TOME II. c
A l'assaillir Normanz entendent ,
E li Engleiz bien se défendent,
Auberz percent, è escuz fendent,
Granz colpz receivent, granz colpz rendent.
Ils avaient fait, disent leurs chroniqueurs, tout ce qu’on peut attendre d’hommes vaillants et généreux. Harold et ses deux frères étaient tombés en défendant la bannière royale; un grand nombre gisaient sur le champ de bataille; d’autres, mortellement blessés succombèrent le long des chemins, à l’entrée des villes, ou sur le seuil de leurs demeures. Ce fut pour l’Angleterre un jour amer, souillé de sang et rempli de larmes 4.
La mère d’Harold avait sollicité la grâce de rendre à ses trois fils les honneurs de la tombe. Durement refusée d’abord, elle envoya deux moines, dont les prières fléchirent enfin le vainqueur. Ils se mirent à parcourir le champ de bataille, retournant chaque cadavre, sans y trouver le corps de leur roi. Depuis plusieurs jours, ils renouvelaient d’inutiles recherches, lorsqu’une femme qu’Harold avait aimée, la belle Edithe au cou de cygne , le reconnut, malgré les horribles blessures qui le défiguraient.
Guillaume, au plus fort de la mêlée, avait juré à la Sainte Trinité et au glorieux saint Martin de bâtir un monastère en leur honneur, si ses armes étaient victorieuses. Ce vœu ne tarda pas à s’accomplir. L’abbaye de la Bataille fut élevée sur le lieu même oùToustain avait renversé l’étendard des Saxons. Des moines de Marmoutiers passèrent la mer, et vinrent y prier pour le repos des âmes des trépassés dans le combat.
L’Angleterre fut le prix de la victoire d’Hastings, et son sol le partage des chevaliers Normands. Guillaume, qui pour sa part avait reçu une couronne,
Dona chastels, dona citez,
Dona terres à vavassor ( Roman de RouJ.
Les seigneurs Anglo-Saxons, qui avaient pris les armes contre lui, furent chassés de leurs héritages, et leurs filles et leurs veuves, forcées d’épouser les nouveaux maîtres du pays.
1 Hæc congrcssio, tain lcthalis , tam amara , tôt generosorum sanguine maculata. — De te quid dicam? quid posteris referam? Væ libi est , Anglia ! (Chroniqueurs Saxons , cités par Aug. Thierry. )
L’orgueil , l’enivrement du triomphe et une insatiable avidité avaient éteint chez ces derniers les vertus chevaleresques, et sans un exemple de noble désintéressement, on eût pu croire qu’ elles étaient disparues pour toujours. Un seul chevalier, dit Orderic Vital, se refusa à cette spoliation inique. Il se nommait Guilbert, fils de Richard. Content de son patrimoine, il dit qu’il avait quitté le manoir paternel pour faire triompher les droits du duc, son seigneur, et non pour s’enrichir de l’or et des terres qui ne lui appartenaient pas 4.
Près d’un siècle d’agitation, de révolte et de répression violente s’écoula, avant que les Anglo-Saxons façonnassent leurs tètes au joug de la conquête. Mais aucun grand mouvement national ne signala cette longue agonie des vaincus. Les vieilles populations bretonnes y restèrent indifférentes; elles n’avaient point encore perdu le souvenir des perfidies et des cruautés de ces mêmes Saxons, Angles et Danois, que les compagnons de Guillaume dépouillaient à leur tour.
Les Anglais, que les chroniqueurs représentent comme peu courageux dans la guerre et infidèles dans la paix, devinrent un grand peuple sous les rois de race normande 1 2. Le caractère fier et indomptable des conquérants se communiqua à la nation , et laissa dans les mœurs des traces indestructibles. Cependant si la chevalerie y fut toujours aventureuse et vaillante, le dur esprit de la conquête, l’indépendance des barons, la rudesse des habitants, l’amour du gain et du trafic, et surtout de cruelles et interminables guerres de succession , la rendirent moins généreuse que dans les autres contrées de l’Europe. Nous aurons à renouveler cette observation en suivant les progrès et l’influence de la chevalerie sur la noblesse féodale et les guerres du moyen âge.
La voix de Pierre l’Ermite remplissait alors le monde, et donnait rendez-vous au tombeau du Christ à tous les chrétiens de l’Occident. Le pape Urbain II venait de convoquer un concile général à Clermont pour y exposer les douleurs de l’église et la désolation de la cité sainte (18 nov. 1095).
Des rives du Rhin aux Pyrénées, les chevaliers français étaient accourus à la voix du pontife. Ils avaient rempli les villages voisins et « dressé leurs tentes et pa- » villons au milieu des champs et des prairies, encore que la saison et le pays » fussent d’extrême froidure 3. »
1 De rapinâ quicquam possidere notait; suis contentas aliéna respuit.
a Angli nec inbello fortes, nec in pace (ideles Jam indè Anglia inter florentissimas orbis Christian î
gentcs in primis floruit.
3 Guillaume Aubert. (Histoire des Croisades).
Les premières séances du concile furent consacrées à la réforme des mœurs et de la discipline ecclésiastique, à la répression des guerres particulières et de l’adultère couronné. « La trêve de Dieu embrassa les vigiles et les fêtes de la bien- » heureuse vierge Marie et des saints apôtres. Elle s’étendit depuis l’Avent du » Seigneur jusqu’à l’octave de l’Épiphanie, depuis la Septuagésime jusqu’à l’octave » de Pâques, depuis le premier jour des Rogations jusqu’à l’octave de la Pentecôte, » et en tout temps depuis la quatrième férié, soleil couchant, jusqu’à la seconde )) férié, au lever du soleil. Il fut en outre décidé que toutes les églises et leurs parvis, » les croix des chemins, les moines et les clercs, les religieuses, les femmes, les » pèlerins, les marchands et leurs domestiques, les bœufs, les chevaux de labou- » rage, les herseurs, les hommes conduisant les charrues, ou cherchant près » d’elles un lieu de refuge A, les terres et seigneuries des saints, des orphelins et j) des veuves, jouiroient d’une paix perpétuelle; que l’anathème frapperoit tous » les hommes de douze ans et au-dessus , qui refuseroient d’accepter la paix et la » justice; qu’ enfin les mêmes foudres atteindroient les faussaires , les ravisseurs , » les recéleurs, ceux qui s’assembloient dans les châteaux pour exercer le brigan- » dage, les seigneurs qui leur donneroient asile, ceux qui communiquoient avec » eux , et les prêtres qui les admettoient aux saints mystères 2. »
1 On est saisi d'admiration à la vue de cette touchante sollicitude du christianisme pour de pauvres laboureurs. La charrue emprunte à la croix sa vertu divine, et devient comme elle un signe de salut.
a Orderic Vital. — Nous empruntons aux Archives d'Anjou, savant et précieux ouvrage , publié dernièrement par M. Marchegay , le curieux document qui suit. Il prouve à quel point le clergé avait adouci le servage, avant de proclamer le complet affranchissement du peuple. Cette pièce porte la date de 1055.
CARTA RAGNULFI PISCATORIS DE DUOBUS F1LIIS SUIS JOHANNE ET CHRISTOFORO.
Innomine sanctæ et individuæ Trinitatis, Sigo, abbas gratia Dei.
Nolilicetur indiculo scripli hujus omnibus tidelibus sanclæ Dei æ clesiæ quia ingenuus quidam homo, vocabulo Ragnulfus, postulavit nos diutius, monachos scilicet saucti Florentii, quatinus recipcremus, ipso tradente,in servitio ejusdem sancti, duos pueros ex se quidem genitos sed pre inopia sufticienter eos non prevalentem nutrire. Nos vero multoties postulationem ejus repulimus. Tandem improbitate < jus fatigati , consulti cum familiaribus nostris,ad ultimum respondimus quia si ipse eos sancto Florentio in perpetuo servitio cum ipsorum posteritate , ad altare suum , traderet et mater ipsorum hoc ut ipse vellet et auctorizaret, oblationem ejus amplius non repelleremus. Qui gavisus, hæc