‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 121 sur 155 · TOME II. h · texte numérisé non relu

TOME II. h

Le vieux Clisson, frère d’armes de Duguesclin, avait reçu l’épée de connétable, au sacre du jeune monarque. Charles, armé chevalier par son oncle le duc d’Anjou, donna l’accolade à un grand nombre de braves écuyers. Son frère, Louis d’Orléans, portait devant lui l’épée de Charlemagne. Malheureuse France, dont les destinées reposaient sur la tête de deux frêles enfants !

Les révoltes des Flamands et du duc de Bretagne, et un projet de descente en Angleterre, remplirent les premières années du règne de Charles VI. Les flots soulevés par la tempête brisèrent les navires, réunis à grands frais, dans le port de l’Écluse. Le nom de cette ville était fatal à la France. Les trésors, amassés par une prévoyante sagesse, se dissipaient en folles tentatives, en expéditions aventureuses et en fêtes chevaleresques. Aux exploits de Duguesclin et de ses intrépides compagnons avaient succédé les tournois , les courses de bague , les défis et les pas d’armes. Le mariage romanesque du roi et l’entrée à Paris d’Isabelle de Bavière firent déployer une magnificence inconnue jusqu’alors. Les bals, les festins , les mystères, les représentations dramatiques, les plus ingénieuses allégories se succédèrent tour à tour, et furent terminés par un tournoi , où Charles , à la tête de trente chevaliers, ayant un soleil d’or sur son écu, remporta le prix de la joute. Peu de temps auparavant, il avait armé à Saint-Denis ses deux jeunes cousins, le roi de Sicile et le duc du Maine, en observant religieusement toutes les traditions de la chevalerie. Les trois jours qui suivirent, il y eut courses de lances et de bagues, et belles appertises (T armes . Les plus grands seigneurs descendirent dans la lice; le roi lui-même fut un des tenants.

Une auguste cérémonie couronna toutes ces fêtes. Avant de quitter Saint-Denis , Charles voulut honorer la mémoire de Duguesclin , par un service solennel. La grande basilique fut tendue de noir jusqu’au sommet de ses voûtes, et une immense chapelle ardente recouvrit la représentation inanimée du héros. Son frère Olivier, le sire de Clisson , les maréchaux de Blainville et de Sancerre conduisaient le deuil. A l’offrande, huit chevaliers, armés de toutes pièces et montés sur de magnifiques chevaux, s’avancèrent jusqu’à l’autel, et déposèrent les bannières armoiriées du vaillant connétable ; les princes du sang vinrent ensuite présenter successivement toutes les pièces de son armure.

Quand l'offrende si fut passée ,

L'evesque d'Auxerre prêcha ;

Là ot ( eut) mainte terme plorée Des paroles qu'il recorda.

Quar il conta comment l'espée Bertran de Glaiequin bien guarda ,

Et comme en bataille rangée Pour France grant poine endura.

Tous les princes foudroient en termes Des mots que l'evesque monstroit ,

Quar il disoit : Plorez gens d'armes Bertrant , qui très tant vous amoit :

On doit regretter les fez ( faits ) d'armes Qu’il fist au temps qu'il vivoit.

Dieux ayt pitié sus toutes âmes De la sienne , quar bonne estoit.

Extrait du Thés, anecd, de dom Martenne ,

La France entière applaudit à cet hommage rendu au plus grand de ses capitaines , comme au plus loyal de ses chevaliers.

Une trêve nouvelle, conclue avec l’Angleterre, avait assuré, pendant quelques années, la paix des deux royaumes. Charles, qui pensait sans cesse aux moyens d’illustrer son règne et se fatiguait de cette longue oisiveté, voulait marcher contre les infidèles, à la tête de la chevalerie de France.

« Si nous pouvions , disait-il au duc de Lancastre , faire une bonne et longue » paix, nous irions conquérir Jérusalem , pour acquitter les âmes de nos prédéces- » seurs , le roi Philippe de bonne mémoire , et le roi Jean notre ayeul. » Mais ces rêves de gloire devaient bientôt s’évanouir devant une triste réalité.

À la suite d’une longue maladie , des accès de démence furieuse et de sombre mélancolie se manifestèrent tout à coup. Combattus d’abord avec succès , ils reparurent malgré les secours de l’art , et ne laissèrent plus d’espérance de guérison. L’infortuné monarque, muet et innocent témoin des malheurs de la France, triste jouet des partis, qui gouvernaient sous son nom, resta l’objet de l’amour et de la pitié de son peuple. Tous les vœux le suivaient dans les lieux, où le traînait une épouse infidèle. On racontait, avec attendrissement, de touchantes paroles, qui prouvaient le triste abandon où il était laissé et le dénuement de ses propres enfants.

Tant que Philippe de Bourgogne vécut, la France chargée d’impôts, mais en paix à l’intérieur et tranquille au dehors, ne resta point sans gloire. L’amour des aventures , inspiré par les romans de chevalerie , avait enflammé l’imagination d’une foule de jeunes seigneurs, et les conduisait, à la recherche de la renommée et des périls , en Prusse , en Espagne et en Afrique. Le bon duc Louis de Bourbon fondait à Moulins , en l’honneur des dames , l’ordre du Chardon , et remportait une victoire sur la plage, où son saint aïeul avait rendu le dernier soupir. Tandis que de romanesques récits célébraient la vaillance de Jehan de Saintré , le

maréchal de Boucicaut 1 traversait les mers, guerroyait jusqu’à Constantinople et en Arménie, pour l’amour de la gloire, combattait Bajazet, devant Nicopolis, avec les comtes d’Eu et de Nevers , les sires de la Tremouille, Jean devienne et Enguerrand de Coucy, et soutenait, en Europe et en Asie, l’honneur de la chevalerie de France. La mort du duc de Bourgogne, en mettant fin à ces exploits , fit présager le plus sombre avenir. (i4o40

On lit, sur les registres du parlement de l’année i4o5, ces prophétiques paroles : « Dieu pourvoie à ce qui adviendra, car en luy seul nous debvons mettre » notre espérance, et non dans les princes et les enfants des hommes. » Les querelles sanglantes des maisons d’Orléans et de Bourgogne expliquaient ces douloureuses prévisions. Le royaume, couvert de leurs hommes d’armes, éprouvait déjà toutes les convulsions qui précèdent les guerres civiles et leurs longues années de deuil.

Le duc d’Orléans , en sortant d’une fête, tombe sous le poignard de lâches meurtriers. Vainement la veuve et les enfants de la victime se jettent aux genoux du roi, et implorent sa justice. Jean de Bourgogne, l’audace sur le front, comparaît en personne, et demande, à l’université de Paris, la science de ses docteurs pour justifier l’assassinat. La scholastique vient à l’aide du crime. Il se trouve un moine, nommé Jean Petit , qui revendique l’horrible honneur de faire l’apothéose du régicide. Le roi, glacé de stupeur, écoute en silence cette apologie sanguinaire; il ne donne qu’une pitié stérile à sa douce sœur, la belle Valentine, qui succombe bientôt sous le poids de sa douleur. Depuis qu’elle avait échangé le beau ciel d’Italie contre le soleil de France, son esprit, sa beauté et ses grâces n’avaient point jeté de bonheur sur sa vie. Négligée par un époux qu’elle adorait , elle mourut sans venger sa mort, laissant cette touchante devise :

Plus ne m’est rien ,

Rien ne m’est plus.

' On nous pardonnera de citer, pour la singularité de sa forme , le titre suivant , du mois de juillet 1392 , conservé à la chambre des comptes de Paris , fol. 123.

• Sachent tous que nous Gilles Quatrebarbes , chevalier, confessons avoir eu et receu de Amoul Boucher, trésorier des guerres du roy, nostre sire, la somme de six vingt livres , et en près et payement sur les gages de nous bachelier et de six escuyers de nostre compagniée, de servir en ces présentes guerres ledict seigneur roy, où il luy plaira , soubz le gouvernement de Monseigneur Jehan le Mengre , dict Bouciquaut , mareschal de France : de laquelle somme de six vingt livres , nous nous tenons pour contans et bien paiés , et enquitons le roy nostre dict seigneur et ledict trésorier. »

« Veüz nu Mans le 26° jour de juillet , suyvent les signatures: premièrement ledict Monseigneur Gilles, Jehan de Coulliettes, Jehan Quatrebarbes, Fouquet Quatrebarbes, Guyon Reboufy, Pierre Court-Jarret, Macé Levesnier.

Une guerre terrible, sans trêve, ni miséricorde, éclate entre les deux partis, distingués par les noms d’Armagnacs et de Bourguignons. Ces derniers, maîtres de Paris , arment la plus vile populace. Les bouchers Goix, Saint-Yons et Thibert., Simon dit Caboche, à la tête de ces bandes d’égorgeurs, mettent en pratique les doctrines du moine jacobin. Un code monstrueux, qu’ils appellent Ordonnances cabochiermes , est présenté à la signature de l’infortuné monarque. Us le forcent de choisir parmi eux les membres d’un tribunal de sang, couvrent sa tête et celle du Dauphin d’un ignoble chaperon, bariolé de leurs couleurs, et proscrivent les noms des meilleurs citoyens. Le massacre et l’incendie des prisons couronnent dignement cette période de forfaits. A la lecture des annales, qui nous en ont conservé le souvenir, on dirait une page dérobée à l’histoire d’une époque plus récente. Ce furent les mêmes fureurs et la même démence. A peine les noms sont-ils changés, et le crime ne trouve que de hideux plagiaires.

Peu de jours après, Isabelle, accompagnée du duc de Bourgogne, fit à Paris une entrée solennelle. Les chefs du peuple, vêtus en gentilshommes, allèrent audevant d’elle ; et leurs femmes, bizarrement parées , prodiguèrent les fêtes, l’encens et les fleurs à la reine adultère. Une statue fut élevée à Perrinet Leclerc , l’un des héros du massacre des prisons; et le bourreau Capeluche vint mettre familièrement sa main dans celle du duc de Bourgogne. A cette horrible étreinte, Jeansans-Peur ne put s’empêcher de frémir. Peut-être avait-il entrevu sa destinée , et le tranchant de la hache de Tanneguy du Chastel, briller comme un éclair !

Sans force pour rétablir l’ordre intérieur , la chevalerie de France , moissonnée à Azincourt, prodiguait alors ce qui lui restait de sang pour la défense du royaume. Un traité impie , conclu par une mère dénaturée , avait ouvert les portes de Paris au roi d’Angleterre. U avait épousé la plus jeune des filles de Charles VI, et venait d’être déclaré son successeur, lorsque la mort lui enleva à la fois ses deux couronnes. Charles le suivit bientôt dans la tombe ( 1422). Ses obsèques, où ne parurent aucuns princes du sang royal, firent couler les larmes d’un peuple qui n’avait cessé de l’aimer; et quand un héraut, au nom d’un enfant, cria : « Vive » Henri de Lancastre, roi de France et d’Angleterre! » on n’entendit, dans la foule , que les acclamations des gens d’armes anglais.

A quelques jours de là, au château d’Espally en Vélay, où le Dauphin avait reçu la nouvelle de la mort de son père , un petit nombre de fidèles serviteurs proclamaient Charles VIL La victoire de Baugé, comme celle de Cocherel , étrennoit le nouveau règne; et le ciel ne refusait point les miracles au trône chancelant des lys. Cependant la guerre, mélangée inégalement de succès et de revers, étendait ses

ravages sur tous les points du royaume. Les défaites de Crévant et de Verneuil avaient forcé le roi de se réfugier derrière la Loire; et telle était sa détresse qu’à la naissance de son fils, il n’avait pu payer quarante livres à son chapelain, pour les frais du baptême. Déjà le duc de Bedfort avait envahi l’Orléanais : il assiégeait, avec l’élite de son armée, la capitale de la province. La prise de cette ville, qui paraissait inévitable, devait être suivie de l’invasion de la Touraine, du Blaisois et du Poitou. Rien ne paraissait s’opposer au triomphe des Anglais ; et il fut même mis en délibération dans le conseil , dit un historien contemporain : « Ce que l’on » debvroit faire, si Orléans estoit pris; et fut advisé par la plus grant part , qu’il » ne falloit tenir du demeurant du royaulme, et qu’il n’y avoit de remède, fors » tant seulement, de retraire monseigneur le Daulphin en cettuy pays de Daul-

phiné, et là le garder en attendant la grâce de Dieu. » Charles repoussa ces indignes conseils , qui eussent entraîné la conquête de la France. Quelques chroniqueurs prétendent que les nobles représentations de la reine Marie d’Anjou , sœur du roi René, ne furent pas sans influence sur cette détermination courageuse. François Ier, dans des vers qui nous sont restés, en attribue la gloire à la belle Agnès Sorel; il eût été plus juste de ne pas oublier le nom de la vierge de Domrémy.

Le roi , retiré à Chinon , sans argent, sans alliés et sans armée , n’avait point encore déployé les qualités qui lui conquirent le nom de victorieux . Son inconstante légèreté abandonnait à des favoris le gouvernement du royaume. Vainement ses braves chevaliers, le connétable de Richemont, Dunois, la Hire et Xaintrailles prodiguaient des miracles de vaillance. Leur épée n’était plus assez puissante pour défendre Orléans, ni pour prolonger sa glorieuse résistance. Tout à coup, par un de ces admirables desseins de Dieu qui confondent l’orgueil des hommes , une jeune fille de dix-sept ans arrive auprès du roi, et sa présence suffit pour délivrer Orléans , mettre en fuite les Anglais et sauver son pays.

Elle était née sur les marches de la Lorraine et de la Champagne , dans un hameau , non loin de la ville de Vaucouleurs. Son père, pauvre villageois, se nommait Jean d’Arc, et sa mère Isabelle Romée. Simple et laborieuse, elle partageait avec eux les soins du ménage et les travaux des champs. Rarement elle se mêlait aux jeux des jeunes filles : « Estoit si grande la doulceur qu’apparaissoit dans ses yeulx, lit-on dans une vieille légende, que l’on disoit en commun devis qu’elle eût apprivoisé les animaux sauvages; et racontoit-on que elle estant toute petite, et gardant ses brebiettes, sises à l’ore des bois, les oiselets venoient mangier son pain en son giron. Humble et doulce à merveille estoit-elle. Ains s’alloit sa mère au moustier, volontiers y alloit quand et elle. Aucunes fois aussi avec sa sœur

puisnée et aultres enfans du village, alloit prier en ung lieu solitaire de la forest , qu’estoit ung vieil hermitage de Nostre-Dame ; et là fust maintes fois agenouillée en la dévocieuse chapelle, contemplant moult tendrement et à jointes mains la très doulce vierge Marie, et le benoît Saulveur, souffrant mort amère en l’arbre de la croix. » Son tendre amour pour Dieu et sa bienheureuse mère croissait avec les années. Elle faisait de longues prières , jeûnait et communiait souvent. Plusieurs fois ses compagnes l’avaient surprise, plongée dans de saintes extases. Or, un jour qu’elle priait dans le jardin de son père, et que la cloche sonnait Y Ave , elle crut entendre une voix de Dieu du côté de l’église, qui lui recommandait de rester bonne et pieuse. Jeanne, qui avait alors treize ans « eut moult paour de ce. » Mais la voix « estoit si doulce » qu’elle la crut venue du ciel. Elle tomba à genoux , et voua à Dieu sa virginité.

La voix céleste se fit de nouveau entendre , comme elle gardait ses moutons dans les champs. Deux inconnus se présentèrent à elle. Ils étaient rayonnants de lumière et de majesté. L’un d’eux lui dit : « Que Dieu avoit grant pitié de la France , qu’il falloit qu’elle allât au secours du gentil Daulphin , quelle feroit lever le siège d’Orléans , et mettroit les Anglois en fuyte. »

Jeanne répondit : « Seigneur, comment ferois-je? ne suis qu’une pauvre puis celle , qui ne seay conduire hommes d’armes. »

« L’inconnn répartit de ne rien craindre, mais de se rendre auprès de Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs , qui lui bailleroit des gens pour l’escorter ; que sainte Catherine et sainte Marguerite l’assisteroient de leurs conseils, quelle debvoit leur obéir; que telle estoit la volonté de Dieu. »

Jeanne hésita longtemps à croire à ces visions. Mais les deux anges « car c’étoit » saint Michel et saint Gabriel ; et ils sembloient de vrays preud’hommes » renouvelèrent leurs visites. Elle les voyait de ses yeux corporels ; et les deux saintes, dont elle avait souvent couronné de fleurs les statues, lui apparaissaient également. La présence de ces hôtes célestes inondait son cœur d’une joie surnaturelle. « Elle les prioit de l’emporter avec eulx au célestial manoir, ploroit quand ils s’éloignoient d’elle et, après leur partement, baisoit la terre où ils avoient reposé. Oncques ne leur demanda d’autre finale récompense que le salut de son âme. »

Noble et sainte héroïne ! quand, après la levée du siège d’Orléans et le sacre de ton roi, tu quittais une seconde fois ta famille en larmes : « J’ai accompli, disais- « tu, ce que messire Dieu m’a commandé. Je vouldrois bien que le gentil roy me

» voulut faire ramener auprès mes père et mère, et garder leurs brebis et bestail , » comme je soulois faire. »

Dans la crainte que des obstacles ne fussent mis à son départ, Jeanne n’avait parlé de ses révélations qu’à un frère de sa mère. Il la conduisit à Vaucouleurs auprès de Baudricourt , qui la traita de visionnaire. Mais « ses voix l’avoient prévenue » qu’elle seroit refusée par trois fois. » Elle eut recours à Dieu, et passait une partie des jours à le prier avec larmes, a Le temps luy estoit pesant comme à » femme enceinte, due qu’on ne la conduisoit pas auprès du Daulphin. Il fault » absolument que j’y aille avant la mi-caresme; Monseigneur le veult ainsi. C’est » de la part du roy des cieulx; et quand je debvrois y aller sur mes genoux, » j’irois, bien que j’aymasse mieulx rester à filer lez de ma pauvre mère. »

Elle prononçait ces paroles devant un vieux chevalier, nommé Jean de Metz. Entraîné par l’enthousiasme de la jeune fille, il lui promit « par sa foy, la main dans la sienne, que sous la conduite de Dieu, il la meneroit près du Daulphin. » « Et quand voulez-vous partir, lui dit-il? » — <r Plutost aujourd’hui que demain. « Je trouverai les chemins libres, et s’il y a des hommes d’armes, j’ai Dieu mon » seigneur, qui fera mon chemin. »

Les habitants de Vaucouleurs commençaient à voir , dans cette jeune fille, une envoyée du ciel. A son départ, ils se réunirent autour d’elle, et l’accompagnèrent de leurs bénédictions et de leurs vœux. Jeanne fit ses adieux à ce bon peuple, et arriva heureusement à Chinon, après avoir traversé « sous la garde de ses frères de paradis » plus de cent lieues de pays occupé par les bandes des Bourguignons et des Anglais (24 février 14*28). Ce voyage, environné de périls, fut terminé en onze jours. Il parut tellement merveilleux que le roi se décida, après quelques hésitations, à donner audience à la Pucelle. Il la reçut le soir dans une grande salle , où la curiosité avait réuni un grand nombre de jeunes seigneurs. Quoique Charles, simplement vêtu, fût confondu dans la foule, la bergerette, guidée par ses voix , s’agenouilla devant lui.

« Ce ne suis pas, qui suis roy, Jehanne, » lui dit Charles. « En mon Dieu » c’ estes vous et non aultre , très noble seigneur Daulphin , et vous mande le roy * des cieulx de par moy, que vous serez sacré et couronné en la ville de Reims. » Puis elle ajouta : « Gentil Daulphin, pourquoy ne me croyez -vous? Je vous dis » que Dieu a mercy de vous, de vostre royaulme et de vostre peuple. Car sainct » Louys et Charlemagne sont à genoux devant luy, en faisant prières pour vous ;

» et je vous diray, s’il vous plaist , telle chose, qu’elle vous donnera à cognoistre

ogle

» que me debvez croire. » Puis prenant le roi à l’écart, souvenez-vous, lui » dit-elle, qu’ung matin , en vostre oratoire, tout seul, vous fîtes une prière à » Nostre Seigneur, sans prononciation de paroles, luy requérant dévostement, » que si ainsi estait' que fussiez vray hoir descendu de la noble maison de France , » et que justement le royaulme deust vous appartenir, qu’il luy pleust par sa grâce » le garder et le deffendre, ou au pis, si n’estiez pas vray héritier et fils de roy, » de faire tomber sur vous seul tous les malheurs. »

Charles , profondément surpris, ne douta plus de la mission divine de Jeanne. Toutefois, avant de lui confier le commandement de ses hommes d’armes, il voulut qu’elle fût interrogée à Poitiers, où étaient réfugiés les débris fidèles de l’université et du parlement, et « plusieurs aul très grands et notables clercs. » Cet examen inquiéta peu la jeune fille : « Je seay, disait-elle, que j’y auray bien affaire, mais Messire (Dieu) m’aydera. » La naïve candeur de ses réponses confondit la science des docteurs et triompha de toutes les épreuves.

Le roi n’hésita plus alors à accepter ce secours providentiel. Il donna à la Pucelle un cheval et une armure. Un écuyer, un chapelain , deux hérauts et deux pages composèrent sa maison. Jeanne, au comble de ses vœux, choisit elle-même une épée, suspendue sur la tombe d’un chevalier, derrière l’autel de sainte Catherinede-Fierbois. Elle fit peindre les noms sacrés de Jliesus et de Marie sur son étendard d’étoffe blanche, bordé de franges de soie; le Sauveur des hommes y était représenté au milieu des nuages, et il semblait bénir les fleurs de lys, que lui offraient des anges, prosternés à ses pieds.

Cependant un héraut s’était rendu au camp anglais. Il avait remis au comte de Suffolk et au brave Talbot des lettres de la Pucelle. Elle les sommait « de par Dieu de luy rendre les clefs de toutes les bonnes villes , qu’ils avoient enforcées ; sans quoy elles les bouteroit hors France, corps pour corps, veuillent ou non. » Son prochain départ pour Orléans, à la tête du convoi, avait ranimé le courage et l’espérance dans la ville assiégée. « Elle lui amenoit, disait-elle, le meilleur se- » cours que eut oncques chevalier, ville, ou cité, assavoir le bon plaisir et l’ayde » du roy des cieulx. »

Ce fut le 29 avril 14^9 que Jeanne d’Arc, montée sur un magnifique cheval de guerre , fit son entrée dans Orléans, au milieu d’une foule immense , qui faisait retentir l’air d’acclamations, et se croyait dès lors invincible. Le comte de Dunois , Clermont , la Hire et Xaintrailles, les sires de Bueil , de Chabannes , de Gaucourt et de Rochechouart , Ambroise deLore, le grand prieur de Giresmes, TOME II. i

qui avait défendu Smyrne contre Taraerlan et cent mille Tartares , les maréchaux de Retz et de Saint-Sevère, Jean Chabot, Guillaume d’Albret et toute l’élite de la chevalerie de France se pressaient autour de la jeune fille. Le peuple jetait des fleurs sur son passage, et répétait le vieux cri de joie, Noël! Noël!

Tandis que les troupes et les charriots du convoi pénétraient sans combat dans la place, au travers des lignes ennemies, les Anglais, glacés d’effroi, restaient immobiles derrière leurs retranchements. « Un étonnement stupide régnait parmi les soldats, naguères si enorgueillis par la victoire1; » et, dans l’impuissance de cacher leur honte, ils attribuaient à la magie cette subite et inexplicable terreur. Le vaillant Talbot lui-même, d’ordinaire si généreux, partageait l’opinion commune; et peu s’en fallut qu’il ne fit jeter au feu un des hérauts de la Pucelle, comme s’il eut été un envoyé de l’enfer.

« Or t’en retournes, dit l’héroïne au héraut Ambleville, en apprenant cette nou- 3 velle, va réclamer ton compagnon ; et dis à Talbot, que s’il arme, je m’armeray » aussi, et s’il me peult prendre, qu’il me face ardoir (brûler) ; et si je le dé- » confis, qu’il face lever les sièges et les Anglois s’en aillent en leur pays. »

« Auparavant qu’elle arrivast, ajoute la chronique, deux cents Anglois chassoient aux escarmouches cinq cents François; et depuis sa venue, deux cents François chassoient mille Anglois. »

Jeanne à cheval , au milieu des hommes d’armes, dirigeait elle-même toutes les attaques, et semblait « un cavalier descendu du ciel. » Elle avait communiqué à la garnison sa foi intrépide et son pieux enthousiasme. Toujours la première dans la mêlée, elle écartait les coups qu’on lui portait, avec la lance de son étendard , sans faire usage de l’épée , et prenait les prisonniers et les blessés sous sa sauvegarde.

A l’assaut de la principale bastille, au moment même où elle dressait une échelle contre le rempart, une flèche la frappa au-dessus du sein. Un vieux chevalier, Jean de Gamaches, la transporta évanouie sur le bord d’un ruisseau. Le sang jaillissait de la blessure, et le fer était resté dans la plaie. Jeanne, saisie de frayeur, ne put d’abord retenir ses larmes. Elle appela son chapelain; et quoi qu’elle eût reçu le matin même « en grande dévocion le précieulx corps de Nostre Seigneur, »

1 Hume, Histoire d' Angleterre,

LXYII

elle demanda à genoux l’absolution. Puis après une courte prière, animée d’une force surnaturelle, elle arrache le trait de sa blessure, et dit à ceux qui l’entouraient : « Ce n’est rien, je suis consolée. » On lui met un léger bandage , et elle demande à l’instant son cheval et ses armes.

La nuit, qui approchait, avait mis fin au combat; déjà la retraite était sonnée, lorsque la Pucelle parut de nouveau dans les rangs, a En mon Dieu, dit-elle en » montrant la forteresse, vous entrerez dedans bien brief; n’ayez doubte, quand » vous verrez mon estendard flotter vers la bastille , reprennez vos armes. »

Elle rallie les soldats en désordre, et les ramène à l’assaut. Les échelles sont appliquées à la muraille : « Tout est vostre, s’écrie-t-elle, entrez-y. » En un instant le fort est emporté, et les Anglais, qui ne sont pas tués ou précipités dans la Loire , ne doivent la vie qu’à sa prière.

Le lendemain 4, le Te Deum était chanté dans toutes les églises d’Orléans, au son des cloches , des bombardes et des instruments de guerre. Le comte de Suffolk avait levé ses tentes; il fuyait avec les débris de son armée, et abandonnait, dans son camp, les blessés, les malades, l’artillerie de siège et les bagages. Peu de jours après, de nouveau vaincu à Jergeau, il armait chevalier, sur la brèche, un simple écuyer, qui le forçait de rendre son épée.

La prise de Meung , de Beaugency et la victoire de Patay, où Jeanne fit des prodiges de valeur, sous les yeux du connétable de Richemont, délivrèrent l’Orléanais et dispersèrent l’armée ennemie. « Gentil prince, avait dit la Pucelle au duc » d’Alençon, au commencement de cette journée, il faut combattre les Anglois, » fussent-ils pendus aux nues, et se munir de bons espérons pour les suyvre. En » avant, et n’ayez doubte. Ne savez-vous pas que j’ai promis à votre femme de » vous ramener sain et entier à la maison. »

Après la bataille de Patay, l’armée royale prit la route de Reims. La victoire

' Monstrelet dit que l'armée anglaise perdit huit mille hommes devant Orléans. Le siège , commencé depuis sept mois , fut levé, dix jours après l'entrée de la Pucelle dans la ville.

Le vendredi 29 avril , arrivée de Jeanne à la tête du convoi. — Le samedi 30 , reconnaissance de l’ennemi.

— Le dimanche 1er mai , consacré à la prière. — Le lundi 2 , conseil de guerre et sommation aux Anglais.

— Le mardi 3 , fête patronale d’Orléans , consacrée à la prière. — Le mercredi 4 , sortie et attaque des lignes ennemies. — Le jeudi 5 , fête de l’Ascension , consacrée à la prière. — Vendredi 6 et samedi 7, prise des principaux forts. — Dimanche 8 , l’ennemi lève le siège.

Petitot , Journal du siège d* Orléans.

avait confirmé les prédictions de la Pucelle; et Charles, partageant la confiance du peuple et des soldats, s’abandonnait à ses mystérieuses inspirations.

Jeanne, chevauchant à l’avant-garde, réglait elle-même les marches et les repos, et pourvoyait aux besoins d’une armée , qui s’avancait comme à une fête, sans vivres et sans bagages, mais assurée de vaincre sous la protection du ciel. Les plus illustres chevaliers exécutaient les ordres de la bergère: « Et c’estoit grande merveille que l’entendement qu’elle avoit en ces choses, veu que en aultres, elle estoit la plus simple pastourelle, que on veit oncques. »

Toutes les fois que l’armée s’arrêtait près d’un village, Jeanne allait à l’église , et faisait chanter les antiennes de Marie. Souvent elle se levait la nuit pour prier Dieu; mais c’était au pied des autels qu’elle retrouvait ses joies de jeune fille, lorsque confondue dans la foule des pieuses villageoises, elle approchait avec elles de la table sainte.

Dans cette longue route de soixante lieues, à travers les provinces occupées par les Bourguignons et les Anglais, l’armée royale éprouva peu d’obstacles. Troyes et Châlons ouvrirent leurs portes sans attendre l’assaut; et la garnison de Reims, qui n’était que de six cents hommes, abandonna précipitamment la ville.

Charles y fit son entrée en triomphe, précédé de la Pucelle, qui portait son étendard. Après une nuit passée en prières, le duc d’Alençon arma chevalier le monarque, qu’allait consacrer l’huile sainte. L’épée nue, qui lui était remise, ne devait rentrer dans le fourreau qu’après la conquête de son royaume.

A la nouvelle du sacre de Charles VII, presque toutes les villes de la Champagne, de la Brie et de l’Ile de France, chassèrent les Anglais de leurs murs. Les cris de joie, qui avaient ébranlé les voûtes de la grande basilique de Saint-Rémi, retentissaient dans tout le royaume; la mission de la Pucelle était finie, mais Dieu lui réservait une dernière couronne.

Deux années plus tard , à Rouen, sur la place du Vieux-Marché, huit cents soldats entouraient le charriot qui conduisait au martyre l’héroïque jeune fille. D’indignes liens attachaient ses mains victorieuses; et au pied du bûcher, le bourreau avait ceint sa tète d’une mitre, où on lisait ces mots : hérétique , relapse , apostate , ydolastre . Son crime était d’avoir vaincu les Anglais et sauvé son pays.

Jeanne, la tète inclinée et le visage baigné de larmes, priait avec ferveur pour

Page 1