‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 36 sur 155 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

« Il aima tant les Marseillais, dit une charte de 1472, qu’il accorda un saufconduit pour une année à tous les peuples qui voudroient négocier avec eux, qu’ils fussent infidèles ou chrétiens, amis ou ennemis, sujets soumis ou rebelles; ils pouvoient venir par terre ou par mer, demeurer dans la ville ou en partir à leur gré , parce qu’il est du devoir du prince , ajoute René, de penser au profit et à l'avantage de ses sujels; et qu’il doit écouter humainement leurs honnêtes demandes, surtout s’ils sont déchus de l’état florissant où ils se sont vus , non pas par leur faute, mais par les caprices de la fortune, ainsi qu’il est arrivé à la ville de Marseille, si célèbre autrefois, et qui mérite si bien de recevoir toutes ces faveurs. *. >'

Un prince de ce caractère devait être adoré dans cette noble cité , si enthousiaste et si fidèle. Aussi séjournait-il volontiers dans ses murs. L’hiver, lorsque le mistral soufflait avec violence, il aimait à se promener sur le port par un beau soleil de midi; il s’informait des besoins du commerce maritime, interrogeait avec bonté les marins et les pêcheurs, qui venaient respectueusement baiser sa main vénérée. La tradition a conservé le souvenir de ces promenades royales; et à Marseille comme à Aix, le peuple, dans son naïf langage, les appelle encore les cheminées du bon roi René .

Mais rien ne peint mieux peut-être la touchante familiarité qui régnait entre René et ses serviteurs, que la lettre écrite par Jean Binel, juge ordinaire d’Anjou, à la mort du chancelier Jean des Martins.

Jean Binel, seigneur de Tessé, docteur ès-lois, trésorier et juge ordinaire d’Anjou et quatrième maire après la réunion de cette province à la couronne, était né à Saumur et professa longtemps le droit à l’université d’Angers. René, connaissant son mérite, le nomma chancelier de Provence, après la mort du vénérable Jean des Martins.

Binel lui répondit admirable lettre suivante :

« Sire, je me recommande à vostre bonne grâce, tant et si très humblement » comme je puis. Et vous plaise sçavoir, sire, que par Loys porteur de ces pré- » sentes, ay receu les lettres qu’il vous a pieu m’escrire, contenant que vostre » vouloir est de me commettre en vostre office de chancelier, de présent vacant,

1 Archives de la maison de ville. Ruffi, Histoire de Marseille. Rapports faits à l’Académie de Marseille par M. le chevalier Laulnrd.

» par le décès de feu vostre chancelier, à qui Dieu pardoint. Sire, en ce et aultres » chouses despiéça (depuis longtemps), ay cogneu et cognoys que de vostre bonté » et bénignité vous avez eu et avez vouloir et affection à moy; car me offrez le plus » grant honneur et estât que jamais pourrois avoir, dont je vous remercie, si très » humblement comme je puis.

» Sire, l’honneur et estât qu’il vous plaist m’offrir je n’ouseraye accepter , pour » ce que je sçay et cognois que de moy n’y seriez servi, comme il appartient, et j) que par adventure vous entendez le devoir estre. Car jamais je ne fus au pays, je ne cognois ne entends la manière de faire et coustumes de par de là, et mes- » mement n’en n’entends le langage ; et ainsi bonnement ne vous y sauroye servir, » au moins comme l’estât et office, qui est en justice le plus grant et le plushono- » rable de vos pays , le requiert.

» Sire, s’il vous plaist que ne croyez pas que le regret de la ville et du pays dont » je suis natif, de la maison , de ce petit héritaige que je puis avoir, ne de mes » parents et amys de par deçà, ne aussi la crainte de l’air de par delà, qui est » peut-être plus gras et plus fort qu’il n’est icy, me le feront faire; car il n’est » chouse que ne voulsisse de bon cueur abandonner et repousser pour vostre ser- » vice, non seulement mon vaillant, mais aussi bien ma personne et ma vie. Et « bien mal me seroit que de vostre grâce me vouldriez avancer en si grant hon- » neur et estât, il vous tournast par mon défault à desplaisir ou domaige.

» Pourquoy, sire, vous supplie très humblement, qu’il vous plaise m’avoir » pour excusé, et me tenant à vostre grâce, tousjours me mander et commander » vos bons plaisirs, et je les accomplirai à mon pouvoir au bon plaisir (de) Nostre » Seigneur, auquel jeprve qu’il vous doint très bonne vie et longue, et accomplissement de vos très nobles désirs 1 * * 4.

» Escript en vostre ville de Saulmur, le samedi ^3e jour d’avril 1 47^.

» Vostre très humble et très obéissant serviteur , » Jean BINEL. »

1 Les mêmes sentiments de naïve confiance se retrouvent dans une lettre de Michelle des Louzis, veuve de

Jean du Plessis , seigneur de Parnay , chevalier du Croiss ant et chambellan de Rene'.

« Sire, dit-elle t je me recommande à vostre bonne grdcc tant et si humblement comme je puis , désirant * sçavoir de vos nouvelles et santé plus que prince du monde , lesquelles je prie à Dieu qu elles soient telles

« que les dtfsire chascun joui-.

La mort, qui fauchait successivement les vieux serviteurs de René , pouvait bien courber sa tête blanchie, mais elle était impuissante pour dessécher son cœur. Il était resté ouvert à ceux qu’il aimait, comme aux beaux jours de sa jeunesse; et jamais peut-être le bon roi n’avait pris plus vivement l’intérêt de ses amis, que depuis ses malheurs. Toutes ses lettres révèlent ces caractères d’un âme aimante ; chaque mot présage une bonne action, ou annonce un bienfait. Il s’intéressait vivement à Honoré de Flotte, recteur de l’université d’Aix; il le recommande au Saint-Père avec la chaleur de l’amitié.

« Iæ science et la vertu , dit-il en terminant, la noblesse de son cœur, sa dou- » ceur et des mœurs pures le font distinguer parmi les gens de bien , et me » le rendent de jour en jour plus cher. Ce sont les motifs qui m’engagent à le » recommander à Votre Sainteté. »

Mais rien ne prouve davantage l’attachement qu’il portait à ses amis , que la lettre suivante adressée au pape Paul II, en faveur du pieux héritier d’un nom illustre.

» Saint Père, je ne saurais trop vous entretenir d’Honoré-Pierre de Castellane, » noble de père et de mère de temps immémorial. C’est trop faiblement vous

» Plaise à vous sçavoir, sire, que depuis le trépassement de feu mon mary, j’ay fait garder vostre place de » Loudun , jusqu'au jour que monseigneur de la Jaille en fist prendre possession , qui est d'une demye année

- au plus, laquelle ay payée au lieutenant, qui pour lors y commandoit ; par quoy, sire , vous supply, si très « humblement que je puis, qu'il vous plaise de vostre grâce mander aux gens de vostre chambre des comptes * à Angiers, me faire payer la dicte demye année, et que je ne Paye fait faire à mes dépens ; car je suis seure

- que ne vouldriez souffrir les dicts gaiges me estrc tollus ( tollere , enlevés).

- Etplust à Dieu , sire, que vostre bon playsir fust estrc en votre pays d'Anjou, auquel estes tant désiré! » alin que vous peusse veoir à mou aise, et vous festoyer en l'isle de connilz (lapins), gras chappons et bons » vins de Parnay, pour lesquels vous désire souvent. »

Le président de la chambre des comptes d'Angers était alors James Louet, conseiller et trésorier du roi de Sicile. Ménage dans sa Fie de Pierre Ayrault nous a conservé la lettre suivante :

« A nos chers et grands amis les gens des comptes de monseigneur le Roi à Paris,

- Le Roi de Jérusalem , Sicile , duc d’Anjou , per de France.

» Très chers et grands amis, nous envoyons présentement par delà nostre amé et féal conseiller et trésorier «James Louet, pour aucunes nos grandes affaires; lesquelles lui avons chargé vous dire, et exposer de nostre » part. Si vous prions bien acertes que a son rapport vueilliez ajouter pleine foi et créance, comme à nous - » mesmes; en vous signifiant toujours, si chose vouliez que puissions , et nous vous y complairons volontiers ,

- et de bon cueur. Et soit Nostre Seigneur, qui , très chers et grands amis, vous ait en sa saincte garde.

* Escrit à Launay, ce 19e jour de juin. »

M. le comte de Maquillé, pair de France sous Charles X , et M. le vicomte de Chcmellier sont aujourd'hui les derniers représentants du côté maternel de l’ancienne famille des Louet, venue de Provence en Anjou avec le roi René, et distinguée dans la magistrature et les armes.

» exprimer ma pensée, que de vous dire que ses vertus me le rendent très cher , » lui et les siens. Dans tous les temps il fut fort attaché à ma maison, et la sienne » mérite sans contredit d’être payée du plus tendre retour. Veuillez donc, Saint » Père, maintenir dans votre justice, et par votre autorité, cet excellent sujet de » l’Eglise et de l’État, dans la jouissance du prieuré séculier de Fréjus 4. »

Nous avons vu René pendant sa longue carrière étendre sur les lettres sa royale protection, et servir lui-même de modèle et d’exemple aux poètes et aux troubadours. Nous l’avons montré en lutte avec l’adversité, déployant un héroïque courage et une bonté plus grande encore. Tour à tour victorieux, conquérant ou prisonnier, jouet de la fortune et des hommes, père et législateur de ses sujets, il a presque toujours conservé un droit égal à nos hommages ; et cependant nous n’avons dissimulé ni ses défauts ni ses faiblesses. Une dernière page nous reste à remplir; et bien qu’elle soit triste et sanglante, nous craindrions en l’omettant d’altérer la sincérité du récit.

A Aix, sur la place où s’élevait l’église de l’Oratoire, on voyait encore, il y a cinquante ans, une croix adossée à la muraille du palais de l’université. Une inscription était tracée sur sa base. Elle indiquait qu'un Juif, nommé Asturge Léon, le même dont les sacrilèges imprécations avaient soulevé la Provence, en 1439, avait expié par sa mort d’abominables blasphèmes.

René qui n’avait cessé de protéger les Juifs de son comté , de les garantir de tout outrage , souvent même malgré les réclamations des États , hésita longtemps avant de livrer ce malheureux à la justice. U lui fit conseiller d’implorer sa clémence, et lui envoya pour l’éclairer des clercs d’un grand savoir, son propre confesseur et enfin l’archevêque d’Aix. Rien ne put faire fiéchir le fanatique vieillard. U injuriait les docteurs, et proférait publiquement de nouvelles insultes contre le Christ et sa bienheureuse mère.

« Quant le bon roy , dit Bourdigné , sceut son obtination , il en fut fort desplaysant. » Il ordonna à son chancelier d’instruire le procès , et abandonna Asturge au tribunal suprême, qui le condamna « à estre despouillé tout nud sur un eschauffaut dressé au droict de sa maison , et là estre escorché vif. »

La sentence, publiée à son de trompe, fut reçue dans la ville avec une satisfaction

1 Traduction de M. Lautard , Rapports à l’Académie de Marseille.

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