‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 119 sur 155 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Un vaillant capitaine anglais, messire Jacques d’Audley, s’approcha alors du Prince-Noir. Il avait fait serment de combattre , en première ligne, dans tous les lieux, où le roy d’Angleterre et ses enfants lèveraient leur bannière, et il venait demander, à genoux, la grâce de remplir son vœu. On voyait revivre, à cette bataille, toutes les traditions et les engagements de la chevalerie 1 * * 4.

Une course de lance isolée d’un jeune bachelier du Hainaut commença le combat. Bientôt après s’ébranlent les trois cents chevaliers, bardés de fer, précédés des maréchaux de Clermont et d’Audeneham. Ils s’élancent dans le défilé, qui pouvait à peine donner passage à quatre cavaliers de front; lorsqu’ils y sont tous engagés, les archers anglais font voler sur eux une nuée de flèches , longues et acérées.

Transpercés de traits, lancés à bout portant, les chevaux hennissent de douleur , se cabrent et se renversent sur leurs maîtres. Une grande confusion se met dans les rangs. Les chevaliers, furieux de cet obstacle inattendu, veulent en vain franchir la haie, et atteindre, avec leurs lances, un ennemi caché derrière des retranchements inexpugnables. La tète de l’escadron s’arrête, les plus intrépides poussent en avant et augmentent le désordre. Ils traversent, couverts de sang et de blessures, la ligne des archers, qui se referme derrière eux , et viennent se faire tuer au milieu des rangs anglais. Vainement ils criaient : « A nous les prud’hommes ! » les cadavres, amoncelés dans le défilé , empêchaient leurs compagnons de venir à leur secours.

Ces derniers se replient sur la ligne, commandée par le duc de Normandie et ses frères, qu’attaquaient de front, et sur les flancs, les archers et la colonne descendus de la colline. Le trouble et l’épouvante s’emparent des chevaliers, qui entouraient les jeunes princes; ils les entraînent loin du péril et, avec eux, plus de huit cents lances « saines et entières, qui oncques n’approchèrent leurs ennemis. » Le duc d’Orléans suit leur exemple, à la tête de l’aîle qu’il commandait.

Chandos, à cette vue, s’adresse au prince de Galles : « Sire, lui dit-il , la journée

1 Le brave d’Audley lit merveilles d’armes. Accompagné de quatre écuyers, chargés de parer les coups

qu’on lui portait, il se précipita le premier dans la mêlée et reçut de nombreuses blessures. Comine il se

sentait défaillir, ses écuyers le portèrent « de lez une haye pour luy ung petit refroidir et éventer, le

» désarmèrent le plus doulcement qu'ils pûrent, et entendirent à ses plaies bander, et recoudre les plus » périlleuses. » Le prince de Galles lui donna , pour récompense de sa bravoure, cinq cents marcs de revenu, à prendre sur ses héritages. Le généreux d’Audley les distribua sur-le-champ à ses fidèles compagnons d’armes.

» est vostre. Dieu sera huy en vostre main. Mais adressons-nous devers le roy de » France. Bien sçais que par vaillance il ne fuira point. »

« Jean, respond le prince, vous ne me verrez meshuy retourner. Adoncques, dit-il » à sa bannière : bannière, chevauchez avant, au nom de Dieu et de saint Georges. »

Des trois corps d’armée, qui couvraient la plaine avant la bataille, il ne restait plus que celui du roi. « Jean , dit M. de Chateaubriand à qui nous empruntons une de ses plus admirables pages, était à pied comme le reste de ses chevaliers, et tenait à la main une hache à deux tranchants. A ses côtés était son fils, le jeune Philippe , comme le lionceau auprès du lion. Abandonné des deux tiers de ses soldats, il ne lui vint pas meme un moment la pensée de reculer, résolu qu’il était de sauver l’honneur français, s’il ne pouvait sauver la France. L’armée anglaise toute à cheval se ruait avec de grands cris sur l’armée française toute à pied. Les flots des combattants étaient poussés vers Poitiers, et ce fut, près de cette ville, que se fit le plus grand carnage. »

« Déjà les plus braves avaient été tués; le bruit diminuait sur le champ de bataille; les rangs s’éclaircissaient à vue d’œil; les chevaliers tombaient les uns après les autres comme une forêt dont on coupe les grands arbres. Charny, haussant l’oriflamme, luttait contre une foule d’ennemis. Jean, la tète nue (son casque était tombé dans le mouvement du combat), blessé deux fois au visage , présentait son front sanglant à l’ennemi. Incapable de crainte pour lui-même, il s’attendrit sur son jeune fils, déjà blessé , en parant les coups qu’on portait à son père. Il voulut éloigner l’enfant royal, et le confia à quelques seigneurs, mais Philippe échappa aux mains de ses gardes et revint auprès de Jean , malgré ses ordres. N’ayant plus assez de force pour frapper, il veillait aux jours du monarque en lui criant : « Mon » père, prenez garde, à droite, à gauche, derrière vous, » à mesure qu’il voyait approcher un ennemi. »

« Les cris avaient cessé. Charny, étendu aux pieds du roi , serrait dans ses bras, roidis par la mort, l’oriflamme qu’il n’avait pas abandonné. Il n’y avait que les fleurs de lys debout sur le champ de bataille. La France tout entière n’était plus que dans son roi. Jean , tenant sa hache des deux mains , défendant sa patrie , son fils, sa couronne et l’oriflamme, immolait quiconque osait l’approcher. Mille ennemis essayaient de saisir le roi vivant, et lui disaient : « Sire, rendez-vous. » Jean, épuisé de fatigue et perdant son sang , n’écoutait rien et voulait mourir. »

« Un chevalier fend la foule, écarte les soldats, s’approche respectueusement

LU

du roi, et lui parlant en français : « Sire, au nom de Dieu , rendez-vous ! » Le roi, frappé du son de cette voix , baissa sa hache, et dit : « A qui me rendrai-je? où » est mon cousin le prince de Galles? si je le voyois, je parlerois. » — « Il n’est » pas ici, répondit le chevalier, mais rendez-vous à moi, et je vous mènerai vers » lui. » — « Qui êtes-vous? » repart le roi. — a Sire, je suis Denis de Morbec, » chevalier d’Artois, je sers le roi d’Angleterre, parce que j’ai été obligé de quit- » ter mon pays pour avoir tué un homme. »

« Jean ôta son gant de la main droite, et le jeta au chevalier en lui disant : « Je » me rends à vous. — A Poitiers comme à Paris, le roi de France ne remit son épée qu’à un Français. »

« On ne voyait plus ni bannières , ni pennons de notre armée, dans les champs de Poitiers. Le prince de Galles ignorait encore toute sa gloire. Les deux maréchaux d’Angleterre arrivèrent auprès de lui. Il leur demanda des nouvelles du roi. »

« Sire, répondirent-ils, nous ne savons ce qu’il est devenu, mais il faut qu’il » soit mort ou pris , car il n’a pas quitté l’ost. » — Chandos avait déjà jugé que Jean par vaillance ne fuirait point. Un monarqne français , dont la valeur est si hautement reconnue même de ses ennemis , peut être vaincu sans cesser de régner. »

« Cependant le roi, menant son fils par la main, était exposé au plus grand péril. Les Anglais et les Gascons s’arrachent tour à tour la proie. Ils l’avaient enlevée à Denis de Morbec. » Chacun criait : « Je l’ai pris , je l’ai pris. »

« Jean disait : Menez-moi courtoisement, et mon fils aussi, devant le prince de » Galles, mon cousin. Ne vous querellez point pour ma prise; car je suis assez » grand seigneur pour vous faire tous riches. »

« Averti de l’approche du roi, le fils d’Édouard sortit de sa tente, pour recevoir le grand prisonnier. Il s’inclina devant lui jusqu’à terre, l’accueillit de paroles courtoises , et présenta lui-même à Jean et à son fils « le vin et les épices , « en signe de fort grand amour. » Ainsi sont écrites au ciel les défaites et les victoires. Huit siècles auparavant, le premier roi franc triompha des Visigoths presqu’au même lieu, où Jean devint prisonnier des Anglais; et Charny succomba, en défendant l’oriflamme, dans les champs où, quatre cents ans après lui, La Rochejaquelein devait mourir pour le drapeau blanc. »

Page 1