CHAPITRE XII. An
autres, ni avec eux-mêmes; et, sans cesse menacés par leur conscience et par leurs ennemis , ils ne jouissent d'autre bonheur réel que de celui de n'être pas encore pendus.
D. La loi naturelle défend donc le vol ?
R. Oui : car l'homme qui vole autrui lui donne le droit de le voler lui-même ; dès lors plus de sûreté dans sa propriété ni dans ses moyens de conservation: ainsi, en nuisant autrui, il se nuit par contre-coup à lui-même.
D. Défend-elle même le désir du vol?
R. Oui : car ce désir mène naturellement à l'action ; et voilà pourquoi on a fait un péché de l'envie.
D. Comment défend-elle le meurtre?
R. Par les motifs les plus puissants de la conservation de soi-même; car, 1** l'homme qui attaque s'expose au risque d'être tué, par droit de défense ; 2** s'il tue, il donne aux parents, aux amis du mort, et à toute la société un droit égal : celui de le tuer lui-même ; et il ne vit plus en sûreté.
D. Comment peut-on, dans la loi naturelle, réparer le mal que l'on a fait?
R. En rendant à ceux à qui on a fait ce mal un bien proportionnel.
D. Permet-elle de le réparer par des prières, des vœux, des offrandes à Dieu, des jeûnes, des mortifications?
R. Non : car toutes ces choses sont étrangères à l'action que l'on veut réparer ; elles ne rendent ni le bœuf à celui à qui on l'a volé, ni l'honneur à celui que l'on en a privé, ni la vie à celui à qui on l'a arrachée , par conséquent elles manquent le but de la
justice ; elles ne sont qu'un contrat pervers, par lequel un homme vend à un autre un bien qui ne lui appartient pas; elles sont une véritable dépravation de la morale, en ce qu'elles enhardissent à consommer tous lès crimes par Tespoir de les expier : aussi ont*elles été la cause véritable de tous les maux qui ont toujours tourmenté les peuples chez qui ces pratiques expiatoires ont été usitées.
D. La loi naturelle ordonne-t-elle la sincérité?
R, Oui : car le mensonge, la perfidie, le parjure, suscitent parmi les hommes les défiances, les querelles, les haines, les vengeances, et une foule de maux qui tendent à leur destruction commune ; tandis que la sincérité et la fidélité établissent la confiance, la concorde, la paix et les biens infinis qui résultent d'un tel état de choses pour la société.
D. Prescrit-elle la douceur et la modestie?
B. Oui : car la rudesse et la dureté, en aliénant de nous le cœur des autres hommes, leur donnent des dispositions à nous nuire ; l'ostentation et la vanité, en blessant leur amour-propre et leur jalousie, nous font manquer le but d'une véritable utilité.
D. Prescrit-elle l'humanité comme une vertu?
R, Non : car il est dans le cœur humain de mépriser secrètement tout ce qui lui présente l'idée de la faiblesse; et l'avilissement de soi encourage dans autrui l'orgueil et l'oppression : il faut tenir la balance juste.
D» Vous avez compté pour vertu sociale la simplicité des mœurs; qu'entendez-vous par ce mot?
R. J'entends le resserrement des besoins et des désirs à ce qui est véritablement utile à l'existence du citoyen et de sa famille ; c'est-à-dire que l'homme
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de moeurs simple^ a peu de besoins et vit content de peu.
D. Comment cette vertu nou3 est-elle prescrite ?
B. Par Içs avantages nombreux que sa pratique procure à TiDdividu et à la société; car Thomme qui a besoin de peu s'affranchit tout à coup d'une foule de soins, d'embarras, de travaux; évite une foule de querelles et de contestations qui naissent de Tavidité et du désir d'acquérir; il s'épargne les soucis de l'ambition, les loquiétudes de la possession et les regrets de la perte : trouvant partout du superflu, il est le véritable riche; toujours content de ce qu'il a, il est heinreux à peu de frais : eties autres, ne craignant point sa rivalité, le laissent tranquille, et sont disposés au besoin à lui rendre service.
Que si cette vertu de simplicité s'étend à tout un peuple^ il s'assure par elle l'abondance ; riche de tout ce qu'il ne consomme point , il acquiert des moyens immenses d'échange et de commerce ; il travaille , fabrique, vend à meilleur marché que les autres, et atteint à tous les genres de prospérité au dedans et au dehors.
D. Quel est le vice contraire à cette vertu ?
R. C'est la cupidité et le luxe.
D. Est-ce que le luxe est un vice pour l'individu et la société?
R, Oui : à tel point , que l'on peut dire qu'il embrasse avec lui tous les autres, car l'homme qui se donne le besoin de beaucoup de choses s'impose par-là même tous les soucis, et se soumet à tous les moyens justes ou injustes de leur acquisition. A-t- 11 une jouissance , il en désire une autre; et, au sein
du superflu de tout, il n'est jamais riche: un logement commode ne lui suffit pas, il lui faut un hôtel superbe ; il n'est pas content d'une table abondante, ii lui ftiut des mets rares et coûteux: il lui faut des ameublementsfastueux , des vêtements dispendieux, un attirail de laquais, de chevaux , de voitures , des femmes, des spectacles, des jeux. Or, pour fournir à tant de dépenses, il lui faut beaucoup d'argent; et pour se le procurer tout moyen lui devient bon, et même nécessaire: il emprunte d'abord, puis il dérobe , pille , vole , fait banqueroute , est en guerre avec tous , ruine et est ruiné.
Que si le luxe s'applique à une nation, il y produit en grand les mêmes ravages ; par cela qu'elle consomme tous ses produits, elle se trouve pauvre avec l'abondance ; elle n'a rien à vendre à l'étranger; elle manufacture à grands frais; elle vend cher; elle se rend tributaire de tout ce qu'elle retire ; elle attaque au dehors sa considération , sa puissance, sa force, ses moyens de défense et de conservation , tandis qu'au dedans elle se mine et tombe dans la dissolution de ses membres. Tous les citoyens, étant avides de jouissances, se mettent dans une lutte violente pour se les procurer ; tousse nuisent ou sont prêts à se nuire : et de là des actions et des habitudes usurpatrices qui composent ce que l'on appelle corruption morale , guerre intestine de citoyen à citoyen. Du luxe naît l'avidité; de l'avidité, l'invasion par violence, par mauvaise foi : du luxe naît l'iniquité du juge , la vénalité du témoin , l'improbité de l'époux , la prostitution de la femme, la dureté des parents , l'ingratitude des enfants , l'avarice du maître , le pillage du serviteur , le brigandage de