‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 118 sur 155 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Le règne de Philippe de Valois (i 3a8 à i35o) fut la première application de la loi salique. Il vit naître la lutte acharnée de deux grands peuples; l’existence de la France en fut l’enjeu, pendant deux siècles entiers, Le sang de la chevalerie coula à torrents, dans ces guerres impitoyables. Elle y montra cet ardent amour de la patrie, ce mépris de la vie et des périls, cette haine de l’étranger, et toutes ces nobles passions dont l’énergie et la constance triomphent des jeux de la fortune et fondent les grands empires. Un implacable ressentiment brisa tout-à-coup les liens qui unissaient l’Angleterre à la France. Oublieux de leur origine, les fils des Plantagenêts entrèrent dans la lice, avec l’orgueil et la colère du vassal rebelle. Comme s’il ne restait plus de fers de lance dans le royaume des Lys, le glorieux écusson de Bouvines fut peint sur les bannières à côté des léopards; et quand l’épée de Duguesclin, de Jeanne d’Arc, de Dunois, de Montmorency et de François de Guise les eut à toujours chassés du sol de France, ils prirent l’Océan pour dernier champ de bataille.

Un poème, dont nous donnerons l’analyse dans la suite de cet ouvrage rle Vœu du héron y nous initie à ces querelles sanglantes. Robert d’Artois , réfugié en Angleterre, place un héron au milieu d’un festin, et fait jurer, sur cet oiseau, à Édouard et à ses chevaliers , de porter en France le fer et la flamme. Des chants de mort , des vœux impies, de sombres imprécations se mêlent tout-à-coup aux sons de la mandore et aux ballades des ménestrels. Cette scène lugubre , provoquée par un prince du sang de saint Louis, félon et traître à sa patrie, a quelque chose d’infernal, comme les malédictions du Dante, et les cris de rage d’Ugolin, élevant sa tête au-dessus de la glace éternelle et rongeant le crâne de son ennemi.

Il est difficile sans doute de faire la part de la vérité et de la fable, dans ces récits rimés qu’affectionnait le moyen âge. Mais si, comme le prétend Sainte-Palaye , le Vœu du héron fut la première scène du terrible drame, joué entre les deux nations, il restait encore du sang de pirate dans les veines de ces fils de Rollon et d’Hastings 1 * * 4.

1 Je veu et j’i prometh , et le voel affier ,

Que , se li Roisenglois passoit delà la mer ,

Et permi Cambresis voloit en Franche entrer . Quej’iroie le fer par devant li bouter;

Et si n’espargneroie ne moustier , ne autel ,

Femme grosse , n’enfant que je peusse trover ,

Ne parent , ne amis, tant me peust-il amer.

Pour tant que il vausist roy Édouard gréver.

Or , arviegne qu’avienne , j’i voel avanturer.

Vœu de Jehan de Fauquemont .

Vœu du Héron .

Dans le poème du combat des Trente , que nous a laissé un trouvère inconnu, Beaumanoir s’adressant à Bembrough, gouverneur anglais de Ploérmel , lui reproche de maltraiter les pauvres habitants des campagnes , de les enlever à la charrue et « de les lier deux à deux comme bœufs et vaches que l’on mène au marché. »

« Chevaliers d’Angleterre , ajoute-t-il, vous vous rendez bien coupables de tour- » menter ceux qui sèment le blé , et qui nous procurent en abondance le vin et » les bestiaux. S’il n’y avoit pas de laboureurs, je vous dis ma pensée, ce servit » aux nobles à défricher la terre. »

Le preux chevalier laisse éclater sa généreuse indignation, en entendant le refus de Bembrough. U s’en remet « au roi de gloire, qui sait et voit tout » pour soutenir le bon droit. Puis lorsque les cadavres des Anglais couvrent la belle prairie en pente, « à mi-voie de Josselin et de Ploérmel, le long des verts buissons de genêts , » ému de pitié à la vue des victimes , le poète oublie sa colère et termine par ces touchantes paroles :

« Prions Dieu, né de Marie, pour tous les combattants, soit Bretons, soit » Anglois. Prions Dieu qu’ils ne soient pas damnés au jour du jugement; que saint » Michel et saint Gabriel les protègent dans ce grand jour , et disons tous amen » pour que Dieu leur accorde cette grâce »

Ces deux poèmes nous révèlent la différence de caractère de la chevalerie des deux nations.

L’esprit de vengeance de Robert d’Artois et d’un autre banni, Geoffroy d’Harcourt, était passé dans le cœur des Anglais. Cette guerre , où Édouard traitait la France en province rebelle , eut bientôt l’acharnement des discordes civiles ; et le

1 Grande fa la bataille, certez nen doublez mie; Englois sunt desconfis , qui vouldrenl par envie Avoir sur lez Bretons poste et seigneurie;

Mais tretout leur orgueil tourna en grant folie.

Si pry à cellui Dieu , qui nasqui de Marie Pour tous ceulx , qui furent en celle compaignie , Soient Bretons ou Englois , partout Dieu en deprie, Au jour du jugement que dampnez ne soient mie , Saint Michiel , Grabriel, ce jour leur soit en aie , Or en dites amen tretoux que Dieu l’octroie.

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massacre des prisonniers , le pillage et l’incendie des villes remplirent de deuil le royaume de saint Louis. Les vœux du héron ne tardaient pas à s’accomplir.

Une large tache de sang recouvrit alors les dernières traces d’une origine commune. Pour effacer ce souvenir importun , la langue populaire remplaça le dialecte des compagnons de Guillaume. Le Normand fut proscrit des actes et des tribunaux, comme autrefois le Saxon , au temps de la conquête.

Le brasseur Artevelle avait ouvert au monarque anglais les portes des turbulentes cités flamandes; Geoffroy d’Harcourt lui livra la Normandie ; la Bretagne , que déchirait une guerre de succession , reçut ses archers et ses hommes d’armes; et l’Aquitaine reconnaissait toujours pour seigneur le petit-fils d’Aliénor.

Envahie à la fois au Nord, à l’Ouest et au Midi, sur les rives de l’Escaut et sur les bords de la Garonne, la France fut à la veille de succomber sous tant d’efforts. Malgré d’immenses revers, amenés par son imprévoyante témérité, le prince, que la loi salique et le vœu unanime des hauts barons, des évêques et du peuple avaient élevé sur le trône , n’était pas indigne de soutenir la lutte.

Les chevaleresques sentiments des Croisés revivaient dans l’âme du premier Valois. Au commencement de son règne, il avait pris la croix à la voix de Jean XXII , et s’était engagé par serment à combattre les infidèles. Sur le point de s’embarquer pour l’Orient, il avait convoqué à la sainte chapelle les principaux seigneurs de son royaume, et leur avait fait jurer, sur la couronne d’épines, obéissance à son fils. Déjà même de nombreux vaisseaux n’attendaient, pour sortir du port de Marseille, que l’arrivée des pèlerins, lorsque le défi du roi d’Angleterre força Philippe de consacrer à la défense de son royaume les forces réunies pour la croisade.

La bataille navale de l’Écluse (i3/jo), où la mer engloutit trente mille cadavres, fut le présage des triomphes d’Édouard. Les cent vingt navires de la flotte française, resserrés à l’ancre près du rivage , s’embarrassèrent sans se porter secours , et ne purent soutenir le choc d’un ennemi qui combattait sous voiles, à l’aide d’un vent favorable. U est digne de remarque, qu’à cinq siècles de distance, la même faute ait amené les mêmes désastres, dans l’Océan et la Méditerranée, à l’embouchure de la Meuse, ou près des sables d’Aboukir.

Les chroniques contemporaines blâment l’amiral français d’avoir préféré aux gentilshommes des poissonniers de Normandie pour monter ses navires. Elles attri-

buent à ce choix la perte de la bataille. Dans cette guerre nationale, le peuple, comme la noblesse, devait, avant de vaincre, longtemps encore verser son sang; et la mort des trois mille cinq cents chevaliers, moissonnés à Crécy (i346), semblait n’avoir lieu que pour constater une inutile vaillance.

Froissard , dans son naïf langage , raconte ainsi l’héroïque trépas de Jean de Luxembourg :

« Le vieux monarque aveugle, armé et en grand arroy, apprenant que la ba- >* taille étoit commencée, demanda où étoit son fils. »

« Monseigneur, nous ne savons, répondirent ses chevaliers; nous créons bien » qu’il soit d’aultre part, et qu’il se combatte. »

« Adonc, dit le roy , seigneurs, vous êtes mes hommes, mes amis et mes com- » pagnons. A la journée dliuy, je vous prie et requiers très spécialement que » vous me meniez si avant , que je puisse férir un colp d’épée. »

« Et ceulx, qui de lez luy estoient, et qui son honneur et leur avancement ai- » moient, lui accordèrent. Là estoient plusieurs bons chevaliers de la comté de » Luxembourg; si que pour eulx acquitter et qu’ils ne le perdissent en la presse , » ils se lièrent par les freins de leurs chevaux tous ensemble , et mirent le roi , » leur seigneur tout devant, pour mieulx accomplir son désir; et ainsi s’en allèrent » sur leurs ennemis. »

« Les vaillants hommes et les bons chevaliers, pour leur honneur, chevauchoient » toujours avant, et avoient plus cher à mourir, que fuite vilaine leur fût repro- » chée. Là estoit le bon roy de Behaigne (Bohème); car il alla si avant sur les » ennemis, qu’il férit un colp d’épée, voire trois, voire quatre, et se combattit » moult vaillamment; et aussi firent tous ceulx qui avec luy estoient pour l’ac- » compagner, et si bien le servirent, et si avant se boutèrent sur les Anglois, » que tous y demeurèrent, ni oncques nul ne s’en partit; et furent trouvés len- » demain sur la place autour de leur seigneur , et leurs chevaux tous alloiés » (attachés) ensemble. »

Le prince de Galles , au lever de sa glorieuse carrière , avait rencontré, dans la mêlée, Jean de Luxembourg. Saisi d’admiration à la vue de ces prodiges de fidélité et de vaillance, il adopta la devise du sublime vieillard , qu’il porta depuis sur son

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écu. La muse de Pétrarque chanta le royal aveugle et le dévouement de ses chevaliers.

Le comte Louis de Blois et le duc d’Alençon , après avoir traversé la ligne des archers anglais, avaient pénétré jusqu’auprès du jeune prince, « combattant aux » épées , main à main , moult vaillamment , et faisant grandes appertises d’armes. » Adonc pour le péril où ceulx qui servoient le prince se véoient , ils envoyèrent » ung chevalier devers le roy d’Angleterre. »

« Si dit le chevalier: Monseigneur, le comte de Warwick, le comte de Renfort » et messire Régnault de Cobham qui sont de lez le prince vostre fils, ont gran- » dement à faire, et les combattent les François moult aigrement, pourquoy ils » vous prient que vous et vostre bataille les venez conforter et aider à ôter Mon- » seigneur de ce péril. »

« Lors répondit le roy : mon fils est-il mort, ou aterré, ou si blessé qu’il ne se » puisse ayder? »

« Cil répondit : Nennin , Monseigneur , si Dieu plaît. Mais il est en dur parti » d’armes. »

« Messire, dit le roy, or retournez devers luy, et devers ceulx qui ci vous ont » envoyé , et leur dites de par moy : qu’ils ne m’envoient meshuy requerre pour » adventure qui avienne tant que mon fils soit en vie, et que je leur mande qu’ils » laissent à l’enfant gagner ses espérons. Car je veulx, si Dieu l’a ordonné, que la » journée soit sienne. »

Si un fils de Léonidas combattit aux Thermopyles , il dut entendre pareille réponse du roi de Lacédémone.

Les Anglais , serrés les uns contre les autres , semblaient une muraille de fer hérissée de pointes de lances. Tout-à-coup leurs rangs s’ouvrent , et des machines inconnues vomissent au loin U mort. Un pauvre moine , du fond de son cloître , avait dérobé le secret de la foudre, et mis fin aux grands exploits de la chevalerie. Ce fut peut-être le souvenir de Crécy et des six canons du prince de Galles , qui fit tourner contre la colonne anglaise les six canons de Fontenoy.

Cependant le roi de France ne pouvait s’arracher du champ de bataille. Blessé à la cuisse et à la gorge , au lieu de répondre à ceux qui le pressaient de se retirer,

il chevauchait plus en avant, pour rejoindre son frère, le comte d’Alençon, dont il voyait les bannières. « Mais il y avoit une si grand’haie d’archers et de gens d’armes » au devant , que jamais ne put passer. Enfin sur le vespre tout tard , ainsi que à » jour faillant, se partit, lui cinquième de barons tant seulement. Si chevaucha le » dit roy , jusques au chastel de la Broyé. Quand il vint à la porte, il la trouva » fermée et le pont levé ; car il estoit toute nuit , et faisoit moult brun et épais. » Adonc fit le roy appeler le chastelain, qui vint avant sur les guérites, et de- » manda tout haut : »

« Qui est là , qui heurte à cette heure ? »

Le roy Philippe répondit :

« Ouvrez, ouvrez, chastelain, c’est la fortune de la France. »

« Parole plus belle, dit encore l’auteur des Études, que celle de César dans la tempête; confiance magnanime, honorable au sujet comme au monarque, et qui peint la grandeur de l’un et de l’autre, dans cette monarchie de saint Louis. »

Longtemps après la bataille de Crécy, non loin de ce vaste ossuaire , un autre guerrier, plus grand que Philippe, fuyait presque seul à l’entrée de la nuit. Aucun chastel ne s’ouvrait à sa voix, quoique ses aigles eussent porté bien haut la gloire de la patrie. Il fuyait aussi devant les Anglais, qui lui gardaient, au milieu des écueils battus par la tempête, un rocher et une tombe. Il n’emportait point avec lui la fortune de la France. Un principe manquait pour confondre ces deux destinées ; et malgré son génie , le héros , longtemps invincible , était devenu impuissant pour préserver la vieille Lutèce de l’invasion des descendants des vainqueurs de Crécy.

U n’appartint jamais qu’aux princes de la race salique de faire éclater , dans les revers, des cris de dévouement, d’enthousiasme et d’amour. Sous leur règne, le royaume de Laon s’étendit du Rhin aux Pyrénées, et Dieu leur réserva la mission de défendre le sol , dans les guerres nationales. Nous avons vu la liberté enfanter des miracles. Mais inconstante comme le flot populaire, elle s’est retirée au premier souffle de gloire, sans protéger cette France, qui s’était donnée à elle, au prix de tant de sang généreux.

Une bataille perdue n’entraînait point la conquête de la patrie, sous la monarchie féodale. Le sol , hérissé de tours et de donjons, était défendu pied à pied par les

châtelains et leurs vassaux , tandis que les bourgeois et les milices des villes gardaient intactes , à l’ombre de leurs remparts, les franchises et les libertés qu’ils devaient à nos rois, et bravaient les attaques d’un ennemi victorieux. Le siège de Calais nous offre un héroïque exemple de ce patriotisme des communes, au moyen âge. L’histoire de Rome et d’Athènes n’a rien de comparable à cette admirable page de nos annales.

Depuis près d’une année, les courageux habitants de cette cité, en proie à toutes les horreurs de la guerre et de la famine , arrêtaient sous leurs murs le terrible Édouard, et lui faisaient expier le triomphe de Crécy. Tant qu’ils avaient pu espérer un secours , rien n’avait ébranlé leur énergie. Mais lorsqu’ils virent disparaître la bannière royale, sans que Philippe osât attaquer le camp anglais, a réduits à telle détresse de faim , que le plus grand et le plus fort se pouvoit à peine soutenir, » ils vinrent prier Jean de Vienne de traiter enfin de la capitulation de la ville.

Le vieux gouverneur , montant sur les créneaux , appela Gautier de Mauny , preux et loyal chevalier, au service du roi d’Angleterre :

« Cher seigneur, lui dit-il, nous sommes céans un petit nombre de chevaliers » et d’écuyers, qui loyaument, à nostre pouvoir, avons servi nostre seigneur le » roy de France, si comme vous feriez le vostre en semblable cas. Or est nostre » secours failli ; et vous nous avez si étrints que nous n’avons de quoi vivre ; si » nous conviendra tous mourir, ou enrager par famine, si le gentil roy, qui est » vostre sire , n’a mercy de nous. Chier seigneur, si luy veuilliez prier en pitié qu’il » veuille nous laisser aller tout ainsi que nous sommes, et prendre la ville et le » chastel, et tout l’avoir qui est dedans, si en trouverez assez. Mais ainçois (plutôt) » en souffririons-nous telle mésaise, que oncques gens n’endurent la pareille, que » nous consentissions que le plus petit garçon, ou varlet de cette ville, eût autre « mal que le plus grand de nous. »

« Par ma foy, répondit Mauny, je le ferai volontiers, messire Jean, et vou- « drois, si Dieu me veuille ayder, qu’il m’en voulût croire. »

Le bon chevalier, de retour auprès du roi, lui fit connaître la prière du gouverneur. Édouard , l’écoutant à peine, jura Dieu avec colère que tous les habitants se rendraient à discrétion, pour vivre ou pour mourir.

« Monseigneur, vous pourrez bien avoir tort, lui répondit le généreux Mauny,

» car vous nous donnez mauvais exemple. Si vous nous vouliez envoyer en au- » cunes de vos forteresses, nous n’irions mie si volontiers, si vous faites ces gens » mettre à mort ; car ainsi feroit-on de nous en semblable cas. »

Le dévouement et la vaillance de cet intrépide chevalier, un des héros du Vœu du héron , lui donnaient le droit de s’exprimer avec cette noble franchise. Édouard ébranlé se tourne vers ses barons; mais aucun n’approuve sa colère.

« Seigneurs, leur dit-il , je ne veuil mie être contre vous tous. Gaultier, vous » en irez à ceulx de Calais, et direz au capitaine que la plus grand’grâce qu’ils » pourront trouver en moi, c’est que ils se partent de la ville six des plus notables » bourgeois, tous déchaux (pieds nus), les hars au col , les clefs de la ville et du » chastel en leurs mains; et de ceulx je ferai à ma volonté ; et le demeurant je » prendrai à mercy. »

Le vieux gouverneur n’avait point quitté les remparts, lorsque le sire de Mauny lui apporta la réponse du roi. Il descendit alors dans la ville et fit tinter lentement la cloche du marché. A ce son qui ressemblait au glas funèbre , le peuple accourut sur la place; et dans un discours interrompu par des pleurs et des sanglots, Jean de Vienne révéla l’implacable volonté d’Édouard.

Un silence de mort accueillit ces paroles. Mais bientôt on vit se lever le plus riche bourgeois de la ville , appelé Eustache de Saint-Pierre. U s’avança d’un air calme, au milieu de la foule, et fit signe de la main qu’il voulait parler.

« Seigneurs, s’écria-t-il, grant pitié seroit de laisser mourir un tel peuple par » famine , ou aultrement, quand ong peut trover aucun moyen ; et si seroit grand’- » aulmonne et grand’grâce envers Nostre Seigneur, qui de tel meschef le pourroit » garder. Je ai si grand’ espérance d’avoir grâce et pardon, si je muir (meurs) » pour ce peuple saulver, que je veuil être le premier; et me mettrai volontiers » en pur ma chemise, à nud chef, et la hartau col, en la mercy du roy d’Angle- » terre. »

Quand sire Eustache eut fait connaître cette magnanime résolution , des cris de douleur, d’admiration et d’amour s’échappèrent de cette multitude, et un grand nombre d’hommes et de femmes coururent se prosterner à ses pieds.

Le calme était à peine rétabli, lorsqu’un autre bourgeois, cédant à l’entraînement des actions sublimes, déclara qu’il accompagnerait de grand cœur son com- TOME II. f

père et son ami. Il se nommait Jehan d’Âire : c’était un marchand, qui faisait sur mer un grand commerce, et il avait deux belles filles à marier.

Après lui se leva Jacques de Vinant, homme riche et considéré, qui avait hérité de ses pères de vastes domaines. Pierre de Vinant, son frère, suivit son exemple, ainsi que deux autres habitants, héros inconnus, dont l’histoire n’a pas conservé les noms, parce que, disent les chroniques de Calais , ils furent tirés au sort, parmi plus de cent victimes volontaires, qui demandaient à mourir.

« Alors, ajoute Froissard, se devestirent là les six bons bourgeois, tous nuds » en leurs braies et leurs camises, mirent hars en leur col, prirent les clefs de la » ville et du chastel , et ainsi sortirent, convoyés en plaintes, en cris et en pleurs » d’hommes, de femmes et d’enfants, qui tordoient leurs mains, et crioient à » haulte voix très amèrement. » Un chroniqueur anglais , Thomas de la Moore, prétend qu’Édouard avait exigé qu’ils fussent accompagnés de Jean de Vienne et de trois autres chevaliers.

Le roi, en les voyant, ne prononça pas une parole; mais jetant sur eux un regard sombre, il fit avancer le bourreau. Vainement tous les barons et les chevaliers , qui l’entouraient, le supplièrent, les larmes aux yeux, d’avoir pitié et merci; il restait inexorable.

« Monseigneur, reprit courageusement Gaultier de Mauny, vous avez le nom » et la renommée de souveraine gentillesse et noblesse ; or ne veuillez donc faire » chose par qui elle soit amenrie (diminuée) , ni que on puisse parler sur vous en » nulle vilénie; si vous n’avez pitié de ces gens, toutes aultres gens diront que ce » sera grand 'cruauté, si vous estes si dur, que vous fassiez mourir ces honnêtes » bourgeois, qui de leur propre volonté se sont mis en voltre mercy pour les » aultres saulver. »

La haine étouffait tout sentiment généreux dans l’âme d’Édouard. « Messire » Gaultier, souffrez-vous (taisez-vous), reprit-il en grinçant des dents de fureur. Il » n’en sera aultrement. Mais on fasse venir le coupe-tête. »

La reine d’Angleterre, Philippe de Hainaut, se trouvait alors au camp. Elle avait suivi son époux sur le continent, depuis la bataille de l’Écluse, et elle était à la veille de lui donner un fils. Entendant cette terrible menace ,

« 11a! gentil sire, s’écria-t-elle en se jetant à ses pieds, depuis que je repassai

» la mer en grand péril , je ne vous ai rien requis ni demandé : or vous prie-je » humblement et requiers en propre don, que pour le fils de sainte Marie, et y pour l’amour de moi, vous veuilliez avoir de ces six hommes mercy. »

« Le roy attendit ung petit à parler, et regarda la bonne dame sa femme, qui ploroit à genoux moult tendrement. Si lui amollia le cueur. »

« Madame, luy dit, j’aimasse trop mieulx que vous fussiez aultre part que cy. » Vous me priez si acertes, que je ne le vous ose escoudire (refuser). Tenez, je » les vous donne , si en faites à vostre plaisir. »

« Sur le champ la bonne dame dit: « Monseigneur, très grands mercis. »

Elle fit lever les six bourgeois, coupa leurs cordes, et les emmena dans sa chambre, où elle leur servit à dîner, puis elle remit à chacun d’eux un habillement complet et six nobles d’or, et leur donna la liberté de se retirer où ils voudraient.

Tel fut, suivant Froissard , le dénouement de ce grand drame, que l’histoire et la poésie ont chanté tour à tour. M. de Châteaubriand pourrait seul ajouter des pages éloquentes aux touchants récits de notre chroniqueur.

L’héroïque dévouement d’Eustache de Saint-Pierre et de ses compagnons de gloire ne resta pas stérile. Animées d’un pur et ardent patriotisme, les communes de France se souvinrent que leurs libertés et leurs franchises étaient à jamais liées à l’existence de la monarchie de saint Louis, et que, sous le joug des Anglais, il n’y avait qu’oppression, misère et servitude. Tout-à-coup d’éclatantes vertus civiles brillèrent, au milieu de la France féodale, et s’allièrent sans effort aux vertus chevaleresques , pour repousser l’invasion étrangère. Nous les voyons rayonner de siècle en siècle, à toutes les pages de notre histoire. Mais si peu française est notre éducation , corrompue aux sources de Rome et d’Athènes, que nous sommes encore frappés d’étonnement en découvrant ces admirables exemples de nos pères, comme si l’amour de la patrie était le partage exclusif de ces républiques d’esclaves, ou comme s’il datait seulement de la génération qui s’éteint.

Les exploits isolés de la chevalerie d’Angleterre et de France, les grands coups d’épée des Gaultier de Mauny, des Charny et des Ribeaumont, signalèrent les dernières années du règne de Philippe de Valois. Un fléau plus terrible que la guerre, la peste noire, ravageait alors le monde, et imposait la paix des tombeaux aux vain-

queurs comme aux vaincus. On eut dit des jours de trêve, accordés entre deux batailles, pour ensevelir les morts.

Philippe, près de paraître devant Dieu (i35o), légua à son fils la défense du pays avec ses droits à la couronne. Les malheurs d’une cause sainte sont une consécration nouvelle pour les cœurs généreux. Elle peut longtemps encore éprouver des revers, et voir retarder son triomphe; mais Dieu ne laisse point prescrire sa justice éternelle.

L’avènement à la couronne de Jean de Valois donna à la chevalerie une impulsion nouvelle. Généreux autant que brave, il arma lui-même, le jour de son sacre, un grand nombre de jeunes gentilshommes, et leur donna de magnifiques vêtements brochés d’or et de soie. Le temps n’était pas loin où le fer allait remplacer ces inutiles parures.

L’amour de la gloire et des aventures avait multiplié les brillantes fictions chevaleresques. Les romans de la Table Ronde et des Amadis, les épopées carlovingiennes, les chansons d e gestes, les fabliaux des trouvères et les ballades des troubadours étaient répandus dans tous les châteaux ; et leur lecture se prolongeait aux veillées d’hiver, quand le vent sifflait dans les créneaux, et que la sentinelle ne répétait point le cri d’alarme. Sans autre instruction que ces récits de bataille et cette poésie des romanciers et des ménestrels, les bons chevaliers aimaient à voir leur héros combattre seul contre une foule d’ennemis , et ne devoir qu’à son courage ses conquêtes et ses couronnes. Les exploits réels de Charlemagne et de ses fidèles , de Robert-le-Fort, de Tancrède et des pèlerins normands , chantés par la tradition, rendaient tout possible, et la crédulité naïve confondait souvent, avec les faits historiques, les fabuleuses légendes d’Artus, de Lancelot, d’Olivier et de Roland.

Cette disposition à accepter, sans critique, tout ce qui était merveilleux, cette admiration romanesque, pour des héros imaginaires, ne furent pas sans influence sur les désastres du pays. Brûlant du désir de se signaler à la manière des paladins, les chevaliers et les barons méprisèrent les plus simples précautions de la guerre. Ils marchèrent à l’ennemi isolément, comme à une fête, ou à un combat singulier, sans autre souci que de faire briller, au grand soleil, l’écharpe de leurs dames et leur vaillante épée. Les règles de la discipline mises en oubli tombèrent devant l’indépendance féodale; et il fallut l’expérience d’un siècle de revers et le génie de Duguesclin et de Dunois pour ramener la victoire sous la bannière des lys.

Le caractère héroïque du second Valois avait toutes les qualités et les défauts de

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son temps. Loyal en amitié, fidèle à sa parole et passionné pour la gloire, plein d’amour pour ses peuples et grand justicier, ce prince avait, dès le commencement de son règne, convoqué les États du royaume (i 355) et assuré aux députés des communes les mêmes prérogatives qu’à la noblesse et au clergé. Les trois ordres exprimèrent leurs griefs, avec une liberté entière. Des subsides considérables furent accordés ; et une ordonnance royale , conforme aux vœux des États, et que l’on a souvent comparée depuis à la grande charte de Jean-sans-Terre , redressa les abus et accorda des franchises, qui, sans le malheur des temps, eussent fixé les droits du peuple et du monarque 4. La liberté est comme le phénix, sur cette noble terre de France. Quand elle semble s’éteindre, elle renaît de ses cendres, pleine de sève, de force et de jeunesse.

Les blessures d’un grand peuple s’effacent plus vite que la honte; et il tardait au roi Jean de faire oublier la défaite de Crécy. Voyant la trêve près d’expirer , il réunit, à son château de Saint-Ouen, les plus vaillants gentilshommes de son royaume , au nombre de cinq cents , et constitua en leur faveur V Ordre de V Etoile. Chaque chevalier jurait de défendre la religion chrétienne, d’être fidèle au roi, son droiturier seigneur, et de lui donner loyal conseil « soit d’armes soit d’autre chose, » de préférer dans les combats la mort à la fuite , de protéger les veuves , de visiter les malades et d’ensevelir les morts. Il était tenu en outre de porter, sur l’épaule gauche, une étoile d’or en broderie, de jeûner tous les samedis, ou de donner à pareil jour quinze deniers, en l’honneur des quinze joies de Notre Dame. L’amour adultère d’Édouard III , pour la belle comtesse de Salisbury, avait créé l’ordre de la Jarretière. Jean, inspiré par une plus noble pensée, montrait le ciel au héros qui mourait pour la défense du pays 1 2. Les chevaliers de l’Étoile devaient bientôt justifier leur devise.

La France, ouverte aux Anglais sur toutes les côtes de l’Océan, était une seconde

1 Le consentement des trois ordres devenait nécessaire pour donner à la loi force légale. Aucun subside ne pouvait être levé sans leur consentement , et ils se réservaient le choix des collecteurs d'impôts et le paiement des hommes de guerre. Personne , pas même le roi , n’était exempt de payer les subsides. Ce dernier promettait de ne plus altérer les monnaies et renonçait aux réquisitions de vivres et de transports que lui et ses grands officiers exerçaient en voyage. Défense à tout créancier de transporter sa dette a une personne plus puissante que lui. Ordre à toute juridiction de ressortir des juges ordinaires. Réforme des sergents et des droits extraordinaires qu'ils s'étaient arrogés. Commerce interdit aux juges. Confirmation des ordonnances protectrices des laboureurs. Sévères réglements contre les gens de guerre. Les capitaines sont rendus responsables des désordres de leurs soldats. Le logement n’est dû qu’un seul jour aux gens d’armes de passage. Enfin le roi s'obligeait à demander le consentement des États pour conclure paix ou trêve avec les Anglais.

Histoire des États généraux . — Châteaubriand , Études historiques. a Monstrant regibus astra viam. ( Devise de V ordre de V Étoile. )

fois livréeà leurs ravages. Tandis qu’Édouard, du haut des murs de sa nouvelle conquête, menaçait la Picardie et l’Artois; que le roi de Navarre, Charles-le-Mauvais , faisait en Normandie l’apprentissage de sa vie de trahisons et de crimes, et que les bannières du duc de Lancastre flottaient sur les landes de Bretagne, le prince de Galles, débarqué à Bordeaux, s’avançait en chef débandé, plutôt qu’en conquérant, jusqu’au centre de la France. Les flammes, qui s’élevaient des villes et des campagnes, traçaient au loin sa marche. Le plus généreux comme le plus brave chevalier d’Angleterre n’avait point abandonné les traditions paternelles. Ses soldats chevauchaient à travers le Limousin, l’Auvergne, le Berriet le Poitou » ardant » les blés, effondrant les tonnaux pleins de vin , exillant (saccageant) tout le pays » en deçà de la province de Guyenne. »

Jean, qui venait de vaincre, sur les marches de Normandie, les Anglais réunis aux troupes du roi de Navarre, fut ému de colère à la nouvelle de cette invasion. Il ne donna congé à aucun de ses gens d’armes, mais accourut en grande hâte sur les bords delà Loire, avec ses quatre fils et son frère, les princes du sang royal et les plus braves chevaliers de France. Vingt-six ducs et comtes, plus de cent quarante bannières et vingt mille hommes d’armes 1 composaient son armée. Il passa la Loire à Amboise et la Vienne au pont de Chauvigny ; et marchant toujours droit à l’ennemi , il l’atteignit enfin , sur le soir, à deux lieues de Poitiers,

( 17 septembre 1 356 ) « logé en fort lieu » sur un plateau élevé, entouré de vignes et de haies vives.

Le roi Jean, à cette vue, se sentit rempli de joie; il arrêta Geoffroy de Charny , qui portait l’oriflamme, et fit dresser sa tente, non loin du camp anglais. Le lendemain , dès la pointe du jour, il communia avec ses fils à une messe solennelle , chantée sous son pavillon ; puis réunissant les princes de son lignage et les principaux seigneurs, il demanda leur avis. Tous pensèrent que le combat ne pouvait être différé, sans honte.

Chaque chevalier développa alors sa bannière, au nom de Dieu et de saint Denis.

« Si sonnèrent les trompettes parmi l’ost. Adoncques s’armèrent toutes gens et » montèrent à cheval, et vinrent sur les champs, où les bannières du roy ventil- » loient. Là put-011 voir grand’noblesse de belles armures , de riches armoieries ,

» de pennons, de belle chevalerie et écuyerie, car là estoit toute la fleur de » France; ni nul chevalier ni écuyer n’ estoit demeuré à l’hôtel, se il ne vouloit » être deshonoré. »

1 Soixante mille hommes environ , car chaque homme d’armes avait deux écuyers pour le servir.

Pendant que le connétable de Brienne et les maréchaux de Clermont et d’Audeneham rangeaient, au hasard, les troupes sur trois lignes, avant même d’avoir reconnu la position de l’ennemi, Jean parut, à cheval, sur le front de bataille, encourageant à haute voix hommes d’armes et communiers , et louant Dieu de les voir en aussi grand nombre disposés à bien faire.

a Entre vous, dit-il, quand vous êtes à Paris, à Chartres, à Rouen, ou à » Orléans, vous menacez les Anglois, et vous souhaitez le bassinet en la tête » devant eulx. Or, y estes-vous, je les vous montre; si leur veuilliez contre » venger les ennuis qu’ils vous ont faits. Car sans faute nous les combattrons. »

Il leur parlait encore, lorsque appercevant Eustache de Ribeaumont et trois autres chevaliers, qui s’étaient avancés jusqu’à portée d’arc du camp anglais :

« Seigneurs, leur dit-il, quelles nouvelles? »

a Sire , si aurez, s’il plaît à Dieu, une bonne journée sur vos ennemis. »

« Telle l’espérons-nous avoir, par la grâce de Dieu, respondit le roy. Or, nous » dites la manière de leur convenant (disposition) , et comment nous les pourrons » combattre. »

« Sire, nous avons vu et considéré les Anglois, dit, au nom de tous, messire » Eustache, si peuvent être par estimation deux mille hommes d’armes, quatre » mille archers , et quinze cents hommes de pied. Mais trop bellement et sage- » ment ont ordonné leur bataille , le long d’un chemin fortifié malement de » haies et de buissons, et ont vêtu cette haie de leurs archers, tellement qu’on ne » peult entrer, ne chevaucher en leur chemin, fors que parmi eulx, au coron » (coin) d’icelle haie, entre vignes et espinettes, sont leurs gens d’armes, tous à » pied, et leurs archers devant, en manière de herse. »

cc Le roy dit : messire Eustache , comment y conseillez-vous à aller ? »

« Sire, tout à pied, excepté trois cents armures de fer des vostres, tous des plus » apperts et hardis , durs , forts et entreprenants de vostre ost, et bien montés » sur la fleur des coursiers, pour rompre et ouvrir ces archers, qui ne seront mie » légers à desconfire. Et puis vos batailles et gens d’armes vîtement suivre à pied , » et eulx combattre les Anglois de grand’volonté. »

Ce conseil plut au roi, dont le chevaleresque honneur ne savait comprendre que

les attaques de front, en plein jour, à la longueur de son épée. Il ordonna , sur-lechamp, à ses gens d’armes de mettre pied à terre, d’ôter leurs éperons et de tailler, à cinq pieds, le bois de leurs lances. Les maréchaux de Clermont et d’Audeneham choisirent les trois cents braves; et Jean, armé de toutes pièces, monta à cheval, pour les soutenir. Il était suivi d’un corps de volontaires allemands et de vingt chevaliers, recouverts d’armures semblables à la sienne. Cet ordre de bataille, qui parut à tous bel et bon , rappelait celui de Crécy , et rendait inutiles le nombre et la vaillance.

Les Français, aussi courageux que leurs ennemis, étaient six fois plus nombreux. Ils pouvaient tourner leur position, les envelopper dans leur camp, où la famine se faisait déjà sentir, et les forcer à descendre dans la plaine. A ce facile triomphe, sans péril et sans gloire, nos pères préférèrent la chance des batailles.

Les bons chevaliers, tous à leur rang, attendaient, sous leurs bannières, le signal de la charge, lorsque l’arrivée des cardinaux d’Urgel et de Périgord, légats d’innocent VI vint suspendre le combat. Ils étaient partis de Poitiers de grand matin, avant d’entendre la messe, et accouraient , au nom du père commun des fidèles, arrêter cette effusion de sang humain. Cette admirable sollicitude des papes se retrouve à toutes les pages de l’histoire du moyen âge. Chefs de l’Europe chrétienne, par le consentement des peuples et des souverains, ils ne voyaient, dans tant d’états divers, qu’un seul et vaste empire, où devaient régner la loi et la paix du Christ.

« Très cher sire, avait dit le cardinal de Périgord , en s’inclinant profondément » devant le roi, vous avez cy toute la fleur de France assemblée contre une poignée )> de gens. Si vous les pouvez avoir à vostre mercy sans bataille, il vous seroit plus » honorable que d’adventurer si noble chevalerie. Ils ne vous peuvent fuir. Si » vous prie que huy tant seulement et demain , jusques à soleil levant, vous leur » accordiez répit et souffrance (trêve),. et que je puisse chevaucher vers le prince , » et luy montrer en quel danger vous le tenez. »

« Sire, il nous plaît bien , respondit le roy, mais retournez tantôt. »

Ce jour, qui était un dimanche , s’écoula en négociations stériles. Le prince de Galles offrait de rendre au roi ses prisonniers et ses conquêtes , de payer les frais de la guerre, et de s’engager par sa foi de ne pas guerroyer de sept années contre la France. Jean exigeait en outre qu’il se rendit prisonnier de guerre, avec cent de ses chevaliers.

Tandis que le cardinal passait d’un camp à l’autre, les jeunes chevaliers, pro-

fitant de la trêve, parcouraient joyeusement le front des deux armées. Or, il advint que le maréchal de Clermont, dont l’écharpe brodée représentait une dame bleue sur un fond d’or, aperçut messire Jean Chandos, paré du meme emblème.

« Chandos, luy cria-t-il en courroux, depuis quand avez-vous empris à porter » ma devise ? »

« Et vous, la mienne, respondit le capitaine englois? Car bientôt me trouverez » tout appareillé de prouver par fait d’armes que aussi bien est-elle mienne comme » vostre. »

Les deux chevaliers, fidèles à leur rendez-vous, se rencontraient, le lendemain, dans la mêlée, et Clermont tombait sous la lance de Chandos.

Les paroles de paix du cardinal de Périgord n’avaient pas eu le pouvoir de prolonger la trêve. 11 fit ses adieux au Prince-Noir dont il était vassal :

« Beau fils , lui dit-il en parlant, faites ce que vous pourrez; il vous faut com- » battre. Ni je ne puis trouver nulle grâce d’accord, ni de paix devers le roy de » France. »

Le fils d’Édouard , dans ce péril, ne désespéra point de sa fortune. Montrant la prudence consommée d’un vieux capitaine, il avait couvert, la veille, le front de ses archers, par un profond fossé; entouré, d’une double ligne de chariots, les parties les plus faibles de son camp, et occupé, pendant la nuit, une colline, qui dominait l’armée royale. Le combat souriait à son courage; les vivres lui manquaient, la retraite était impossible, et il n’avait d’autre alternative que de vaincre ou de mourir. Monté sur son cheval d’ébène, et revêtu d’une noire armure, qui lui valut un surnom célèbre, il encourageait ses compagnons, et faisait passer son intrépidité dans leurs âmes.

« Beaux seigneurs, leur disait-il, si nous sommes ung petit nombre contre la

puissance de nos ennemis, ne nous ébahissons mie pour ce; car la vertu et la » victoire gît, où Dieu la veult envoyer. Se il advient que la journée soit pour » nous, nous serons les plus honorés du monde; si nous sommes morts, j’ai en- » core monseigneur mon père et deux beaux frères ; et aussi vous avez de bons » amis, qui nous contrevengeront. Si vous prie que vous veuillez huy entendre à » bien combattre; car s’il plaît à Dieu et à saint George, vous me verrez bon » chevalier. »

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