VI
Suite de la politique héroïque.
Tous les historiens commencent Vâge héroïque avec les courses navales de Minos et l'expédition des Argonautes ; ils en voient la continuation dans la guerre de Troie, la fin dans les courses errantes des héros, qu'ils terminent au retour d'Ulysse. C'est alors que dut naître Neptune, le dernier des douze grands dieux. La marine est, à cause de sa difficulté, l'un des derniers arts que trouvent les nations. Nous voyons dans VOdijssée que, lorsque Ulysse aborde sur une nouvelle terre, il monte sur quelque colline pour voir s'il découvrira la fumée qui annonce les habitations des hommes. D'un autre côté, nous avons cité dans les axiomes ce que dit Platon sur Y horreur que les premiers peuples éprouvèrent longtemps pour la mer. Thucydide en explique la raison en nous apprenant que la crainte des pirates empêcha longtemps les peuples grecs d'habiter sur les rivages, Yoilà pourquoi Homère arme la main de Neptune du trident qui fait trembler la terre. Ce trident n'était qu'un croc pour arrêter les barques ; le poète l'appelle dent par une belle métaphore, en ajoutant une particule qui donne au mot le sens superlatif.
Dans ces vaisseaux de pirates nous reconnaissons le taureau, sous la forme duquel Jupiter enlève Europe ; le Minotaure, ou taureau de Minos, avec lequel il enlevait les jeunes garçons et les jeunes filles des côtes de l'Attique. Les antennes s'appelaient cormia 7iavis. Nous
y voyons encore le monstre qui doit dévorer Andromède, et le cheval ailé sur lequel Persée vient la délivrer. Les voiles du vaisseau furent appelées ses ailes, alarum remigium. Le fil d'Ariane est l'art de la navigation, qui conduisit Thésée à travers le labyrinthe des îles de la mer Egée.
Plutarque , dans sa Vie de Thésée, dit que les héros tenaient à grand honneur le nom de brigands, de même qu'au moyen âge, où reparut la barbarie antique, l'italien corsale était pris pour un titre de seigneurie. Solon, dans sa législation, permit, dit-on, les associations pour cause de piraterie. Mais ce qui étonne le plus, c'est que Platon et Aristote placent le brigandage^d^:m\ les espèces de chasse. En cela, les plus grands philosophes d'une nation si éclairée sont d'accord avec les barbares de l'ancienne Germanie, chez lesquels, au rapport de César, le brigandage, loin de paraître infâme, était regardé comme un exercice de vertu. Pour des peuples qui ne s'appliquaient à aucun art, c'était fuir Voisiveté. Cette coutume barbare dura si longtemps chez les nations les plus policées, qu'au rapport de Polybe, les Romains imposèrent aux Carthaginois, entre autres conditions de paix, celle de ne point passer le cap de Pélore pour cause de commerce ou de piraterie. Si Ton allègue qu'à cette époque les Carthaginois et les Romains n'étaient, de leur propre aveu, que des barbares*, nous citerons les Grecs eux-mêmes qui, au temps de leur plus haute civilisation, pratiquaient, comme le montrent les sujets de leurs comé-
1. Plaute dit dans plusieurs endroits qu'il a traduit, en langue barbare, les comédies grecques... Marcus ver Ht barbare. (Vico.)
dies.. ces mêmes coutumes qui font aujourd'hui donner le nom de Barbarie à la côte d'Afrique opposée à l'Europe.
Le principe de cet ancien droit de la guerre fut le caractère inhospitalier des peuples héroïques, que nous avons observé plus haut. Les étrangers étaient à leurs yeux à! éternels ennemis^ et ils faisaient consister l'honneur de leurs empires à les tenir le plus éloignés qu'il était possible de leur frontière ; c'est ce que Tacite nous rapporte des Suèves , le peuple le plus fameux de l'ancienne Germanie. Un passage précieux de Thucydide prouve que les étrangers étaient considérés comme des brigands. Jusqu'à son temps ^, les voyageurs qui se rencontraient sur terre ou sur mer, se demandaient réciproquement s'ils n'étaient point des brigands ou des pirates, en prenant sans doute ce mot dans le sens &' étrangers. Nous retrouvons cette coutume chez toutes les nations barbares, au nombre desquelles on est forcé de compter les Romains, lorsqu'on lit ces deux passages curieux de la loi des Douze Tables : Adversus hostem xterna auctoritas esto. — Si status dies sit, cum hoste venito ^ Les peuples civilisés eux-mêmes n'admettent d'étrangers que ceux qui ont obtenu une permission expresse d'habiter parmi eux.
Les cités, selon Platon, eurent en quelque sorte dans la
1. Oùx Ij^ovTo'ç ntù aiayijvriv toutou toû ëpyou (xoû dp-îtâl^eiv), cpépovco; 6é xi xaX ôdli^ç [xâX'Xov. Arj'XoOat Se twv t£ riTcsipwxwv Ttvlç èxi xal vDv, oT; xdaaoç xa'Xwî ToOto 6pâv, xa\ ol '3ia>;ato\ twv tcoititcôv Tàç TtuTcei; xtÔv xaTaTr>v£dvTtov TravTaj^oD ô{j.o£toç èptoxwvxsç el "k^^^xai ebiv tbç ouxe wv lïuvOâvovxat àra^toûvxwv t6 epyov, oT; x' èittjisXkç sïr, elôévat, oùx ôvstSiJJdvxiov.
2. On prend ordinairement dans ce passage le mot hostis dans le sens de V adverse partie; mais Cicéron observe précisément à ce sujet que hostis était pris par les anciens Latins dans le sens de peregrinus. (Vico.)
guerre leur principe fondamental; la guerre elle-même, TTcXqjLoç, tira son nom de ttoXiç, cité... Cette éternelle inimitié des peuples jette beaucoup de jour sur le récit qu'on lit dans Tite-Live, de la première guerre d'Albe et de Rome. Les Romains, dit-il, avaient longtemps foit la guerre cojitre les Albains^ c'est-à-dire que les deux peuples avaient longtemps auparavant exercé réciproquement ces brigandages dont nous parlons. L'action d'Horace qui tue sa sœur pour avoir pleuré Curiace, devient plus vraisemblable si l'on suppose qu'il était, non son fiancé, mais son ravisseur *. Il est bien digne de remarque que, par ce genre de convention, la victoire de Vun des deux peuples devait être décidée par Vissue du combat des principaux intéressés^ tels que les trois Horaces et les trois Guriaces dans la guerre d'Albe , tels que Paris et Ménélas dans la guerre de Troie. De même, quand la barbarie antique reparut au moyen âge, les princes décidaient eux-mêmes les querelles nationales par des combats singuliers, et les peuples se soumettaient à ces sortes de jugements. Albe, ainsi considérée, fut la Troie latine, et l'Hélène romaine fut la sœur d'Horace.
Les dix ans^ du siècre de Troie célébrés chez les
1. Comment expliquer cette prétendue alliance, quand Romulus lui-même, sorti du sang des rois d'Albe, vengeur de Numitor auquel il avait rendu le trône, ne put trouver de femme chez les Albains. (Vico.)
2. Le nombre, chose la plus abstraite de toutes, fut la dernière que comprirent les nations. Pour désigner un grand nombre, on se servit d'abord de celui de douze : de là les douze grands dieux, les douze travaux d'Hercule, les douze parties de l'as, les Douze Tables, etc. Les Latins ont conservé d'une époque où l'on connaissait mieux les nombres, leur mot «excew/i, et les Italiens, cento, et ensuite cento e mille, pour dire un nombre innombrable. Les philosophes seuls peuvent arriver à l'idée à^ infini. (Vico.)
Grecs', répondent chez les Latins aux diœ ans du siège de Veies ; c'est un nombre fini pour le nombre infini des années antérieures , pendant lesquelles les cités avaient exercé entre elles de continuelles hostilités.
Les guerres éternelles des cités anciennes, leur éloignement pour former des ligues et des confédérations, nous expliquent pourquoi l'Espagne fut soumise par les Romains; l'Espagne dont César avouait que partout ailleurs il avait combattu pour l'empire, là seulement pour la vie; l'Espagne, que Gicéron proclamait la mère des plus belliqueuses nations du monde. La résistance de Sagonte, arrêtant pendant huit mois la même armée qui, après tant de pertes et de fatigues, faillit triompher de Rome elle-même dans son Gapitole, la résistance de Numance, qui fit trembler les vainqueurs de Garthage, et ne put être réduite que par la sagesse et l'héroïsme du triomphateur de l'Afrique, n'étaient-elles pas d'assez grandes leçons pour que cette nation généreuse unît toutes ses cités dans une même confédération, et fixât l'empire du monde sur les bords du Tage ? 11 n'en fut point ainsi : l'Espagne mérita le déplorable éloge de Florus : Sola omnium provinciarum vires suas, postquani victa est, intellexit. Tacite fait la même remarque sur les Bretons, que son Agricola
1. Il est à croire qu'au temps de la guerre de Troie le nom de 'Aj^aio^, Achivi, était restreint à une partie du peuple grec, qui fit cette guerre; mais ce nom s'étant étendu à toute la nation, on dit au temps d'Homère que toute la Grèce s'était liguée contre Troie. Ainsi nous voyons dans Tacite que le nom de Germanie, étendu depuis à une vaste contrée de l'Europe, n'avait désigné originairement qu'une tribu qui, passant le Rhin, chassa les Gaulois de ses bords; la gloire de cette conquête fit adopter ce nom par toute la Germanie, comme la gloire du siège de Troie avait fait adopter celui à! Achivi par tous les Grecs. (Vico.)
trouva si belliqueux : Dum si7iguli pugnant^ universi vincuntur.
Les historiens, frappés de l'éclat des entreprises navales des temps héroïques^ n'ont point remarqué les guerres de terre qui se faisaient aux mêmes époques, encore moins I^l politique héroïque qui gouvernait alors la Grèce. Mais Thucydide, cet écrivain plein de sens et de sagacité, nous en donne une indication précieuse : Les cités héroïques^ dit-il , étaient toutes sans murailles^ comme Sparte dans la Grèce, comme Numance, la Sparte de l'Espagne; telle était ^ ajoute-t-il, la fierté indomptable et la violence naturelle des héros, que tous les jours ils se chassaient les uns les autres de leurs établissements. Ainsi Amulius chassa Numitor, et fut chassé lui-même par Romulus, qui rendit Albe à son premier roi. Qu'on juge combien il est raisonnable de chercher un moyen de certitude pour la chronologie dans les généalogies héroïques de la Grèce, et dans cette suite non interrompue des quatorze rois latins ! Dans les siècles les plus barbares du moyen âge, on ne trouve rien de plus inconstant, de plus variable, que la fortune des maisons royales. Urbem Romam principio reges HABUERE, dit Tacite à la première ligne des Annales. L'ingénieux écrivain s'est servi du plus faible des trois mots employés par les jurisconsultes pour désigner la possession, habere, tenere, possidere.