TOME II
« Alors la bonne dame tira hors de sa manche une petite boursette , où il y avoit seulement six escus en or et ung en monnoye, quelle donna à son filz, auquel elle bailla une malette, en laquelle avoit quelque linge pour sa nécessité.
« L’esvesque appella son nepveu, qui pour se trouver sur son gentil roussin pensoit estre en ung paradis. Si commencèrent à marcher le chemin, droict à Chamberry, où pour lors estoit le duc de Savoye; de sorte qu’ils arrivèrent au soir en la ville.
» Le lendemain matin après la messe , comme le duc avoit invité l’esvesque à disner, il advisa le bon chevalier qui servoit à boire très bien en ordre, et mignonnement se contenoit.
« Monseigneur de Grenoble, luy dist-il, quel est ce jeune enfant qui vous » donne à boire ? »
« Monseigneur, respondit-il, c’est ung homme d’armes que je vous suis venu » présenter pour vous servir, se il vous plaist. »
« Vrayement, ce dist le duc, qui desjà l’eut pris en amour, il seroit bien estrange, » qui tel présent refuseroit. »
<c Or le bon chevalier ne s’amusa guères aux morceaulx après le disner ; ains s’en va au logis faire sceller son roussin, et s’en vint le beau petit pas en la court de la maison dudict duc de Savoye, qui desjà estoit sorty de la salle, appuyé sur une gallerie. Si voit entrer le jeune enfant qui faisoit bondir son cheval de sorte qu’il sembloit homme qui toute sa vie eust veu guerre.
« Lors s’adressa à l’esvesque, auquel il dist :
« Monseigneur de Grenoble, je croy que c’est vostre petit mignon , qui si bien » chevauche à cheval. »
« Qui respondit :
« Monseigneur, il est mon nepveu et de bonne rasse , où il y a eu de gentilz » chevaliers. Son père, qui par les coups qu’il areceuz es guerres et batailles, où » il s’est trouvé, est tant myné de faiblesse et vieillesse, qu’il n’a peu venir de- » vers vous, se recommande très humblement à vostre bonne grâce, et vous en » faict ung présent. »
LXXY
« En bonne foy je l’accepte voulentiers ; le présent est beau et honneste. Dieu » le face preudhomme ! »
« Alors commanda à ung sien escuyer, en qui plus se fioit, qu’il print en sa garde le jeune Bayart, et que à son oppinion seroit une fois homme de bien.
« Le bon chevalier demoura page avecques le duc de Savoye bien l’espace de demy an, où il se fist tant aymer de grans, moyens et petits, qu’oneques jeune enfant ne le fut plus. Il estoit serviable aux seigneurs et dames que c’estoit merveille. En toutes choses n’y avoit qui feust à comparer à luy. Car il saultoit, luctoit, jectoitla barre selon sa grandeur, et chevauchoit ung cheval le possible. »
Nous avons cité en entier ces pages simples et touchantes , fidèle peinture de mœurs , qui ne sont plus. Bien mieux que nos paroles, elles ont dû révéler l’intérieur de ces chevaleresques familles , dont le cœur ne battait que pour la sainte foi et le vieil honneur. Il faut qu’un grand charme s’attache à ces siècles de nos pères , puisque malgré l’abîme qui nous en sépare , nous dirigeons vers eux nos regards émus , comme le dernier adieu adressé à un ami.
Le jeune page rendait à son seigneur tous les services qu’un père est en droit d’attendre de son fils, sans qu’aucune idée d’humiliation y pût être attachée. Il le suivait à la chasse , dans ses voyages et ses visites. Il faisait ses messages , lui servait d’éclianson, « fournissoit la salle de paille en liyver et de jonc en esté 1 » et tenait en bon état son haubert et ses armes.
D’ordinaire la dame châtelaine , « très dévote et toute à Dieu » continuait l’éducation religieuse, commencée sur les genoux d’une mère. Elle apprenait, à son gentil page , l’amour de Dieu et des dames , le catéchisme et l’art d’aimer.
Dans la naïve chronique du petit Jehan de Saintré, le preux et docte Antoine de la Salle, ami du roi René, et gouverneur de son fils Jean de Calabre, nous montre une jeune veuve « admonestant le jouvencel , touchant les dix commandements, les articles de foy, les sept vertus principalles , les dons du Saint-Esperit, et comment le vray et loyal amoureux doibt fuyr les sept péchez mortels , pour acquérir la desirée grâce de sa très gente dame , et par ainsi estre saulvé en âme et en corps. »
1 Du Tillet. — Recueil des rois de France.
Rien n’était alors plus naturel que l’alliance de ces sentiments» qui nous paraît aujourd'hui si étrange. Une étincelle du feu céleste avait purifié le culte de la beauté et de la faiblesse; dégagé de l’empire des sens, il était devenu, après Dieu, le mobile des grandes actions , la source de toute vertu, générosité et vaillance. Une pieuse tendresse, exaltée jusqu’à l’héroïsme , la fidélité et la constance, l’esprit de dévouement et de sacrifice lui imprimaient un caractère religieux, et consacraient jusqu’à ses chaînes. Pour exprimer ce joug mystérieux , la chevalerie avait emprunté à la féodalité ses engagements et son langage. L’amant devenait le vassal et l’homme lige de sa dame, et lui jurait obéissance, comme à son légitime seigneur.
« O noble chose est que l’amour, qui bien en seait user, quoique à tort aulcuns le blâment. Il oste peur, donne hardiesse, faict oublier toute peine, et prendre en gré le travail pour la chose aymée 4.
» Le vray amoureux à la messe est le plus dévost , à table le plus honneste , en compaignie de seigneurs et de dames le plus advenant. De ses oreilles nul villain mot escouter , ne de ses yeulx ung faulx regard , de sa bouche ung deshonnète parler, de ses mains nuis faulx sermens 1 2. »
Sans doute l’historien, qui prendrait à la lettre, pour l’expression réelle des mœurs du moyen-âge, cette délicatesse et cette pureté mystique, s’exposerait à tomber dans de graves erreurs. A côté d’héroïques vertus et d’une fidélité poussée jusqu’à la folie, toutes les passions humaines éclataient avec violence; mais, comme contrepoids à leurs déréglements sauvages, le christianisme , qui plaçait au-dessus des hommes et des anges, de la terre et du ciel, la douce vierge Marie, avait élevé la femme en puissance et en amour. Le joug de la barbarie fut à jamais brisé, le jour où la beauté régna par sa faiblesse même, où les sentiments du cœur et les tendres affections de l’âme triomphèrent de la force matérielle.
L’antiquité reconnaissante avait chanté les travaux d’Hercule et de Thésée. Elle avait mis dans l’Olympe , au rang des demi-dieux , les héros qui parcouraient le monde , pour combattre les monstres , les bêtes féroces et les tyrans. Mais la religion et l’amour avaient peu de part à ces périlleuses aventures. Les malédictions du poète poursuivent, au-delà des mers, l’épouse de Ménélas; et les lances sont
1 Livre des faicts du mareschal de Boucicaut.
1 Chronique du petit Jehan de Saintré.