‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 120 sur 155 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

« La nuit venue, le Prince-Noir fit dresser, dans sa tente, une table abondamment servie, où s’assirent le roi et son fils et les plus illustres prisonniers. Le prince de Galles servait lui-même ses hôtes. Il refusa constamment de partager le repas du roi, disant qu’il n’était pas assez présomptueux pour s'asseoir à la table d’un aussi grand prince et d’un aussi vaillant homme. »

« Jusque-là Jean avait supporté son malheur avec magnanimité; aucune plainte n’était sortie de sa bouche. Mais quand il se vit traiter avec cette générosité, quand il vit ces mêmes ennemis, qui lui refusaient sur le trône le titre de roi de France, le reconnaître pour roi dans les fers, alors il se sentit réellement vaincu, des larmes s’échappèrent de ses yeux, et lavèrent les traces de sang qui restaient sur son visage; le reste des prisonniers se prit à pleurer, en voyant pleurer le roi; et le festin fut un moment suspendu »

Jean, conduit à Bordeaux, puis à Londres, y trouva un autre prisonnier royal, le fils de Robert Bruce. La fortune d’Édouard lui livrait à la fois l’Écosse et la France. La captivité du roi fut le signal de la guerre civile. Déchiré à l’intérieur par les factions, abandonné, comme une proie, aux Anglais, aux bandes d’aventuriers et aux soudojers de Charles de Navarre, désolé par l’insurrection du peuple des campagnes, que tant de malheurs avaient réduit au désespoir, le royaume inclina vers sa ruine.

Jean , dans l’impuissance de payer rançon , était retourné à Londres reprendre ses fers: la fuite de Louis d’Anjou , qu’il avait laissé en otage, remplissait son âme de douleur. Le loyal monarque, qui avait dit : « Si la bonne foi estoit bannie de la terre, elle debvroit se retrouver dans le cueur des roys; » n’avait pu survivre à la honte de son fils, et bientôt après, sur les côtes de France, un navire anglais déposait un cercueil.

Des caveaux de Saint-Denis , la couronne était passée sur la tête d’un jeune prince, frêle de corps, mais mûr avant l’âge, et grandi au sein de l’adversité. Ce fils aîné de Jean de Valois, qui répara par sa sagesse les calamités de deux règnes, n’avait point fait pressentir les admirables qualités qu’il déploya sur le trône. Dans ce siècle belliqueux, où les rois étaient les premiers chevaliers de leur royaume, on était loin de penser qu’un prince, encore meurtri des sanglants outrages des factions, et qui n’avait paru à Poitiers que pour s’éloigner du champ de bataille , vengerait du fond de son palais l’honneur de la France, humilierait les Anglais, les chasserait de leurs conquêtes, assignerait à comparaître devant lui, comme un simple vassal , le superbe vainqueur de Crécy, et lui laisserait à peine quelques dé-

bris de l’héritage des Plantagenêts. Quoiqu’il eût mis un terme avec une rare prudence, pendant la captivité du roi son père, aux révoltes de Paris, et aux trahisons du roi de Navarre, qui employait indifféremment le mensonge, le fer et le poison, rien ne faisait présager un règne glorieux; mais Dieu, qui pwtège la France, avait montré à Charles le héros qui devait la sauver.

Au centre de cette poétique Bretagne, jetée comme un promontoire de granit au milieu de l’Océan , était né un pauvre chevalier, plus riche de noblesse que d’héritages (i32o). « Lait enfançonnet et mal gracieulx, rude en maintien et en » paroles », il luttait et bataillait contre tous les enfants du voisinage, frappait le savant clerc, qui lui enseignait à lire, et pouvait à peine signer son nom. A quinze ans, il s’était enfui du manoir paternel, pour joûter dans un grand tournoi, où était réunie toute la noblesse de la province. Sans armoiries sur son écu , et la visière baissée, il était entré dans la lice, offrant le combat à tout venant, excepté à son père , devant lequel il avait incliné sa lance. Les dames et les damoiselles l’avaient proclamé le mieux faisant de la journée; et de ce jour, sa force et son adresse étaient devenues célèbres.

La querelle de succession de Charles de Blois et de Jean de Montfort (i34o) lui offrait une noble occasion de signaler sa vaillance. Il suivit la bannière du parti, qui n’appelait point les Anglais à son aide; et son cri de guerre , Nostre-Dame du Gucsclin , ne tarda pas à frapper l’ennemi de terreur. Bientôt les chaumières et les châteaux du beau duché de Bretagne retentirent du nom du jeune bachelier. Avec le prix des joyaux de sa mère, il leva des hommes d’armes; et quelques jours après, il lui envoya, pour obtenir son pardon, un chariot chargé des dépouilles des Anglais.

Les chroniqueurs et les poètes, qui nous ont conservé le récit de ses exploits, ont entouré de merveilleux l’enfance du grand capitaine. L’aigle, aux ailes déployées, de son glorieux écusson, est devenue l’aiglon delà petite Bretagne, prédit par l’enchanteur Merlin, « qui devoit prendre son vol par France au-delà des Pirennées. » Des songes étranges avaient annoncé sa naissance à sa mère ; et une juive, savante en nécromancie, avait lu, dans les traits de l’enfant, les hautes destinées du chevalier.

Depuis les vierges de Sayne et Yseult aux blanches mains, les ballades, la poésie et les légendes furent toujours compagnes du foyer de l’habitant de l’ Armorique. Elles semblent inséparables de cette mélancolique contrée, couverte de dolmens et de bruyères, dont les anses se nomment les baies des trépasses, où sans cesse les vents et les flots mugissent, sous un ciel brumeux.

Charles encore régent avait aperçu, au siège de Melun, un chevalier, qui escaladait presque seul la muraille de la ville, sans autre protection que son bouclier et son épée. Il avait demandé le nom de ce vaillant homme d’armes; et comme on lui avait répondu que c’était Bertrand Duguesclin , capitaine breton au service de Charles de Blois, il avait désiré se l’attacher. La conquête du comté d’Evreuxsur le Navarrais et la victoire de Cocherel justifièrent le choix du prince.

L’huile sainte coulait à Rheims sur le front de Charles , lorsque Duguesclin remportait, sur le captai de Buch, cet éclatant triomphe. « En avant, mes amis, la a journée est à nous, criait le preux chevalier, au plus fort du combat. Pour Dieu » souviegne-vous que nous avons un nouveau roi en France. Que aujourd’huy sa » couronne soit étrennée par nous. » La victoire inaugurait le règne de Charlesle-Sage.

La bataille d’Auray et la mort de Charles de Blois (i 364) assurèrent la tranquille possession du duché de Bretagne, au comte de Montfort. Dans cette lutte héroïque de a4 années, cinq gentilshommes seulement changèrent de drapeaux, et leur nom fut flétri, pendant plus d’un siècle; les laboureurs purent moissonner leurs champs, sans craindre les gens de guerre; et les femmes, s’emparant des armes de leurs époux captifs, firent briller le courage des plus intrépides chevaliers. Debout sur les remparts d’Hennebon, tenant son fils dans ses bras, la comtesse de Montfort est grande comme Marie-Thérèse.

La paix, qui avait suivi la bataille d’Auray, avait laissé sans emploi, et sans solde, de nombreuses bandes d’aventuriers; réunis sous le nom àe grandes compagnies et dirigés par des chefs intrépides, ils dévastaient les campagnes et les cités et renouvelaient les ravages de la Jacquerie. Le roi songeait depuis longtemps à en délivrer le royaume , lorsque Duguesclin s’offrit de les conduire lui-même au-delà des Pyrénées , pour venger la mort de Blanche de Bourbon , sacrifiée à la haine de Pierre-le-Cruel.

Les chroniques nous ont conservé le récit de ces grandes expéditions de Castille, où Henri de Transtamare reçut deux fois la couronne des mains de Duguesclin. Vainement le Prince-Noir, à la tête de la chevalerie d’Angleterre et de Guienne, rétablit pour quelque temps le trône de dom Pèdre. La victoire de Navarette ajouta un laurier à sa gloire, sans flétrir ceux de Bertrand.

Le bon chevalier, abandonné des Espagnols, et resté presque seul sur le champ de bataille, n’avait voulu remettre son épée qu’au prince de Galles, La France en-

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tière s’émut en apprenant cette captivité nouvelle; et il n’y eut « si pauvre filandière, qui ne filât une quenouille pour contribuer à sa rançon. La princesse de Galles elle-même, après l’avoir fait dîner à côté d’elle, lui offrit dix mille florins, Duguesclin se jeta à ses genoux en lui disant : « J’avais cru jusqu’ici être le plus » laid chevalier de France; mais il faut qu’il n’en soit rien, puisque les darnes me » font de pareils présents. »

Le souverain pontife, Charles V et ses frères, Henri de Transtamare , les chevaliers de France et de Bretagne, les capitaines des grandes compagnies avaient envoyé à Duguesclin des sommes considérables. Comme il revenait à Bordeaux, chargé d’or, il rencontra, à la Rochelle, un grand nombre de braves gentilshommes, sans chevaux, sans argent et sans armes, qui, pour ne pas violer leur parole, retournaient tristement se mettre aux mains des Anglais; le bon chevalier, qui toujours pensa « que l’acquisition d’un vaillant homme valloit mieux que sei- » gneuries, disoit à son chambellan : Baillez à celui-cy mille livres, à celtuy aul- » tre deux cents florins , pour soy armer et défrayer sur les chemins. » Et tant en distribua, qu’il arriva à Bordeaux les mains vides, sans un denier de tout l’argent apporté de Bretagne. Mais « ce ne fut pas en vain qu’il espéroit que Dieu béniroit sa grande charité. » Peu de jours après , il était libre , et comptait au prince de Galles soixante mille florins d’or, pour prix de sa rançon.

Cinq années de paix avaient suffi pour fermer les plaies de la France, tant il y eut toujours de ressources dans notre patrie. Une profonde tranquillité régnait à l’intérieur, où la voix des factieux ne se faisait plus entendre; les vides du trésor étaient comblés, l’ordre et la justice rétablis, lorsque Charles jugea l'heure venue de déchirer , avec l’épée , le honteux traité de Bretigny. L’établissement de nouveaux impôts par le prince de Galles fut le prétexte de la guerre. Le roi écouta les plaintes des barons de Guienne, et fit sommer, par un héraut, le vainqueur de Poitiers de venir rendre compte de sa conduite devant les pairs du royaume. Presqu’au même moment, un simple valet de pied traversait la mer, et remettait une déclaration de guerre à l’orgueilleux Édouard. Les jours de prospérité glorieuse étaient passés pour l’Angleterre; une maladie cruelle conduisait lentement le Prince-Noir au tombeau ; son père flétrissait les palmes de sa jeunesse et de son âge mûr parmi les courtisanes. Le génie s’était éteint sous de lâches voluptés; et il ne restait à la place qu’une impuissante haine.

Tandis que les trois frères du roi envahissaient le Limousin et la Guienne, et qu’une flotte française jetait la terreur sur les côtes de Portsmouth, Duguesclin , de retour de Castille, recevait des mains de Charles l’épée de connétable. Son audace semblait croître avec les années ; et la victoire ne devait plus être infidèle à ses

drapeaux. Chassés de la Normandie , du Maine et de l’Anjou , les Anglais sont vaincus en Poitou , en Angoumois et en Saintonge. Duguesclin leur ferme l’entrée de la Bretagne, soumet une partie de la Guienne, et meurt en héros chrétien , sous les murs de Châteauneuf-Randon , au milieu de son armée en deuil. (Juillet i38o.)

On lit dans le Romancero espagnol , qu’après la mort du Cid , son corps armé de toutes pièces , l’épée nue à la main , fut placé sur Babieca , son bon cheval de guerre. Le convoi sortit de Valence , assiégée par les Maures. Le vent agitait les bannières , les clairons sonnaient la charge , et six cents chevaliers se précipitèrent à la fois sur le camp des Sarrasins. A cette vue leurs rois, glacés d’épouvante, s’enfuirent vers leurs navires; ils ne les avaient pas atteints, que dix mille cadavres couvraient la Vega de Valence, ou étaient engloutis sous les flots. « Ainsi, ajoute le poète, le bon Cid de Bivar fut victorieux vivant ou mort. » Après le dernier soupir du grand connétable, le gouverneur anglais ne voulut reconnaître d’autre vainqueur que le héros, et déposa les clefs de Randon sur son cercueil.

Duguesclin, au lit de mort, avait exprimé le désir d’être enterré à Dinan, auprès de ses ancêtres. Déjà le funèbre cortège s’acheminait vers la Bretagne, accompagné du concours prodigieux des populations , lorsque Charles ordonna que le corps de son fidèle serviteur recevrait à Saint-Denis une sépulture royale. La tombe vide, qui attendait le monarque, ne tarda pas d’être scellée à toujours. Pour la seconde fois, les portes du caveau s’ouvrirent: une mort prématurée (16 septembre i38o) avait enlevé Charles à l’amour de ses peuples; et le bon connétable, enseveli dans son linceul de gloire, pouvait dormir en paix, à ses pieds.

La couronne de France était tombée entre les mains d’un enfant de douze ans. C’était l’âge où saint Louis avait succédé à son généreux père. Mais la tendresse maternelle de Blanche de Castille veillait sur le trône de son fils, tandis que la jeunesse de Charles VI livrait le royaume aux jalouses rivalités de princes cupides et ambitieux. Cependant de nombreuses espérances avaient entouré le berceau de cet enfant royal. On aimait à redire que, sur les genoux de sa mère, il se plaisait aux récits des exploits de Duguesclin, et ne voulait pour hochets que des lances et des épées. Ses inclinations guerrières et sa bonté naturelle l’avaient rendu cher à la noblesse et au peuple. Elles lui valurent à quinze ans, sur le champ de victoire de Rosebeck, le surnom de bien-aimè : touchante marque d’amour, qu’une maladie cruelle et les longues calamités dont elle fut la source ne purent jamais effacer.

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