TOME II
Là vint Ferri , monseigneur de Lorainne , Comme escuier sur son destrier grison ,
En tel estât que plaisance mondainne Se doit monstrer par droit et par raison Pour amplement honorer sa maison.
De velut noir fu son destrier couvert ,
Et loquete tant de blanc que de vert En la façon de hamois de cheval ,
Et son escu de parement égal;
Ung grant plumail d’austrusse à son heaume A le véoir tant d’amont que d’aval ,
Armé estoit l’un des gens du royaume.
De fin linomple avoit sur son bras destre La belle manche aussi d’une chemise,
Qui brochée de fil d’or devoit estre,
Et de foeillage vert par bonne guise,
Moult doucement et gentement pourprise.
A son chamfrain, ainsi comme il devoit, D’austrusse aussi trois grans plumes avoit,
Et à quatre lances quatre estendars De taffetas grans et longs et espars,
Noir, blanc et vert, à grans lettres d’argent, L’une par l’autre, aussi de toutes pars,
Bien brisées au gré de mainte gent.
A l’escu blanc ainsi ala touchier,
Et tantost vint Lenoncourt le pastour ,
Qui vrayement à sa lance couchier Encontre lui ne fit pas long seiour;
Mais je sçay bien de certain que ce jour Fit tant Ferri monseigneur, qu’à voir dire Pour une fois il devoit bien suffire.
Au premier cop leurs deux lances croyzerent,
Mas jusqu’à lin depuis ne reposèrent;
Au second cop le pastour l’encontra :
Je ne sçay pas qu’en leurs cuers proposèrent, Mais bien sa lance en pièces demonstra.
Alors ne fit riens Ferri monseigneur Pour cellui cop , mais au tiers sçay je bien Sans doutance qu’il en fit ung greigneur Tant qu’il rompit sa lance , et l’autre rien. Mais du quart cop disoit chascun grant bien : Leur bois ala tout en pièces par terre.
Au quint aussi tout rompirent grant erre, L’un ne l’autre pour ce cop ne failli ;
Mais au sixte monseigneur assailli Ledit pastour et frappa si très fort Que sa lance lors en pièces sailli :
L’une après l’autre en rompit quatre au fort.
Quant son bouquet il ot et son annel Et son baisier, il donna sa houssure,
Et l’envoya certes le pas isnel A la bergiere. Aprez, je vous asseure.
Vint gayement par maniéré assez seure Gaspart Cosse (xn), ung très gentil escuier, Sur ung roan qui ne doit ennuyer.
Sa houssure fu d’ung drap d’Angleterre Tant estrange d’eure qu’il se puet querre.
Sur son heaume ung beau tymbre de lis Des mieulx fions que lors trouva sur terre ,
A couvrechief pendant des mieulx eslis.
A l’escu noir ainsi ferir ala,
Et Philebert là vint pour le deffendre.
L’un à l’autre si bien se rebella
Qu’il rompirent leurs lances sans attendre. Le second cop aussi ne fu pas mendre,
Car à deux cops quatre lances rompirent; Mais au tiers cop certes ainsi ne firent ,
Car si bien fit le pastour Philebert Que sa lance gentement et apert Contre Gaspart s’en ala par esclas.
Je cuide bien qu’à son heaume appert S’il ouy bien à celle heure le clas.
Le Roy mesme Gaspart Cosse servoit,
Et des autres pluseurs en vérité ;
A tout le mains quant ung jeune savoit Qui n’estoit pas de la jouste usité ,
Il descendoit par sa bénignité De son chaflaut pour lui faire service ,
Et lui portoit aprez lui par la lice Une lance comme ung petit message.
Cela donnoit à pluseurs le corage D’eulx grandement en la jouste porter ;
Et leur faisoit honneur et avantage Lui sur les rens en ce point déporter.
Puis est venu Philebert de Stainville (xm) , Ung escuier dessus ung destrier bay,
Qui se porta gentement entre mille.
Housse de gris de frappe , bien le sçay ,
Et son escu, de mesme gent et gay ,
Semé estoit de fleurs bleues petites.
Outre toutes les choses dessusdittes ,
De plume aussi d’austrusse bleue et grise Sur son heaume une houppe avoit mise ,
 deux plumes blanches dessus passans,
Et en ce point ala de droitte emprise
A l’escu blanc comme fort et puissans.
Contre lui vint Philebert le pastour,
Et Stainville son gagnepain faussa Sans point rompre sa lance de ce tour,
Et toutelfois le pastoureau cassa La sienne alors; et ainsi se passa.
Mais au second et au tiers et au quart Stainville mit trois lances à l’esquart Et les rompit contre le pastourel,
Et par ainsi se porta bien et bel Stainville alors, il n’en faut point douter,
Car vrayement pour y laissier la pel,
Là ne craingnoit sa puissance bouter.
Et puis aprez Robert du Fay (xiv) vint Sur ung destrier grison housse de gris ,
De loquete et frappe entrevint
De blanc si bien que mieulx avoir compris
Ne le povoit pour avoir los et pris.
Son escu blanc estoit tout nonobstant,
Où petites noires larmes ot tant ,
Et deux gentes noires lettres aussi.
Sur son heaume avoit semée ainsi Une bleue bannerole , par marne ,
D’autres lettres blanches à tout cecy,
Et deux lettres qui furent .J. et .M.
A l’escu noir ainsi ferir ala ;
Mais Lenoncourt le pastour et lui firent De prime sault pour certain ce tour là.
Tant que tous deux leurs deux lances rompirent; Et le pastour, assez de gens le virent,
Faussa l’escu de Robert du Fay
De part en part, dont chascun s’esbaliy Au second cop chascun rompit sa lance;
Mais au tiers le pastour si fort s’élance Qu’alors rompit son bois et l’autre non :
Les plus jolis n’ont pas à leur plaisance Aucunefois l’onneur et le renon.
En cellui point se passa le jeudi ,
Car cellui jour fors que sept ne jousterent.
Le dimenche, pour certain je vous dy,
Que de plus fort en plus fort se monstrerent , Et ce tiers jour si bien se rencontrèrent Qu’il en cuida aucuns aler par terre.
A competent heure là vint grant erre Anthoyne de Ponteves (xv) , à voir dire ,
Qui dit estoit de Cabanes le sire,
Sur ung destrier bay gentement monté :
A l’escu blanc ainsi ala de tire,
Et en l’estât qu’il vous sera conté.
Son escu blanc estoit et sa houssure,
D’ung joli get de menu vair bordez,
Et de lettres d’or semé par mesure,
Et tous ses fais grandement accordez.
Son heaume doucettement hourdez D’une houppe de très bonne maniéré,
Auquel avoit ung long pennart deriere.
La bannerole aussi qui surmontoit La houppe assez, et ainsi qu’elle doit,
Qui de plumes estoit bleues et jaunes,
Et de mesme la bannerole estoit,
Housse et escu que ne furent beiaunes.
Sur le chamfrain de son destrier sans doute
Deux plumes des dessusdites couleurs Mises a voit ; et là vint somme toute Philebert, l’un dessusdis pasteurs,
Encontre lui, et tant furent leurs cueurs A bien ferir, que ledit pastoureau Rompit sa lance en l’escu bien et beau;
Mais Cabanes, qui n’y aloit en vain,
Le desarma lors de son gagnepain Sans riens brisier sa lance aucunement.
Au second cop leurs deux lances à plain En leurs escuz rompirent fermement.
Et se au tiers cop le pastour bien ouvra ,
Ne le toucha pourtant son adversaire;
Mais puiz aprez Jehan Cosse (xvi) recouvra , Ung escuier par qui assez à faire Cuidoit avoir de son subtil affaire.
Son destrier bay ot Jehan Cossé, à sa guise Sa houssure, de la propre devise Du Roy mesme , gris blanc et noir sans faille. Sur son heaume avoit, comment qu’il aille, Trois grans plumes d’austrusse bien eslites,
A bourrelet gentil , vaille que vaille ;
Tout estoit bien des couleurs dessusdittes
Et en lieu d’ung couvrechief de plaisance L’espoussette portoit à son bras destre Et ung pigne de cheval sans doutance.
Là pour ferir l’escu blanc s’ala mettre ,
Quant Philebert, qui bien savoit son estre,
A heaume son bois ot bien rompu Au premier cop, et Jehan Cossé en l’escu.
Ilz croyzerent à la seconde attainte,
Et puis la tierce et la quarte sans fainte
En leurs escuz quatre lances rompirent,
Et en ce point brisèrent lance mainte : Considérez tous les beaux cops qu’il firent.
Jehan Cosse à la quinte en l’escu rompit Sa lance, et au heaume le pastour,
Si bien que hors des rens Jehan Cosse mit, Et le convint retraire en ung destour.
Puis vint Guerri de Charno (xvii) à son tour, Ung escuier, pour l’escu blanc ferir.
De son estât qui voudroit enquérir,
Monté estoit dessus nng destrier bay,
Housse et escu et lance , bien le sçay ,
Le bannerol qu’au heaume avoit mis Tout estoit noir. Là se mit à l’essay Contre ung pastour à respondre commis.
Lenoncourt vint, et pour sa bienvenue Chase un rompit bien en l’escu sa lance Au premier cop. La seconde venue Guerry encor, j’en ay bien souvenance, L’autre rompit, et depuis contenance N’ot son destrier à la lice approchier ;
Et car long temps ne se peuvent touchier, Guerry, pour voir, s’en ala sur ce point Triste et dolant, et ne rompirent point Leurs trois lances. Le seigneur de Mison Vint aprez lui , pour certain bien à point , Duquel l’effet maintenant devison.
Cellui est messire Fouques d’Agaut (xviii) ,
En tous estas ung gentil chevalier,
Et en joustes assez expert et baut,
Lequel estoit dessus un blanc destrier
A tout cela qu’il lui faisoit mestier.
Sa housse estoit d’ung gent blanc taffetas  foeillage d’or cliquant à maint tas ,
Et si avoit de mesmes ung grant bort,
Et au dedens aussi pour son déport En lettres d’or escript .L. vault mieulx.
Pour en dire la vérité au fort,
Son fait estoit gracieux en tous lieux.
Ung grant plumail sur son heaume avoit D’austrusse blanc, et aussi par deriere Ung couvrechief de plaisance pendoit;
Et en ce point sa venue première Ce fu d’aler par joyeuse maniéré A l’escu noir ferir certeinnement,
Et contre lui s’en vint notablement Phelippe le pastoureau dessusdit.
Là rompirent tous deux sans contredit Au premier cop leurs deux lances sans faute. Une autre aprez Phelippe en pièces mit,
Et Mison fit une croyzée haulte.
Mais au tiers cop le pastoureau faussa Son heaume au dessus la veue,
Et fit si bien que sa lance cassa.
Se Mison ot celle marrelle eue,
Sa lance aussi est à l’autre escheue Tout au plus hault de l’escu sans casser : Chascun passe par où il puet passer :
C’est la coustume et l’usance de guerre. Aprez Mison vint Honorât de Berre (xa) , Ung escuier sur ung roan monté :
De ses vertus puet on assez enquerre,
Mais en joustes il estoit fort douté.