rapidement. Tout à coup, elle descendit le grand escalier de son palais comme en démence, et monta en voiture en criant au cocher : « Palais Orsini ».
L'excès de son malheur la poussait comme malgré elle à voir sa cousine. Elle la trouva au milieu de cinquante personnes. Tous les gens d'esprit, tous les ambitieux de Rome, ne pouvant aborder au palais Campobasso, afûuaient au palais Orsini. L'arrivée de la princesse fit événement; tout le monde s'éloigna par respect; elle ne daigna pas s'en apercevoir, elle regardait sa rivale, elle l'admirait. Chacun des agréments de sa cousine était un coup de poignard pour son cœur. Après les premiers compliments, l'Orsini, la voyant silencieuse et préoccupée, reprit une conversation brillante et disinvolta.
« Gomme sa gaieté convient mieux au chevalier que ma folle et ennuyeuse passion! » se disait la Campobasso.
Dans un inexplicable transport d'admiration et de haine, elle se jeta au cou de la comtesse. Elle ne voyait que les charmes de sa cousine; de près comme de loin, ils lui semblaient également adorables. Bile comparai! ses cheveux aux siens, ses yeux, sa peau. A la suite de cet étrange examen, elle, se prenait elle-même en horreur et en dégoût. Tout lui semblait adorable, supérieur chez sa rivale.
Immobile el sombre, la Campobasso était comme une statue de basalte au mileu de celte foule gesticulante et bruyante. On entrait, on Sortait; tout ce bruit importunait, Offensait la Campobasso. Mais que devintelle quant tout à coup elle entendit annoncer M. de Sénecé! Il avait été convenu, au commencement de leurs relations, qu'il Lui parlerait fort peu dans le monde, et comme il sied à un diplomate étranger qui ne rencontre que d6UX ou trois fois par mois la nièce du souverain auprès duquel il est nerrédilé.
Séneeé La salua avec Lé respect et le sérieux accoutumés; puis, revenant à la comtesse Oisini.il reprit le
ton de gaieté presque intime que L'oto s avec une femme d'esprit qui vous reçoit bien et que Ton roit
tous les jours. La Cumpobusso était atterrée. « La comtesse me montre ce que j'aurais dû être, se disaitelle. Voilà ee qu'il faut être, et que pourtant je ne serai jamais! » Elle sortit dans le dernier degré de malheUr où puisse être jetée une créature humaine, presque résolue à prendre du poison. Tous les plaisirs que l'amour de Sénecé lui avait donnés n'auraient pu égaler l'excès de douleur où elle fut plongée pendant toute une longue nuit. On dirait que les âmes romaines ont pour souffrir des trésors d'énergie inconnus aux autres femmes.
Le lendemain, Sénecé repassa et vit le signe négatif; il s'en alla gaiement; cependant il fut piqué. « C'est donc mon congé qu'elle m'a donné l'autre jour? Il faut que je la A'oie dans les larmes », dit sa vanité. Il éprouva une légère nuance d'amour en perdant à tout jamais une aussi belle femme, nièce du pape. Il s'engagea dans les souterrains peu propres qui lui déplaisaient si fort, et vint forcer la porte de la grande salle au rez-de-chaussée où la princesse le recevait.
« Comment! vous osez paraître ici? dit la princesse étonnée.
— Cet étonnement manque de sincérité, pensa le jeune Français; elle ne se tient dans cette pièce que quand elle m'attend. »
Le chevalier lui prit la main; elle frémit. Ses yeux se remplirent de larmes ; elle sembla si jolie au chevalier, qu'il eut un instant d'amour. Elle, de son côté, oublia tous les serments que, pendant deux jours, elle avait faits à la religion; elle se jeta dans ses bras : « Et voilà le bonheur dont désormais l'Orsini jouira!... » Sénecé, comprenant mal, comme à l'ordinaire, une Ame romaine, crut qu'elle voulait se séparer de lui avecbonne amitié, rompre avec des formes. « Il ne me convient pas, attaché que je suis à l'ambassade du roi, d'avoir pour ennemie mortelle (car telle elle serait) la nièce du souverain auprès duquel je suis accrédité. » Tout fier de l'heureux résultat auquel il croyait arriver, Sénecé se mit à parler raison. — Ils vivraient dans L'union la plus agréable; pourquoi ne seraient-ils pal très heureux? Qu'avait-on, dans le fait, à lui reprocher?
L'amour ferait place à une bonne et tendre amitié. Il réclamerait instamment le privilège de revenir de temps à autre dans le lieu où ils se trouvaient; leurs rapports auraient toujours de la douceur....
D'abord la princesse ne le comprit pas. Quand, avec horreur, elle l'eut compris, elle resta debout, immobile, les yeux fixes. Enfin, à ce dernier trait de la douceur de leurs rapports, elle l'interrompit d'une voix qui semblait sortir du fond de sa poitrine, et en prononçant lentement :
« C'est-à-dire que vous me trouvez, après tout, assez jolie pour être employée à votre service!
— Mais, chère et bonne amie, l'amour-propre n'est-il pas sauf? répliqua Sénecé, à son tour vraiment étonné. Gomment pourrait-il vous passer par la tête de vous plaindre? Heureusement jamais notre intelligence n'a été soupçonnée de personne. Je suis homme d'honneur; je vous donne de nouveau ma parole que jamais être vivant ne se doutera du bonheur dont j'ai joui.
— Pas même l'Orsini? ajouta-t-elle d'un ton froid qui fit encore illusion au chevalier.
— Vous ai-je jamais nommé, dit naïvement le chevalier, les personnes que j 'ai pu aimer avant d'être votre esclave ?
— Malgré tout mon respect pour votre parole d'honneur, c'est cependant une chance que je ne courrai pas », dit la princesse d'un air résolu, et qui enfin commença
à étonner un peu le jeune Français. « Adieu! chevalier »
Et, comme il s'en allait un peu indécis : « Viens m'embrasser », lui dit-elle.
Elle s'attendrit évidemment; puis elle lui dit d'un ton ferme : « Adieu, chevalier.... »
La princesse envoya chercher Ferraterra. « C'est pour me venger », lui dit-elle. Le prélat fut ravi. « Elle va se compromettre,' elle est à moi à jamais. »
Deux jours après, et comme la chaleur était accablante, Sénecé alla prendre l'air au Cours sur le minuit. Il y trouva toute la société de Rome. Quand il voulut reprendre sa voilure, son laquais put à peine lui répondre : il était ivre; le cocher avait disparu; Le laquait Lui dit, en bulbutiant, que le cocher avait pris dispute avec un ennemi.
« Ah! mon cocher a des ennemis ! » dit en riant Sénecé.
En revenant chez lui, il était à peine à deux ou trois rues du Corso, qu'il s'aperçut qu'il était suivi. Des hommes, au nombre de quatre ou cinq, s'arrêtaient quand il s'arrêtait, recommençaient à marcher quand il marchait.
« Je pourrais faire le crochet et regagner le Corso par une autre rue, pensa Senecé. Bah! ces malotrus n'en valent pas la peine; je suis bien armé. » Il avait son poignard nu à la main.
Sénecé parcourut, en pensant ainsi, deux ou trois rues écartées et de plus en plus solitaires. Il entendait ces hommes, qui doublaient le pas. A ce moment, en levant les yeux, il remarqua droit devant lui une petite église desservie par des moines de l'ordre de Saint-François dont les vitraux jetaient un éclat singulier. Il se précipita vers la porte, et frappa très fort avec le manche de son poignard. Les hommes qui semblaient le poursuivre étaient à cinquante pas de lui. Un moine ouvrit la porte; Sénecé se jeta dans l'église; le moine referma la porte précipitamment. Au même instant, les assassins donnèrent des coups de pied à la porte. « Les impies! » dit le moine. Sénecé lui donna un sequin. « Décidément ils m'en voulaient », dit-il.
Cette église était éclairée par un millier de cierges au moins.
« Comment! un service à cette heure! dit-il au moine,
— Excellence, il y a une dispense de l'éminentisskne cardinal-vicaire ».
Tout le parvis étroit de la petite église de San Francesco a Ripa était occupé par un mausolée magnifique; on chantait l'office des morts.
« Qui est-ce qui est mort? Quelque prince? dit Sénecé.
— ■ Sans doute, répondit le prêtre, car rien n'est épargné; mais tout ceci, c'est, argent et cire perdus; monsieur le doyen nous a dit que le défunt est mort dans l'impénitence finale. »
Sénecé s'approchait; il vit dos écussons d'une forme
française; sa curiosité redoubla; il s'approcha tout à fait et reconnut ses armes! Il y avait uno inscription latine :
« Nohilis homo Johannes Norbertus Senece eques decessit Romae. »
« Haut et puissant seigneur Jean Norbert de Sénecé, chevalier, mort à Rome. »
« Je suis le premier homme, pensa Sénecé, qui ait eu l'honneur d'assister h ses propres obsèques.... Je ne vois que l'empereur Charles-Quint qui se soit donné ce plaisir.... Mais il ne fait pas bon pour moi dans cette église. »
Il donna un second sequin au sacristain. « Mon père, lui dit-il, faites-moi sortir par une porte de derrière de votre couvent.
— Bien volontiers », répondit le moine.
A peine dans la rue, Sénecé, qui avait un pistolet ù chaque main, se mit à courir avec une extrême rapidité. Bientôt il entendit derrière lui des gens qui le poursuivaient. En arrivant près de son hôtel, il vit la porte fermée et un homme devant. « Voici le moment de l'assaut », pensa le jeune Français; il se préparait ù tuer l'homme d'un coup de pistolet, lorsqu'il reconnut son valet de chambre. « Ouvrez la porte », lui cria-t-il.
Elle était ouverte ; ils entrèrent rapidement et la refermèrent.
« Ah! monsieur, je vous ai cherché partout; voici de bien tristes nouvelles : le pauvre Jean, votre cocher, a été tué à coups de couteau. Les gens qui l'ont tué vomissaient des imprécations contre vous. Monsieur, on en veut à votre vie.... »
Gomme le valet parlait, huit coups de trombloii partant à la fois d'une fenêtre qui donnait sur le jardin étendirent Sénecé mort à côté de son valet de chambra; ils étaient percés de plus do vingt balleB chacun.
Deux ans après, la princesse Cainpobassn était
vénérée à Home comme le modèle de la plus hante piété, et depuis Longtemps monsignov Ferraterra étail ca rdinal.
LAMIEL
Le dernier fragment de Lemicl que Beyle a écrit est daté du 1") mars 1842; huit jours après, il mourait laissant inachevé ce roman qu'il annonçait comme étant sous presse, lorsqu'il publiait la Chartreuse. Ce qui nous en reste n'occupe pas moins de 337 pages (avec les Appendices) dans l'édition qu'en a donnée C. Stryienski, qui nous a bicnveillammcnt autorisé à puiser dans les œuvres posthumes de Stendhal qu'il a données au public. Le romancier comptait renouveler son talent, et se proposait cette fois de combiner avec art la « philosophie » et la « narration narrative ».
Pour cela, il a choisi un sujet à la Marivaux. Dans le gros bourg de Carville, où la duchesse de Miossens dont le château domine la vallée normande est la souveraine du pays, le bedeau-maître d'école, Ilautemare, a adopté une petite fille choisie à l'hospice des Kufanls-Trouvés de Rouen : c'est Lamicl. La première partie du roman nous fait assister à l'éducation de cette fausse paysanne pervertie. Parmi les familiers du château, se trouve le Dr Sansfin, bossu qui tient à passer pour un don Juan, machiavélique, sans préjugés ni convictions d'aucune sorte. Stendhal nous le présente au cours d'une de ses tournées :