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non sana ; puis leur dist : « Mes amys, ceste paincture fait responce à tous vos » argumens. Car ainsi que pour destendre un arc , ou en briser et rompre la corde, » la playe qu’il a faicte de la sagette qu’il a tirée , n’en est de rien plus tost guarie; » aussi pourtant si la vie de ma chère espouse est par mort brisée, plus tost n’est « pas guarie la playe de loyalle amour, dont elle vivante navra mon cueur. »
« Ainsi, respondit le débonnaire prince, et fut en cest état longtemps, qu’il ne vouloit recevoir aucune consolation. Car cependant quelle vivoit , il portoit des chaufferettes pleines de feu, au bas desquelles estoit escript d ardent désir , et faisoit mettre auprès un chapelet de patenostres , au millieu duquel estoit escript : dévot luj suis. Et interprétoient et vouloient dire plusieurs qu’il portoit telles devises pour quelques dames en amour; mais saulve leur révérence. Car tant que la bonne princesse son espouse fut en vie , il ne porta devises que pour l’amour d’elle, et jamais en aultre ne mist son cueur. »
Livré à une tristesse profonde , René se plut à multiplier ces emblèmes de sa douleur. On les retrouve surtout dans les gracieuses peintures des livres de prières, qui lui ont appartenu 4. Us ornaient en Anjou tous les lieux qu’il avait le plus aimé , le manoir de Reculée , la Baumette, la chapelle du bienheureux Bernardin , son confesseur, dans l’église des Cordeliers, les châteaux de Baugé et de Launay, et Saint-Pierre de Saumur. Après la mort prématurée de ses enfants , sur le déclin de sa vie , il y ajouta une souche d’or, d’où partait un unique rejeton, avec cette mélancolique devise : vert meurt .
Le duc de Calabre, Marguerite et Yolande avaient seuls survécu à leur noble mère, qui avait perdu successivement six de ses enfants, « moissonnés, dit l’historien de Provence, en leur blonde jeunesse 2. »
René, accablé de douleur, ne voulut point profiter des dernières dispositions d’Isabelle. Malgré le don de sa « très chière et bien aimée sœur et compagne. » 11 céda, en toute souveraineté, la Lorraine à son fils, qui la gouvernait depuis plusieurs années avec une admirable sagesse. L’acte de cession en date du 26 mars 14^2 est un monument touchant de ses regrets et de sa tendresse paternelle 3.
1 Notes et pièces justificatives placées à la suite de la biographie de René.
s Louis, né le 3 mars 1428 , mort à Pont-à-Mousson en 1444 ; Nicolas frère-jumeau d’Yolande , Charles comte de Guyse, René et Isabelle morts au berceau , Anne élevée à Gardanne , où elle mourut enfant , à la suite d’une chute.
:: Notes et pièces justificatives comme ci-dessus.
Les pressantes sollicitations des Florentins et du duc de Milan, le célèbre François Sforce, arrachèrent René à l’accablement où il était plongé. Ce prince, successeur de Philippe Visconti son beau-père, avait contracté avec le roi de Sicile une étroite alliance depuis le siège de Naples. Us s’étaient mutuellement juré de se soutenir en cas de guerre et d’unir leurs armes contre le roi d’Aragon. Sforce attaqué soudainement par cet ambitieux monarque, par la république de Venise, le marquis de Montferrat et le duc de Savoie , réclama l’exécution d’une ancienne promesse. Ses ambassadeurs vinrent trouver le roi de Sicile dans son comté de Provence , et lui offrirent, au nom de leur maître et de la république de Florence, un subside annuel de cent vingt mille ducats jusqu’à l'entière conquête du royaume de Naples,
René , qui connaissait l’inconstance italienne , hésita à donner une réponse favorable. Il consulta Charles VII, qui l’engagea à ne point abandonner son allié. Le duc de Calabre, de son côté, pressa vivement son père d’entreprendre cette expédition nouvelle. Ce jeune prince, dans ses rêves de gloire, voulait saisir cette occasion de soutenir les droits de la maison d’Anjou et de la venger de ses revers.
Plusieurs historiens ont reproché à René l’entraînement qui le porta , dans un âge déjà mûr, à reprendre les armes et à guerroyer en Lombardie. L’alliance incertaine du duc de Milan et de vagues espérances ne leur paraissent pas des motifs suffisants pour justifier cette guerre. U est vrai que les mêmes écrivains reprochent au bon roi, avec plus d’amertume encore, de n’avoir pas dans sa vieillesse défendu l’Anjou contre toutes les forces de Louis XI , et sacrifié cette belle province dans une lutte inutile et sanglante.
Quelles que soient les raisons qui déterminèrent le roi de. Sicile, il ne voulut pas abandonner son allié, et pénétra en Lombardie à la tête d’un corps de quatre mille hommes (septembre 1 453). Le duc de Calabre vint bientôt l’y rejoindre. Ils détachèrent de la ligue le marquis de Montferrat, prirent d’assaut la forteresse dePonlercio, soumirent Bresse et Crémone, et refoulèrent les Vénitiens jusque dans leurs lagunes. Déjà leurs partisans les suppliaient d’envahir le royaume de Naples , lorsqu’une trêve conclue sous les auspices du pape Nicolas V rendit inutiles leurs victoires et leur courage. La prise récente de Constantinople avait enflammé le zèle du pieux pontife. Ses efforts donnèrent la paix à l’Italie, sans réunir ses forces contre l’ennemi commun. Abandonné du duc de Milan , le roi de Sicile revint en France par la vallée d’Aoste. Il sembla dès lors renoncer pour toujours aux armes et aux conquêtes , et borner son ambition au bonheur de ses sujets.
Le temps , en rendant moins amère la douleur que René avait éprouvée à la mort d’Isabelle, n’avait pu combler le vide immense de son cœur. Malgré les tendres soins dont il l’avait entourée, le bon roi n’était point exempt de reproches. De coupables faiblesses avaient rempli ces dernières années écoulées au milieu des tournois et des fêtes , et quoiqu’elles eussent été voilées par le mystère, et qu’elles semblent être restées inconnues de la reine , leur souvenir se mêlait à des remords.
« Adonques comme il continuoit un dueil , bien que jà feussentdeux ans passez, les barons des pays d’Anjou, du Maine et de Provence, tant le pressèrent de prières qu’il leur accorda de s’y marier, par ainsi que ils lui trouvassent quelque vertueuse et noble pucelle qui fust à son gré , dont les barons humblement le mercyèrent, luy promettant de brief luy en trouver une, espérant par ce, le tirer de la mélencolie qui le tuoit ; car ils veoient bien qu’il ne povoit plus guères vivre ainsi (Bourdigné). »
Leur choix tomba sur Jeanne de Laval , que sa beauté avait fait nommer à quinze ans reine des tournois de Saumur et de Tarascon. Le io septembre 1 455 , le cardinal de Foix bénit cette nouvelle union dans l’église de Saint-Nicolas d’Angers; et le jour même les deux époux firent leur entrée dans leur bonne ville, qui les reçut «< en grant joye et lyesse. » Mais le constant attachement que René porta à la belle Jeanne, ne lui fit point oublier le souvenir d’Isabelle. Comme aux jours de sa jeunesse, les fêtes et les plaisirs n’embellirent plus sa cour. L'étude, la peinture et la poésie, des occupations graves et les exercices d’une tendre piété les remplacèrent. C’est aux sentiments qu’ils inspirèrent que nous devons l’ouvrage en prose et en vers, que René composa peu après son mariage, sous le titre de Mortifiement de vaine plaisance. Ce traité , dédié par son royal auteur à Jean Bernard , archevêque de Tours, est un dialogue mystique entre l’âme embrasée de l’amour divin et le cœur épris des vanités mondaines, une allégorie morale, dont le but est de prouver qu’il n’y a de r«pos qu’en Dieu , que les peines et les douleurs de la terre doivent nous élever à lui *.
René quitta l’Anjou peu de jours après son mariage. Cédant aux désirs des Provençaux, il se rendit à Aix au commencement du mois de novembre; et ce fut dans cette capitale qu’il reçut les députations des principales villes de son comté. Arles , Aix , Marseille et Tarascon offrirent en présent « de rares et exquises pièces
1 Quatrième volume désœuvrés complètes de René d’Anjou.
d’orfaiverie. » Des flacons de vermeil , des coupes et des bassins d’argent et de riches ayguières , où un habile artiste avait tracé de merveilleux emblèmes.
Touché de cet accueil , le bon roi prolongea son séjour en Provence. Il voulut visiter avec la reine les plus petites villes du comté, en connaître tous les besoins, en adoucir toutes les misères. La confusion de la législation féodale avait depuis longtemps attiré son attention. Il chargea les plus habiles jurisconsultes du tribunal suprême d’Aix 4, de porter la lumière dans ces épaisses ténèbres , et de lui présenter les observations dictées par leur expérience et leur sagesse. Le même travail fut demandé à Jean Breslay, sénéchal deChemillé, et à Jean Binel, juge ordinaire d’Anjou 2. René leur écrivit de son jardin d’Aix, le 6 octobre i458, pour leur intimer l’ordre de transcrire et de réunir en un seul corps les coutumes de la province. Il se fit représenter les divers recueils, les lois et règlements de ses prédécesseurs, retrancha et ajouta selon qu’il lui parut juste et utile. Aucune réforme sage ne fut oubliée par son intelligente bonté. La gloire si pure du législateur devait couronner son règne.
Ce n’est pas sans un étonnement mêlé d’admiration, que nous retrouvons dans son statut sur les tutelles la plus tendre sollicitude pour les intérêts des mineurs. Si leurs mères se remarient, elles sont obligées de rendre un compte rigoureux avant de contracter de nouveaux liens. Le tuteur ne peut être ni leur époux ni leur frère. Les magistrats de la cité interviennent dans ce choix , et des règlements pleins de prévoyance déterminent tout ce qui a rapport à l’entretien et à la conservation personnelle des pupilles.
La loi sur les donations, les droits de succession, les substitutions féodales , le retrait lignager sont empreintes du même esprit de conservation , d’intelligence et de sagesse. Toute donation au-dessus de dix florins, excepté en contrat de mariage , doit mentionner l’approbation du juge , et être faite en présence d’un des consuls, échevins, ou syndics, et de deux parents du donateur.
D’autres statuts portent que l’emprisonnement ne sera jamais décrété sans infor-
' Ce tribunal créé par Louis III, en 1424 , pour remplacer le parlement .établi par son père , avait pour président le grand sénéchal de Provence. Composé d’un juge mage , de maîtres rationaux , de plusieurs conseillers , de deux procureurs fiscaux , d’un avocat et d’un procureur des pauvres , il était tout à la lois une cour de justice et un conseil d’administration. Il jugeait en dernier ressort, sauf appel an souverain. La garde des archives et l’administration des domaines lui étaient confiées. Transféré à Marseille en 1437, à la suite d'une émeute contre les Juifs , il fut l’aunée suivante réinstallé à Aix, en vertu de lettres-patentes datées de Naples, le l«r septembre 1438. ( Histoire de René.)
» Coutume d’Anjou , par Gabriel Dupineau , commentée par Pocquet de Livonnière,
uiation et interrogatoire préalable. Si le délit n’est pas de nature à entraîner une peine grave, l’accusé restera en liberté jusqu’au jour du jugement, quand même il ne pourrait offrir de caution.
Une répartition plus juste des subsides et des tailles fut également faite par les soins du bon roi. Il ne maintint l’exemption d’impôts que sur les fiefs nobles , chargés de l’entretien d’un certain nombre de gens de guerre. Le privilège ne s’étendit pas aux terres acquises à titre onéreux ou gratuit par des gentilshommes. L’obligation , où ils étaient de verser leur sang pour la défense du pays, ne les exemptait point de la loi commune.
Les contestations commerciales ne pouvaient échapper aussi à la prévoyance de René. Il voulut qu’elles fussent réglées sommairement sans longues plaidoiries, ni écritures. D’honnêtes marchands, appelés comme arbitres, exprimaient leur opinion; elle servait de règle au juge chargé de rendre la sentence. L’établissement sous Charles IX des tribunaux consulaires n’est que la réalisation delà pensée du bon roi.
Mais l’ordonnance qui révèle le plus son amour pour ses sujets, est celle où il ordonne à tous les sénéchaux, baillis, juges, consuls et syndics, de jurer solennellement le maintien des franchises et privilèges de Provence. Les droits du peuple et ceux de nos rois furent toujours intimement unis dans notre patrie. Remontant à une même source, et également sacrés , ils ne peuvent se prescrire ni se séparer , sans que le sol ne tremble. L’anarchique audace du tribun courbe les têtes sous un niveau que n’eût osé imposer le pouvoir absolu ; le despotisme amène les réactions populaires; et au milieu de ces déchirements intérieurs, le meilleur citoyen reste celui qui confond dans un même amour les principes monarchiques, l’honneur, l’indépendance et les libertés du pays.
Deux années s’écoulèrent dans ces occupations royales, années pleines et heureuses, où chaque jour fut compté par un bienfait de plus, une bonne action nouvelle. Le tendre attachement de Jeanne de Laval avait rallumé l’inspiration poétique de René , et jeté des fleurs sur son âge mûr. Souvent on les voyait , sans autre garde qu’un lévrier fidèle, parcourir à pied les campagnes voisines, et encourager par leur présence les travaux et les jeux de pauvres laboureurs. Assis à l’ombre des vieux saules, ils jugeaient avec bonté les contestations qui leur étaient soumises, ramenaient la paix dans les familles désunies, ajoutaient un don gracieux à la dot des jeunes filles, ou devisaient ensemble de poésie et d’amour. Quelquefois même pour rendre l’illusion plus complète et oublier les soucis de la royauté, les illustres époux gardèrent, dit-on, leurs troupeaux dans les prairies. Un léger