‹ Œuvres Choisies de VChapitre 32 sur 109 · CHAPITRE XÏI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XÏI

profond silence... Mais tandis que, d'un air triste et rêveur, je tenais les yeux fixés sur l'Asie, soudain, du côté du nord, aux rives de la mer Noire et dans les chaïnps de la Krimée, des tourbillons de fumée et de flammes attirèrent mon attention : ils semblaient s'élever à la fois de toutes les parties de la presqu'île, puis, ayant passé par l'isthme dans le continent, ils coururent, comme chassés d'un vent d'ouest, le long du lac fangeux d^Azof, et furent se perdre dans les plaines herbageuses du Rouban; et consijdérant de plus près la marche de ces tourbillons, je m'aperçus qu'ils étaient précédés ou suivis de pelotons d'êtres mouvants, qui, tels que des fourmis ou des sauterelles troublées par le pied d'un passant, s'agitaient avec vivacité : quelquefois ces pelotons semblaient marcher les uns vers les autres et se heurter ; puis, après le choc, il en restait plusieurs sans mouvement... Et tandis qu'inquiet de tout ce spectacle, je m'efforçais de distinguer les objets : —Vois-tu, me dit le Génie, ces feux qui courent sur la terre, et comprends-tu leurs effets et leurs causes? — O Génie, ! répoiidis-je, je vois des colonnes de flammes et de fumée, et comme des insectes qui les accompagnent ; mais quand déjà je saisis à à peine les masses des villes et des monuments, comment pourrais-je discerner de si petites créatures ? seulement on dirait que ces insectes simulent des combats ; car ils vont, viennent, se choquent, se poursuivent. — Us ne les simulent pas, dit le Génie, ils les réalisent. — Et quels sont, repris-je, ces animalcules insensés qui se détruisent ? ne périront-ils pas assez tôt, eux qui ne viveat qu'un jour?... Alors le Génie, me touchant encore une fois la vue et l'ouïe : — Vois, me dit-il, et entends. — Aussitôt, dirigeant mes yeux sur les mêmes objets : — Ah ! malheureux ! m'écrîAi^e, saisi de dou-

leur, ces colonnes de feux ! ces insectes ! ô Génie ! ce sont les hommes, ce sont les ravages de la guerre h.. Ils partent des villes et des hameaux, ces torrents de flammes! Je vois les cavaliers qui les allument, et qui, le sabre à la main, se répandent dans les campagnes ; devant eux fuient des troupes éperdues d'enfants, de femmes , de vieillards ; j'aperçois d'autres cavaliers qui, la lance sur Fépaule, les accompagnent et les guident, .fe reconnais même à leurs chevaux en laisse, à leurs kalpaks, à leurs touffes de cheveux, que ce sont des Tartares ; et sans doute ceux qui les poursuivent, coiffés d'un chapeau triangulaire et vêtus d'uniformes verts, sont des Moscovites, — Ah ! je le comprends^ la guerre vient de se rallumer entre l'empire des tsanket celui des sultans. — Non , pas encore , répliqua le Génie. Ce n'est qu'un préliminaire. Ces Tartares ont été et seraient encore des voisins incommodes, on s'en débarrasse ; leur pays est d'une grande convenance, on s'en arrondit; et, pour prélude d'une autre révolution, le trône des Guérais est détruit.

Et en effet, je vis les étendards russes flotter sur la Krimée ; et leur pavillon se déploya bientôt sur ÏEuxin.

Cependant aux cris des Tartares fugitifs, l'empire des Musulmans s'émut. « On chasse nos frères ! s'é-. crièrent les enfants de Mahomet : on outrage le peuple du Prophète! des infidèles occupent une terre consacrée, et profanent les temples de l'Islamisme. Armons-nous ; courons aux combats pour venger la gloire de Dieu et notre propre cause. »

Et un mouvement général de guerre s'établit dans les deux empires. De toutes parts on assembla des hommes armés, des provisions, des munitions, et tout l'appareil meurtrier des combats fut déployé; et.

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