‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 127 sur 155 · TOME II. m · texte numérisé non relu

TOME II. m

et l’épée, en forme de croix, vous enseigne qu’à l’exemple de J. C., qui a triomphé du péché et de la mort, sur l’arbre du Calvaire, il vous faut vaincre courageusement vos passions comme vos ennemis. L’épée est encore un attribut de la justice due aux opprimés. Ce haubert, qui protège votre poitrine, doit fermer votre cœur à l’orgueil, à la déloyauté et à la trahison. La lance droite et brillante, le pennon flottant, qui la surmonte, sont le symbole de la vérité. La masse d’armes est l’image de la force, et les gantelets préserveront vos mains des larcins et des faux serments. »

Ainsi instruit, adoubé et armé de toutes pièces, le candidat , au sortir de l’église, trouvait, sous X imagerie du gothique portail, un des plus anciens chevaliers , qui lui présentait un noble cheval de bataille. Il sautait légèrement en selle, sans mettre le pied à l’étrier : les trompettes et les instruments de guerre sonnaient de belliqueuses fanfares; et le peuple, témoin de l’adresse avec laquelle il faisait bondir son dextrier et flamboyer son épée , remplissait l’air de ses acclamations joyeuses 4.

La foule l’accompagnait jusqu’au chastel, où les dames le recevaient, « en grande joie et affection. » Elles délaçaient elles-mêmes toutes les pièces de son armure, et lui donnaient, en échange, un riche manteau brodé à ses armes , fourré d’hermine ou de menu vair . De splendides festins, dont nos fidèles chroniqueurs ont conservé la description , ajoutaient à l’éclat de ces réceptions solennelles 1 2.

Le prince, qui avait armé le nouveau chevalier, tenait alors cour plénière et tinel (table) ouvert à tous venans . « On y veoit grant foison de dames, de damoiselles et de gentilshommes d’honneur. Et d’armes et d’amour les oyoit-on parler , car de tous pays, pour la vaillance du seigneur, ils appleuvoient 3 4. » Les troubadours y chantaient leurs rondeaux, virelais et tensonsy et célébraient, dans leurs vers, l’équité , la valeur et la générosité des bons chevaliers 4.

1 « Le nouveau chevalier doibt chevaulcher parmi la ville , et se doibt montrer aux gens, affin que tous saichent qu’il est chevalier nouvellement fait et ordonné , et qu'il est obligé de deffendre et maintenir le haut honneur de la chevalerie. • ( Ordre de la chevalerie.)

a - Ce jour convient faire grant feste, donner beaux dons et faire grants mangiers, jouster et bouhourdcr. »

( Ordre de la chevalerie . — Du Cange , Dissertations sur Joinville .)

3 Froissard.

4 II nous reste un tenson , en langue provençale, où trois troubadours débattent, en vers, le mérite de trois seigneurs. Le premier se distingue par sa dioiture et son équité ; le second, plein de bravoure , est toujours prêt à saisir la lance pour défendre ses vassaux ; le troisième, libéral et magnifique , répand l’argent, à pleines mains, sur les poêles , les clercs et les pauvres de ses domaines. Toutes les obligations de la chevalerie étaient comprises dans ces trois qualités réunies.

Cette dernière vertu brillait surtout dans les grands tournois, qui terminaient ces fêtes; souvent on vit de riches barons, l’exagérer jusqu’à la démence. A un pardon d’armes , près de Beaucaire, Raimond d’Agout, surnommé le magnifique , distribue à ses serviteurs cent mille pièces d’argent, que venait de lui donner le comte de Toulouse. Un autre chevalier, pour le surpasser en désintéressement , fait semer, dans la plaine, trente mille pièces d’or, et les enfouit avec la charrue.

Depuis les jeux sanglants du cirque et des anciens Germains , tous les peuples belliqueux ont aimé les exercices, qui leur retraçaient, dans la paix, l’image de la guerre. Nithard nous apprend qu’après la bataille de Fontenay, Louis de Germanie et Charles, son frère, donnèrent à leurs armées le spectacle de combats simulés. Ces jeux guerriers, semblables aux trespignées ou combats à la foule , ne furent assujétis à des règles fixes , et ne portèrent le nom de tournois qu’au milieu du XIe siècle 4. De la terre de France, ils se répandirent rapidement en Angleterre, en Espagne et dans tous les royaumes de l’Europe. Les chevaliers descendirent dans la lice, avec « de gracieuses espées rabattues, et poinctes brisées, et combattirent, sans se méfaire, au grant plaisir des dames et damoiselles, qui les regardoient de dessus les eschafaux 1 2 3. »

Ces nobles exercices se multiplièrent à tel point, qu’à la fin du même siècle, chaque village avait ses lices , où les plus braves faisaient l’apprentissage des armes. Nous lisons, dans les chroniques de la première croisade, que, pendant la cérémonie de l’hommage rendu par Godefroy de Bouillon à Alexis Comnène , un chevalier, nommé Robert de Paris, vint insolemment s’asseoir près du trône impérial. Beaudoin de Hainaut lui ayant fait observer de respecter les usages d’une cour étrangère : « Vraiment, dit Robert à haute voix, voilà un plaisant rustre, qui est d assis, lorsque tant de vaillants capitaines sont debout. »

Alexis, qui s’était fait traduire ces parolles, demanda à Robert, quelles étaient son origine et sa patrie.

« Je suis Français, reprit Robert, et de la naissance la plus illustre. Je ne sais » qu’une chose, c’est que, dans mon pays, on voit, près d’une église, une place, » où se rendent ceux qui brûlent de signaler leur valeur. J’y suis allé souvent; » mais personne n’a osé se mesurer avec moi 5. />

1 Anno 1066 , Gaufridus de Pruliaco , qui torneamenta invenit, apud Andegavum occiditur.

( Chronique de Tours.)

a Du Cange. — Dissertations sur V histoire de saint Louis . — Wulson de la Colombière.

3 Bibliothèque des Croisades . — Michaud.

L’audace de pareilles provocations fit bientôt tomber en désuétude les règles , qu’une prudente sagesse avait opposées à l’effusion du sang. La haine , la jalousie et l’orgueil national, l’amour d’une vaine renommée et la folie de l’honneur aiguisèrent la pointe des lances et le tranchant des épées; les combats à outrance et à fer émoulu succédèrent aux tournois. Ils devinrent de cruelles mêlées, où succombèrent, sans gloire, les plus vaillants chevaliers *.

Les papes ne tardèrent pas à les frapper d’anathême. Us lancèrent à la fois leurs foudres sur ces exécrables jeux (nundinæ execrabiles) et sur les duels et combats judiciaires, qui faisaient rétrograder, vers la barbarie, la chevalerie chrétienne. Alexandre III, au concile de Latran 1 2 3 *, les interdit , sous peine d’excommunication ; et il fallut tout le pouvoir et la persévérance des grands pontifes du XIIIe siècle et l’autorité de saint Louis, pour que la noblesse féodale renonçât momentanément à donner ces gages sanglants de son mépris de la mort.

Une ordonnance de Philippe de Valois 5 remit en honneur les combats de plaisance. En exigeant des champions une vertu éprouvée, plus encore qu’une naissance illustre, en infligeant publiquement aux coupables de honteux châtiments, ce chevaleresque monarque changea les tournois en véritables écoles de prouesse , où le sang coula encore, malgré les précautions les plus sages , mais d’où la loyauté ne fut jamais bannie.

Nous avons dit que Charles VI, après avoir armé chevalier Louis II d’Anjou et son frère, le comte du Maine, avait fait suivre la cérémonie religieuse de courses de lances et de joûtes brillantes. Un grand tournoi, où le jeune prince déploya une magnificence royale , fut surtout remarquable par la galanterie romanesque

1 « La grande chronique belgique raconte qu’en l’an 1240, il se fit un tournoy à Nuis près de Cologne , où soixante chevaliers et escuyers perdirent la vie. On entendit après leur mort les cris des démons, qui y parurent en guise de corbeaux et de vautours au-dessus de leurs corps. »

( Du Cange. — Dissertations sur l’histoire de saint Louis,)

4 Si quis eorum ibi mortuus fuerit , quamvis ei pœnitentia non denegetur, ecclesiasticâ tamen careat sepulturâ. (Con, Lat.)

3 Nous donnons ici un extrait de ses dispositions principales :

Quiconque des nobles chevaliers aura dit ou fait quelque chose contre la sainte foi catholique, abandonné son seigneur au combat , falsifié son sceau , violé sa foi ou son serment , profané les églises , opprimé les faibles, interrompu le commerce, rançonné les marchands par l’établissement de péages injustes, établi sans droit des impositions sur ses vassaux , pillé par vengeance ses voisins, sera battu de verges et chassé hors des barrières ; ses armes seront renversées et foulées aux pieds par les officiers d'armes.

(Wulson de la Colombière.)

qui l’inspira. Décrit dans la chronique de Saint-Denis , il fut chanté par Eustache Deschamps, le bon bailly de Senlis.

Armes , amours , déduit , joye et plaisance ,

Espoir, désir, souvenir, hardement (hardiesse) ,

Jeunesce, aussi manière et contenance,

Humble regart trait amoureusement ;

Genz corps joliz, parez très richement ,

Avisez bien ceste saison nouvelle ,

Ce jour de may, ceste grant Teste et belle ,

Qui par le roy se faict à Saint- Denys ;

A bien jouster gardez vostre querelle ,

Et vous serez honorez et chéris.

Car là sera la grant biauté de France ,

Vint (vingt) chevaliers , vint dames ensement.(ensemblement) , Qui les mettront armez par ordenance ,

Sur la place toutes d’un parement (ornement) ,

Le premier jour; et puis secondement ,

Vint escuyers , chascun sa damoiselle ,

D’uns paremens joye se renouvelle ,

Et là feront les heraulx plusieurs cris Aux bons joustans : tenez fort vostre selle ,

Et vous serez honorez et chéris.

Or y perra (paraîtra) qui bien fera de lance ,

Et qui sera de beau gouvernement ,

Pour acquérir d’amour la bienveillance ,

Et qui durra au hernois longuement ,

Cilz ara loz (louange) , doulx regart proprement Le monsterra ; amour, qui ne chancelle , L’enflambera d'amoureuse estincelle ,

Honneur donra aux mieulx faisans les prix. Avisez tous ceste doulce nouvelle ,

Et vous serez honorez et chéris.

Envoi.

Servans d’amours , regardez doulcement

Aux eschaffauds Anges de paradis (beautés angéliqnes) ,

Lors jousterez fort et joyeusement ,

Et vous serez honorez et chéris.

(Poésies manuscrites c/’Eustache Deschamps* — Bibliothèque royale .)

Le grave moyne de Saint-Denys , qui n’oublie apprend que les dames « se dévestirent de leurs

aucun détail de cette fête, nous atours pour orner les lances des

chevaliers, de livrées de rubans et galends de soye 1 , » et que les Juges diseurs leur confièrent le soin de décerner le prix de la vaillance. Une chevalerie idéale , fille d’Amadis ou de Galaor, avait succédé à la chevalerie héroïque; le roman avait pris la place de l’histoire.

Les jeunes chevaliers qui, pour ne pas rester oisifs en temps de paix, entreprenaient de lointains voyages, et visitaient les cours des plus renommés princes de l’Europe, ne trouvaient pas toujours, sur leur route, des géans sarrasins et de perfides enchanteurs , des veuves, des orphelins et des damoiselles opprimées. Le pouvoir royal, en se réservant l'exercice de la justice, avait enlevé à la chevalerie sa plus belle prérogative, et mis fin aux questes d'adventures et aux guerres particulières. Mais tels étaient les souvenirs laissés dans le cœur des peuples, que la langue française elle-même a perpétué leur reconnaissance. Banni de la législation écrite, le code d’honneur s’est réfugié dans les mœurs du pays; et de nos jours encore, les bacheliers es lois rendent leurs arrêts dans des palais élevés sur les places publiques, où nos aïeux entendirent les laconiques décisions des bacheliers d'armes .

Les vingt premières années du règne de Charles VI, furent l’âge romanesque de la chevalerie. C’est alors qu’à défaut d’aventures , nos preux multiplièrent les emprises et les pas d’armes. Quelquefois chargés de chaînes, en signe de servage, ou un anneau d’or rivé au pied 2, ils faisaient publier, à son de trompe, que tel

1 Nous lisons dans le roman de Perceforest qu’à la fin d’un tournois les dames « estoient si desnues de leurs atours , que la plus grande partie estoit en pur chef ( nue tête ) , car elles s’en alloient les cheveux sur leurs espaules gisans, plus jaunes que fin or, en plus leurs coties sans manches, car tout avoient donné aux chevaliers, poureulx parer, et guimples, et chaperons, mantels etcamises. Mais quant elles se veirentà tel point, elles en furent ainsi comme toutes honteuses; mais sitost qu’elles veirentque chascune estoit en tel point, elles se prirent toutes à rire de leur advenlure ; car elles avoient donné leurs joyaux et leurs habits de si grand cueur aux chevaliers, qu’elles ne s'apercevoient de leur dcsnuementetdévestement. •

a Froissard , Monstrelet , Olivier de la Marche , Fauteur des mémoires du maréchal de Boucicaut , Georges Chastelain, dans son histoire du bon chevalier, Jacques de Lalaing, et tous les autres chroniqueurs, sont remplis de faits de ce genre. Resserré par les limites de cet essai historique, nous citerons seulement, ici, le cartel de Jean de Bourbon , conservé dans les mémoires de Peiresc.

« Nous Jean de Bourbon , duc de Bourbonnois, comte de Clermont, per et chambrier de France , désirant

• eschiver oisiveté, et explecler nostre personne, en advançnnt nostre honneur par le mesticr des armes, pen-

- sant y acquérir bonne renommée , et la grâce de la très belle, de qui nous sommes serviteurs , avons na-

- guères voué et empris, que nous, accompagné de seize autres chevaliers et escuyers de nom et d’armes

» c’est assavoir l’admirai de France, messire Jean de Chalon, le seigneur deBarbasen, le seigneur du Chastel,

• le seigneur deGaucourt, le seigneur de la Heuze, le seigneur de Gamaches, le seigneur de Saint-Remy, le

• seigneur de Monsures, messire Guillaume Bataille, messire Droüet d’Asnières, le seigneur de la Fayette,

• et le seigneur de Poularques , chevaliers : Carmalet , Loys Cochet, et Jean du Pont , escuyers, porterons

jour, dans tel lieu, pour soutenir l’honneur de la France, acquérir de la gloire et la bonne grâce de leurs dames, ils jouteraient contre tout venant, à armes courtoises ou à outrance.

Les emprises , qui offraient moins de pompe, mais plus de périls que les tournois , devinrent des duels sanglants, entre les chevaliers des diverses nations de l’Europe. Les Anglais, les Écossais, les Portugais et les Espagnols se donnaient rendez-vous en France, comme au pays « où tous nobles et chevaleureux hommes estoient le plus honnorez. » Des lices permanentes, et toujours ouvertes aux combattants, furent dressées à Paris, à Saint-Ingelbert, entre Boulogne et Calais, et au pied du château où naquit Henri IV. Boucicaut, Roye, Sampi, Châteaumorand, Saintré, Coucy et Barbazan y maintinrent la supériorité de la chevalerie de France 4.

Les chroniques nous ont conservé le récit de V emprise célèbre, où les trois premiers chevaliers joutèrent « de fer de glaive trente jours sans faillir, excepté les vendredis, depuis le vingtiesme de mars jusques au vingtiesme d’avril (1390). » Les plus grands seigneurs d’Angleterre 2, au nombre de cent vingt, et quarante chevaliers allemands ou espagnols , touchèrent les écus des tenants .

« A tous , Boucicaut et ses compagnons parfeirent le nombre des coups , excepté à aulcuns durement navrez ; et ainsi continua le bon chevaleureux sa noble emprise] et dieu mercy, n’eut mal ne blessure. Si en saillit à très grant honneur du

» en la jambe senestre chascun un fer de prisonnier pendant à une chaîne, qui seront d’or pour les cheva- » liers , et d'argent pour les escuyers , par tous les dimanches de deux ans entiers, corn mençans le dimanche » prochain après la date de ces présentes, au cas, que plutost ne trouverons pareil nombre de chevaliers et » escuyers de nom et d'armes sans reproche, que tous ensemblement nous vueil lent combattre à piedjus- > ques à outrance , armez chascun de tels harnois qu’il lui plaira , portant lance , hasche , espée et dague , ou - moins de bnston de telle longueur que chascun voudra avoir, pour estre prisonniers les uns des autres, par • telle condition que ceux de nostre part qui seront outrez, soient quittes en baillant chascun un fer et chaisne » pareils à ceux que nous portons : et, ceux de l’autre part qui seront outrez seront quittes chascun pour un » bracelet d’or, aux chevaliers, et d'argent aux escuyers , pour donner là où bon leur semblera.

Fait à Paris le premier de janvier, l'an de grâce 1414. •

1 « En ce temps aussi estoient chevaliers d'Espaigne et de Portugal bien renommez de chevalerie , dont trois de Portugal prindrent, par je ne sai quelle folle entreprise, champ de bataille encontre trois François ; et fut à oultrance ordonné; mais eu bonne vérité de Dieu , ils ne mirent pas tant qu’on metlroit à aller de la porte Saint-Martin à la porte Saint-Antoine à cheval , que les Portugallois ne fussent desconiiz. >

(Journal de Paris sous Charles PI.)

a Jean, frère de Richard II roi d’Angleterre, le comte de Derby, leoomte Mareschal , les sires de Beaumont , de Percy, de Clifort et de Courtenay furent au nombre des assaillants.

( Mémoires du maréchal de Boucicaut .)

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roy, delà chevalerie de France, et à si grand los de luy et de ses compaignons, que à toujours en devra estre parlé. »

La générosité de Boucicaut égala sa valeur. Il traita magnifiquement les vaincus, les combla de riches présents , et, pour se faire pardonner sa victoire , rendit leurs chevaux et leurs armes.

Cette noble courtoisie, compagne du courage, avait donné naissance à la fraternité d'armes. De loyaux guerriers, qui avaient longtemps partagé les mêmes périls, ou s'étaient rencontrés dans les rangs ennemis sur le champ de bataille, se juraient « bonne paix et alliance perpétuelle, contre tousceulz qui peuvent vivre et mourir, leur seigneur excepté *. » Dès lors, ils mettaient en commun « sans noise ne tançon » leurs dettes, leur avoir, les rançons des prisonniers et le gain fait par les armes. Pour rendre ces engagements plus sacrés, ils partageaient le même lit, assistaient ensemble au saint sacrifice, baisaient la Paix à 1 ' Agnus Dei , recevaient le corps de Notre Seigneur, et promettaient solennellement de se défendre de tout leur pouvoir, et de se porter mutuel secours, tel que deux frères doivent l’un à l’autre 1 2. La chevalerie, en rapprochant les hommes héroïques de toutes les nations chrétiennes, avait étendu jusqu’aux peuples la fraternité de l’évangile.

Les plus glorieuses distinctions furent le prix de tant de bienfaits. Entourés de la reconnaissance populaire, les chevaliers reçurent le titre de monseigneur et de messire. Seuls ils eurent le droit de porter la lance , le haubert, les éperons dorés, les cottes d’armes armoiriées et les robes de velours et d’écarlate doublées de précieuses fourrures. Leur sceau les représenta à cheval, l’épée nue à la main. Ils pouvaient exiger de leurs vassaux des droits de chevalerie, au mariage de leurs filles, à la réception de leur fils aîné , quand ils étaient prisonniers de guerre et à

1 Traité entre Bertran du Guesclin , duc de Mouline , connestable de France , et O II i vie r, seigneur de Clisson , publié par du Cange.

a Lorsque le prince de Ga Iles eut déclaré la guerre à Henri de Transtamare, il ordonna à tous 1rs Anglais qui étaient en Espagne de rejoindre sa bannière. Hue de Carvalai vint alors faire ses adieux à Duguesclin. ■ Gentil » sire , lui dit-il , nous avons esté ensemble par bonne compaignie , comme preud’h<>mmes,el avons toujours ■ eu du vostre à nostre voulenté , tant des avoirs conquestez , que des joyaulx donnez ; ne oncques n’en de- • mandasmes part , si pense bien que j’ay plus receu que vous , et pour ce , vous prie que nous en comptions » ensemble. »

» Si dist Bertran; ce n’est qu’un sermon , je ne sçay se vous me debvez , ou se je vous doy. Or soit tout > quitte , puisque vient au despartir, raison donne que vous suiviez vostre maistre. Ainsi le doibt faire tout » preud’homme. Bonne amour ûst l'amour de nous, et aussi en sera la desparlie , dont me poise qu’il convient » qu’elle soit. • Lors le baisa Bertran et tous ses compagnons aussi. » (Du Cange.)

la‘ veille d’accomplir le voyage d’outre-mer. S’ils mouraient de blessures reçues dans les combats, des fatigues de lointains pèlerinages ou de vieillesse dans le repos de leurs manoirs, ils étaient enterrés avec leurs armes, et un habile imagier sculptait le tombeau de marbre, qui recouvrait leurs cendres.

Mais si la vie et la mort du loyal et fidèle chevalier étaient entourées de gloire , rien n’était terrible et solennel comme la dégradation du félon et du parjure. Ces lugubres cérémonies, que l’on croirait empruntées à de romanesques récits, ne furent que trop réelles , et nous en trouvons un exemple effrayant, sous le règne du prince qui fit briller la chevalerie de son dernier éclat. Nous raconterons, d’après Favyn, ces funèbres détails.

Le capitaine Franget, gouverneur deFontarabie, avait rendu, sans combat, cette place aux Espagnols. Condamné dans un conseil de guerre tenu à Lyon (15^4), sous la présidence du connétable et des maréchaux de France, le malheureux vieillard fut conduit sur la place de l’Hôtel - de- Ville , où s’élevaient deux échafauds. Le premier était occupé par les chevaliers juges , le second par douze prêtres, les hérauts et poursuivants d’armes, et par le condamné, debout et armé de toutes pièces. Sur un pal , attenant à l’échafaud, était fixé son écu blasonné.

Les prêtres commencèrent à psalmodier les vigiles des morts, depuis le Placebo jusqu’à la fin du miserere . A chaque psaume, après le Requiem , ils faisaient une pause, pendant laquelle les hérauts d’armes dégradaient le vieux chevalier. Un d’eux prit le heaume et cria à haute voix :

« Ceci est le heaume de Franget , gouverneur de Fontarabie, atteint et convaincu » de couardise et de trahison , et pour ce , condamné à mort. Ceci est sa cotte » d’armes, sa ceinture et son espée, ses espérons dorez et ses gantelets; cy sont » les pièces de son harnois. »

Quand on vint à l’écu planté sur le pal , un des poursuivants le renversa, la pointe en bas ; et un héraut le rompit en trois pièces, avec un marleau.

A la fin du dernier psaume de l’office des morts, les prêtres se levèrent de leurs sièges. Ils entourèrent le condamné, lui mirent les mains sur la tête, et chantèrent lentement le cent-huitième psaume de David, qui contient les malédictions fulminées sur la tète de l’exécrable traître Judas.

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