CHAPITRE XII
mandez si ce fut par l'islamisme, jusque-là méconnu par eux, qu'ils vainquirent les Grecs, les Arabes, ou si ce fut par le courage, la prudence, la modération, l'esprit d'union ; vraies puissances de Yétat social. Alors le sultan lui-même rendait la justice et veillait à la discipline ; alors étaient punis le juge prévaricateur, le gouverneur concussionnaire, et la multitude vivait dans l'aisance : le cultivateur était garanti des rapines du janissaire , et les campagnes prospéraient ; les routes publiques étaient assurées, et le commerce répandait Tabondance. Vous étiez des brigands ligués, mais entre vous, vous étiez justes : vous subjuguiez les peuples, mais vous ne les opprimiez pas. Vexés par leurs princes, ils préféraient d'être vos tributaires. Que m'importe, disait le chrétien, que mon maître aime ou brise les images y pourvu quHl me rende justice ? Dieu jugera sa doctrine <iux deux.
« Vous étiez sobres et endurcis , vos ennemis étaient énervés et lâches : vous étiez savants dans l'art des combats, vos ennemis en avaient perdu les principes : vos chefs étaient expérimentés, vos soldats aguerris, dociles : le butin excitait Tardeur ; la bravoure était récompensée ; la lâcheté, Findiscipline puiiies ; et tous les ressorts du cœur humain étaient en activité : ainsi vous vainquîtes cent nations, et d'une foule de royaumes conquis vous fondâtes un immense empire.
c< Mais d'autres mœurs ont succédé; et dans les revers qui les accompagnent , ce sont encore les lois de la nature qui agissent. Après avoir dévoré vos ennemis, votre cupidité, toujours allumée, a réagi sur son propre foyer; et, concentrée clans votre sein, die vous a dévorés vous-mêmes. Devenus riches, vous vous êtes divisés pour le partage et la jouissance ; et le désordre s'est introduit dan» toute» les classes de
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votre société. Le sultan, enivré de sa grandeur, a méconnu l'objet de ses fonction^ ; et tous les vices du pouvoir arbitraire se sont développés. Ne rencontrant jamais d'obstacles à ses goûts, il est devenu un être dépravé; homme faible et orgueilleux, il a repoussé de lui le peuple, et la vois du peuple ne Ta plus instruit et guidé. Ignorant, et pourtant flatté, il a négligé toute instruction, toute étude, et il est tombé dans l'incapacité ; devenu inepte aux affaires, il en a jeté le fardeau sur des mercenaires, et les itiercenaires l'ont trompé. Pour satisfaire leurs propres passions, ils ont simulé, étendu les siennes; ils ont agrandi ses besoins, et son luxe énorme a tout consumé;, il ne lui a- plus suffi de la table frugale, des vêtements modestes, de l'habitation simple de ses aïeux ; pour satisfaire à son faste, il a fallu épuiser la mer et la terre ; faire venir du pôle les plus rares fourrures, del equateur les plus chers tissus ; il a dévoré^ dans un mets, l'impôt d'une ville ; dans l'entretien d'un jour le revenu d'une province. Il s'est investi d'une armée de femmes, d'eunuques, de satellites. On lui a dit que la vertu des rois était la libéralité, la magnificence; et les trésors des peuples ont été livrés aux mains des adulateurs. A l'imitation du maître, les esclaves ont aussi voulu avoir des maisons superbes, des meubles d'un travail exquis, des tapis brodés à grands frais, des vases d'or çt d'argent pour les plus vils usages, et toutes les richesses de l'empire se sont englouties dans le Serai.
c( Pour suffire à ce luxe effréné, les esclaves et les femmes ont vendu leur crédit, et la vénalité a introduit une dépravation générale : ils ont vendu la faveur suprême au visir, et le visir a vendu l'empire. Ils ont vendu la loi au cadi, et le cadi a vendu la justice. Ils