‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 128 sur 155 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

« Lorsqu’on le jugera, qu’il soit condamné, et que sa prière meme devienne un crime. *

« Que ses jours soient abrégés et qu’un autre reçoive sa mission. »

« Que ses enfants deviennent orphelins et sa femme veuve. »

« Que ses enfants vagabonds sortent du désert, pour mendier leur pain. »

« Que l’usure dévore sa substance ; que son travail soit la proie de l’étranger. »

« Que personne ne lui tende la miséricorde; que personne n’ait pitié de lui. »

« Que sa race soit dévouée à la mort ; que son nom s’éteigne, en une seule génération. »

« Il a aimé la malédiction , elle viendra sur lui ; il n’a pas voulu la bénédiction , elle s’éloignera de lui. »

« Il s’est revêtu de la malédiction, comme d’un manteau; elle est entrée, comme l’eau, dans ses entrailles et, comme l’huile , dans ses os. »

« Quelle soit à jamais le vêtement dont il se couvre, la ceinture qui presse ses reins *. »

Alors le roi d’armes demanda, par trois fois, les nom, surnom et qualités du chevalier; le poursuivant ayant répondu, par trois fois, à sa demande, le roi d’armes reprit qu’il se trompait, et déclara qu’il ne voyait, devant lui, qu’un traître déloyal, parjure et foj mcntie ; puis, pour montrer au peuple qu’il disait la vérité, il se tourna vers les chevaliers juges. Sur un signe du président, le greffier lut la sentence : Franget , rayé de l’ordre de la chevalerie , était dégradé de noblesse et condamné au supplice.

Les chevaliers descendirent de l’échafaud , revêtus de robes et chaperons de deuil. Le condamné , lié avec une corde et couvert du drap des morts, fut couché sur une civière et porté à l’église voisine, où ses juges l’attendaient. Alors les prêtres se mirent à réciter les dernières oraisons des trépassés. Tout était fini pour le

1 Bible de Gcnoude.

vieillard félon. Sans armes , sans nom et sans honneur, il ne restait plus à livrer au bourreau qu’un cadavre.

Le roi fit grâce à Frangetde la vie; mais la tache, qui couvrait son nom, s’étendit sur ses enfants. Us furent déclarés indignes de porter les armes , de paraître aux joutes, tournois, sièges, armées, cours et assemblées de rois, princes et gentilshommes , sous peine d’être chassés et frappés de verges , comme issus d’un père infâme.

• La loyauté et la vaillance de la chevalerie française rendaient rares ces terribles condamnations, qui frappaient des générations entières; et le crime n’entraînait ordinairement que la dégradation personnelle. Cependant l’honneur des enfants était si intimement uni à celui de leurs pères que, même dans les fautes légères, le châtiment atteignait la famille du coupable, et perpétuait sur l’écusson le souvenir de la flétrissure.

Il nous reste un jugement de saint Louis, qui condamne Jean d’Avesnes, pour avoir insulté sa mère, à rayer de son écu le lion d'or de Flandres armé, et lampassé (avec griffes et langue) de gueules. Le pieux fils de Blanche de Castille pensait, sans doute, que le chevalier, coupable d’un pareil crime, devait être privé de ses armes et de sa langue.

L’année même (i5a4) où la chevalerie de France rejetait un traître de ses rangs, une arquebusade frappait mortellement, à la retraite de Rébecque, le bon chevalier sans reproche et sans peur. L’expiation de l’honneur suivait de près le crime.

« Quant il sentit le coup, se print à crier Jésus ! et puis dist : « Hélas, mon Dieu, je suis mort! » Si print son espée par la poignée, et baisa la croisée en signe de la croix, et en disant tout hault : Miserere met, Deus, secundùm magnam misericordiam tuarn , devint incontinent tout blesme, comme failly des esperitz, et cuyda tomber : mais il eut encore le cueur de prendre l’arson de la selle; et demoura en cest estât jusques à ce que ung jeune gentilhomme, son maistre d’hostel, luy ayda à descendre et le mit soubz ung arbre. »

« Ses povres serviteurs domestiques estoient tous transsiz , entre lesquels estoit son povre maistre d’hostel, qui ne l’abandonna jamais; et se confessa le bon chevalier à luy, par faulte de prestre. Le povre gentilhomme fondoit en larmes, voyant son bon maistre si mortellement navré. Mais tant doulcement le reconfor-

toit icelluy bon chevalier, en luy disant : « Jacques, mon amy, laisse ton deuil; » c’est le vouloir de Dieu de m’oster de ce monde. Je y ay par la sienne grâce » longuement demouré, et y ay receu des biens et des honneurs, plus que à moy » n’appartient : tout le regret que j’ay à mourir, c’est que je n’ay pas si bien fait » mon debvoir que je debvoys. »

Le connétable de Bourbon, qui suivait la bannière des ennemis de la France, aperçut Bayard, couché auprès de l’arbre, il s’approcha de lui, les larmes aux yeux, et lui exprima sa douleur.

« Monseigneur, répondit le preux chevalier, ne faut avoir pitié de moi, mais de » vous, qui êtes armé contre vostre roy, vostre pays et vostre foy. Je cognois que » je suis blessé à mort, je prends la mort en gré, et n’y ai auculne desplaisance. »

« Bien heureux le prince , qui a ung tel serviteur, » dit en s’éloignant le premier Bourbon, qui fut un traître! Le remords avait pénétré dans cette âme hautaine, et commençait son terrible châtiment.

A la mort de Bayard se clôt l’ère de la chevalerie. Nous l’avons montrée naissant sur la terre de France, au commencement du XIe siècle, sous l’inspiration du christianisme. Un simple serment fait d’abord le lien de cette association sainte, que les croisades propagent dans tout l’Occident. Le dévouement, la générosité et la vaillance, la protection du faible, la fidélité à la parole jurée et à la foi catholique, sont les principales vertus qu’elle exige de ses membres. Elle embrasse bientôt la noblesse féodale presque entière, change et adoucit ses mœurs barbares , et forme une grande confrérie héroïque , toujours armée pour défendre le sol et la religion chrétienne. Son influence domine le moyen-âge. Pendant près de six siècles, l’histoire et la poésie sont remplies des noms et des hauts faits de ses héros. Grâce à eux, notre patrie, même dans ses revers, ne reste jamais sans gloire. Elle peut citer, avec orgueil, leur vie comme leur mort; et n’est-ce pas à la pensée de la France que le royal prisonnier de Pavie laisse échapper son sublime cri d’honneur?

Les traditions chevaleresques brillent, avec éclat, sous ce vaillant prince. Elles survivent à l’institution tombée sans retour, et inspirent le Béarnais, à Ivry, Arques et Fontaine-Française. J^ouis XIV leur doit une partie de ses triomphes; Maurice de Saxe les retrouve à Fontenoy; plus tard, quand la France, comme une sanglante victime, est traînée à la suite débandés de bourreaux, elles se réfugient dans les camps opposés , sous le drapeau de Lodi et sous la cornette blanche ,

dans la Vendée et sur les bords du Rhin ; le grand capitaine les absorbe dans sa gloire; et lorsqu’une nouvelle tempête enlève trois générations de rois, elles éclairent de leur dernier rayon cette terre d’Afrique, où vivait encore le nom de saint Louis.

Dormez en paix votre sommeil , ô vaillants chevaliers! car vous avez rempli dignement vos héroïques destinées. N’ayez nul regret de ne plus venir en aide à l’innocence et k la faiblesse. Quand vos statues s’animeraient, sur leurs couches de pierre, quand vous agiteriez encore vos écus et vos lances, qu’iriez-vous faire dans ce siècle vide de foi et d’enthousiasme religieux? Quel vent soufflerait dans vos bannières? Les fleurs de lys ont disparu, et la gloire s’est enfuie avec les aigles, qui volaient d’un pôle à l’autre. L’amour de l’or a remplacé le dévouement et les saintes croyances. Il a tout étouffé, sous sa glaciale étreinte, tout, jusqu’aux sentiments de liberté généreuse , qui faisaient battre le cœur de nos pères. Dormez en paix votre sommeil , en attendant la résurrection , auprès de vos courageuses compagnes, les mains jointes, la croix sur la poitrine, et les pieds posés sur vos lions, ou vos fidèles lévriers.

10 janvier r 844-

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