CHARTE DE RANULFE , PECHEUR , POUR SES DEUX FILS JEAN ET CHRISTOPHE
Au nom de la sainte et individuelle Trinité, Sigon, abbé par la grâce de Dieu.
Il est notilié par la teneur de cet écrit à tous les fidèles de la sainte église de Dieu, qu’un homme libre, nommé Rauulfe, nous a demandé depuis long-temps, à nous moines de saint Florent, de recevoir comme serfs de ce saint, deux enfants qu’il avait engendrés, mais qu’il ne pouvait nourrir à cause de sa misère. Nous avons repoussé sa demande bien des fois. Enfin, fatigués par son opiniâtreté, après avoir consulté nos familiers , nous avons à la dernière extrémité répondu que s’il voulait luimême les livrer au servage perpétuel de saint Florent, au pied de son autel , et si leur mère le voulait et l’autorisait, nous ne refuserions pas davantage cette oblation volontaire. Le pêcheur ravi s’écria
La dixième séance du concile de Clermont s’ouvrit sur la place publique. Aucun édifice, aucune église n’eussent été assez vastes pour contenir la foule qui se pressait à ce sublime spectacle. L’Ermite Pierre, vêtu de son humble costume de pèlerin, y parut à côté du souverain pontife. Dans un langage emprunté aux livres saints, Urbain II retraça d’abord les souffrances de Jérusalem, les profanations de son sanctuaire, la cruauté inouïe des Arabes, les supplices des pèlerins et l’esclavage des fidèles.
Puis s’adressant directement à la chevalerie de France :
« Venez donc, leur dit-il, guerriers choisis de Dieu qui brillez au-dessus de » tous par la foi catholique et la gloire des armes; postérité sortie de pères in- » vincibles, ne dégénérez point, mais rappelez-vous les glorieux gestes de Char- » lemagne et de vos ancêtres. Que chacun ceigne ses reins d’une puissante épée ; » marchez, et le Seigneur sera avec vous. »
que telle était sa volonté et renouvela ses instances avec plus de force. Il affirma que sa femme , la mère des deux enfants , se réunissait à lui dans la même intention et la même demande. En conséquence, nous avons consenti à ce que réclamaient le père et la mère; les enfants eux-mêmes le demandaient formellement. Un jour donc, le père amena ses enfants au monastère. Or, il y avait une grande affluence de peuple , et un grand nombre de moines étaient présents , car la messe du dimanche commençait. Alors , le père , devant l'autel de saint Floreut , consacra à son servage perpétuel les deux enfants avec toute leur postérité. Et comme les clercs et laïcs qui étaient présents demandaient à ces enfants s'ils voulaient deveuir les serfs de saint Florent, suivant la volonté de leur père, ils répondirent hautement que telle était leur volonté. Les choses s'étant ainsi passées, nous avons reçu les enfants devant tout le monde , et nous leur avons enjoint le servage auquel ils se dévouaient. Le plus âgé s'appelle Jean et le plus jeune Christophe. Bien que plusieurs témoins aient été présents à cette tradition , et qu'elle puisse se confirmer par leurs témoignages , cependant nous les désignons ici par leurs noms : Hotton, clerc de Saint-Martin; Jean de Saint-Hilaire; Sigon, abbé; Eventius, gardien du monastère; Frédéric, moine ; Warner , moine , et tous les autres moines spectateurs et auditeurs , et par conséquent témoins.
es se suam voluntatem et deprecationem sepius retulit. Uxorem vero suam , mater scilicet puerorum , ita velle et deprecari similiter asseveravit. Àssensimus igitur quod deprecabantur pater et mater; nam et ipsi pueri hoc requirebant intentissime. Uno itaque die % adduxit pueros ad rfionnsterium pater ipsorum. Frequens vero populorum conventus aderat, monachiqae asstabant; missa enim dominico die incipiebatar. Pater eos tradidit, ad altare sancti Florenlii, ipsi sancto in perpetuosservos, cum omnibus qui ex eis nascerentur. Cumque clerici et laici qui asstabant requirerent a pueris utrum sic vellent esse servi sancti Florentii , sicut pater eorum devovebat, dixerunt se id valde velle atque optare. His ita dictis vel factis, accepimus pueros coram plurimis, et servilium quod facere valebant eis injunximus. Senior vero ex eis vocatur Johannes , junior Chrisloforus. Hujus traditioriis , licet plures testes affuerint ipsaque res suis utatur testimoniis, hos tamen singulaWm nominamus : Holto , clericus Sancti Martini , Johannes de Sancto Hylario ; abbas Sigo; Evenlius, prepositus monachorum ; Fredericus, monachus; Warnerius, monachus, aliique omnes monachi visores ac auditores el ideo testes.
Orig. mutilé .
Arch. d’Anjou, page 233.
« Tournez contre les ennemis de la foi et du nom du Christ ces armes que » vous avez injustement ensanglantées du meurtre de vos frères. Ceux qui com- » mettent le larcin, l’incendie, le rapt, l’homicide, n’entreront point dans le » royaume du ciel. C’est au nom du Seigneur, et pour la rémission de vos crimes, » que nous vous invitons tous à prendre compassion des calamités de Jérusalem, » et à réunir vos forces pour résister à ceux qui ont juré d’exterminer le nom « chrétien 4. »
A ces paroles brûlantes, un enthousiasme, qui ne se reverra plus, et que n’inspira jamais l’éloquence humaine , s’empara de cette foule, et mille cris de Dieu le veult (Diex le volt)! montèrent jusqu’au ciel. « Ah! sans doute, il le veut! reprit jy le pieux pontife, et il vient de vous révéler le cri de la guerre sainte. Jésus- » Christ lui-mème sortant du tombeau, vous présente sa croix; portez-la sur vos » épaules , sur vos poitrines , sur vos armes et vos bannières : c’est le signe qui » doit réunir les enfants d’Israël, et les conduire au triomphe ou au martyre. »
Les spectateurs étaient saisis d’une exaltation inexprimable. Les uns confessaient à haute voix leurs injustices et leurs violences; d’autres embrassaient leurs ennemis et versaient des torrents de larmes; on n’entendait que les gémissements du repentir, les cris d’enthousiasme et le chant des cantiques. Les chevaliers et les barons, oubliant leurs injures personnelles, jurèrent de chasser les Sarrasins de la Terre Sainte; tous demandèrent la croix et à entrer dans la voie de Dieu.
Alors, sur un signe du pontife, les fidèles tombèrent à genoux en se frappant la poitrine. Urbain étendit ses mains vénérables, et fit descendre sur eux le pardon du ciel.
L’Orient et l’Occident s’émurent à cette grande nouvelle. « Portée par le souffle » divin et non par la voix de l’homme 2, » elle se répandit au loin avec une incroyable rapidité. Urbain continua de parcourir la France en prêchant la croisade. Partout il voyait les populations se lever à sa voix. Il n’y avait plus d’autre patrie que la terre arrosée du sang du Sauveur. Dans les églises des villes , des couvents et des villages, dans les chapelles des châteaux, les prêtres n’étaient point assez nombreux pour bénir les croix et les armes des pèlerins.
1 L’histoire a conserve' le discours d’Urbain II. Baronius en donne trois copies peu différentes entre elles. Nous avons suivi littéralement ici les versions de Guillaume de Tyr et de Robert le Moine. (Collection Guizot. )
2 Robert le Moine.
Ce sublime élan , venu de France, comme tout ce qui est grand et digne d’un regard du ciel, ne tarda pas à ébranler l’Europe entière. De l’Allemagne, de l’Italie, de l’Angleterre et des pays du Nord accoururent des guerriers se joindre aux croisés français. I/Espagne même, qui depuis Pélage luttait contre les Maures, envoya ses enfants chasser les Sarrasins, des lieux d’où ils étaient partis sous les ordres de Tarif pour envahir son sol.
« Ung si merveilleux mouvement estoit par toute celle terre d’Occident, que à » peine trouvissiez maison de qui aucun n’eust entreprise celle voye. Je ne vous » dy mie que tous ceulx qui y allèrent eussent sage et pure intention à Nostre » Seigneur, car aucuns moines yssoient de leurs cloîtres, sans le congié de leurs » abbés et prieurs 4. »
Urbain II avait mis les croisés, leurs biens et leurs familles sous la protection de l’église. Dispensés de payer les redevances féodales et d’obtenir le consentement de leur seigneur pour vendre ou engager leurs fiefs, ils ne pouvaient être poursuivis par leurs créanciers, et n’étaient justiciables que des cours ecclésiastiques. Chez quelques-uns sans doute l’amour de la liberté et de la licence , l’inconstance naturelle à l’homme, la passion de la guerre, l’ambition, l’impunité, l’espoir d’un sort meilleur et de racheter leurs crimes par les armes, furent les principaux mobiles. Mais chez l’immense multitude, il n’y eut pas d’autre guide que la sainte folie de la croix .
De nombreux prodiges avaient manifesté la volonté divine. Une pluie d’étoiles de feu était tombée par un ciel serein; on avait vu apparaître tout-à-coup une comète en forme de lance, et des chevaliers combattre dans les airs, sous l’étendard de la croix; les ombres des saints et des héros apparaissaient aux pieux cénobites; à Aix-la-Chapelle, Charlemagne s’était soulevé dans sa tombe, et pendant dix jours entiers des croix lumineuses avaient brillé à Cologne sur les habits des pèlerins 1 2.
Les artisans, les marchands et les laboureurs abandonnaient leurs champs, leurs professions et leur négoce. Les seigneurs, qui peu auparavant ne songeaient qu’à agrandir leurs domaines et à augmenter leur puissance, affranchissaient leurs vassaux, concédaient des chartes aux communes, vendaient leurs héritages
1 Bernard le Trésorier.
* Orderic Vital, Foucher de Chartres, Guillaume de Tyr, Albert d’Àix.
et leurs châteaux pour lever des hommes d’armes L Le fils aîné du Conquérant, le brave Robert Courte-Heuse , avait donné le premier l’exemple, en engageant son duché de Normandie à son frère Guillaume le Roux, en échange de dix mille marcs d’argent.
La paix et l’abondance semblaient être tout-à-coup descendues du Ciel. Tandis qu’une bonne armure et un noble cheval de guerre se vendaient au poids de l’or, le blé , les vivres, et les autres productions du sol n’avaient plus de valeur. « Alors, » dit un historien contemporain, sept brebis n’étoient achetées que sept de- » niers 1 2 3 *. »
« Le menu peuple, les chevaliers, les barons et autres, si comme ils estoient » accointés les ungs des autres , s’entremandoient messages et lettres pour accor- » der d’aller ensemble, le temps du partement et le chemin qu’ils tiendroient 8. »
Le pape et les principaux seigneurs avaient fixé le départ à la fête de l’Assomption de l’année suivante; mais dès les premiers jours du printemps rien ne put contenir l’impatience de la multitude qu’entraînait Pierre l’Ermite. « Quant le » mars fust venu, vous veissiez appareiller chevaux, palefroys et destriers, tentes » et pavillons faire, et armeures chargier. La menue gent ne se chargeoit pas » moult de tentes ne d’ armeures : ils ne les pussent porter. Se garnissoit chascun » selon ce qu’il estoit. Quand le jour du partement venoit , là veissiez granz dou- » leurs et granz pleurs au despartir des pèlerins. Car peu y avoit hostels dont » aulcun ne s’en allast; et tele maison y avoit, dont toute la famille s’en alloit » ensemble; ils menoient leurs femmes, et portaient leurs petits enfants A. »
Toutes les conditions et tous les âges étaient mêlés dans cette foule confuse.
1 Excepté un petit nombre de pièces historiques ayant un rapport direct avec les faits de la guerre sainte , tous les titres , qui nous restent des croisades , constatent cet inexplicable désintéressement ; ce sont des testaments remplis de legs et d’aumônes, et surtout des emprunts datés de Jérusalem , de Saint-Jean d’Àcre, de Damiette, et des autres villes de Syrie et d’Égypte, contractés ou cautionnés par les chevaliers croisés. Dans une notice sur Loys de Beauvau, ditteur du Pas d'armes de la Bergicre , nous avons publié à la fin de ce volume une de ces obligations de nos pères. En nous bornant ici à l’Anjou, nous ne connaissons pas d’autres titres authentiques constatant la participation aux guerres d’outremer des maisons de Beauvau, de Cossé , de Broc, d’Anthennise , d’Andigné , de la Berraudière , de la Planche Rhuillé, Turpin de Crissé , Siochan deKersabiec , de Caqueray et de Quatreharbes.
Si nous ne nommons pas ici les Maillé, c’est que les chroniques des Croisades resplendissent de leur gloire.
a Guibert.
3 Bernard le Trésorier.
A Bernard le Trésorier.
Des familles entières suivaient leur chef sur des charriots traînés par des bœufs ; des femmes, des moines et des vieillards se croisaient au milieu des gens de guerre; quelques chevaliers chevauchaient , précédés %de leur meute , le faucon sur le poing; le plus grand nombre des pèlerins marchaient sans ordre, armés de piques, de haches, de masses d’armes, d’arcs et de javelots. « Les sauterelles n’ont » pas de roi, et cependant elles s’avancent par bandes 4. »
Nous n’avons point ici à raconter la marche et les malheurs de ces premiers croisés , et leur entière destruction sur les rives du Danube et dans les plaines de Bythinie. Un enthousiasme aveugle, l’oubli des plus simples précautions humaines et les désordres d’une multitude indisciplinée, « qui ne vouloit avoir ne endurer la » maistrise des prudhommes 1 2, » furent lunique cause de cet affreux désastre. La mission de Pierre l’Ermite était accomplie, celle de la chevalerie commence.
« O ordre trois fois heureux, s’écrie le moine Robert, qui, jusqu’à présent » souillé d’un sang homicide, aujourd’hui participant des sueurs des saints, êtes » couronné de lauriers comme les martyrs. Vous fûtes jusqu’à ce jour aux yeux » de Dieu un sujet de colère; maintenant, nouveaux Machabées, vous devenez le » rempart de sa foi 3. »
Dans cette sainte représaille des populations chrétiennes qui se levaient de l’Occident pour refouler au désert les enfants du prophète, après quatre siècles
1 Guibert.
a Bernard le Trésorier.
3 Le même chroniqueur , dans son style à la fois naïf et pittoresque , raconte ainsi la manière dont Boêmond prit la croix devant la ville d’Amalfi :
Ce prince prudent et de grand esprit, ayant appris qu’une nombreuse armée de croisés, commandée par Hugues de France et le comte de Toulouse , traversoit l’Italie au cri de Dieu le veult , avec tant de dévotion et de gravité , que nul ne se pouvoit trouver à qui elle eût fait tort , loua Dieu de plus en plus , et enflammé d’un zèle pareil , se fit apporter deux manteaux précieux, et les faisant couper en lanières ordonna qu’on en formât des croix ; puis il dit à tous ses hommes , tant fantassins que cavaliers : « Si quelqu’un appartient » au Seigneur, qu’il se joigne à moi. O vous, mes chevaliers, soyez les chevaliers de Dieu, prenez avec » moi la route du Saint-Sépulcre , et servez-vous de tout ce qui m’appartient comme de votre bien. Ne » sommes-nous pas de race françoise? Nos pères venus de France ne se sont-ils pas rendus maîtres de cette » terre à main armée ? O honte ! nos parents et nos frères iroient sans nous en paradis ! Si cette divine milice » va combattre sans nous , nous et nos enfants serons à juste titre accusés dans les siècles à venir, d'avoir
• défailli du courage de nos ancêtres. » Lorsque le vaillant chevalier eut fini ce discours , tous ceux qui étoient présents s’écrièrent : « Nous irons avec toi , et engageons notre foi de faire le voyage du Saint-
• Sépulcre. » Alors cet homme sage et habile ordonna d’apporter les croix qu’il avoit fait faire , et lorsqu’elles furent apportées , dit: ■ Si vous voulez joindre les faits aux paroles, prenez chacun une de ces » croix. » Alors tous vinrent en foule pour eu prendre , et tant en voulurent que les croix manquèrent.
(Robert le Moine, édition Guizot ).