TOME I. d
que seigneur avait déployé sa bannière, et ils étaient en tel nombre, que ce combat fut appelé la journée des barons. Le comte de Salm et le vaillant évêque de Metz , Conrad Bayer, accompagnèrent René au centre de bataille; Barbazan commandait l’aile droite, et l’aile gauche avait à sa tête le présomptueux damoisel.
Un héraut, aux armes de Vaudemont, sortit alors du camp. Il venait, de la part du comte , demander au duc de Bar une conférence seul à seul avant la bataille.
Les deux princes, la tête nue, sans casque et sans épée, s’avancèrent aussitôt au milieu de l’espace libre , qui séparait les combattants. Tout bruit cessa dans le camp et dans l’armée lorraine. Un silence solennel avait remplacé l’agitation de la foule, et chaque vassal, les yeux fixés sur son seigneur, attendait, appuyé sur ses armes , que le vent lui apportât des paroles de paix ou de guerre.
Les chroniqueurs ne nous ont point fait connaître les propositions du comte. Jean d’Aucy nous dit seulement qu’il employa tour à tour les promesses , « les doulces paroles » et les menaces hautaines 4. René, inaccessible à la crainte, rompit le premier un inutile entretien. Malgré son légitime désir de vengeance, il eût accepté toute demande honorable pour épargner le sang de ses sujets ; mais il n’était au pouvoir de personne de lui arracher des concessions indignes d’un chevalier.
Neuf heures venaient de sonner au beffroi voisin, et la chaleur du jour était excessive (2 juillet i43i); le comte, de retour au camp, fit distribuer à ses soldats le vin enlevé aux celliers du Barrois. Assis tranquillement derrière leurs palissades, ils devisaient joyeusement en attendant l’heure d’en venir aux mains. C’étaient pour la plupart de pauvres compagnons, avides de butin et d’aventures, qui se vendaient au plus offrant, et que l’on voyait partir sans regret après s’en être servi, mais robustes, audacieux , endurcis à la fatigue, éprouvés à la guerre 2.
Monté sur un cheval de petite taille, le comte parcourut alors les rangs , a invitant chascun, dit Monstrelet, à faire paix et union, ceulx qui avoient hayne ensemble. U remonstroit amyablement à tous ceulx-là estant, qu’ils combattis-
' • Antoine vouloit gagner de bonne grâce René à ses doulces paroles, ou promesses même , ou bien luy faire paour de ses menaces. On assure qu’il luy offrist de s'arranger arecques luy, moyennant certaines conditions ; que René s’y refusant, Antoine avec haulteneté , se prinst à le menacer, luy disant qu’il deferoit son armée, le prendroit et le feroit mourir, sachant que par sa mort , il entrerait en la grâce de tous ceulx de la ligue du duc de Bourgogne. (M. de Barante.)
a Histoire des ducs de Bourgogne.
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sent de bon courage, que le duc de Bar le vouloit sans cause deshériter, parce que il avoit toujours tenu le party des ducs Jehan et Philippe. Il finit en jurant par la damnation de son âme que sa querelle estoit bonne et juste. »
De son côté le duc de Bar encourageait ses soldats par son exemple et ses paroles. Plusieurs braves écuyers sortirent des rangs à son appel , et furent armés chevaliers de sa main, sur le lieu même où leur sang allait couler pour sa cause. Le comte de Vaudemont suivit cet exemple. Il donna l’accolade à Gérard de Maugny et à Mathieu d’Humières. Cette insigne récompense du courage était à pareille heure un arrêt de mort, ou le gage certain du triomphe 4.
Comme les deux armées étaient en présence à portée d’arbalète, et prêtes à s’assaillir, un incident fort simple, qui survint tout à coup, parut à plusieurs un merveilleux présage. Effrayé de tout ce bruit d’armes, un cerf sortit d’un bois voisin : il s’arrêta quelque temps entre les lignes ennemies , indécis sur sa route. Puis frappant du pied la terre, il s’élança à travers les escadrons lorrains, et y jeta la confusion et le désordre.
« Or frappons sur eulx , mes amys , s’ écria le valeureux comte, et suyvons nostre » fortune. Car ils sont nostres, et Dieu nous monstre signe que la fuyte tournera » aujourd’huy du costé de nos ennemys 1 2. »
René avait prévenu cet ordre de son rival. A sa voix, l’armée lorraine se précipite sur le camp. Son choc est si impétueux , qu’elle renverse sur plusieurs points les charriots et les palissades. De larges brèches donnent entrée dans les retranchements; et les plus braves chevaliers franchissent les fossés, qui les séparent encore des gens d’armes de Bourgogne.
Un combat sanglant s’engage sur toute la ligne. Protégés par leurs longs pieux, les archers picards et anglais font voler une nuée de flèches. Chevaux et cavaliers roulent dans les fossés, sous les coups de ces invisibles ennemis, au milieu des charriots brisés et des palissades arrachées. Les lances deviennent inutiles ou trop courtes, et des décharges meurtrières d’artillerie ajoutent au trouble et à l’efifroi.
1 Les chroniques ne précisent point l'année où René reçut l'ordre de la chevalerie. Il en faisait partie avant môme le sacre de Charles VII , car ce prince ne l'eût pas oublié dans la célèbre promotion de Rheims, lorsqu'il honora de cette dignité Charles de Bourbon, le damoisel de Commercy et quelques autres seigneurs. Il est probable que René fut armé chevalier par le vaillant duc de Lorraine, avant d'obtenir la main d'Isabelle.
* Monstrelet.
Le comte de Vaudemont , lancé à la poursuite des Lorrains, rencontra René conduit parFoucars. Il ordonna, sans s’arrêter, de déposer l’illustre prisonnier au coin d’une haie voisine, puis il continua de charger les fuyards. Comme il revenait de la mêlée, il aperçut Toulongeon qui s’était emparé de René. Des paroles amères furent échangées entre le prince et le maréchal. Ce dernier s’attribuait fièrement tout l’honneur de la victoire. Il refusa de mettre le duc de Bar entre les mains du comte, et après avoir couché sur le champ de bataille , « et regracié humblement Dieu son créateur 1 », il reprit la route de Bourgogne avec ses troupes chargées d’un immense butin. Vaudemont se sépara à Châtillon de ses orgueilleux alliés. Un triomphe l’attendait dans ses états, où déjà le bruit de la victoire avait dispersé l’armée lorraine et la garnison de Vezelise.
Les deux duchesses étaient à Nancy, lorsqu’elles apprirent ces tristes nouvelles. Elles en furent grandement troublées, et assemblèrent aussitôt leur conseil. Isabelle, revêtue de longs voiles de deuil, et tenant par la main ses quatre petits enfants, entra dans la salle, en disant : « Hélas! ne sçay si mon marit est mort ou pris. »
« Madame, lui répondirent les seigneurs qui étaient présents, ne vous descon- » fortez mye. Monsieur le duc en bonne vérité les Bourguignons l’ont pris. Il sera » rachepté. N’ayez soucy ! A l’ayde de Dieu, de celle guerre en verrons la fin. Le » conte Antoine d’avoir la duchié , il en est bien gardé. Tousjours luy ferons la » guerre ; et bien bref aurez monsieur vostre marit. »
A ces paroles la bonne duchesse fut « ung petit » consolée. Elle ordonna, d’après l’avis de son conseil , une levée générale dans la Lorraine et le Barrois. Quelques jours suffirent pour réunir une armée nombreuse, bien munie d’engins, de bombardes et de fauconneaux. De braves chevaliers la conduisirent devant Vezelise, après avoir repoussé toutes les attaques du comte de Vaudemont. Prise d’assaut le sixième jour du siège, cette malheureuse ville fut encore une fois victime de l’ambition de son seigneur. Les Lorrains, exaspérés de la captivité de leur duc, la saccagèrent de fond en comble. La forteresse de Toullo tomba ensuite en leur pouvoir. Ils y trouvèrent la bannière aux trois aliénons , que le comte faisait porter devant lui, depuis la mort du duc Charles. Ces revers multipliés le forcèrent à accepter une trêve de cinq mois.
Pendant qu’Isabelle défendait courageusement ses droits à la succession paternelle , et préservait son duché de la guerre civile et de l’invasion étrangère, René
1 Chronique de Lorraine .
conduit successivement au château de Talent, à Salins, à Bràcon et à Rochefort près de Dole, sentait ses chaînes s’appesantir chaque jour davantage. Une vigilance rigoureuse avait déjoué les projets d’évasion tentés par quelques sujets fidèles. U venait d’être enfermé à Dijon , dans une tour du vieux palais l, et vainement il adressait au duc Philippe de nombreux messages. Ce prince r éloigné de sa capitale, se refusait à traiter de sa mise en liberté.
L’évêque de Metz, Erard du Châtelet, le brave Vitaiiset les autres prisonniers de Bulgnéville adoucirent quelque temps par leur présence les ennuis de cette captivité sans terme. Mais les malheurs de René ne le rendaient point insensible aux infortunes de ses compagnons d’armes. U consacra à leur rançon les premiers florins d’or envoyés par ses sujets. Bientôt il resta seul, en proie à une mélancolie profonde , et séparé de tous ceux qu’il aimait.
L’hiver commença ainsi triste et sombre pour le duc de Bar. Toutes distractions lui devinrent importunes. H se refusa aux délassements qui lui étaient offerts , et l’amour de l’étude et des arts eut seul le pouvoir de jeter quelques fleurs sur cette douloureuse époque de sa vie.
Cependant Isabelle et Marguerite de Bavière ne mettaient point en oubli le pauvre prisonnier. Elles faisaient plaider sa cause au concile de Bâle, devant le souverain pontife et l’empereur Sigismond. Erard du Châtelet, à peine sorti de prison, se rendait favorable le sire de Vergy, qui possédait toute la confiance du duc de Bourgogne. Un traité conclu entre Isabelle et ce seigneur, assurait à ce dernier de grands avantages. U était rédigé en douces et bienveillantes paroles, comme celles que le malheur inspire aux épouses et aux mères.
Les instances du favori ne purent flétrir l’opiniâtreté de Philippe. U avait été blessé du recours d’Isabelle à l’empereur, et pensait avoir seul le droit de disposer de René. Les prières du duc de Savoie et l’intervention de Charles VII furent également rejetées ; et sans l’arrivée du prince à Dijon (16 février ) , les portes de la tour de Bar eussent été longtemps encore fermées sur l’illustre captif.
1 Cette tour, bâtie par Philippe le Bon , fut appelée la tour de Bar , en souvenir de la captivité de René. Elle est de forme carrée, et contient trois étages. Deux tourelles contiguës d'inégale grandeur s’élèvent à l’angle sud-est et renferment chacune un escalier tournant. La salle du premier étage de 35 pieds de long sur 25 pieds de large, servait d'appartement à René. Elle est éclairée par trois larges croisées , munies de treillages de fer. On y remarque aussi une vaste cheminée , soutenue par deux colonnes de pierre. Les gardes du prince et les seigneurs faits prisonniers à Bulgnéville occupaient les deux autres salles.
Ce n’était point dans un but généreux que Philippe se rendait dans sa capitale. Il venait y présider un chapitre de la Toison d’Or, et décorer du collier de l’ordre Vergy, Toulongeon et les principaux capitaines vainqueurs à Bulgnéville. Cependant en passant devant la tour de Bar, le soir même de son entrée , il se ressouvint qu’elle renfermait un prince de son sang, jeune , brave et malheureux. Les gardes lui en ouvrirent les portes, et le puissant souverain de tant de riches provinces, Vègal des rois , le grand duc d’ Occident , serra René dans ses bras , et prolongea avec lui un mélancolique entretien.
Les deux princes se voyaient pour la première fois dans cette obscure enceinte. Charmé de l’esprit du duc de Bar, Philippe lui prodigua des marques d’attachement , sincères en apparence. Quelques jours suffirent pour effacer des préventions passagères; et le Ier mars1 René libre sur parole put enfin espérer un meilleur avenir.
Rolin de Poligny, chancelier de Bourgogne, jeta, au nom de son maître, les bases d’un traité provisoire, où tout resta vague et indécis. Des éloges de la courtoisie du duc Philippe et l’affectueuse expression de la reconnaissance de René pour Marguerite de Bavière et les princes, qui lui avaient témoigné un touchant intérêt, remplissent le préambule.
Le duc de Bar reconnaît ensuite n’ètre mis en liberté que pour une année ; et ce délai passé, il s’oblige sur sa foi de reprendre ses fers , à la première sommation du vainqueur.
Dans l’intérêt de la paix et par amour pour son peuple, avant même que la querelle de succession soit jugée, il s’engage : i° à fiancer sa fille Yolande à Ferry de Lorraine, fils aîné de son rival , à la confier entre les mains du comte, et à lui donner en dot dix-huit mille florins du Rhin.
2° A payer d’avance vingt mille saints d'or à valoir sur sa rançon, dont le chiffre serait déterminé plus tard.
3° Enfin , à céder en gage de sa parole les villes et châteaux de Clermont en Argonne , de Châtillon , de Bourmont et de Charmes, à solder les troupes qui y tiendraient garnison, et à livrer en otage ses deux fils , Jean et Louis d’Anjou.
Le premier jour de mars 1432 eustson premier respit Rene' duc de Bar.
( Heures manuscrites du roi René,)
Pleins de confiance dans la chevaleresque loyauté de leur seigneur, trente chevaliers lorrains d’antique lignage s’engagèrent par serment à garantir son retour à Dijon dans la tour de Bar, le ier mai i4"33; ou à son défaut à se livrer prisonniers à sa place, un mois après le délai expiré 1.
René était trop impatient de rompre ses fers, pour refuser de souscrire à ces conditions, et d’apposer sa signature au bas du traité. Il en ratifia tous les articles; et le ier mai suivant, il retrouvait à Bar Isabelle et sa mère. Le comte de Vaudemont lui-même « en signe de grant amour » le rejoignit à l’abbaye de Notre- Dame de Bouxières, où René était venu, comme simple pèlerin, accomplir un vœu de sa captivité. Il l’accompagna à Nancy, et fut témoin des transports de joie qu* éclataient sur le passage d’un prince, que l’amour de ses sujets consola tant de fois des caprices de la fortune. Eclairé par ces marques d’attachement de tout un peuple , le comte parut renoncer momentanément à la conquête de la Lorraine. Ces acclamations lui révélaient sa faiblesse, et il se contenta de soumettre ses droits à l’arbitrage du duc de Bourgogne. Mais un traité définitif n’entrait point alors dans les vues de Philippe. Il remit son jugement aune autre époque, et laissa à René la jouissance d’une liberté incertaine.
Ce prince en profita pour maintenir la paix et réprimer dans ses états les désordres nés des malheurs des temps. Il conclut divers traités d’alliance avec la ville de Metz, les comtes de Saint-Pol et de Ligny, le sire de Servoles et plusieurs autres châtelains turbulents. Robert de Saarbruck sévèrement châtié, à la suite d’actes odieux de trahison et de brigandage, obtint aux pieds de René le pardon de sa félonie. Les aventuriers cessèrent de désoler la Lorraine, et il fut fait des plus coupables prompte et bonne justice.
Le duc de Bourgogne continuait de prodiguer à son prisonnier des signes
' Le nom de ces seigneurs et la teneur de la déclaration méritent d'étre conservés.
C’étaient : Rodolphe comte de Linange , Simon comte de Salm , Arnould de Siergues, Philibert et Erard du Châtelet , Jean d’Autel sire d’Aspremont, Ferry de Chambley, Jean et Jacques d’Haussonville, Charles et Gérard de Haraucourt , Ferry de Paroye , Ferry de Ludres, Philibert de Brissey , Philippe de Conflans, Jean de Saint-Loup, Guillaume de Lignéville, Ferry de Savigny, Jean de Poligny,Thiedric Bayer, Simon des Armoises , Arnould de Ville, d’Espinanlx, Colard de Saulin, Guillaume de Dommartin , Wari de Fléville, Philippe de Lénoncourt, Henri Haze et Robert de Harronich.
« Nous qui ne faisons aulcun doubte que nostre dict seigneur ne vueille et ne doye loyaument tenir et nc- « quitter sa foy, et accomplir sadicte promesse , comme il a offert, avons d’abondant , de nostre libérale et • franche volonté, promis et juré, et jurons loyaument, que monseigneur de Bar rentrera en prison. S’il ad- » venoit le contraire , nous nous rendrons prisonniers. 16 avril 1432, avec le scel de tous les seigneurs sus- » nommés. »