‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 117 sur 155 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

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d’outrages et d’invasions, Constantinople avait été choisie pour le lieu de rendezvous général. Cinq cent mille fantassins et cent trente mille cavaliers campaient sur les deux rives du Bosphore. Ils reconnaissaient pour chefs l’illustre duc de Basse Lorraine, Godefroy de Bouillon et ses frères, Robert de Normandie, Hugues de France, Étienne, comte de Blois, Robert de Flandre, l’épée et la lance des chrétiens , le pieux Adhémar de Monteil , évêque du Puy , le vieux Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, l’ami elle compagnon du Cid, le fils de Robert Guiscard , Boëmond , prince de Tarente, et ce vaillant et beau Tancrède, fleur de toute chevalerie, modèle accompli des paladins et des héros, dont les chroniqueurs et le poète de Sorrente ont chanté à l’envi les vertus et les exploits.

L’armée des croisés, immense réunion de tous les peuples chrétiens, présentait alors un admirable spectacle. Chaque nation rangée autour de la bannière de son prince, avait son camp particulier. Au centre s’élevaient de vastes tentes comparées aux tabernacles de Cédar , où, chaque jour au lever du soleil, étaient célébrés les Saints Mystères. Les chants de guerre, les pieux cantiques, le son des tambours et des trompettes marquaient l’heure du départ, des rassemblements et de la prière. Malgré la différence de mœurs et de langage et l’absence d’un chef unique, la paix et l’union régnaient parmi cette multitude, « qui ne formait plus qu’un » peuple sous les ordres de Dieu. »

Nous ne suivrons point les croisés au siège de Nicée, dans leur marche triomphante à travers l’Asie mineure, à la bataille de Dorylée, à la prise d’Antioche , et sous les murs d’Edesse , de Jérusalem et d’Ascalon. Notre but n’est point de chanter les guerres saintes, mais de faire remarquer l’influence qu’elles exercèrent sur la chevalerie d’Occident.

A dater de cette époque, un caractère profondément religieux s’attache à cette glorieuse institution; et des sentiments, qui semblaient jusque-là ne pas devoir franchir l’enceinte des cloîtres , s’allient sans effort aux vertus guerrières et à l’enthousiasme de l’honneur. Le christianisme, plus puissant que l’épée, domine et règle la force matérielle. Il plie sous sa loi les plus fiers barons, et en fait, au gré de Dieu, des saints ou des héros. Nos chroniques nous représentent ces hommes de fer, à genoux devant leurs vassaux, pour implorer le pardon de leurs violences ; ils abaissent sur la cendre leurs fronts victorieux, et en guise de cilice, font river leurs armures l. Dans les revers amenés par l’imprévoyance et l’indiscipline féo-

1 Légende de saint Guillaume , comte de Poitiers , père de la belle Aliénor d’Aquitaine. Il se convertit à la voix de saint Bernard , répara ses injustices , et passa en Palestine , où il vécut vingt-cinq ans , scellé dans sa cuirasse, au milieu des plus grandes austérités.

dates, le pauvre moine, qui leur reproche leurs crimes, réveille leurs remords, et ranime leur constance; ils versent des larmes abondantes, s’humilient à cette voix du ciel, et oublient leurs ressentiments et leurs discordes. Dans la victoire, au contraire, ils offrent à Dieu seul les joies et les gloires du triomphe.

Raoul de Caen, après avoir raconté les merveilleux exploits de Tancrède, ne peut contenir son étonnement, en le voyant faire jurer à son fidèle écuyer de ne pas révéler les faits d’armes dont il est témoin. Godefroy refuse de ceindre un diadème d’or dans la ville où le fils de Dieu n’a trouvé qu’une couronne sanglante, et ne veut accepter d’autre titre que celui de défenseur du tombeau du Christ. Le pieux conquérant de Jérusalem , « sans escorte et sans pompe, assis sur un sac de » paille , n’ayant ni tapis , ni vêtements de soie , » reçoit les députés de la ville de Samarie, et leur dit que la terre, qui sera bientôt sa demeure, peut bien lui servir de siège pendant sa vie. Frappés d’admiration les chefs arabes s’écrient : « Cet » homme est vraiment celui qui doit conquérir l’Orient, et gouverner les nations1. »

Richard Cœur-de-Lion lui-même, malgré ses emportements et ses passions, n’est point étranger à ce nouveau genre d’héroïsme. Dans une lettre qui nous reste de lui, où il annonce la grande victoire remportée sur Saladin, dans les plaines d’Arsur, il implore humhlement les prières des fidèles, et ne prononce son nom, que pour apprendre à l’abbé de Clairvaux, qu’une flèche lui a fait une légère blessure. Cet ouhli de sa propre renommée , ce sacrifice volontaire de la gloire est peut-être le plus magnifique hommage que la chevalerie ait jamais rendu à Dieu.

Le sentiment de fraternité évangélique, qui s’était réveillé dans les cœurs au récit des infortunes des chrétiens d’Orient devait s’accroître sous la tente, en face des périls communs et des calamités de ces lointains pèlerinages. « Nous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, disait l’évêque du Puy à ses compagnons d’armes , nous sommes les enfants de Dieu, nous sommes tous frères 2. »

Ces paroles étaient sans cesse répétées par le clergé et les prédicateurs des guerres saintes. Un esprit de charité, de dévouement et d’abnégation emhrasait les croisés, et maintenait la concorde et la paix parmi tant de peuples divers, que la même foi entraînait de tous les points de l’Occident , vers les lieux consacrés par la mort du Sauveur. Chaque baron, en se faisant suivre de ses vassaux, prenait

1 Guillaume de Tyr.

2 Raynaud d’ Agiles. ( Bibliothèque des Croisades).

Dieu à témoin qu’il veillerait sur leurs jours, et les ramènerait avec son aide au sein de leur famille. La malédiction de la terre et du ciel flétrissait à tel point la désertion et le parjure, qu’un chroniqueur contemporain refuse de signaler le petit nombre de chevaliers qui abandonnèrent l’armée avant la conquête de Jérusalem , dans la crainte de voir leurs noms rayés du livre de vie 4.

L’histoire à toutes ses pages célèbre le dévouement réciproque des vassaux et du seigneur. Au combat de Jaffa, Richard s’élance presque seul au milieu des Sarrasins, à la défense du comte de Leicester. Il repousse les prières de ses barons, en disant : « Non je ne serois plus roi, si je ne savois mépriser la mort pour secourir ceux qui m’ont suivi dans la guerre 1 2. » Peu de jours auparavant, un chevalier français, Guillaume de Pratelles, voyant ce prince près de succomber sous une multitude d’ennemis, attirait sur lui tous leurs efforts, en s’écriant: « Reconnaissez à ces coups le roi d’Angleterre! » et par ce sublime mensonge, conservait la liberté et la vie du héros.

Les serfs et les vassaux étaient devenus la propre famille du chevalier qui avait levé bannière, et nos naïfs chroniqueurs n’ont pas d’autre terme (familia) pour exprimer à la fois les liens du sang et ceux du vasselage. Cette fraternité d’armes s’étendait à tous les guerriers de la croix. Aux sièges de Nicée et d’Antioche, ils mettaient en commun leur or, leurs vivres et les dépouilles des vaincus.

« Si un Breton, un Allemand, ou tout autre, dit Foulcher de Chartres, vouloit » me parler, je ne savois pas lui répondre; mais quoique divisés par la différence » des langues, nous paraissions ne faire qu’un seul peuple, à cause de notre amour » pour Dieu et le prochain. »

Cette héroïque charité brilla surtout au milieu des désastres de la croisade de saint Louis. L’exemple du pieux monarque, « qui aymoit mieulx mourir que laisser son peuple et les pauvres prisonniers, pris au service de Dieu et au sien, » avait été suivi par ses chevaliers et ses barons. Le bon sire de Joinville nous apprend qu’il resta avec le saint roi, et prolongea son séjour en Syrie, parce que son cousin , monseigneur de Bollainmont, que Dieu absoille , « lui avait dit à son départ : « vous en alez outre mer, or vous prenés garde au revenir ; car nul che- » valier, ne povres, ne riche, ne peut revenir, que il ne seit honni, se il laisse en

1 Histoire des Croisades .

a Gauthier Viiiisauf. (Bibliothèque des Croisades)

» la main des Sarrasins le peuple menu (de) Nostre Seigneur, en laquelle compain- » gnie il est alé. »

Sans doute ces admirables sentiments ne bannirent pas toujours les dissensions, les haines et la licence. Plus d’une fois les épées brillèrent au soleil , et les plus illustres chefs, près de croiser les lances et de verser le sang chrétien, continrent à peine leurs colères. Mais si elles avaient la violence des tempêtes, elles se calmaient comme elles. Les paroles de paix des religieux et des évêques, la vue du Calvaire, le souvenir du divin pardon du Christ, suffisaient pour faire oublier les plus mortelles injures; et l’union et la charité régnaient de nouveau sous les drapeaux de la croix.

L’histoire a conservé la touchante lettre que les compagnons de Godefroy écrivirent après la première croisade, aux chrétiens d’Occident, pour leur recommander leurs frères. « Nous vous supplions, disaient-ils, par Notre Seigneur J.-C., » qui fut toujours avec nous et qui nous a sauvés de toutes nos tribulations , de » vous montrer reconnaissants envers vos frères, qui retournent vers vous, de » leur faire du bien, de leur payer ce que vous leur devez, afin de vous rendre » agréables au Seigneur. »

Le départ des princes et des barons avait affranchi les communes; la croix et l’épée rendaient libre le pauvre serf au retour du saint pèlerinage. Il revenait à sa chaumière , des palmes à la main , et la foule des fidèles se pressant autour de lui , chantait Yhosanna , et faisait retentir l’air de sacrés cantiques.

L’histoire de la chevalerie est intimement unie à celle des Croisades; c’est dans ces guerres religieuses que la noblesse féodale puisa cette foi ardente , cette élévation d’âme et de cœur , cet esprit de sacrifice , cette générosité chrétienne et cette pitié pour le faible, qui firent briller tant d’éclatantes vertus, au milieu des ténèbres du moyen âge, et donnèrent naissance à ces grands ordres chevaleresques, qu’une providentielle destinée élevait comme une barrière d’airain aux deux extrémités de l’Europe, contre les invasions des Barbares et des Turcs. Institués dans l’origine par de pieux pèlerins pour le service des blessés et des malades, ils grandirent avec les périls de la chrétienté , suivirent les ennemis dans leurs phases d’héroïsme , de grandeur et de décadence, et s’éteignirent, leur mission accomplie, quand cessèrent la lutte et les combats.

Il suffit de jeter les yeux sur l’état de l’Europe dans ces siècles d’ignorance pour reconnaître les immenses services rendus par cette sainte chevalerie. Milice régulière

et permanente, alliant aux mœurs austères du cloître l’enthousiasme de la gloire, elle défend presque seule, pendant deux siècles, le royaume de Jérusalem, sert de boulevard à l’Italie, poursuit les pirates qui infestaient les mers, et couvre de sa puissante bannière les pavillons des nations chrétiennes. En Espagne, toujours armée contre les Maures, elle brise dans Grenade les dernières espérances de l’Islamisme, tandis qu’au nord de la Germanie, les chevaliers de l’ordre teutonique, fondent avec lepée un nouvel empire, et portent l’évangile au-delà des glaces du pôle.

Rien n’est plus digne d’admiration que ces généreux soldats du Christ, se rendant du champ de bataille à l’asile des misères humaines, pour y panser de leurs mains victorieuses les plaies des pauvres pèlerins. Le grand maître des hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem s’honorait du titre de gardien des pauvres de Jésus- Christ, et ses religieux appelaient les malades nos seigneurs . L’ordre de Saint- Lazare, dévoué d’une manière spéciale au soulagement des lépreux, choisit longtemps son grand-maître parmi les chevaliers atteints de cette cruelle maladie. A l’exemple du divin fils de Marie, qui en se faisant homme pour nous sauver, accepta nos douleurs, la charité ennoblissait la lèpre elle-même.

Toutes les vertus chrétiennes et guerrières furent l’apanage de ces chevaliers de Dieu, qui comptèrent bientôt dans leurs rangs les noms les plus illustres. « Pauvres, chastes et obéissants, dit saint Bernard, ils vivent sous la protection de leur dame céleste, la bienheureuse reine du ciel ; vêtus simplement et couverts de poussière, ils ont le visage brûlé des ardeurs du soleil, le regard fier et sévère. A l’approche du combat, ils s’arment de foi au dedans, et de fer au dehors. Leurs armes sont leur unique parure; ils s’en servent avec courage dans les périls sans craindre le nombre, ni la force des infidèles. Toute leur confiance est dans le dieu des armées; et en combattant pour sa gloire, ils cherchent une victoire certaine, ou une mort sainte et honorable 4. »

De pareils exemples d’abnégation ne pouvaient rester stériles et sans puissance sur la noblesse féodale; inspirée de ces memes vertus, elle se montre presque constamment généreuse et grande, dans ce siècle d’héroïsme qui commence à la prise de Constantinople (1204) et à la bataille de Bouvines (iai5), s’écoule, rayonnant de la gloire des Dandolo, d’innocent III, de Philippe Auguste, de Frédéric II, de saint Ferdinand , de saint Louis, et se clôt aux chants de victoire des nobles montagnards de Schwitz, d’Uri et d’Undervalden et à l’immortel martyre de Wallace.

1 Histoire des Croisades , pièces justificatives.

Une politique tour à tour élevée ou haineuse, comprima l’essor des sentiments chevaleresques sous le long règne de Philippe le Bel. Les violentes querelles avec Boniface VIII et les villes de Flandre, le cruel procès des Templiers, l’affranchissement des communes et des serfs, l’établissement sédentaire des parlements, et l’entrée des bourgeois et manants aux états généraux furent les principaux événements de cette période remarquable. La liberté y gagna ce qu’y perdirent la poésie et la gloire.

Exilée momentanément de la terre de France, la chevalerie florissait alors en Écosse de l’éclat le plus pur. Les bardes des Highlands célébraient dans leurs ballades, son patriotisme et sa vaillance; et l’épée de Robert Bruce vengeait son peuple d’un demi-siècle d’invasions sanglantes, de honte et de malheur.

Le récit suivant, emprunté aux annales deFroissard, nous initie à ces mœurs héroïques. Le bon roi Robert , devenu vieux et chargé de maladies , manda tous ses barons et leur recommanda son fils et son royaume. Puis s’adressant au gentil chevalier , messire de Douglas : « Monseigneur Jacques , cher amy , vous savez que » j’ai eu moult à souffrir pour soutenir les droits de cettui royaulme; et quant » j’eus le plus à faire, je fis un vœu que je n’ai point accompli , dont moult me » pèse. Je vouai que s’il estoit ainsi que je visse ma guerre achevée, j’irois ayder » à guerroyer les ennemis (de) Nostre Seigneur. A ce point a toujours mon cueur » tendu ; mais Nostre Seigneur ne l’a mie voulu consentir. Puisqu’il en est ainsi » que le corps de moi n’y peult aller, je vueil, sitost que je serai trépassé, que » vous prenez le cueur de mon corps, et le faites bien embaumer, et prendrez tant » de mon trésor qu’il vous semblera que assez en ayez, pour parfournir tout le » véage , ‘pour vous et pour tous ceulx que vous voudrez mener avec vous ; et » emporterez mon cueur avec , pour présenter au Saint-Sépulchre, là où Nostre » Seigneur fust enseveli. Et que partout là où vous viendrez que on sache que » vous emportez outre mer le cueur du roi Robert d’Ecosse, et de son commande- » ment. »

« Tous ceulx qui estoient là commencèrent à plorer moult tendrement ; et quant » le bon sire Jacques put parler, il répondit , et dit ainsi : « gentil et noble sire, » cent mille mercis de la grand’honneur que vous me Élites , que vous de si noble » et tel trésor me recommandez; et je le ferai voulentiers et de clair cueur vostre » commandement , à mon loyal povoir. »

« Adonc, dist le roy, or soit Dieu gracié; car je mourrai plus à paix doréna- » vant. »

« Aussitôt après trépassa le preux Robert Bruce, et fust le cueur osté et embaumé , ainsi que commandé l’avoit. »

« Quant le printemps vint et la bonne saison, messire Jacques de Douglas » monta sur mer au port de Montrose, et s'en vient en Flandre droict à l’Ecluse, » pour oïr nouvelles, et savoir si aulcun de pardeçà la mer s’appareilleroit pour » aller par devers la sainte terre de Jérusalem. Quant il eut séjourné bien à l’Écluse » par l’espace de douze jours, il entendit que le roy Alphonse d’Espagne guerroyoit » au roy de Grenade, qui estoit sarrasin. Li s’avisa pour mieulx employer son » temps, que quant il auroit là fait sa besogne, il iroit oultre parfaire et achever » ce que chargé et commandé luy estoit. Si se partit, et arriva premier au port » de Valence la Grande, et puis s’en alla vers le roy d’Espagne, qui estoit en ost » (armée) contre le roi de Grenade, sur les frontières de leurs pays. Avint assez » tost après que le dict messire Jacques fust là venu , le roi d’Espagne issit hors » aux champs pour plus approcher ses ennemis , si que ung roy voyoit l’autre à » toutes ses bannières. Et quant Douglas vist la bataille du roy ung petit esmouver, » il cuyda qu’elle alloit assembler (combattre); il qui mieulx voloit estre des pre- » miers que des derniers férit des espérons , et toute sa compaignie avec luy, et » pensoit ainsi que le roy d’Espaigne et toutes ses batailles le suissent (suivissent), » mais oncques cettuy jour ne s’en esmurent. »

La mort de Douglas fut héroïque comme sa vie. Vainement le bon chevalier et les siens firent des prodiges de vaillance. Abandonné des Espagnols, entouré d’une multitude d’ennemis, il détache de son col la boîte d’or qui contenait le cœur de son maître, et la lançant au milieu des Sarrasins : « Marche en avant, s’écrie-t-il , * comme tu le faisois pendant ta vie ; ton fidèle Douglas va te suivre ou mourir. » Ses compagnons se précipitent avec lui dans la mêlée. Presque tous succombèrent, mais le petit nombre de chevaliers qu’épargna la mort, mirent en fuite les mécréants et revinrent en Écosse en grand deuil avec le corps de Douglas et le cœur de leur roi (i33o).

Saint Louis, dans ses Établissements , cet admirable monument de législation, élevé sous le chêne de Vincennes, avait remplacé par la preuve testimoniale le combat judiciaire. Ce pieux monarque, qui, avant de faire voile pour la Terre Sainte, avait envoyé dans tout son royaume des religieux franciscains pour réparer auprès du plus pauvre de ses sujets les injustices ignorées [ou commises en son nom, ne croyait pas que la force tint lieu du droit , ni que Dieu protégeât toujours l’innocence par des miracles. Les Règlements de Philippe le Bel, en complétant l’œuvre de son immortel aïeul, régularisèrent les formes de la justice. Mais par

une concession rétrograde, conforme aux moeurs du temps, ils rétablirent, en l’absence de tout témoin, et dans de rares et graves circonstances, le jugement de Dieu par les armes 4. La chevalerie ne pouvait renoncer encore à jeter son épée dans la balance: elle n’avait point , comme le saint roi , devancé son siècle; et Dieu, son droit et son courage lui paraissaient un plus sûr appui que l’opinion flottante des hommes 1 2 3.

Les trois fils de Philippe le Bel lui succédèrent tour à tour. Quatorze années suffirent à ces trois règnes, comme pour démontrer le néant et l’inconstante mobilité des grandeurs de l’homme. Les chartes d’affranchissement se multiplièrent sous ces princes; et leur enregistrement , par les parlements et les nouveaux corps judiciaires, leur donnèrent une solennelle consécration et posèrent le sceau à l’alliance de la royauté et du peuple *. Mais déjà le christianisme avait tellement modifié les mœurs et adouci le servage , que plusieurs, habitués à leurs chaînes, méconnurent la grandeur du bienfait. Il fallut qu’une ordonnance de Louis X intervînt et les forçât, par des peines pécuniaires, d’accepter la liberté. « Le génie » de l'homme, dit M. de Chateaubriand, est comme l’aigle; lorsqu’il est nourri » dans la domesticité, et qu’on veut le rendre aux champs de l’air, il refuse de » s’envoler, et ne sait user ni de ses serres, ni de ses ailes. »

1 Constitutions faites par le bon roy Phelippe de France , pour régler les cérémonies et ordonnances , qui se appartiennent à gaige de bataille fait par querelle. M. Crapelet a publié en 1830 ce précieux manuscrit.

* « Or, faisons à Dieu prière, qu’il garde le droit à qui l’a ; et chascun bon crétien deffende d’encheoir en tel péril. Mais qui se plaint, et justice ne treuve, la doibt (de) Dieu requérir; et se l’intéressé, sans orgueil ne maltalent, pour son bon droit seulement requiert bataille, ne doibt doubter (redouter) engin ne force; car le vray juge sera pour luy. »

Cérémonies des gages de bataille ; Ordonnances de Phelippe le Bel .

3 Une ordonnance de Louis le Hutin, en date du 3 juillet 1315, citée parM. de Châteaubriand , contient ces remarquables considérations :

- Comme selon le droit de nature chascun doibt naistre Franc ; et par aulcuns usages ou coustumes , qui de grant ancienneté ont été introduites et gardées jusques cy en nostre royaulme ; et par adventure pour le meifct de leurs prédécesseurs, moult de personnes de nostre commun peuple soient encheues en lien de servitudes et de diverses conditions , qui moult nous desplait. Nous considérants que nostre royaulme est dict, et nommé le royaulme des Francs et voulants que la chose en vérité soit accordant au nom , et que la condition des gents amende de nous en la venue de nostre nouvel gouvernement : par délibération de nostre grant conseil , avons ordenéet ordenons que généraument , par tout nostre royaulme, de tant comme il peut appartenir à nous et à nos successeurs , telles servitutes soient ramenées à franchises ; et à tousceulx, qui de ourine (origine) ou ancienneté , ou de nouvel par mariage, ou par résidence de lieues, de serve condition sont encheues, ou pourroient eschoir en liens de scrvitute, franchise soit donnée o (avec) bonnes et convenables conditions . »

«La liberté, ajoute M. de Châteaubriand, a toujours précédé le despotisme dans notre belle patrie; et dès le quatorzième siècle, la France marchait à la tête de la civilisation de l’Europe. »

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