INVENTEUR DU SACRE DES R0I8L
Préliminaires da yoyagear* — Blodfi» acddentels de cette ^UtfértaUoh.
dn Kalre m ^pt«( 1818, •«eond Mb (Mnlcr, 9ifU Aâ Qindttn)»
Lettrede Josiak Hibbmr à «m atit KâLw Lntncii, négodant à Pkiladel-
Enfin j'ai vu Jérusalem , et la terre de tait et de miel si vantée; j'ai mesuré le pays des fameux Philistins, qui purent posséder 15 lieues de long sur? de large ; j'ai calculé l'enceinte delà puissante Tyr, jadis située sur un ilôt de rocailles, dont le pourtour actuel n'est pas de plus de IGOO'^toîses (1) ; j'ai traversé deux
(1) Au tem[)s d'Alexandre, la ville de Tyr, selon les Grecs avait &0,000 habitants, entassés dans des maisons à quatre étages f coastractkm rare chez les anciens
fois le fleuve Jourdain, qui, du plus au moins, peut avoir 60 à 80 pieds de large; j'ai visité , à rentrée de l'Egypte , la terre de Goshen^ séjour ancien des Hébreux , aujourd'hui ifcâlôn de Tomlâi; elle peut avoir 11 lieues d'étendue... Vous le dirai-je , mon ami? j'ai perdu d'illusions , mais j['ai g^a^né beaucoup défaits positif»,' iiltfrâBSantI, «fe j'ai î
,^ ^— - , -^-^ ^- ^ . 9*fe j'ai le droit d'appeler d ^ vérto. Me Vôîci en Egypte, dans cette terre d'abondance, but premier de notre spéculation. - • ' . • : ;
Ne me blâmez point de mon épisode. Ayant terminé nos affaires à Tunis, ]e trouve impossible de me rendre au Kaire sans carfiv^e, par terre , au mois d'août; une occasion de mer se présente pour Acre en Syrie,, d'où l'on passe f?içilement à Dffmietie; je la saisis: un coup de vent nous jette sur Saûfe ou Sidon ; j'y débarque , et de suite voilà que je conçois le projet d'une toup»ée intéressante : devant moi je voyais les montagnes des Druzes; sur ma gauche , au loia, les.cimes énLtAan; à ma droite , l'ancienne Phénicie, qui me menait aux rfteTrt^Ms et à \^ Judée. Vous savez combien notre éducation biblique a nourri notre esprit des idées et des noms de ces contrées : je ne pus résister au désir de les voir, et de les juger par moi-même; j'étais encouragé par un moyen précieux.
Pendant les quinze mois de négociations qu'il m'avait fallu passer à Tunis, j'avais euypiloyé mes loisirs à apprendre l'arabe vulgaire ; j'arrivai en Syrie comme en pays connu ; au bout dç quinze jours j'entendis et je fus entendu ; je me. mis sous la protection d'une autorité française ; j'eus bieotdt converti à mon désir l'autorité turke ; un peu d'ar-
DE ShMVWL. f»
gent placé à propos ne manque pas son but avee cell&<-ci; la politesse , de bons procèdes réussissent avec Taùtre; je fîis censé un commis de saaison cherchant des débouchés^ de commerce; j'eus des recommandations pour la montagne Druze ; bientôt j'y acquis droit d'hospitalité ; quelques présents bie firent des amis; j'eus l'air d'acheter et^ vendre des bagatellesd'un lieu à l'autre : mou peu de botanique me fut très-»utile ; j'appliquai même an besoin l'ipécacuanha et l'émétique, qui Sont le grand remède de ces gens-là : mais mon meilleur instlnment , meii plus eiSlcacç passe-port fat de parler couramment la langue et d!agir directement sur les esprits; V<m n'apprécie pas toute la puissance de ce moyen : ton* est là.
Le voyageur qui ne peut converser, est un sourd et muet qui ne fait que des gestes, ^ 4e plus un demi-aveugle qui n'aperçoit les objets : que sous uû faux jour ; il a beau avoir un interprête I toute tra** , duction est un tapis vu à revers: la parole seule est un miroir de réflexion , qui met en rapport deux âmes sensibles,.. • La plus forte finit par maîtriser l'autre; j'en afeit d'heureuses épreuves: muni des connaissances scientifiques que donne rédu(iatioa moderne à nous autres occidentaux , j'ai imprimé l'attention et le respect en éveillant la curiosité. Le bon ton en ce pays est un air grave, un maintiep posé , une indifférence apparente pour ce qui en-toure; avec ces manières on voitmieuxet plus que les babillards et les empressés qui sèment leur argent ; j'ai circulé pendant trois nK)is dans un intérieur peu connu. Je me joignis aune caravane venant de Damm pour m'introduire dans Jérusalem; là ^ je me
m HISTOIRE
suis gardé d'être pèlerin , j'eusse été en proie à Ta- Taficê turke, et ce qui la vaut bien, à Thypocrite mendicité chrétienne: j'ai eu le bonheur de sortir sans dommage de ce foyerde superstition et de fourberie , de malice et de pauvreté.
Je voulais rejoindre i4cre par Jafa : un de ces hasards qui ne manquent guère eii voyage , me fit trouver dans la garnison de cette dernière ville le frère de notre censal (1), Maure de Tunis; il m'ofiBrit ses services avec cette gravité musulmane qui ne trompe point ; je lui confiai mon désir de me rendre au Kaire : l'aga préparait une petite caravane pour faire ce trajet hasardeux ; j'y fus joint avec protection. Chemin fesant^ je vis les ruines à'Azot et d'Ascalon ; je traversai à sec le torrent d'Egypte, les anciens marais de Sirborij et depuis six semaines je suis dans cette ville d'abondance et de tranquillité : j'y occupe mon repos à digérer mes idées nouvelles, à mettre en ordre les laits assez nombreux que j'ai acquis; c'est de ce sujet que je v^ix vous entretenir aujourd'hui.
Je ne saurais vousl exprimer.le. changement que cette tournée de quelqnes mois a produit dans mon esprit, et surtout dans mes opinions du genre historique, presque rien de tout ce que j'ai vu n'a ressCTiblé aux images que je m'en étais faites , aux idées que nous en donne notre éducation : et, au fait , que peuvent en savoir plus que nous les docteurs d'éade et de cabinet? Aujourd'hui il m'est démontré que nous autres Occidentaux n'entendons rien aux choses d'Asie: les usages, les mœurs , l'état dômes-
(1) Courtier.
tique , politique , religieux des peuples de cette contrée , diOfèrent tellement des nôtres ^ que nous ne pouvons nous les représenter sur de simples récits ; il faut avoir vu soi-même les objets, pour en saisir les rapports, pour en citer le système; cela veut du temps, delà méditation : un voyageur qui ne ferait que pasSCT ne verrait qu'incohérence , n'emporterait que surprise; il recevrait les récits sans apprécier les témoignages; il admettrait les faits sans les avoir discutés , et par négligence ou pour amour* propre, il transmettrait à d'autres les erreurs qu'il aurait acceptées; il se dissimulerait même celles qu'il n'aurait pu redresser.
Pour moi, j'avoue franchement que je suis arrivé ici imbu d'une foule d'opinions que maintenant je reconnais pour n'être que des préjugés sans fondement ; par exemple , je croyaîrî que ces traditions orientales, dont on nous vante l'autorité, avaient quelque chose de régulier et de certain dans leur origine et leur transmission ; aujourd'hui il m'est démontré que les habitants de ces contrées, juifs, arabes, chrétiens, musulmans, n'ont pas plus de sûreté dans la mémoire , pas plus de fidélité et de bonne foi dans l'intention que nous autres Occidentaux , que nos sauvages et nos paysans : il m'est démontré que là, comme partout, l'homme ne garde guère de souvenir que de ce qu'il a vu danssa jeunesse; que bien^peu de ces gens-là connaissent l'histoire de leur propre famille au-delà de leur grand-père ; que la plupart ne savent ni leur âge , ni l'année de leur naissance ; que chez eux comme chez nous , il n'y a de vrais moyens de regarder , de transmettre les faits que par les écrits ; or ,
ils en sont privés au point de ne tenir registre de rien , soit public, soit particulier.
De plus, la série de^ générations ayant été |)4iisieurs fois rompue par des guerres , des iiiyasionj& et des conquêtes, les traditions de faits anciens, aujourd'hui régnantes, ne peuvent être le fruit d'une transmission orale , mais dérivent d'une interprétation faite après coup, de ces mêmes livres anciens que l'on prétend maintenant soutenir par elles Le pays de Jérusalem , plus que tout autre , fournit des preuves de cette vérité, puisqu'on y trouve de ces prétendues traditions, les unes contraires aux propres textes des bibles, les autres portant sur des feits reconnus faux. Vous n'avez pas l'idée de ce que l'esprit de secte et la rivalité de clienlelle font inventer de fraudes de cette espèce.
En général, ce que nous ne comprenons point assez , nous autres Occidentaux , ce qui m'a le plus surpris en mpn particulier dans toute cette contrée, c'est l'ignorance profonde et universelle en choses physiques etnaturelles, jointe àrentêt6in€ait et à la présomption en choses dites divines , c'est-à-dire , en choses hors de notreportée; c'est la crédulité la plus puérile, jointe à une défiance cauteleuse; c'est l'esprit de dissimidation, de fourberie, joint à une simplicité de mœurs apparente, quelquefois réelle ; çnfln c'est l'esprit de servilité craintive qui n'attend que l'occasion de devenir arrogance et audace. Expliquer tout ce mélange «^donner les raisons d'un tel état de choses, serait sans doute un travail très intéressant; mais mon but en ce moment se borne à vous faire connaître comment la vue de l'état présent est devenue pour moi un moy^n d'«p«
précier Tétat passé, cet état idéal pour nous, et qui ne nous est indiqué que par des livres dont le sens obscur est ou méconnu ou falsifié par ceux qui s'en font Içs docteurs. Quand je compare mes idées actuelles à celles que m'avaient imposées nos instituteurs, je ne puis m'empêcher de rire de tous les contre-sens , de toutes les méprises dont maîtres et disciples , nous sommes également les dupes.
On nous fait lire dès l'enfance des récits grossiers» scandaleux, absurdes, et moyennant les interprétations mystiques qu'on leur donne, les pieuses allégories qu'on y trouve, on les retourne si bien que nous finissons par être édifiés ^e la sagesse cachée cf. profonde : notre enfance docile par crainte ou par séduction se plie à tout, et notre esprit finit par n'avoir plq^ le tact de la vérité et de la raison. —. Je vous l'avouerai, mon ami , avant ce jour je ne concevais rien à la plupart des événements qui composent l'histoire des Juifs, je les regardais comtoe appartenants à un vieil ordre de choses , aboli comme l'ancien Testament; cette histoire d'Abraham, de sa famille errante qui devient un peuple, de ce peuple qui d'esclave devient conquérant , de ces conquérants qui retombent en anarchie et en servitude, puis sont reconstitués en monarchie pour se diviser et se déchirer encore , tout cela me semble parfaitement naturel, conforme à ce que je vois, explicable par l'état actueL
Dans les mœurs, la vie, les aventures d'une tribu arabe, d'un chef bédouin, je vois la copie ou le modèle des mœurs, des aventures de la horde hébraïque fondée par Abraham et Jacob. Je la vois errante d'abord» se fixer ensuite sur la frontière d'Egypte
dû on la tolère, comme les pachas tolèrent les bédouins moyennant des redevances annuelles , des tributs de nature quelconque; je la vois se multiplier assez vile par l'abondance de ce pays ; puis inquiéter ses protecteurs comme nos nègres trop nombreux nous inquiètent nous-mêmes ; puis , à raison de son malaise , concevoir des idées de rébellion et d'indépendance. Plaçons cet état de choses dans le temps présent ; supposons sous le règne des Mamelouks une horde de Ouahàbis établie dans la Basse-Egypte, entre en contestation avec les naturels pour cause d'opinions religieuses et de vexations domestiques; supposons qu'un homme de cette race ait voyagé en quelque contrée civilisée de l'Europe ; qu'il y ait puisé quelques connaissances militaires , législatives , physiques , qui le rendent supérieur à ses compatriotes, même à leurs appresseurs ; il pourra jouer le rôle de Moïse , et devenir chef, emmener ses sectateurs dans le désert, leur y donner une organisation systématique, religieuse et guerrière, au moyen de laquelle leur race renouvelée de personnes et de mœurs, pourra s'introduire en Syrie, s'y fortifier dans les montagnes, et enfin, à travers bien des vicissitudes , s'y perpétuer, comme font les Druses et les Motouâlis. CesDruses, avec leur esprit exclusif, mystérieux» avec leur caractère presque hostile aux étrangers, offrent une analogie singulière avec l'ancien peuple juif; je dis plus, ils en sont la vivante image : leur manière d'être m'explique tout ce qu'il a pu être au sens moral, religieux, politique et militaire: les intrigues de leur petit gouvernement oligarchique , les manœuvres secrètes de leur corporation
religieuse, appelée lesOkkâls (Spirituels), me donnent la clef de celles qui ont dû exister chez les Hébreux au temps des juges et même de la monarchie : par exemple, l'anecdote de Samuel, le récit de son élévation, de sa haute influence, puis Fobligation où il fut de substituer un roi, de le consacrer, enfin le caprice qu'il eut de le changer pour lui en substituer un autre plus à son gré, tout cela m'avait dès longtemps donné le soupçon d'un jeu de causes naturelles, dijBférent de celui que présente le narrateur; j'avais soupçonné des passions humaines et même sacerdotales là où l'historiographe nous présente des volontés mobiles,' irascibles, vindicatives dans la Divinité.
En relisant ici ma Bible à mes heures de loisir et de repos, j'ai été frappé de voir mon soupçon se convertir en parfaite évidence; je me suis amusé à faire à ce sujet un travail nouveau, en appliquant au fond du récit les règles de notre critique historique moderne, et les calculs de probabilité raisonnable déduits des mœurs du temps, du caractère des témoins, des intérêts apparents ou cachés du narrateur ; il en est résulté un tableau piquant de naïveté et de vraisemblance. Je l'ai commuiiiqué à un Européen qui voyage ici et qui se trouve être versé dans la langae hébraïque ( il m'assure que, pour qui sait bien l'arabe, cette langue est une bagatelle ) : mon travail a tellement excité son intérêt, qu'il l'a enrichi de notes précieuses en ce qu'elles redressent en plusieurs endroits des fautes et des contre-sens de nos traductions grecques et latines, que d'ailleurs il accuse d'inexactitude habituelle ; il n'a pas meilleure opinion de notre traduction
anglaise, et il ne conçoit pas comment le^ sociétés bibUques^ avant de la tant prôner et propager, ne Tont pas refaite meilleure. C'est leur affaire , la mienne aujourd'hui est de tous donner un témoi- ^age de mon constant souvenir ; quand vous lirez le fragment que je vous «ivoie, j'espère que vous ne jugerez pointl'oavrage d'un simple marchand avec la sévérité due à un lettré de pr(kession ; et que votre amitié recevra avec indulgence l'offrande que la miene se plaît à lui adresser avec sincérité.
«ilDirede8eflwél»cakidée flbrlesttomfs dd taoàpi et «ui* les {arobobilités jiaUireUM. -*- Dispoùtions morales et politiqies des Sébseux aa teoqnde
Samuel.
Pour bian entendre le drame histcuiqiie dans le» xjuel Samuel parvient d'un grade très subalterne à être le premier personnage^ il est nécessaire de connaître l'état des choses et des esprits à son époque; et cela ne s'entend bien qu'en faisant connaître les antécédents dont cet état ne fut que la ccmséquence.
Après que les Hébreux se furent emparés de cette portion de la Phénicie qui est entre le Jourdain et Ja mer, exception faite d'une lisière littorale qui leur résista, ils éprouvèrent dans leur manière d'être un chai^ement qui mérite d'être repaarqué. Pen- (dant leur long séjour dans le désert, Moïse les avait constitués en un régime à la fois militaire et sacerdotal ; le sacerdotal n'a pas besoin d'être expliqué;
DE sami»e:l. e3
le militaire se prouve p^r les règ^enjeûts que M(^se fit pour la di^tribuiiç^^ intérieure 4^ camp, par les maiMBuvres de mar(d;ies, de campemept ^et fie décampeméçit, f^fin par les stratagèmes que You voU employés àpa^^erle Jo!ir4ain,à renverser les murs de Jéricho, et qui indiquent ^ep. études militaires dont ou n'a pas jugé à propos de faire mention. Les fiébneux une fois établis da^s )epfiy^ qi}!ils venaient de conquérir 9 n'eurent plqs le môme ))esoin ^'orr i;a0isatioo militaire.
D^ns les plaines du déçert étajej^t un coarpp d'arr mée sans cesse en mouvement, parce que vivant pasteur, il fallait chaque jowr^ changer de pé^turages : dans les montagne^ de Pbénicie et de Jud^e, ils furent tout-à-coup cultivateurs, fixés chacup sur la portion de terrain qui leur échut en lot de butin et dont ils devinrent propriétaires; ce fut un peuple de paysans laboureurs. Dans le désert, il était facile de mouvoir, de coinduire une troupe errante ^ dans le pays cultivable et cultivé , chaque tribu, chaque famille attachée au sol qui la fit vivre , ne fut disponible et manisible, chacun eut (des qccu.patrons qu'il ne put. ^sèment quitter. La masse nationale était divisée en douze tribus distinctes ; chaque tribu devipt un petit peuple aspirant à l'égalité, presque àl'ind^endance: dans chaque tribu, toute famille puissante par le nombre d/e ces membres^ eut encore de cet esprit ^^ste qui tend h s'i« soier : le gouvernement ne^dut plus être que fédé-r ratif, et ce cas n'avait point été prévu par le législateur; aucun rapport de subordination n'avait été établi pour mouvoir au besoin les parties du corps politique; on s'en aperçoit sitôt après la mort du
Ùi HISTOIRE
général Josué et de cette génération de vieiltards qui avait été son état-major. L*on voit de suite naître une yéritableanarchie, comme dans notre Amérique, à la dissolution de notre armée sous Washington ; les petits peuples environnants en profitent pour attaquer chacun la tribu qui leur est voisine : les Ammonites, les Moabites vexent, soumettent au tribut celles qui sont à Test du Jourdain; les Philistins en font autant à celles qui leur sont contiguês : rarement les servitudes furent générales, et voilà pourquoi rhistoire des Juges n'a point d'unité de chronologie.
En cet état de choses, la nation hébraïque eût été dissoute, si elle n^avait pas eu son lien d'unité dans le système sacerdotal, comme dans la bizarre et indélébile cocarde ( 1 ) que lui avait imprimée Moïse. Les devoirs du culte rappelèrent sans cesse tous les individus au point central de Tarche^ dont le grand-prêtre était le gardien, dont tous les mâles de la tribu de Lévi étaient la milice ; mais ce grandprêtre et cette milice n'avaient d'armes que les prières et un certain pouvoir surnaturel de faire des miracles dont TeflScacité n'apparaissait pas toujours au besoin.
En lisant toute l'histoire des Juges, on ne voit pas qu'aucun grand-prêtre ait délivré la nation d'aucune servitude par aucun moyen divin ni humain : ces servitudes ne furent repoussées et dissoutes que par l'insurrection d'individus courageux, qui, irrités des vexations des incirconcis, appelèrent la nation aux armes, et qui, pour prix de leur audace et
(1) La circonciaioii. ' •
de leurs succès militaires* étant regardés coiunie des envoyés de Dieu, s'investirent eùx-n[iêmes cm furent investis pur ropinion publique, sous le nom de Sufètes (1) (Juges), d'uti pouvoir supfêlne qui ne fut temporaire que faute d'héritiers de leurs talents ; alors l'autorité du grand-prêtre était comme suspendue et limitée aux fonctions de chef des sacrifices et d'interprète des oracles. Cet état de choses ressemblait à celui du Japon et de bien d'autres ou le pouvoir est partagé en deux branches ayant pour chefs l'une le Coubo, ou chef laïque, et Taulre le Dcari, où chef ecclésiastique.
Tant que vivaient les Juges, le peuple hébreu jouissait de la paix et de rindépehdance : étaientils morts, l'anarchie ne tardait pas à renaître et à ramener une servitude. L'expérience et l'observation de ces alternatives ne purent manquer de faire naître et de répandre dans les esprits l'opinion que, pour obtenir un état durable et solide, il eût fallu avoir un juge, un chef militaire permanent. On sent que les grands-prêtres, appelés par la simple naissance et le droit héréditaire au pouvoir snprôme, n'y apportaient pas également la capacité requise : on sent qu'eux et toute la caste sacerdotale, nourris aux frais de la nation, dans une oi^vc s^ndaaice, vivaient presque nécessairement dans une mollesBe et un relâchement de mœurs qui devaient diminuer leurs facultés morales, et par suite leur crédit et leur considération. Le peuple dut remarquer que
(1) C'était aussi le nom des deux consuls de Kartagc, dont le peuple, né phénicien, parlait un langage (out^k-fait analogue à l'hébreu*
les étrangers qui le subjuguaient, avaient toujours des raU combattant à la tête de leurs armées ; il dut attribuer leurs succès à ce régime qui effectiTement en fut une cause; par une conséquence naturelle, il dut concevoir Tidée et former le vœu d'avoir aussi des rois. Un obstacle à ce vœu se trouvait dans rhabitude de la théocratie^ c'est-à-dire dans le respect rendu aux prêtres sous le manteau de Dieu, et dans l'intérêt qu'avaient ces prêtres de mainte-: nir un respect qui étaif la base de leur autorité et de leur abondance*
A l'époque dont nous parlons, le siège était occupé par le grand-prêtre Héli, qui avait l'espoir de le transmettre à ses enfants; mais un concours de •circonstances singulières, où la superstition vit le doigt de Dieu, introduisit dans sa maison et dans le parvis du tabernacle, un enfant étranger, une espèce d'orphelin, qui, par son initiation aux mystères de l'art et par la force personnelle de son caractère, parvint à être plus que son successeur, puisqu'il parvint à cumuler les deux puissances. Cet enfant fut Samuel : pour tracer son histoire, je rais rentrer dans la narration du texte m^ne, en rabrégeant quelquefois^ mais en conservant le plus que je pourrai wa colcois et son instructive nai- Teté.
Enfanoe de Samuel, circomtances de son éducation; son caractère en devient le résultat
« (1) Un homme des montagnes d'Éphraïm avait deux femmes. Une d'elles nommée Hamah était stérile ; sa compagne l'insultait et la tourmentait à ce sujet (la stérilité a de tout temps été une honte chez les peuples arabes). Chaque année, le mari conduisait sa famille à Skibh^ où était l^ maison de Dieu : il y offrait des victimes et ne donnait qu'une seule portion à sa femme stérile, tandis que l'autre était fière d'en avoir plusieurs. Hannah pleurait et ne mangeait point ; dans l'un de ces jours de sacrifice, elle se rendit à la porte de la maison de Dieu; le grand-prêtre (2) Héli était assis à cette porte sur son siège de juge : elle s'y livra à la prière avec tant d'effusion qu'Héli la crut ivre ; il la réprimanda et lui ordonna de se retirer. Elle, s'excusant, lui exposa son chagrin, lui dit qu'elle demandait à Dieu un enfant mâle, et qu'elle faisait vœu de le lui consacrer pour la vie : jamais le rasoir ne passera sur sa tête ( c'était le signe de ce dévouement). Allez en paix, répondit Héli, Dieu vous donnera un enfant ; en effet, de retour chez elle et devenue calme
(1) Samuel {saRùiSy liv. 1, cbap. i,
(2) Ce nom est le même qne FArabe AlU lettre pour lettre. Le ilitÎA Aintro^l'A pow ejqprimer Fa^ii.
6g HISTOIRE
» et contente, elle conçut peu après et elle eut un » enfant mâle qu'elle nomma Samuel. »
Telle est la substance du premier chapitre dont les détails sont de nature à faire supposer que quelqu'un aurait tenu procès-verbal de la conversation d'Héli etd'Hannah; je reviendrai ailleurs sur ce sujet.
On sent que, dans le petit bourg, dans le village où vivait cette famille, les querelles de ménage, causées par sa stérilité, avaient fait bruit : le vœu ne put manquer d'y être également divulgué, ni son succès d'y causer une vive sensation. Ce peuple qui voyait le doigt de Dieu en tout, qui, selon notre historien, disait : Dieu a clos tes entrailles d'Hannah^ n'a pas manqué de dire que Dieu lui avait dorme cet enfant par un don spécial. Cet enfant consacré devint l'objet de la curiosité et de l'attention publiques. Suivons son histoire :
« Lorsque le temps de sevrer Samuel fut venu 9 ( ceci dans les mœurs du pays comporte au moins » deux ans) , Hannah fut le présenter au grand-prêtre » à Shilohy en y joignant une offrande de trois veaux, 9 de trois mesures de farine et d'une amphore de 9 vin. Héli accepta l'enfant, qui de ce moment fut 9 élevé sous sa surveillance. »
Ici, le narrateur nous dit qn'Hannah composa elle-même un cantique qui remplit les dix premiers versets du chapitre second. La femme d'un cultivateur aisé, même riche si l'on veut, mais enfin la femme d'un homme de campagne, une paysanne peut-elle avoir composé un^ morceau qui a les formes poétiques? cela n'est pas probable. Ce cantique a dû être fait par quelque lévite du temps, et même
après coup par Fécrivain de cette histoire. Cette Ucence nous avertit de l'intérêt personnel et même de la partialité que nous devons trouver en tout ce récit.
La situation domestique de Samuel dans la maison d'Héli mérite une attention particulière à raison de l'influence qu'ont dû exercer sur son caractère toutes les circonstances de son éducation : cet enfant est comme orphelin dans une famille étrangère ; cette famille est composée d'une ou plusieurs femmes d'Héli déjà âgé, puisque ses deux fils Ophni et Phinées étaient sacrificateurs en exercice; ses deux fils, d^à mariés, ont aussi des enfants sur qui doit se porter la tendresse de toute la maison. Selon les mœurs du pays et du temps, ces divers personnages ont dû vivre réunis ; naturellement Samuel n'a dû recevoir que des soins de charité, et il a pu être exposé à des jalousies. Son caractère a dû se concentrer, le porter à se sufOre à lui-même, à ne s'épancher, à ne se confier à personne; il a eu le temps de penser et de méditer. L'âge est venu développer en lui cette double faculté; il a dû deve* nir observateur de tout ce qui se passait autour de lui, et il a pu tout voir, parce qu'il a vécu sous la protection du grand-prêtre, dans une intimité de famille et dans un service d'autel et de temple, qui l'ont initié à tous les secrets.
Vers quinze ou seize ans, ce service du tempk (1) l'a mis en rapport avec tous les fontionnaires, avec
(1) Le texte emploie ce mot, quoiqu'il n'y eût point encore de temple comme celui de Salomon : c'était ou ce dût être un bâliment provisoire, asseï simple, comme le furent les premiers temples chez les anciens.
tous les lévites qui étaient employés: SUMt^ situé en pays montueux et de diffclie accès, pour cause de sûreté, n'était pas une ville, mais un village dont la population dut se composer uniquement de prêtres et de lévites. C'est un état de choses que Ton retrouve chez tous les anciens où les sièges d'oracles, les foyers de culte étaient tenus à distance des regards profanes et de Tinspection populaire ; dans tout village , on sait combien il y a de caquet, de petites passions, d'inimitiés, de jalousies ; dans un village de prêtres, qui, quoique mariés, ne participaient pas moins au caractère des moines, on sent que si les formes furent plus graves, le fond ne fut guère moins agité par des -tracasseries de tout genre. Dans le cas dont je traite , des circonstances particulières durent y fournir un puissant aliment
Le grand-prêtre Héli devenait vieux ; on calculait son successeur : ses deux ûi^OfénietPhinées avaient aigri les esprits par un genre de vexa:tion qui mérite d'être textuellement cité :
, c Or, les fils d'Héli étaient des hommes de vice »et de débauche qui ne connaissaient ni Dieu, ni » le devoir du prêtre envers le peuple. — Lorsqu^un » Hébreu offrait un sacrifice , le serviteur de l'un » d'eux venait à l'endroit où l'on faisait cuire la chair » (de la victime); il plongeait une grande fourchette » à trois dents, soit dans la chaudière, soit dans la «marmite , et tout ce qu'il en pouvait retirer du »coup, il l'emportait pour le prêtre; ( de même ) » avant que l'on fit griller les graisses , il disait :
* Donnez-moi de la chair pour le prêtre, il n*en veut
• point de cuite, il la veut crue. L'homme réponjidait : Laissez*moi griller selon l'usage^ et vous en
DE tUMVBL. n
» pendrez ceque tous voudrez. — Non, disait léser- » viteuf , donuez-la-^oi de suite, on je la prendrai » de force ; et Fon traitait ainsi tous ceux quivenaiept
Qin^tère ouantiel du prêtre en tons paj9 ; orisUi«etmotî& taoorppntttai
sacerdotales chez toute nation.
Ce récit naïf présente divers sujets d'instruction : d'abord il peint la simplicité ou pour mieux dire la grossièreté des mœurs du temps, très analogues au siècle d'Somère ; j'ai dit^que ce peuple hébreu n'était composé que d'hommes rustiques, vivant sur, de petites propriétés qu'ils cultivaieat de leurs mains, comme font aujourd'bqiles Druzes. La seule classe un peu bourgeoise , un peu moîiis ignorapte, était la tribu des lévites, c'est^^ire des prêtres qui vivaient oisifs, entretenus par les ofiraïades volontaire ou forcées de la nation : cette classe avait {dutôt le temps que les moyens d'occuper sonesprit Cet esprit se montre ici dans le ton et le style du narrateur qui, par son instruction en devoirs de prêtre, s'annonce pour un homme du métier. On peut craip parer ce lévite aux moines du huitièiue et du neuvième siècles, écrivant leurs dévote» chroniques wm les auspices de la superstition et de la créduUté# Dans ce même récit, on voit le caractère essentiel du prêtre , dont le premier et constant objet d'attention est cette marmite ou chaudière sur laquelle se fonde son existence, et cela nous révèle les n^^tift
7Ï msfomE
de tout ce régime de victiméô et de sacrifices qui
joue un si grand rôle chez les peuples anciens.
Jusqu'ici je n'avais pu concevoir le mérite et la convenance d'avoir converti les cours et les parvis des temples en boucheries journalières, en vianderies permanentes ; je ne conciliais pas l'idée du hideux spectacle de ces égorgements d'animaux sensibles, de ce versement de flots de sang , de ce nettoiement d'entrailles, avec les idées que nous nous faisons de la majesté , de la bonté divines qui repoussent si loin les besoins grossiers que supposent ces pratiques. En réfléchissant à ce qui se passe ici , je vois maintenant la solution très naturelle de l'énigme; je vois que, dans leur état primitif, les anciens peuples ont été, comme sont encore les Tartares d'Asie et leurs frères nos sauvages d'Amérique, des hommes féroces, luttant incessamment contre les dangers, contre les besoins dont la violence exaltait tous les sentiments ; des honunes habitués & verser le sang à raison de la chasse, sur quoi se fondait leur subsistance : dans cet état, les premières idées qu'ils se sont faites, les seules qu'ils aient pu se faire de la Divinité , ont été de se la représenter conune un être plus puissant qu'eux, mais raisonnant et sentant comme eux, ayant leurs passions et leur caractère : l'histoire entière dépose de la vérité de ce fait
Par suite de ce raisonnement, ces sauvages crurent que tout fâcheux accident, tout mal qui leur arrivait, avait pour cause intime la haine, le ressentiment, l'envie de quelque agent caché , de quelque pouvoir secret irascible, vindicatif comme euxmêmes, et conséquemment susceptible, comme eux, d'être apaisé par des prières et par des dons» De celte
idée naquirent ces habitudes spontanées d*offirandeft religieuses, dont la pratique se montre chez presque tous les sauvages anciens et modernes ; mais parce qu*en tout temps ^ en toute société, il natt ou il se forme des individus plus subtils, plus maàrés que la multitude , il se sera de bonne heure trouvé quelque vieux sauvage qui, ne partageant point cette croyance ou s'en étant désabusé, aura conçu Fidée de la tourner à son profit^ et aura supposé avoir des moyens secrets, des recettes particulières pour calmer la colère des dieux ^ des génies ou esprits, et pour se les rendre propices : l'ignorance vulgaire, toujours crédule, surtout quand elle est mue de crainte ou de désir , se sera adressée à ce mcntel favorisé , et voilà un médiateur constitué entre l'homme et la Divinité : voilà un voyant , un jongleur , un prêtre comme en ont tous les Tartares , comme en ont la plupart de nos sauvages et des peuples nègres ; ces jongleurs auront trouvé commode de vivre ainsi aux dépens d' autrui, et ils auront cultivé et perfectionné leur art de faire des illusions, des tromperies : la Fantasmaçorie sacerdotale sera née. Aujourd'hui que ses moyens physiques nous sont connus, nous apercevons ses artifices dans les prodiges des anciens oracles, dans les miracles de l'ancienne magie.
A l'époque où le métier devînt avantageux, il se fit des associations d'adeptes, et le régime de ces associations devint la base du sacerdoce ; or, comme ces corporations de devins, de voyants, ^interprètes et de ministres des dieux , emloyaîent tout leur temps à leurs fonctions publiques, à leurs pratiques secrètes, il fut nécessaire que leur subsistance journalière et annuelle fût organisée en système régu**
74 flISTOIRE
Uer; alors le régime jusque-là casuel des offrandes et des sacrifi<^ volontaires fut constitué en tribut obligatoire par contàence, régulier par légUlaiUm; le peuple amena au pied des autels , au parris des temples rélite de ses brebis , de ses agneaux , même de ses*f bœufs et de ses veaux; il apporta de la farine, du vin, de Thuile : la corporation sacerdotale eut des rentes , la nation eut des cérémonies et des prières, et tout le monde fut content. Le reste n'a pas besoin d'explication (1) : seulement je remarque que la division des animaux en purs et impurs paraît dériver de leur bmié comme manqeobles, ou de leur titcoftvenance comme nuisibles ou désagréaMes à manger : voilà pourquoi le bouc puant était jeté dans le désert , pourquoi le vieux bélier coriace et stdveux était brûlé $an9 reste; pourquoi le pore ladre et donnant la galei était honni; mais c'est assez parler de la cuisiné des prêtres de Shikh, suivons leur histoire»
Bfanœutres secrètes en iSiTetir de Samuel. — Quel a pu en être Tauteor ?
«Or Héli était très vieux; il apprit ce que fai- 9 saient ses fils ; il leur en fit des reproches, mais ils
(1) Beaucoup d'ouirages çritiqpies et phflosc^biqiies ont été composés sur rorigiûe, le droit, le mérite ou Tabus de la royauté; sur les vexatiopis, les vices, les scandales des rois : n*est-il pas singulier que Ton en ait si peu composé de tels sur l'origine, le droit, l'abus de la prêtrise, sw les vices, les scandales des prêtres ? Pourquoi cela, quand lesujet est si ridie t — Parce qu'en tout pays, la plupart des écrivaw ont été de la caste4es (Mitres.
m sàmBL. n
9 06 réeôulèrent point, parce que SHeu woHOî tei »tuer^»
Quelle pensée scélérate et perverse 1 endurebr kê §em p0ur tes tuer l mais à qui Dieu a-t-il dit sa peQ«* «ée î si c*est à Thomme seulement, si c'est au prêtre qui nous la répète, n'avons-nous pas droit dô rattïibuer à ce porteur de parole lui-même, à ce soi-disant interprète? Il est clair que ceci ne vient point de Dieu, mais d'une bouche juive^ d'un cœurhé-' breu fancaique et féroce^ plein des passion et des préjugés qu'il place dans son idole. — Revenons à Samuel.
« Il s'avançait (en années), et croissait, » dit le texte, «et était agréable à Dieu et aux hommes. »
Ici, toutes les traductions commettent une erreur ; elles qualifient Samuel à^enfant; ce n'est pas là le sens du mot hébreu nar; il signifie jeune homme adolescent, et il peut s'appliquer jusqu'à l'âge de vingt à vingt-cinq ans; la preuve en est que le texte l'applique à l'écuyer qui accompagne Jonathas dans un coup de main militaire des plus audacieux; à David quand il est présenté à Saûl comme un sujet déjà fort et propre à la guerre ; aux serviteurs des prêtres qui parlent de prendre la chair par violence: toutes ces applications nécessitent un âge de vingt ans au moins.
Samuel n'a pu avoir moins à l'époque dont nous parlons, et il a pu en avoir jusqu'à vingt-^quatre, comme il résulte du calcul de sa vie; car, sous peu, nous allons voir périr Héli très vieux ; vingt ans et sept mois après, Samuel va commencer sa propre judicature jusqu'à ce qu'il devienne assez vieux pour vouloir se substituer ses enfants, et il
vivra encore environ djx-Ziutiait^ d'administration, plus ces dix-huit ans, plus les vingt entre son avènement el la mort d'Héli, voilà cinquante-huit ans; Ton ne peut lui donner moins de vingt à vingt-deux ans à la mort d*Héli , pour faire soixante-dix-huit ou quatre-vings ans qu'exige sa vie.
A cet âge de vingt^ux an$ il a été capable de beaucoup de calculs et de raisonnements ; il a été nourri de tous les discours, de toutes les plaintes, de toutes les intrigues, de tous les projets du cercle sacerdotal dans lequel il vivait: il a entendu les vœux souvent formés de voir exclure les enfants d'Héli ; de voir apparaître un de ces hommes de Dieu envoyés de temps à autre pour sauver le peuple d'Israël ; il a su ce qu'il fallait pour être tin homme de Dieu, pourquoi ne serait-il pas lui-même trouvé propre à jouer ce rôle? la suite du récit va nous éclaircir cette question.
Sur ces entrefaites arrive un incident singulier ; « un homme de Bieu (1) vient trouver Héli ; il lui » reproche au nom de Jehovah ou Jehwhles prévari- » cations de ses enfants : il lui annonce qu'ils ne lui » succéderont point, et que Jehwh s'est choisi un » autre prêtre fidèle. Je couperai, dit Dieu, ton bras » (c'est-à-dire ton pouvoir) et le bras de ta maison, » en sorte qu'elle n'aura point de vieillards. Le » signe que j'en donnerai sera que tes deux enfants a Ophni et Phinées mourront en un même jour; et je » me susciterai un prêtre selon mon cœur et mon » esprit pour gouverner pendant toute sa vie. Les » gens de ta maison viendront se courber devant
(1) Vojozlanule à la fin, n° 1.
j) lai, et lui offrir une petite pièce d'argent en le » priant de les admettre au service du temple. » ^ Que de chose à noter dans ce récit I D'abord voicî un tête-à-tête divulgué; par qui? Hélî rie s'en sera pas vanté: c'est donc l'/iommeefeDi^ii qui l'a ébruité. 'Quel intérêt a-t-il eu de préparer les esprits à un changement désiré de plusieurs , même d'un plus grand nombre? En sa qualité de prophète et de prédiseurj cet homme de Dieu a dû connaître le successeur annoncé, déjà présumé ; n'agirait-il pas déjà de concert avec lui ? Sa prédiction va se trouver faite en faveur de Samuel.— Samuel ne jouerait-il pas un rôle en cette affaire? L'axiome de droit dit: Oft«î-/à a fait qui a eu intérêt de faire ; ici ne serait-ce pas Samuel même? Notez qu'Héli était aveugle, et qu'on a pu lui parler sans qu'il ait reconnu la personne. Il y a ici manœuvre de fourberie; Samuel n'est pas atteint , mais il est prévenu. Quand à la prédiction de la mort des deux fils d'Héli en un même jour, on sent combien il a été facile à l'écrivain ou au copiste de l'interpoler après coup; où est le procès-verbal primitif? Suivons le récit.
« Chap. 8. Or Samuel servait Dieu près d'Héli » (il faisait le service du temple), la parole de Dieu » était rare en ce temps-là ; il n'apparaissait plus 9 de visions. Les yeux d'Héli s'étaient obscurcis ; il » ne voyait plus , et il arriva (une nuit) qu'Héli » était couché en son lieu; la lampe n'était pas » éteinte, et Samuel était aussi couché dans le tenï- , pie du (dieu) Jewh où est l'arche sainte, et Dieu » appela Samuel lequel courut vers Héli et lui dit : » Me voilà; tu m'as appelé. — Non, dit Héli, je ne » t'ai point appelé, retourne et dors. Une seconde
7g BSSIÛIRE
» Ms J^wh appela Samuel, et Samuel courut yos » Héli q»i dit encore : Je ne t'ai point appelé; re- > tourne et dors. Or Samuel ue eranaissait point 9 encore la parole de Dieu. Appelé une troisième » lois, il courut encore vers Héli, qui comprit alors » que c'était Dieu qui Taillait. Retourne, dit-il r p si Ton t'appdle de nouveau ; répondis : Parle, Jewh^ 9 ton serviteur écoute. Samuçl retourna se coucha» p et (le dieu) Jehwh vint se poser debout, et il lui 9 cria deux fois : Samuel I et Samuel répondit : • Parle, ton serviteur écoute. » (Vo^z la noten"" 2*)
Pour abréger ce récit, il suiffit de dire que le (Ueu Jehwh répéta en substance ce que Tbomme de Dieu avait déjà dit à Héli, savoir : qu'à raison des prévarications de ses enfants et de sa faiblesse à ne pas les réprimer, il avait supplanté sa mais(»i «t qu'il lui substituerait un étranger dans le poufoir suprême» Le lendemain matin, Samuel resta «laM^ieux sur la dbose, mais Héli le força de tout lui réciter. Après l'avoir entendu, le vieillard se contenta de dke : « H est Jehwb (le maître), il fera 9 ce qui sera bon à ses yeux. »
Maintenant pour a{^écier cette histoire, je ne feux point raisonner sur le fond du fait. Dira, vewr dcois une cbambre, se poser debout à distance 4'un lit, parler cc^nme use personne de chair et 4'os; que pourraJs-)e dire à qui croirait un tel «ente? Je ne m'occupe que de la conduite -et du caractère de Samuel; et d'abord, je demande qui a TU, qui a entendu tout ceci et surtout qui l'a raconté, qui l'a ébruité et rendu public? Ce n'est pas HéU; ce ne peut être que Samuel seul, ^ est ici icteur*» témoin, nanrateur; lui seul^ eu mtérftt de
DB SAMOEL. 19
faire, intérêt de raconter : sans lui« quieâit pu spéficier toua les menus détails de cette aventure (1)? Il est évident que nous avons ici une scène de fantasmagorie du genre de celles qui ont eu lieu chee tous les peuples anciens, dans les sanctuaires des temples et pour rémission des oracles. Le jeune adepte y a été encouragé par la caducité, par la faiblesse physique et mwale du grand-prêtre Héli ; peat*^tre par rinstigation de quelques personnages cadié^ MUS la toUe, ayant des intérêts, des passions que nous ne pouvons plus juger ; néanmoins le plua probable est que Samuel ne s'est fié à personne, et ce que par la suite nous verrons de sa profonde dissimulation fixe la balance de ce côté.
La divulgation n'a pa» été difficile; il aura suffi de quelques confidences à un serviteur, à un ami dévoué, à une vieille ou k une jeune prêtresse, pour que rapparition de Dieu, pour que son oracle venu de Tarche sainte se soit répandu en acqué* rant de bouche en bouche une mystérieuse intensité de certitude et de croyance.
M Or, Samuel grandit, ajoute le texte, et Dieu fat » avec lui, et aucune de ses paroles ne tomba par » terre, et tout Israël connut qu'il était devenu » prophète de Dieu; et Dieu continua d'apparaitre- » dans Shiloh, »
Sur ce mot, prophète, j'observe que le narrateur nous dira bientôt qu'à cetteépoque le terme hâ>rea
(1) L'auteur des Paralipomènes (présumé être le prêtre £zdras ) nous dit positivement, liv, i, chap. 29 : — « Toutes les ac- » tions du roi David, tant les premières que les dernières, sont » écrites dans le livre du prophète Sami^e/, dans celui du prophète
80 niSTOIRS
nabia, employé ici, n'était point connu; que Tan ne se servait que du mot râh qui signifie voyant. Nous avons donc ici un écrivain posthume qui a rédigé à son gré les mémoires que Samuel on autres contemporains avaient composés au leur. Il lui a plu d'établir en fait positif la croyance de tout Israël en ce conte; mais il est seul déposant, il n'est pas même témoin. Si nous avions de ce tetnps-là des mémoires de plusieurs mains, nous aurions matière à juger raisonnablement : déjà nous en avons le moyen dans le verset où il nous dit que depuis du temps ht parole de Dieu était devenue rare et qu'il n'apparaissait plus de visions : pourquoi cela? parce qu'il y avait des incrédules; parce qu'il était arrivé des scandales, de faux oracles, des divulgations de sup^cheries sacerdotales qui avaient éveillé le bon sens de la classe riche ou aisée du peuple. L'aveugle et far natîque croyance était restée, comme il arrive toitjours, dans la multitude ; ce fut sur elle que Samuel compta, et nous verrons lors de l'installation de Saùl, qu'il eut toujours contre lui un parti de non croyants assez puissant pour l'obliger à beaucoup de ménagements, pour l'obliger même & se démettre.