CHAPITRE XXÏ. m
Et le législateur dit : Avez-vous des témoins vivants? ,
INon, répondirent-ils tous : les faits sont anciens, les témoins sont morts ; mais ils ont écrit.
Soit, reprit le législateur ; mais s'ils sont en contradiction, qui les conciliera ?
Juste arbitre ! s'écria un des étendards, la preuve que nos témoins ont vu la vérité, c'est qu'ils sont morts pour la témoigner, et notre croyance est scellée du sang des martyrs.
Et la nôtre aussi, dirent les autres étendards : nous ^vons des milliers de martyrs qui sont morts dans des tourments affreux, sans jamais se démentir. Et alors les chrétiens de toutes les sectes, les musulmans, les Indiens, les Japonais, citèrent des légendes sans fin de confesseurs, de martyrs, de pénitents, etc.
Et l'un de ces partis ayant nié les martyrs des autres : Eh bien ! dirent-ils, nous allons mourir pour prouver que notre croyance est vraie.
Et dans Finstant une foule d'hommes de toute religion, de toute secte, se présentèrent pour souffrir des tourments et la mort. Plusieurs mêmes commencèrent de se déchirer les bras, de se frapper la tête et la poitrine, sans témoigner de douleur.
Mais le législateur les arrêtant : O hommes ! leur dit-il, écoutez de sang-froid mes paroles : si vous mouriez pour prouver que deux et deux font quatre, cela les ferait-il davantage être quatre ?
non, répondirent-ils tous.
Et si vous mouriez potir prouver qu'ils font cinq, cx^ h» ferait-il être cinq ?
Non, dîn3nt-4ls tous encore.
Eh bi^! que prouve donc votre persuasion, si elle rien a l'existence des choses? La vérité
4tô LES RUINES.
çst une, vos opinions sont diverses ; donc plusieurs de vous se trompent. Si, comme il est évident, ils son» persuadés de Terreur, que prouve la persuasion de riîomnie?
Si l'erreur a ses martyrs, où est le cachet de la vérité?
Si Fesprit malin opère des miracles, où est le caractère distinctif delà Divinité?
Et d'ailleurs, pourquoi toujours des miracles incomplets et insuffisants? Pourquoi, au lieu de ces bouleversements delà nature, ne pas changer plutôt les opinions ? Pourqvtoi tuer les hommes ou les etfrayer, au lieu de les instruire et de les corriger?
O mortels crédules, et pourtant opiniâtres! nul de nous n'est certain de ce qui s'est passé hier, de ce qui se passe aujourd hui sous ses yeux, et nous jurons de ce qui s'est passé il y a deux mille ans.
Hommes faibles et pourtant orgueilleux ! les lois de la nature sont immuables et profondes , nos esprits sont pleins d'illusion et de légèreté ; et nous voulons tout démontrer, tout comprendre! En vérité, il est plus facile à tout le genre humain de se tromper que de dénaturer un atome.
Eh bien ! dit un docteur, laissons la les preuves de feit, puisqu'elles peuvent être équivoques ; venons aux preuves du raisonnement, a celles qui sont inhérentes à la doctrine.
Alors un imam de la loi de Mahomet s'avançant plein de confiance dans l'arène, après s'être tourné vers la Mekke et avoir proféré avec emphase la pn^fessixm de foi : « Louange à Dieu ! dit-il d une voix grave et îmfK^ santé! La lumière brille avec évidence, et la vérité n*a pas besoin d'examen :.» et montrant leQôran : « Voilà la lumière et la vérité dans leur propre essence. U » y
« point de doHie, m ce livre ; il conduié droit celui qui marche (weujfiémentj qui reçoit mm discussion la parole divine descendue sur le Prophète pour sauver le simple et confou" dre le smant. Dieu a établi Mahomet son ministre sur la terré; il lui a livré le monde pour soumMre par le sabre celui qm refuse de croire à sa loi : les infidèles disputent et ne veulent pas croire; leur endurcissement vient de Dieu; il a scellé leur cœur pour les livrer à d'affreux chàti^
«Kfl/^.,.. (1). » V
 ces mots un violent murmure, élevé de toutes partit mterrompit loratettr. « Quel est cet homme, s'écrièr^it tous les groupes^ qui nous outrage aussi gratuitement? De quel droit prétend-il nous imposer sa croyance comme un vainqueur et comme un tyran? Dieu ne nous a-t-il pas donné, comme à lui y des yeia^ un esprit^ une intelligence? et n'avons-nous pas droit d'en user également j pour savoir ce que nous devons rejeter ou croire? S'il a le droit de nous attaquer, n avons-^nous pas celui de nous défendre? S'il lui a piu de croire sans examen , ne sommes-nous pas maîtres de cnnré avec discernement?
€c £t quelle est cette doctrine lumineuse qui craint la lumière F Quel est cet apôtre d'un Dieu clément, qui ne prêche que meurtre et carnage F Quel est ce Dieu de justice, qui punit un aveuglement que lui-même cause? Si la violence et la persécution sont les arguments de la vérité, la douceur et la charité seront-elles les indices du mensonge ? »
Alors un homme s'avançant d'un groupe voisin y%n rûnam, lui dit : ec Admettons que Maliomet soit l'apôtre de la meilleure doctrine, le prophète de la
(I) Ces pannes sont le sens el presque le (ejite niiéral du premier chapitre do Qùran.
|0i I^S RUINES.
vraie religion ; veuillez du moius nous dire qui nous devons suivre pour la pratiquer : sera-ce son gendre AU, ous€» yicaires Omar et Abou^ekre (1)?»
A peine eut4l prononcé ces noms, qu'au sein même des musulmans édata un, schisme terrible : les partisans d'Omar el ^'Aliy se traitant mutuellement d'héré-^ iiqueSy d'impies, de iocritéges^ s'accablèrent de malédictions. La querelle même deyint si violente qu'il fallut que les groupes voisins s'interposassent pour les empêcher d'en venir aux mains.
Enfin, le calme s'étant un peu rétabh/le législateur dit aux imans : « Voyez quelles conséquences résultent de vos principes! Si les hommes les mettaient en pratique, vous-mêmes, d'opposition en opposition, vous détruiriez jusques au dernier ; et la première loi de Dieu n'est-elle pas que Y homme vive ? Puis s' adressant aux autres groupe : <x Sans doute cet esprit d'intolérance et d'exclusion choque toute idée de justice, renverse toute hase de morale et de société; cependant^ avant de rejeter entièrement ce code de doctrine, i^e conviendrait -il pas d'ent^adre quelqueis-uns de ses dogmes, aBn de ne pas prononcer sur les formes^ sans avoir pris connaissance du fond? »
Et les groupes y ayant consenti, Fimam commaiça d'exposer comment Dieuj- après ^oir envoyé vingt-' quatre mille prophètes aux nations qui s'égaraient dans l'idolâtrie, en avait enfin envoyé un dernier^ le sceau de la perfection de tous, Mahomet, sur qui soit le s^ut de pmix; comment, afin que les infidèles n'akérasse&t {dils la parole divine, la suprême clémence avait elle-même tracé tes feuillets du Qéran : et détaillant les dogmes de l'isia-
(1) Ce sont ces deux grands partis qui divisent les musulmans. Les Turcs ont embrassé le second, les Persans le premier.
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misme, l'imam expliqua comment, à titre de parole de Dieu, te Qàran était incréé, éternel ^ ainsi que la source dont il émanait; càmmentil avait été envoyé feuitletpar feuillet en vingt-quatre mille apparitions nocturnes de l'ange Gabriel; comment Tange s'annonçait par un petit cliquetis, qui saisissait le Prophète d'une sueur froide; comment, dans la vision d'une nuit, il avait parcouru quatre^vingt^ix deux, monté sur l'animal Boraq, moitié cheval, moitié femme ; comment, doué du don des miracles, */ marchait au soleil sans ombre , faisait reverdir d'un seul mot., les arbres, remplissait d'eau les puitSy les citernes, et avait fendu en deux le disque de ta lune ; corn-ment, cliargé des ordres du ciel, Mahomet avait propagé, le sabre à la main, la religion ta plus digne de Dieu par sa sublimité j et la plus propre aux hommes par la simr plicité de ses pratiques, puisqu'elle ne consistait qu'en huit ou dix points : professer l'unité de Dieu ; reconnaître MahoîAet pour son seul prophète; prier cinq fois par jour; jeûner un mois par an; aller à la Mekke une fois dans sa vie; donner la dime de ses biens; ne poiîU boire de vin, ne point manger de porc y et faire la guerre aux infidèles ;qvL à ce moyen, tout musulman devenant lui-même apôtre et martyr, jouissait, dès ce monde, d'une foule de biens; et qu'à sa mort, son ame, pesée dans la balance des œuvres, et absoute par les deux anges noirs^ traversait par-dessi]» l'enfer le pont étroit comme un cheveu ei tranchant comme un sabre; et qu'enfin elle était reçue dans un lieu de délices ^ arrosé de fleuves de lait et de mid, embaumé de tous les parfums indiens et arabes, où des vierges toujours chastes, les célestes houris, comblaient de feveurs toujours renaissantes les élus toujours rajeunis.
A ces mots, un rire involontaire se traça sur tous les visagi's; et les divers groupes, raisonnant sur ces
articles de crayance^ dirent unaaimemeiit : Cîomment se peut-il que des hommes raisonnables admettent de telles rêveries? Nedirait^on pas entendre un chapitre d^ MWê U une nuits f
Et un Samoyiélé s'avançamt dans Farène : Le para«di» de Mahomet, dit^il, me parait fok*t bon ; mais un des npboyens de le gagner m'embarrasse; car s'il ne &ut ni boire ni manger ^re deux soleiU^ ainsi fu'il t'ordonne y comment praticfuer un tel jeune dans notre pays, où le stleil réelle sur l'horizon quatre mois enii^s sans se coucher ?
Cela est impossible, dirent les docteurs musulmans pour soutenir l'honneur du Prophète; mais cent peuples ayant attesté le fait, l'infaillibiUté^de Maho* met ne laissa pas que de recevoir une fâcheuse at« teinte.
Il est singulier, dit un Européen, que Dieu ait sans cesse révélé tout ce qui se passait dans le ciel, sans jamais nous instruire de ce qui se passe sur la terre,
Pour moi, dit un Ammçain, je trouve une grande difficulté au pèlerinage; car supposons vingt-cinq ans par génération, et seulement cent millions de mâles sur le globe : chacun étant obligé d'aller à la Mekke une fois dans sa vie, ce sera par an quatre millions d'hommes en route; on ne pouira pas revenir dans la même année ; et le nombre devient double, c'est-à-dire de huit millions : où trouver les vivres, la place, l'eau, les vaisseaux pour pette procession universelle? Il faudrait bien là des miracles.
La preuve, dit un théologien catholique, que la religion de Mahomet n'est pas révélée, c'est que la plupart des idées qui en font la base existaient longtemps avant elle, et qu'elle n'est qu'un ja^lange
confus de vérités altérées de notre sainte réligioii et de celle des jm&, qu'ua homme ambitieux ^ &it «er« vir à ses projets de domination et à ses vues mondaines. Parcourez son livre ; vous n'y verrez que des histoires de la Bible et de TEvangife, travesties en contes absurdes, et du reste un tissu de déclamatkms contradictoires et vagues, de préceptes ridicules ou dangereux. Analysez l'esprit de ces préceptes et la conduite de l'apôti'e ; vous n'y verrei: qu'un caractère rusé et audacieux, qui, pour arriver à son but, remue I assez habilement, il est vrai, les passions du peuple qu'il veut gouverner. Il parle à des hommes simples et crédules, il leur suppose des pitnliges; ilà sont ignorants et jaloux, il flatte leur vanité en méprisant la science; ils sont pauvres et avides, il excite leur cupidité par l'espoir du pillage ; il n'a rien à donner d'abord sur la terre, il se crée des trésors dans les cieux j il fait désirer la mort comme un bien suprême; il menace les lâches de l'enfer ; il promet le paradis aux braves ; il affermit les faibles par Fopinion de la fatalité ; en un mot, il produit le dévouement dont il a beaoin par tous les attraits des sens, par les mobiles de toutes les passions.
Quel caractère diffèrent dans notre doctrine ! et combien son empire, établi sur la contradiction de tous les penchants, sur la ruine de toutes les passions, ne prouve-t-il pas son origine céleste ? Combien sa morale douce, compatissante, et ses affections toutes spirituelles n'attesrtent-eHes pas son émanation de la Divinité? Il est vrai que plusieurs de ses dogmes s'élèvent au-*dessus de l'entendement, et imposent à la raison un respectueux silence ; mais par là même sa I révélation n'^t que mieux constatée, puisque jamais ' les hommes n'eussent imaginé de si grands mystères.
Il» LES RUiMS.
Et tenant d'une main la Bible, et de Vautre, les quatre Evangiles, le docteur commença de raconter que, dans l'origine, Dieu ( après avoir passé une éternité sans rien faire) prit enfin le dessein, sans motif connu, de produire le monde de rien ; qu'ayant créé lunivers entier en six jours, il se trouva fatigué le septième ; qu'ayant placé un premier couple d'humains dans un lieu de délices, pour les y rendre parfiiitement heureux, il leur défendit néanmoins de goûter d'un fruit qu'il leur laissa sous la main ; que ces premiers parents ayant cédé à la tentation, toute leur race (qui n'était pas née) avait été condamnée à porter la peine d'une faute qu'elle n'avait pas commise ; qu'après avoir laissé le genre humain se damner pendant quatre ou cinq mille ans, ce Dieu de miséricorde avait ordonné à un fils bien-aimé, qu'il avait engendré sans mère, et qui était aussi âgé que lui, d'aller se faire mettre à mort sur terre; et cela, afin de sauver les hommes, dont cependant depuis ce temps-là le très-grand nombre continuait de se perdre; que, pour remédier à ce nouvel inconvénient, ce dieu, né d'une femme restée vierge, après être mort et ressuscité, renaissait encore chaque jour; et, tous la forme d'un peu de levain, se n^ultiplait par milhers à la voix du dernier des hommes. £t de là passant à la doctrine des sacrements, il allait traiter à fond de la puissance de lier et de délier, des moyens de purger tout crime avec de l'eau et quelques paroles ; quand, ayant proféré les mots indulgence^ pouvoir du pape, grâce svffisante ou efficace, il fiit interrompu par mille cris. C'est un abus horrible, dirent les luthériens, de prétendre, pour de V argent, remettre les péchés. C'est une chose contraire; au texte de l'Evangile, dirent les calvinistes, de supposer une pré'