‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 122 sur 155 · LX1X · texte numérisé non relu

LX1X

Charles, qui l’abandonnait, pour cette France, qui n’envoyait plus de chevaliers à son aide. Montée sur le bûcher, elle demanda un crucifix. Un Anglais, qui pleurait, rompit un bâton et en fit une espèce de croix. Elle la baisa avec amour, et la plaça sur son cœur. Le bourreau, alluma le feu. La flamme monta lentement; car le bûcher avait été élevé à une grande hauteur, afin que la victime fut aperçue de tout le peuple. Le supplice fut long et douloureux. Jeanne, les yeux fixés sur la croix , ne cessa de prier du haut de ce nouveau calvaire , et les noms de Jésus et de Marie furent les derniers qu’elle prononça.

Les paroles des martyrs sont prophétiques : et Jeanne avait annoncé « qu’avant sept ans, les Anglois seroient boutés hors de France, excepté ceulx qui mourroient. » A cette époque en effet, la vieille capitale delà Normandie, redevenue française , voyait , en signe d’expiation , une procession solennelle se rendre sur cette même place du Vieux-Marché, d’où la vierge de Donrémy était montée au ciel.

Nous arrêterons à l’échafaud de la Pucelle et aux conquêtes de Charles VII, cet essai historique sur les temps chevaleresques; car déjà Louis XI se montre à nous, entre la féodalité expirante et un monde nouveau, qui se lève à l’horizon.

Dans cette grande révolution , commencée à la découverte de l’imprimerie et de la boussole, et qui change successivement l’état des peuples et le système militaire et politique de l’Europe , la chevalerie s’efface et disparaît devant une législation régulière, l’artillerie, les armées permanentes, et les guerres civiles et religieuses qui ensanglantèrent les règnes des derniers Valois. Mais si nous n’avons plus à tracer l’histoire de cette période brillante, il nous reste à indiquer brièvement les mœurs de la noblesse féodale, lorsque le titre de chevalier était le but de sa généreuse ambition.

L’éducation du damoisel , voué aux armes par sa naissance , commençait dès ses jeunes années. Soustrait à sept ans à la tendresse maternelle 1 , il était confié, par son père, aux soins d’un vertueux écuyer, dont le sang avait coulé dans tous les lieux où son seigneur avait chevauché sous une armure de guerre. Les traditions

1 U y a jusqu'à sept ans e plus encor trop de péris (périls).

Ai ns il n en chaut à nos maris. (Eus tache Deschamp.j

de la famille, l’histoire des aïeux, les grands coups de lance des pas d’armes et les exploits des plus illustres chevaliers étaient les sujets ordinaires de conversation du fidèle vassal. Il aimait à y puiser des exemples et des modèles; et le temps, qui avait blanchi sa tète sans glacer son cœur, n’avait encore rien enlevé aux charmes de ses récits.

Un vénérable moine, d’un couvent voisin, joignait ses pieuses leçons aux instructions guerrières. A cette école grandissait l’enfant, sans aucun doute peu savant en lettres, mais hardi et robuste, « enseigné de belles doctrines sur les très nobles faicts d’armes, et en grande dévocion à la Yierge Marie et à Nostre Seigneur. »

La lutte , de longues courses à pied et à cheval , de violents exercices développaient ses forces naissantes. Souvent il réunissait les compagnons de son âge, « faisoit bacinets de leurs chaperons, » puis allait défendre « certaine place comme une petite montaignette ; ou vouloit estre l’assaillant, et par force en desboutoit les aultres, car ses jeux enfantelins estoyent commencement de chevalerie; et jà nature prophétisoit au garçonnet les haults offices que Dieu et bonne fortune luy apprestoient i. »

Parfois il advenait que la châtelaine , en voyant revenir sou fils, les vêtements en désordre et le visage ensanglanté, laissait éclater ses inquiétudes et ses tendres reproches. Elle se prenait à pleurer sur ces inclinations batailleuses, et rêvait aux chagrins qu’ elles lui présageaient. Alors une prudente matrone, qui d’aventure se trouvait au castel , examinait attentivement les traits et les mains de l’enfant , et hautement annonçait « qu’il auroit plus de bonheur qu’homme de son lignage 2. »

Selon une touchante coutume de ces siècles hospitaliers, les cours des princes et des principaux seigneurs, toujours ouvertes à la jeune noblesse, lui offraient des écoles de courtoisie et d’honneur. Les pères y envoyaient leurs fils pour recevoir la dernière éducation, appelée bonne nourriture , dans leur naïf langage.

C’est en ces termes, pleins de charme, que le Lojal seivitcur raconte le départ de la maison paternelle du Chevalier sans peur et sans reproche.

Il avait treize ans à peine, « esveillé comme ung esmerillon, » lorsqu’il demanda à son père de suivre la carrière des armes , à l’exemple de ses ancêtres.

1 Livre des faicts du mareschal de Boucicaul.

2 Mesnard. — Fie de Bertrand Duguesclin.

« Mon enfant, avoit répondu le vieillard en larmoyant de joie, Dieu t’en doint » la grâce : jà ressembles-tu de corps et de visaige à ton grant père , qui fust en » son temps ung des accomplis chevaliers de la chrestienté. Si mettray peine de te » bailler le train pour parvenir à ton désir. »

Après le propos tenu, comme il ne pouvoit plus monter à cheval à cause de ses blessures, il avait envoyé prier l’évêque de Grenoble son beau-frère, ses amis et ses parents , de se réunir le lendemain au château de Bayard « pour aucunes choses d’importance, sur quoy il desiroit prendre leur advis. »

« Le bon prélat, qui oncques en sa vie ne fut las de faire plaisir, » était parti sitôt la lettre reçue ; il trouva son frère assis auprès du feu , « comme gens de son aage font voulentiers » et après s’être affectueusement salués, ils soupèrent joyeusement, en compagnie de plusieurs autres gentilshommes du Dauphiné.

« Le lendemain matin la messe ouye, convint se mettre à table, où de rechiet chascun fist très bonne chière; et y servoit le jouvencel tant sagement et honnestement que tout homme en disoit du bien. Sur la fin du disner, et après grâces dictes , » le bon vieillard prit la parole :

« Monseigneur et Messeigneurs , l’occasion pour quoy vous ay mandez est » temps d’estre déclairée, car tous estes mes parents et amys; et jà voyez-vous que » je suis par vieillesse si oppressé, qu’il est quasi impossible que sceusse vivre » deux ans. Dieu m’a donné quatre filz, desquelz ay bien voulu enquérir quel » estât ils veullent tenir. Et entre autres m’a dist mon filz Pierre qu’il veult suyvre » les armes , dont il m’a faict un singulier plaisir. Il m’est besoing pour son com- » mencement le mettre en la maison de quelque prince ou seigneur, affin qu’il » appreigne à se contenir honnestement ; et quand il sera ung peu plus grant, » apprendre le train des armes. Si vous prie que chascun me conseille en son en- » droit le lieu où je le pourray mieulx loger. »

« Alors, dist l’un des plus anciens gentilzhommes , il fault qu’il soit envoyé au « roy de France; ung aultre dist, qu’il seroit fort bien en la maison de Bourbon ; « et ainsi d’ung en aultre, n’y eust celluy qui n’en dist son advis. »

« Mais l’esvesque de Grenoble parla et dist :

« Mon frère , vous savez que nous sommes en grosse amytié avecques le duc de » Savoye, et nous tient du nombre de ses serviteurs. Je croy qu’il le prendra vou-

* len tiers pour ung de ses paiges; si bon vous semble, je le luy meneray, après » l’avoir très bien miz en ordre et garny d’ung petit roussin. »

« Si fust le propos de l’esvesque de Grenoble tenu à bon de toute la compaignie; et mesmement du dict seigneur de Bayart , qui luy livra son filz.

« Alors tout incontinent envoya ledict esvesque à la ville quérir son tailleur, auquel il manda apporter velous et satin. Il vint et besongna toute la nuyt, de sorte que le lendemain tout fust prest.

« Bayart, après avoir desjeuné, monta sur son roussin, tout ainsi que si on l’eust voulu présenter dès l’heure au duc de Savoye. Quant le cheval sentit si petit fes (fardeau) sur luy, joinct aussi que le jeune enfant avoit ses espérons, commencea à faire trois ou quatre saulx , de quoy la compaignie eut paour qu’il affolast (blessât) le garçon. Mais au lieu de crier à l’ayde, d’un gentil cueur, hardy comme ung lyon, luy donna de l’esperon et une carrière, en sorte qu’il mena le cheval à la raison.

» Il ne fault pas s’informer si le bon vieillart fust aise, et soubzriant de joie, demanda à son filz, s’il n’avoit point de paour. Car pas n’avoit quinze jours qu’il estoit sorty de l’escolle.

» Lequel respondit d’un visaige asseuré :

« J’espère à l’ayde de Dieu, devant qu’il soit six ans, le remuer luy ou aultre » en plus dangereux lieu. »

« Or sus, dist le bon esvesque, qui estoit prest à partir, mon nepveu , ne des- » cendez point et de toute la compaignie prennez congié. »

« Lors le jeune enfant d’une joyeuse contenance s’adressa à son père auquel il dist :

cc Monseigneur mon père, je prie à Nostre Seigneur qu’il vous doint bonne et » longue vie, et à moy grâce avant qu’il vous oste de ce monde, que puissiez avoir » bonne nouvelle de moy. »

« Mon amy, dist le père , je l’en supplie » et puis lui donna sa bénédiction.

« La povre dame de mère estoit en une tour du chasteau qui tendrement plo-

roil , car combien qu’elle feust joyeuse dont son filz estoit en voye de parvenir, amour de mère l’admonestoit de larmoyer. Toutes fois après qu’on luy fut venu dire :

« Madame , si vous voulez venir veoir vostre filz , il est tout à cheval prest à » partir. »

« La bonne gentil femme sortit par le derrière de la tour et fist venir son filz vers elle, auquel elle dist ces parolles :

a. Pierre mon amy, vous allez au servize d’un gentil prince. D’aultant que mère » peult commander à son enfant , je vous commande trois choses :

» La première , c’est que vous aymiez , craigniez et serviez Dieu , sans aucune- » ment l’offenser, s’il vous est possible ; car c’est celluy qui tous nous a créez , c’est » luy qui nous fait vivre , c’est celluy qui nous saulvera , et sans luy et sa grâce ne » sçaurions faire une seulle bonne œuvre en ce monde. Tous les matins recom- » mandez-vous à luy, et il vous aidera.

» La seconde , c’est que vous soyez doulx et courtois à tous gentilz hommes, et » ostant de vous tout orgueil, soyez humble et serviable à toutes gens, ne soyez » maldisant, ne menteur, maintenez-vous sobrement quant au boire et au man- » ger. Fuyez envie , car c’est ung villain vice , ne soyez flatteur, ne rapporteur ; » car telles manières de gens ne viennent voulentiers à grande perfection. Soyez » loyal en faictz et dictz , tenez vostre parolle , soyez secourable à povres veufves » et orphelins , et Dieu le vous guerdonnera (reconpensera). »

» La tierce , que vous soyez charitable aux povres nécessiteux ; car donner pour » l’honneur de Dieu n’apovrit oncques homme, et tenez tant de moy, mon enfant, » que telle aulmosne pourrez vous faire, qui grandement vous prouftitera au » corps et à l’âme. Voilà tout ce que je vous en charge. Je crois que vostre père et » moy ne vivrons plus guères. Dieu nous face la grâce à tout le moins , tant que » serons en vie, que tousjours puissions avoir bon rapport de vous ! »

« Alors l’enfant luy respondit :

» Madame ma mère , de vostre bon enseignement tant humblement qu’il m’est » possible vous remercie, et espère si bien l’en suyvre que, moyennant la grâce » de celluy en la garde duquel me mectez, en aurez contentement, et après » m’estre recommandé à vostre grâce, je voys prendre congié de vous. »

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