LXXVI1I
joyeuse des vassaux , le jeune page se rendait à l’église voisine, et s’agenouillait au pied de l’autel où étaient déposés le ceinturon et l’épée. Le prêtre, qui l’attendait, commençait les saintes prières; il se tournait vers lui, après l’évangile, et avant d’offrir à Dieu le pain du sacrifice, il élevait la voix, en disant :
■ Notre secours est dans le Seigneur,
» Qui a fait le ciel et la terre. »
« Nous vous prions, Seigneur, de bénir cette épée et votre serviteur, qui par » votre inspiration désire la prendre. Qu’il soit sous votre sauve-garde et préservé » de toute blessure.
» Recevez, ajoutait encore le ministre de Dieu, recevez cette épée, au nom du » Père, du Fils et du Saint-Esprit. Servez-vous en pour votre défense , pour celle w de la sainte Église, et à la confusion des ennemis de la croix du Christ et de la » foi chrétienne. Que jamais elle ne soit tirée injustement, ce que daigne vous ac- » corder celui qui vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des « siècles 4. »
« Ainsi soit, » répondait le fier enfant, en essuyant des pleurs de joie et d’enthousiasme. Le page s’était relevé homme d’armes; et, à la place du passé disparu sans retour, rayonnait l’avenir avec ses gloires, ses tournois, ses illusions et ses couronnes.
Chaque jour « dans un respectueux maintien » l’écuyer servait les chevaliers invités à la table de son seigneur 2. Attentif à remplir ces fonctions honorables, il apportait les mets de chaque service, tranchait les viandes et les pastels de venaison , faisait circuler les épices , le clairet , le piment et l’hypocras. Il versait de l’eau, dans un bassin d’argent, sur les mains des convives, enlevait les tables,
' L’Église nous n conservé ces prières en usage depuis les croisades. Elles ont été réunies par ordre d’Urbain VIII, et imprimées dans le pontifical romain.
( Michaud. — Histoire des Croisades . Pièces justificatives . ) a • A la table du roy mengeoient le conte de Poitiers , lequel il avoit faict chevalier, le jour d’une Saint- Jehan, qui naguerre estoit passée, le conte de la Marche , le conte Pierre de Bretagne. Et à une aultre table devant le roy , à l’endroit du conte de Dreux , mengeoit le roi de Navarre , qui moult estoit paré et aourné de drap d’or, en cotte et manlel , la çainture , fermail et chappel d’or fin, devant lequel je trancheois. Devant le roy saint Loys servoient du menger le conte d’Artois et son frère , et le bon conte de Soissons , qui trancheoit du coustel. »
Le sire de Joinville , à qui nous devons ce récit, n’était encore que simple écuyer, comme il le dit luimême • et n’avoit vestu nul haubert. •
préparait les lits et le bain des chevaliers1, décorait les galeries destinées aux réunions et aux fêtes , dansait avec les nobles damoiselles , ou chantait sur la mandore de gentils lais d'amour „
« Si preint à devenir joyeux, joly et gracieulx et à faire balades, rondeaux, virelais et complaintes d’amoureux sentiment, et doulcement amour le foit si bon maistre , que nul ne s’en passoit. »
« Jà avoit choisi dame belle et digne d’estre aymée, pour laquelle preindrent ses pensées à croistre en désirs chevaleureux ; et quant à danse ou à feste s’esbattoit, où ellefeut, là nul ne le passoit de gracieuseté et de courtoisie, chantoit chansons et rondeaux, dont luy-mème avoit faict le dict; mais il ne feut mie tost hardy de pleinement dire sa pensée, comme font les lobeurs (trompeurs) du temps présent; ains devant elle, et entre toutes dames, estoit plus doulx et bening que une pucelle. Toutes servoit , toutes honoroit pour l’amour d’une 2. »
Mais ce doux sentiment ne faisait point oublier à l’écuyer des exercices plus belliqueux. Chargé du soin de l’écurie , il dressait des chevaux pour la chasse et la guerre. A sa voix, le coursier docile franchissait les barrières, les fossés et les palissades; il dévorait du pied la terre, et hennissait, comme au son des fanfares , lorsque le clairon sonne la charge, et que les épées se brisent sur les écus étincelants.
Le service militaire du château était au nombre des principaux devoirs des écuyers. Ils devaient relever les sentinelles et faire, à minuit, la ronde dans les cours et sur les remparts. Si le châtelain sortait à cheval , ils lui tenaient l’étrier, portaient son heaume , ses brassards, ses gantelets , son pennon et sa lance. 3 L’un
1 Les lis firent li cscuier
Si coucha chacuns son seignor. f Fabliau du Court Mentel. )
* Livre des faicts du mareschal de Boucicaut.
3 Les jeunes gens poursuioient ,
Lances , bacinez porloient Des anciens chevaliers ;
Et la coustume aprenoient De chevauchier, et veoieut Des armes les trois mestriers.
Puis devenoient archiers,
A table et partout servoient;
d’eux, monté sur un léger palefroy, conduisait à sa droite le cheval de bataille. Il le donnait à son maître, à l’approche de l’ennemi, laçait le heaume, rivait la visière avec soin, affermissait les jointures de la cuirasse et des autres pièces de l’armure 1 , et suivait le bon chevalier où le péril était plus grand. Son adresse, son dévouement et son courage n’avaient alors plus de bornes. Combattant moins pour sa vie que pour celle de son seigneur, toujours prêt à lui faire un rempart de son corps, à parer les coups qu’on lui portait, à lui abandonner son cheval et ses armes, il le relevait sanglant au milieu de la mêlée, assurait son triomphe, ou sans regret expirait à ses yeux 2.
Dans les courts intervalles de paix, des jeux qui développaient l’agilité et la vigueur du corps, des courses de chevaux, de lances et de bagues, préparaient l’écuyer aux tournois et aux joûtes à outrance. Les dames les animaient de leurs sourires, et accordaient le prix au vainqueur.
« Tant estoit grande l’ardeur de la volonté, qu’il avoit aux armes, que nulle peine ne luy estoit griefve, et ce qui eust été grand travail à ung aultre , à luy estoit grand soûlas. Dont maintenant s’essayoit à saillir sur ung coursier tout armé ; puis aultre fois courroit longuement à pied, pour s’accoutumer à avoir longue haleine, et souffrir travail. Aultre fois férissoit d’une coignée ou d’ung mail, pour bien se duire au harnois et endurcir ses bras et ses mains. Il faisoit le soubresaut armé de toutes pièces , fors le bacinet, et en dansant le faisoit, armé d’une cotte d’acier. »
//em, sailloit sans mettre le pied à l’estrier sur ung coursier armé de toutes pièces.
Et les malectes troussoient
Derrière eulx moult voulentiers
Puis gens d'armes devenoient Et leurs vertus esprouvoieut Huit ou dix ans tous entiers.
Es grans voyages aloient ,
Puis chevaliers devenoient. ( Eustache Deschamps. )
1 « Si voit venir monseigneur Gauvain et deux escuyers , dont Pung menoit son destrier en destre, et
portoit son glaive , et l’aultre son heaume , et l’aultre son escu. > ( Lancelot' du Lac. )
2 J’ai ouï dire aux anciens capitaines, que jadis par les vieilles coutumes des batailles, les grands et premiers écuyers de nos rois de France dévoient être toujours auprès d’eux, sans jamais les désemparer ni abandonner, et ne faire que parer aux coups que Ton donne à leurs maîtres , ni sans s’amuser à autre chose qu’à cela. • Ainsi qu’on dit que fit ce brave et grand escuyer de Saint- Séverin , à la bataille de Pavie , à l’endroit du roy François. Aussi y mourut-il en la bonne grâce et louenge de son roy, qui le sceut bien dire peu après. »
( Brantôme. )
Item j à ung grand homme monté sur ung grand cheval sailloit de terre à chevauchon sur ses espaules, en prenant ledict homme par la manche à une main, sans autre avantage.
Itetny en mettant une main sur l’arçon de la selle d’un grand coursier, et l’aultre emprès les oreilles , le prenoit par les creins en plaine terre, et sailloit par entre ses bras de l’aultre part du coursier.
Item, si deux parois de piastre feussent à une brasse l’une près del’aultre, qui feussent de la haulteur d’une tour, à force de bras et de jambes, sans aultre aide , montoit tout au plus hault , sans cheoir au monter, ne au dévaler.
Item , il montoit au revers d’une grande eschelle dressée contre un mur tout au plus hault, sans toucher des pieds, mais seulement sautant des deux mains ensemble d’eschelon en eschelon, armé d’une cotte d’acier; et ostée la cotte, à une main sans plus montoit plusieurs eschellons. Et ces choses sont vrayes; et à maintes aultres grandes appertises faire duisit tellement son corps, que à peine peust-on trouver son pareil 4. »
C’était à cette école de prouesse que les jeunes gentilshommes se préparaient à recevoir l’ordre de la chevalerie. Les veilles, les ennuis, les longues séparations, les voyages en lointains pays, à la recherche des aventures, les fatigues et les périls, rien ne leur semblait pénible pour mériter cette distinction glorieuse : un tel éclat resplendit sur cet apprentissage des armes, qu’un des plus brillants rejetons des lys, l’aimable et valeureux Charles VIII, s’honora du simple nom d’écuyer, jusqu’à l’immortelle victoire de Fornoue.
Quelquefois aussi de vieux guerriers, plus riçhes d’honneur que Savoir, portaient, toute leur vie, ce modeste titre 1 2. Ayant pour seule fortune leur cheval de bataille , leur bonne épée et leur armure, ils n’osaient lever les yeux sur la chevalerie, et se contentaient d’en montrer l’expérience, la prud’homie et les vertus. Mêlés aux plus illustres chevaliers, consultés sur les traditions des joutes, des
1 Livre des faicls du mareschal de Boucicaut .
a * L’escuver quant il a bien voyagé , et a esté en plusieurs faicts d'armes, dont il en est sorty à honneur, et qu’il a bien de quoi maintenir l’estât de chevalerie (car aultrement ne luy est honneur, et vault mieulx estre bon escuyer que ung povre chevalier), doit requérir aulcun seigneur qui le face chevalier. »
( Ànthoine de la Salle. — Livre de la Salade )