TOME II. b
que les Francs observèrent que le vassal devait baiser à genoux les pieds de son seigneur.
« Jamais je ne fléchirai les genoux, répondit Rollon, ni ne baiserai les pieds » d’un homme. »
Alors, sur le signe de son chef, un soldat Norvégien saisit le pied du roi, et s’inclinant à peine , le porte à ses lèvres. Charles, ébranlé par ce singulier hommage , tombe à terre au milieu des bruyants éclats de rire des Normands.
Cette coupable insolence, qui, dans un autre temps, eût fait tirer toutes les épées, ne rompit point le traité. Rollon devenu chrétien épousa Gisèle, et tint religieusement ses promesses. Il dota les monastères , rebâtit les églises, rétablit dans son duché la sécurité et l’ordre par des lois sévères ; et mourut avec la réputation du plus grand justicier de son siècle. « C’est ainsi, ajoute le chroniqueur, » que la paix se conclut par les bienfaits du Christ. »
Mais si la France cessa d’être dévastée par les Danois, des guerres intestines interminables continuèrent de ravager son sol. La religion et l’honneur chevaleresque n’avaient point encore resserré les liens qui unirent plus tard toutes les classes de la société féodale. Chaque seigneur, souverain absolu dans ses domaines, s’était arrogé le droit de venger par les armes ses propres injures. La haine , l’ambition et l’orgueil éternisaient ces querelles sanglantes d’une foule de petits tyrans, que ne réprimait plus une royauté déshonorée, emprisonnée dans les murs de Laon, seul et dernier asile des successeurs de Charlemagne.
Les mêmes causes réagissent sur l’Europe entière, et produisent les mêmes résultats. Partout, excepté dans la noble Espagne en lutte contre les Maures, le souverain n’est que le chef nominal d’une grande confédération de vassaux turbulents et batailleurs. Le peuple disparaît dans le servage; les plus grandes villes sont divisées en fiefs féodaux, relevant des évêques et des seigneurs, et c’est à peine si quelques cités du midi de la France conservent les débris de leurs anciennes libertés municipales.
Le christianisme, qui, pendant six siècles, n’avait cessé de courber des têtes de barbares, paraît s’arrêter, épuisé par ce sublime effort. Le vice s’était assis sur la chaire du chef des apôtres : des courtisanes disposaient de la thiare. L’épée donnait des enfants pour successeurs aux grands évêques des Gaules ; le célibat sacerdotal était violé, et la science, enfouie dans un petit nombre de monastères, n’éclairait plus l’église de Dieu, désolée de scandales.
Rien n’est triste comme ce siècle d’ignorance et de calamités inouïes, dont la vue fit croire nos pères à l’accomplissement des prophéties évangéliques , annonçant la venue prochaine des derniers jours. Une nuit d’épaisses ténèbres semblait alors recouvrir le monde chrétien , et n’attendre que la trompette de l’archange pour se dissiper aux rayons de l’éternité.
Cette croyance , qui remontait au berceau du christianisme, et que les malheurs des temps avaient rendue générale, assignait Van mil comme le dernier du monde. L’année qui le précéda , de vastes terres restèrent incultes. Personne ne songeait à semer ou à bâtir. Les églises retentissaient des sanglots des pécheurs. Les princes et les barons , la tête couverte de cendres , s’humiliaient devant le pauvre peuple , et réparaient leurs injustices. Pour la première fois , les vieillards n’enjtendaient plus les cris de guerre, le bruit des armes et le hennissement des coursiers. Les jours de pénitence de Ninive se renouvelèrent. Il y eut une année de trêve de Dieu.
Le premier soleil levé sur le onzième siècle fit évanouir ces mortelles frayeurs. Porté au trône par le choix unanime des seigneurs francs , le petit-fils de Robert le Fort venait de fonder cette glorieuse dynastie des lys, si étonnante de splendeurs, de vertus et de durée. Sous le long et pacifique règne de son fils, Robert le Pieux, (996 à io3i) une activité extraordinaire remplaça l’abattement universel.
Sur le bord des rivières et des fleuves , au sein des forêts, aux flancs des coteaux et des montagnes s’élèvent, comme par enchantement, des villes, des forteresses et des monastères. De nombreux villages se groupent à l’ombre de l’église abbatiale et des hautes tours du château voisin *. Une législation nouvelle, reposant sur la foi jurée, règle les droits, les devoirs et les obligations réciproques du seigneur et du vassal. Dans ce grand pacte , librement consenti , où l’un promet protection en retour de l’obéissance, et l’autre soumission en échange du secours, sont légitimées toute la féodalité et les sociétés du moyen âge.
La France obéit alors à une aristocratie fédérative de guerriers égaux entre eux et d’une fierlé aussi indomptée que leur courage. cr Qui t’a fait comte, demande
1 Foulques le Réchin décrit ainsi le grand mouvement, qui eut lieu en Anjou au commencement du onzième siècle, sous le règne de Foulques Nerra. — Ædificavit plurima castella in sua terra, quæ remanserat déserta et nemoribus plena propter feritatem paganorum. In Turonico si quidem pago ædificavit Lingain (Langeais), Calvum Montem (Chaumont), Monlem Thcsauri (Montrésor), Sanctam Mauram (Sainte Maure); in Pictavo Mirebellum (Mirebeau), Montem Consularem (Montcontour) , Fayam (Faye), Musterolum (Montreuil), Passaventum (Passavant), Malum Leporarium (Maulévrier) ; in Andegavo ædificavit Baugiacum (Baugé) , Castrum Gonterii (Château-Gontier) , Duristalum (Durtal) et multa alia quæ enumerare mora est.
Hugues Capet à Adalbert de Périgueux ? — Et toi , lui répond Adalbert , qui t’a fait roi ? »
Les châteaux, bâtis d’ordinaire sur des rochers escarpés, entourés de profonds fossés d’eau vive , étaient composés d’une enceinte irrégulière, couronnée comme d’un diadème, de larges mâchicoulis, et flanquée de tours crénelées. Au milieu de la cour intérieure , un donjon isolé servait de réduit à la forteresse et d’habitation à la famille. U était surmonté d’un gothique beffroi ouvert à tous les vents du ciel d’où la vue de la sentinelle planait sans obstacles sur les campagnes. C’était sur son étroite plate-forme que l’homme d’armes de veille 1 sonnait la cloche d’alarme , faisait retentir son cor , et donnait le signal de la huée pour prévenir les vassaux d’un meurtre , d’un vol ou d’un incendie , pour leur annoncer l’approche de cavaliers inconnus, le lever et le coucher du soleil , l’heure du repos, du travail et du couvre-feu. Des ouvertures d’inégale grandeur , allongées comme des meurtrières , coupées par des croix de pierre , ou arrondies en barbacanes , en trèfles et en ogives, éclairaient la pièce unique de chaque étage, et l’étroit escalier taillé dans l’épaisseur des murs.
Derrière le pont-levis et la porte massive du château, on voyait la herse de fer, toujours suspendue à la voûte. Un obscur souterrain, seul asile en cas de revers, donnait sur la campagne une secrète issue , et servait aux surprises , aux sorties et aux retraites tentées par la garnison.
Suivant l’usage des anciens Francs, la justice était publique. C’était en plein air, sur le perron du château, ou à la porte de l’église, que le seigneur, devant un crucifix et la main sur l’évangile, prononçait ses arrêts, sans contrôle ni appel, après avoir entendu l’accusé et les témoins. Cette admirable garantie, laissée au milieu d’une législation barbare , était la dernière sauvegarde du malheureux prisonnier, trop souvent victime des caprices, de l’avidité et de l’ambition d’un tyran. D'humides et sombres cachots , creusés sous le sol , se fermaient sur le condamné innocent ou coupable. De nos jours à la vue de ces chaînes rivées à des anneaux de fer, sous ces lugubres voûtes que n’éclairaient jamais les rayons du soleil, et qui tant de fois retentirent des cris étouffés du désespoir, la pitié fait oublier le crime et une inexprimable angoisse saisit encore le cœur.
Des fourches patibulaires, dressées aux limites du fief, montraient de loin aux
1 II sc nommait guaite , d'où est venu le mot guet.
malfaiteurs le terme de leurs brigandages; les cadavres y restaient suspendus, abandonnés aux vents et aux oiseaux du ciel. Souvent le pèlerin égaré et le bûcheron , qui revenait le soir de la corvée, s’étaient signés pieusement, près de la croix du carrefour, en croyant apercevoir, au clair de lune, les âmes des suppliciés.
Des lois d’une cruauté sauvage assuraient le droit exclusif de la chasse au seigneur du fief. Dans les rares intervalles de paix , les flèches , la lance et l’épieu remplaçaient la pesante armure de guerre. Incapables de cultiver leur esprit , ces rudes guerriers avaient hérité de la passion des Germains et des Francs pour ce noble exercice. Ils l’aimaient comme l’image des combats, comme .le moyen de signaler leur force et leur courage, dans des luttes corps à corps avec des bêtes féroces. Le premier duel juridique, mentionné par nos vieux historiens, fut ordonné par le roi Gontran , qui soupçonnait un de ses serviteurs d’avoir tué un daim sur le domaine royal 4.
Les châteaux étaient le séjour habituel de la noblesse féodale. Rarement elle habitait les villes, peuplées de prêtres, d’artisans, de marchands forains, de bateleurs et de mendiants. Des rues sinueuses et pleines de fange sillonnaient le sol en tous sens. Çà et là un monument du siècle de Charlemagne, des églises aux voûtes et aux portiques à plein cintre , quelques grandes ruines romaines , des débris de palais, de thermes et d’amphithéâtres, écrasaient les maisons de bois et de terre pétrie, adossées à leurs murailles, ou jetées irrégulièrement à leurs pieds. Les chartes d’affranchissement de nos rois n’avaient point encore donné naissance à la bourgeoisie , ni fait revivre les vieilles libertés de la commune ; et lorsque l’évêque ne réunissait pas tous les pouvoirs dans sa main protectrice , la police , livrée aux hommes d’armes du seigneur, n’inspirait ni confiance, ni sécurité.
Le soir, après le coucher du soleil, toutes les rues étaient désertes. Fréquemment témoins de vols et d’assassinats impunis, les habitants regagnaient à la hâte leurs demeures, précédés de flambeaux de bois résineux. Les marchands et les artisans, classés par rues et confréries, sous la bannière du saint qui avait le plus honoré leur profession , remettaient à sa garde leurs règlements et leurs privilèges. Sa fête était un jour de joie dans la cité et la famille; et lorsqu’ils partaient pour un lointain voyage, ou allaient de castels en castels porter des étoffes brillantes, des chaînes d’or et des parfums d’Orient , ils suspendaient des ex-voto aux murs de la
1 Saintc-Palaye.
chapelle, en implorant un heureux retour. Malheureusement cette sainte sauvegarde ne les garantissait pas toujours des exactions d’un terrible châtelain. Forcés d’acheter chèrement sa protection , de payer une escorte, assujétis à chaque pas à des droits et des péages arbitraires , ils s’estimaient heureux s’ils vendaient leurs marchandises sans être pillés par les soldats, chargés de les défendre.
Tel était l’état de la France, lorsque la chevalerie vint changer ces mœurs sauvages, protéger, à défaut de lois, les propriétés et les personnes; offrir un appui à l’innocence outragée, créer le culte de l’honneur inconnu de l’antiquité païenne, faire briller les plus généreuses vertus, et verser sur le moyen âge des torrents de poésie et de lumières. Le onzième siècle vit naître cette héroïque association dont Geoffroy de Preuilly, chevalier de Touraine, nous a laissé les premiers règlements 4. Ce fut seulement alors que de nobles guerriers, émus d’indignation à la vue de tant d’injustices et de souffrances, firent vœu devant Dieu et la benoiste vierge Marie de consacrer leurs épées à la défense du faible opprimé. Ce serment, purement religieux, fut le véritable lien de cette glorieuse institution , qui se répandit bientôt dans toute l’Europe chrétienne. Il rattache l’origine de la chevalerie à cette merveilleuse époque, où Rome, victorieuse enfin de la barbarie, règne de nouveau sur les peuples par la voix de ses grands pontifes , et les rassemble dans sa divine unité à l’ombre de la croix. Le christianisme seul pouvait inspirer ces vertus, dont l’antiquité n’offre aucun modèle.
Aux plus beaux siècles de la Grèce et de l’empire romain, la soif des conquêtes, l’amour de la patrie et la haine de l’esclavage passionnent les nations , étrangères aux sentiments d’honneur, de générosité et d’enthousiasme religieux. Léonidas meurt pour obéir aux lois de Lacédémone, Spartacus pour briser ses fers, Carthage combat pour de l’or , César et Alexandre rêvent la conquête du monde. Dans les temps héroïques, le vieil Homère chante Achille traînant à son char le cadavre ensanglanté d’Hector. Chez le poète chrétien, au contraire, le chevalier verse l’eau sacrée du baptême sur la tête de son ennemi mourant, arrête le sang qui s’échappe de ses blessures , et le soutient défaillant sur son palefroi.
Le paganisme mythologique méconnaissait les droits de l’épouse et de la mère ; le Coran n’avait su qu’entourer de fleurs , au milieu d’un harem , une esclave adorée; il appartenait aux peuples de la Germanie et aux Francs, éclairés par l’évangile, de restituer à la femme la dignité que lui avait rendue la mère du Sauveur.
1 II mourut en 106G.
Les anciens chants des Scandinaves et le poème national des Niebelungen contiennent quelques traces de ce culte delà faiblesse et de la beauté. L’honneur, à la manière des barbares, y jaillit en éclairs. Les Islandais, pour voir de plus près leur ennemi, se servaient d’épées de la longueur de deux palmes. Ils laissaient la tempête déchirer la voile de leurs navires , et le sang de leurs blessures couler entre deux soleils. Jamais il ne violaient la foi promise ; un poignard se brise dans la poitrine d’un guerrier des Hébrides, le vainqueur court chercher une autre arme, après avoir fait jurer au blessé d’attendre son retour.
La barbarie des formes disparaît avec la chevalerie; mais le lien ne reste pas moins sacré. Les plus fragiles symboles deviennent le gage du serment; le parjure est flétri de tant de mépris et d’ignominie, que la société entière peut reposer sur une parole donnée. Frédéric d’Autriche et Louis de Bavière, élus l’un et l’autre empereurs, se livrent bataille dans les plaines de Mulldorf (i3a2): le premier, tombé entre les mains de son rival, ne peut remplir les conditions mises à sa liberté, et revient, comme le roi Jean et René d'Anjou, reprendre ses fers. Une fraternelle amitié unit alors ces deux princes. Louis, qu’une révolte appelle dans le Brandebourg, confie le gouvernement de la Bavière à son illustre prisonnier, et partage avec lui, à son retour, l’autorité impériale et le titre de roi des Romains 4.
En vain chercherait-on, hors du christianisme, dans les mœurs des peuples du Nord et l’imagination exaltée des Arabes, un mobile à ces vertus, que notre siècle ne comprend plus. Le moyen âge demeure inexplicable à celui qui méconnaît le divin souffle du Christ.
Nous avons dit, qu’à la suite des effroyables désastres qui accompagnèrent la dissolution de l’empire de Charlemagne, les descentes des Normands et l’établissement de la féodalité , des hommes généreux se firent les champions de tout ce qui était faible, pauvre et opprimé. La religion , digne interprète de la reconnaissance populaire, bénit cette milice sainte. Comme elle était composée de guerriers de haut lignage, qui dédaignaient de combattre à pied sous leur armure de fer, elle reçut le nom de chevalerie. Les rois, les princes et les hauts barons s’honoraient déjà d’être comptés parmi ses membres, lorsque la conquête de la Sicile et de l’Angleterre et la croisade de Pierre l’Ermite firent briller son berceau d’un éclat immortel.
Bien que les Normands eussent reçu le baptême, et que l’épée de Rollon leur
1 Histoire de la maison <T Autriche par William Coxe.
eut assuré la tranquille possession d’une des provinces les plus fertiles de France , ils n’avaient point abandonné l’amour des expéditions lointaines. Dès le commencement du onzième siècle, le récit des merveilleux exploits des quarante pèlerins de Salerne, de Robert, d’Osmond, deTurstin, deDrogon, de Tancrède de Hauteville et de ses douze fils, enflammait les imaginations ardentes, et avait attiré, dans la Campanie et la Sicile, une foule d’invincibles guerriers. Fatigués de la paix de leur patrie, et impatients de se mesurer avec les Sarrasins, ils cherchaient, sous ce beau ciel , des aventures et des combats : ils y trouvèrent des couronnes.
Une expédition pleine de périls et de gloire les rappela en Normandie. Guillaumele-Bâtard, que l’histoire a surnommé le Conquérant, s’était embarqué à Saint- Valéry ( 1 066) sur une flotte de quatre cents navires de guerre et de mille bâtiments de transport. A la faveur d’un vent favorable, il faisait voile vers l’Angleterre, et venait y soutenir par les armes ses droits au sceptre d’Edouard le Confesseur. Les chroniques et la poésie contemporaine ont célébré cette lutte de deux vaillantes nations, se heurtant dans les plaines d’Hastings, pour y décider de la liberté ou de la conquête. Du côté des Normands, l’esprit chevaleresque domine à tel point la scène agrandie qu’il fait involontairement oublier l’intérêt attaché à Harold et aux vaincus , morts en défendant l’indépendance de leur pays.
Un trait, dérobé à la vie d’Alexandre, signala la prise de possession de ces terribles hôtes. Comme le héros macédonien , Guillaume fit un faux pas en touchant le rivage. Se retournant aussitôt vers ceux qui murmuraient déjà, et voyaient dans cette chute un présage sinistre : « J’ai saisi, leur dit-il, la terre des Saxons; tout » est vôtre, tant qu’elle peut s’étendre L »
Le roi Harold , qui venait de vaincre les Danois, accourait en toute hâte du nord de l’Angleterre, pour repousser cette invasion nouvelle. Résolu à ne confier sa cause qu’au sort des armes , il rejeta l’arbitrage du pape et le combat singulier offert par le duc de Normandie.
La nuit, qui précéda la bataille , se passa dans les deux camps d’une manière bien différente. Tandis que les Saxons, assis autour des feux qui éclairaient leurs tentes, faisaient retentir l’air des vieux chants de la patrie, et circuler joyeusement les cornes remplies de bierre et d’eau-de-vie de grain, les compagnons de Guillaume
1 Mal signe à chi
Seignour , par la resplendour Dd (de Dieu) , Tout est vostre, quanque y a.
se préparaient par la confession et la communion au combat du lendemain. Dès la pointe du jour l’évêque de Bayeux, frère du Conquérant, avait célébré le saint Sacrifice, revêtu d’une cuirasse sous ses ornements pontificaux. Après la messe, Guillaume et l’évêque se mirent à la tête de la chevalerie normande. Le duc montait un magnifique coursier d’Espagne, que lui avait donné un pèlerin de Saint- Jacques; un reliquaire d’or brillait à son col 1 * * 4, et près de lui chevauchait un brave écuyer, nommé Toustain le Blanc, qui portait l’étendard béni par le pape.
Les armées étaient en présence à un trait de flèche à peine; les Normands criaient : Nostre Daniel Dex aiel (Dieu aide!) et les Saxons: Saint Dunstanl lorsqu’un chevalier, d’une taille et d’une force prodigieuses, entonna le chant célèbre dans la France de Charlemagne et de Roland, et demanda au duc, en récompense de ses services, la grâce de frapper les premiers coups.
Taillefer, ki mult bien cantout (chantait),
Sor un cheval ki tost alout (allait) ,
Devant li Duc alout cantant De Karlemaine è de Rollant ,
E d’Olivier è des vassals
Ki morurent à Ronchevals (Roncevaux).
Quand ilsorent (eurent) chevalchié tant,
K’as (qu’aux) Engleiz vindrent aprismant (approchant),
Sire, dist Taillefer, merci,
Jo vos ai lungement servi ;
Tut mon service me debvez,
Hui (aujourd’hui), se vos plaist, me le rendez.
Por tut guerredun (récompense) vosrequier ,
E se vos veuil forment préier,
Otreiez (octroyez) mei , ke jo n’i faille Li premier colp de la bataille,
E li duc respont: je l’otrei.
Devant toz li altres se mist;
Un Engleiz feri , si l’occis,
Se soz le pis (poitrine) parmie la pance,
Li fist passer ultre la lance;
A terre estendu l’abatit ;
Poiz (puis) à crier: venez , venez:
Ke fetes vos? ferez, ferez, (frappez)
Le chant de Taillefer devient le signal de la mêlée.
1 Appendit suo collo reliquias. — Dans un voyage en Normandie , avant la mort d’Édouard , Harold avait
juré sur ces mêmes reliques de soutenir les droits de Guillaume.
(Chronique de Normandie , Robert Wace et Aug. Thierry).