TOME I. e
d’atlachement et de confiance. Il fit évacuer les quatre villes de Lorraine occupées par ses troupes, et reconduire à Nancy Jean et Louis d’Anjou. Ces enfants, qui connaissaient si jeunes la prison et l’exil, furent enfin rendusàleur mère, La parole du duc de Bar était plus forte que les otages.
Le mariage de Louis de Savoie et de Jeanne de Lusignan appela René à Chambéry. Il s’y rendit en compagnie du duc de Bourgogne, qui déploya dans ces fêtes une grande magnificence. Louis était le frère de cette ravissante Marguerite de Savoie , mariée à Louis III d’Anjou , roi de Sicile. Sur le point de rejoindre son époux et de traverser l’Italie à la tète d’un corps nombreux de vaillants chevaliers, elle s’était arrêtée à la cour de son père, si brillante et si polie *. Bientôt elle allait partir pour ce beau royaume de Naples, qui lui promettait une couronne, et qui, avant que l’année ne s’écoulât, n’avait à lui rendre qu’un cercueil.
« Les fêtes de ce mariage, dit Monstrelet , furent moult plantureuses et soient- » nelles. Il y fust faict de grandes joyeulsetés et aultres esbattements, après lesquels » le duc de Bourgogne fist présent à Jeanne de Lusignan d’une bague et d’un fer- » mail estimé trois mille ducats. » Le duc de Bar, assis auprès de Yespousée, reçut le plus gracieux accueil. Sa réputation chevaleresque, ses malheurs, sa jeunesse, sa spirituelle gaîté attiraient sur lui les regards et l’intérêt de tous ces princes. Vaincu par leurs sollicitations et leurs prières, le duc de Bourgogne consentit à éloigner de nouveau le terme fatal.
Pendant que René oubliait sa captivité à la cour de Savoie, les évêques de Metz et de Verdun , au nom du conseil de régence, et sous l’inspiration de Charles VII, s’adressaient directement à l’empereur, et soumettaient à sa décision la question de succession et de souveraineté de la Lorraine. Malgré l’indépendance du duché, des liens féodaux l’unissaient encore à l’empire , et son chef pouvait seul rendre
< Amédée VIII , surnommé le Pacifique , premier duc de Savoie et beau-frère du duc de Bourgogne.
Fatigué des honneurs et du pouvoir , il abdiqua en faveur de son fils après un rcgne heureux de 43 ans, et se retira au prieuré de Ripaille. Ce fut dans cette tranquille demeure que les ambassadeurs du concile de Bâle vinrent lui offrir la thiare, après avoir déposé sans aucun droit le pape Eugène IV. Amédée, élevé au pontificat sous le nom de Félix V, sentit se rallumer une ambition qui paraissait éteinte. Il prolongea pendant six années le schisme d'Occident, et ne consentit à rendre la paix à l’Église par une démission pure et simple qu’en 1449, sous le pontificat de Nicolas V. Créé par ce saint pape doyen du sacré collège , il retourna dans sa solitude de Ripaille, où, disent ses panégyristes, il ne se ressouvint pas plus de son pontificat que de sa royauté. Il y vécut encore dix-huit mois dans la pratique des vertus chrétiennes , heureux d’avoir pris cet intervalle entre sa vaine papauté et le compte terrible qu’il eut à en rendre, plus heureux encore, ajoute Ænéas Sylvius, s'il n'eût pas imprimé cette flétrissure et réservé cette amertume à sa vieillesse !
( Histoire de i‘ Église , Bérault-Bercastel.)
équitablement une sentence sans appel. Fils d’une sœur de Louis Ier, Sigismond avait conservé pour la maison d’Anjou un attachement sincère. Il accueillit avec bienveillance la requête des prélats , et donna l’ordre à son héraut de sommer les deux compétiteurs déporter leur cause devant son tribunal.
Le comte de Vaudemont parut d’abord accepter cet arbitrage. Il se rendit à Bâle, suivi de jurisconsultes, et lutlui-méme, en présence de l’empereur, un long mémoire à l’appui de ses prétentions. D’interminables plaidoiries , où les avocats du duc de Bar et du comte parlèrent tour à tour, suivirent cette lecture. Ce dernier se livra à de telles divagations pour prouver que la Lorraine était un fief salique; il cita, suivant la bizarre érudition du temps, tant de textes empruntés aux auteurs sacrés et profanes, que Sigismond ne put réprimer son impatience et son ennui. Il quitta brusquement la salle , laissant à ses conseillers le soin d’entendre la fin de cette harangue.
Le ü4 avril (i434) , un jugement solennel termina ces débats. Il fut prononcé dans la cathédrale de Bâle , en présence des pères du concile et d’une foule immense de spectateurs. Du haut de son trône, l’empereur Sigismond reconnut les droits de René; il lui donna l’investiture de la Lorraine, et l’admit à foi et hommage.
Plein de reconnaissance et de joie , le jeune prince prit le même jour congé de Sigismond. Il entra à Nancy en triomphe, et pour célébrer cet heureux événement, fit publier qu’un grand tournoi aurait lieu le 1 1 mai à Pont-à-Mousson. Les courses de lances et de bagues, les joutes à armes courtoises, les bals et les fêtes se succédèrent sans interruption dans cette ville, où les plus illustres chevaliers ne crurent pas ternir l’éclat de leur écusson en se mesurant avec les bons bourgeois de Metz. Ce fut même un de ces derniers , nommé Nirol Groigna , qui remporta le prix du tournoi ; et comme le cite avec orgueil la chronique rimée de cette vaillante cité :
Pur devant tous les grants seigneurs ,
Eurent les Mcssaius grant honneur.
L’implacable ressentiment du comte de Vaudemont vint interrompre ces fêtes. Aveuglé par la haine et la colère, il s’était rendu de Bâle à la cour de Bourgogne , où il avait porté appel de la sentence de Sigismond. Après avoir flatté avec une merveilleuse adresse l’orgueil de Philippe , il lui présenta un mémoire sur la bataille de Bulgnéville.
René y était accusé de s’être toujours montré « le formel et capital ennemy de
» la maison de Bourgogne, » et d’avoir le premier commencé la guerre par l’invasion du comté de Vaudemont, ce en extirpant les vignes, coupant les bleds verts et les » arbres portant fruits. »
cc C’estoit comme parents, arnys et bien veuillants que le comte de Fribourg, les » sires Antoine et Jehan de Vergy , et aultres chevaliers et escuyers de Bourgongne, » Savoye et environ, avoient pris les armes à la prière de madame Marie d’Harcourt, » son espouse bien aymée ; »
Le comte ajoutait ensuite, cc que lui-mème venu à Hesdin trouver le duc Phi- » lippe, en avoit reçu des lettres, où il étoit ordonné à Toulongeon d’aller en sa jj compaignie, avec ce qu’il pourroit finer (trouver) de gens de guerre ; »
cc Qu’enfin près de Neufchâtel, luy Antoine , avoit desplové son pennon,armoyé » de ses armes, comme seul chef de l’armée; que, le jour de la bataille, tous les » barons avoient suivi son exemple, excepté le mareschal de Toulongeon, qui n’avoit » point voulu que la bannière de Bourgogne flottât, là où elle n’estoit pas la pre- » mière. » Le comte en terminant réclamait avec instance le duc de Bar comme son prisonnier, et prenait pour témoins plesges de la vérité de ses paroles Antoine de Vergy et messire Humbert, maréchal de Savoie.
Ce mémoire, où l’éloge était mêlé au blâme, fit sur l’esprit du duc de Bourgogne une impression profonde. Il comprit toute la justice des représentations de Vaudemont; mais comme elles l’importunaient, après avoir hésité longtemps , il lui parut plus commode et plus utile d’accepter le rôle de geôlier, et d’étoufler à la fois un sentiment d’équité féodale et sa générosité naturelle.
Peu de temps après cette décision du vainqueur, le héraut Toison-d’Or arrivait à Nancy un jour de marché, et publiait à son de trompe, à la porte meme du palais ducal, l’article du traité du 6 avril i43a, qui imposait au duc de Bar l’obligation de reprendre ses fers.
A peine cette nouvelle fatale fut-elle connue , qu’une consternation inexprimable se répandit dans la Lorraine et le Barrois ; et le peuple entier voulut courir aux armes. Mais, ni la douleur de ses sujets, ni les représentations de son conseil, ni les prières d’Isabelle, en deuil de la sainte duchesse Marguerite, ni meme la mort récente de son héroïque frère, Louis d’Anjou1, que venait d’adopter Jeanne de Naples,
1 Mort en Calabre, au château de Cosenza, le 24 novembre 1431. — Ce prince , un des plus brillants chevaliers de son siècle , fut un modèle d'honneur et de vertu.
ne purent engager René à fausser son serment. Esclave de la foi jurée, comme le roi Jean, de chevaleresque mémoire, il se rappela la honte dont s’était couvert Louis Ier, son aïeul , lorsqu’au lieu de rester ,en otage auprès d’Édouard III, il avait regagné furtivement la France, au mépris de sa parole et de l’honneur paternel.
L’écusson du noble prince devait toujours rester sans tache. Il donna un présent au héraut du duc de Bourgogne ; et après avoir remercié ses sujets de leur dévouement , et nommé un conseil de régence, qui vint en aide à Isabelle , il s’achemina tristement vers Dijon, où les portes de la tour de Bar se refermèrent une seconde fois sur lui *.
Séparé de nouveau de tous les siens , sans autre compagnie que quelques. serviteurs fidèles , René reprit les travaux qui avaient abrégé les heures de sa première captivité. La chapelle qu’il avait fait vœu de consacrer à son patron après la bataille de Bulgnéville était alors presque terminée. Elle s’élevait attenante à l’église du vieux palais, et René se plut à décorer ses vitraux de gracieuses peintures. Ses armes et son portrait brillèrent également sur les rosaces de la Chartreuse de Dijon et sur les gothiques fenêtres de la chapelle ducale.
La tourmente révolutionnaire a effacé de son souffle ces précieux souvenirs , elle a brisé les blasons rayonnants , respectés par les siècles et les tempêtes ; et pour que rien ne manquât à l’égalité de ses ravages , elle a soulevé la tombe de Philippe de Bourgogne, et dispersé le même jour, confondu dans la poussière les cendres du vainqueur et les vitraux fragiles du royal prisonnier.
La peinture n’occupait pas tellement le duc de Bar qu’il ne trouvât des heures nombreuses à consacrer à de plus sérieux travaux. La riche bibliothèque des ducs de Bourgogne touchait à sa prison. Il y puisa sans réserve : c’est sans doute à ces études solitaires qu’il dut ses connaissances étendues en histoire et en législation. Le latin , le grec et l’hébreu lui devinrent familiers. Quelquefois aussi, à jour tombant , il chantait sur la viole de mélancoliques ballades , dont il avait composé la musique et les vers.
Tandis que René dominait l’infortune par le calme de son courage et l’élévation de son âme, deux fidèles gentilshommes de Provence, le baron de Montclar et
' Le premier jour de mars 1435, rentra ledict seigneur en prison audict lieu de Dijon , en Bourgongne.
{Heures manuscrites du Roi René.) .
Vidal de Cabanis pénétraient successivement dans sa prison , et lui apprenaient l’adoption et la mort de la reine de Naples (a février 1 435). De violentes passions, les désordres et les agitations qu elles entraînent, avaient cruellement troublé la vie de cette dernière héritière de Charles Ier et de la branche royale de Duras. Triste jouet d’audacieux favoris , Jeanne avait vu le poignard ensanglanter sa couche. Elle avait appelé tour à tour à son héritage les maisons d’Aragon et d’Anjou, et la guerre civile et étrangère avait longtemps désolé son royaume. Mais depuis l’arrivée à Naples du généreux Louis III , son affection pour ce prince était restée constante; elle l’avait solennellement adopté, quoiqu'il lui reprochât publiquement ses faiblesses, et telle avait été sa douleur en apprenant sa mort prématurée, « que jamais depuis ne fut veue rire, ne soy resjouyr. Mais tout le reste sa vie, » qui pas ne fut longue, ne fist que pleurer, languir et tourner à desclin. Parquoy , » ajoute Bourdigné, comme bonne clirestienne congnoissant sa fin estre proche , » disposa de sa conscience, et ordonna son testament, par lequel institua monseigneur » René, duc d’Anjou, son héritier au royaulme deSicille, et voulut pour l’amour » quelle avoitau roy Loys son deffunct frère, qu’il luy succédast. » Ainsi c’était au moment meme où une sombre prison resserrait plus étroitement le prisonnier de Bulgnéville, qu’il devenait le chef de sa maison et recevait une couronne.
Dans cette situation pleine de difficultés et de périls, le duc de Bar n’hésita pas à prendre une énergique décision. La prudence, le courage et la sagesse d’Isabelle lui inspiraient une confiance entière ; il chargea Cabanis de porter à Nancy de pleins pouvoirs à cette princesse. Elle devait se rendre immédiatement en Provence, armer quelques vaisseaux , et faire voile pour le royaume de Naples. Pendant que ce loyal serviteur remplissait sa mission , trois ambassadeurs napolitains venaient au nom du conseil de régence, institué par Jeanne, saluer leur roi dans les fers.
Cependant la mort de la reine avait réveillé les espérances du parti aragonais. Le duc de Sessa relevait son drapeau ; il avait mis le siège devant Gaète, et pressait Alphonse de profiter de l’absence de son rival. L’ambitieux roi d’Aragon 11e tarda pas à suivre ce conseil. Bravant la défense du souverain pontife, il rallia sur les cotes de Catalogne et de Sicile dix-neuf grands navires et onze galères, et vint jeter l’ancre dans la rade de Gaète. La ville, attaquée par terre et par mer, était sur le point de se rendre, lorsqu’un événement inattendu jeta dans le camp des assiégeants la consternation et l’effroi.
A la nouvelle du débarquement d’Alphonse, la république de Gènes, presque toujours en guerre contre les corsaires de Barcelone, s’était alliée au duc de Milan,
pour combattre un prince, dont elle suivait d’un œil inquiet les conquêtes en Italie. Son brave amiral Biagio Axareto, qui de simple rameur était devenu général de ses flottes, s’était mis en mer le ier août, avec douze vaisseaux, une galéasseet trois galères; et le 4 à la pointe du jour , les assiégés du haut de leurs remparts avaient pu apercevoir la croix rouge de Gênes brillant sur l’étendard milanais.
Un combat terrible s’engagea le lendemain entre les deux flottes, à la hauteur de l’île de Ponza. Vainement Alphonse et ses chevaliers firent des prodiges de valeur. Les habiles manœuvres des Génois rendirent inutiles la supériorité du nombre, le courage, les lances et les armures de fer. Bientôt tous leurs efforts se dirigèrent sur la capitane d’Aragon , dont un intrépide plongeur parvint à percer le bordage. Renversé par un boulet, blessé sous la chute du grand mât, Alphonse, au moment de sombrer , se rendit prisonnier du duc de Milan , et remit son épée à Jacques Justiniani, gouverneur de Chio. La prise de la capitane décida de la bataille. Quand le pavillon royal cessa de flotter, les Aragonais ne songèrent plus qu’à fuir. Leurs navires inférieurs en marche et mauvais voiliers, tombèrent successivement au pouvoir des Génois 1 , et la victoire fut si complète , qu’il n’échappa à la faveur de la nuit qu’une seule galère, montée par l’infant Pierre d’Aragon. Ses deux autres frères, Henri, roi de Navarre et le grand maître de Saint-Jacques , et plus de trois cents chevaliers partagèrent la captivité d’Alphonse.
Des transports de joie éclatèrent dans la Lorraine , la Provence et l’Anjou au bruit de ce triomphe. Partout on annonçait la mise en liberté du bon roi et sa prochaine arrivée en ses états héréditaires. Le souverain pontife, les pères du concile de Bâle, l’empereur, le roi de France et tous les princes de son sang renouvelèrent leurs instances auprès du duc de Bourgogne. Mais ce dernier, sous l’influence du comte de Vaudemont, resta inflexible. Il exclut René de la paix générale, et fit annoncer cette dure détermination aux conférences d’Arras , par son chancelier, Rolin de Poligny. On crut généralement qu’un sentiment d’envie, indigne d’un grand prince, avait inspiré ces iniques rigueurs. Peut-être aussi Philippe voulut-il dans son orgueil humilier la majesté royale, comme si la couronne, qui brille à travers les barreaux d’une prison, perdait de son éclat, en réfléchissant des chaînes?
« La conduite du Bourguignon k dit Gianonne, donna lieu à discourir. Elle parut
1 Presque tous les vaisseaux aragonais furent pris à l'abordage. « Les Gdnois, dit Bourdigné, chargèrent ■ leurs canons de pierres de chaux vive , qu'ilz leur gectoient au devant des yeulx , dont leur troubloient si - fort la vue qu'ilz ne povoient veoir leurs adversaires. *
« d’autant plus inhumaine, qu’au même moment Visconti traitait Alphonse plutôt » en hôte qu’en prisonnier. »
Dans cette cruelle situation le courage de la reine de Sicile fut plus grand que ses malheurs. Renonçant à d’inutiles prières, elle pensa que la victoire hâterait mieux que les larmes la délivrance de son époux. Les conseils de René étaient devenus des ordres. Elle se rendit en Provence, suivie de son second fils et de la gentille Marguerite. La présence de cette jeune mère, si vertueuse et si belle, son dévouement, son éloquence et sa douleur enflammèrent cette population fidèle et passionnée.
« Tous admiroient, dit César Nostradamus, son filz et sa fille , comme s’ils eus- » sent esté deux anges descendus du palais céleste. On ne voyait que monter et » flamber feux de joye; que chants et publiques allégresses par les rues, couvertes » de festons, de guirlandes et de fleurs; que musiques et cantiques aux temples, et » que générales et continues bénédictions. »
Les États de Provence ne s’en tinrent pas à ces manifestations stériles. Des subsides considérables furent votés par acclamation; et une flotte armée dans le port de Marseille mit à la voile, le 18 octobre (i435), emportant, avec Isabelle et ses enfants, les vœux de tout un peuple. La traversée fut heureuse et de courte durée. Peu de jours après la reine descendait à Naples au milieu d’une foule immense , accourue sur le rivage. Le comte de Nola et les seize seigneurs chargés de la régence lui prêtaient serment de fidélité ; cet exemple était suivi par le clergé , la noblesse et les députés des corporations et des métiers. Ils juraient tous de soutenir sa couronne , ou de mourir pour sa défense.
Ces démonstrations unanimes et la joie populaire n’aveuglèrent point Isabelle. Elle connaissait la légèreté naturelle des Napolitains, leur amour de nouveautés, leur inconstance et leur penchant à la révolte. Ce royaume, autrefois si florissant, était devenu la proie de l’anarchie féodale, sous la faible main de Jeanne. Les lois sans force, le pouvoir royal impuissant et avili ne contenaient plus l’orgueil de seigneurs indépendants, qui vivaient dans leurs châteaux, sans reconnaître de maître, et changeaient de parti, suivant leurs intérêts, leurs passions et leurs caprices. Isolée au milieu de Naples, sans argent, sans autre armée qu’un petit nombre de chevaliers dévoués, la reine ne sentit point faillir son courage. Elle devint par ses vertus l’idole de la noblesse et du peuple, et rallia autour d’elle tous les partisans de la maison d’Anjou. Un secours de quatre mille hommes, envoyé par Eugène IV, la mit en état de tenir la campagne. Le brave Michel Attendelo lui soumit la
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Calabre. Elle lui avait confié la garde de son fils, le jeune prince Louis, marquis de Pont-à-Mousson , qui, suivant l’exemple paternel , faisait à dix ans ses premières armes.
» Aussi, dit Étienne Pasquier, cette vraye amazonne, qui dans un corps de femme ' » portoit un cueur d’homme , fist tant d’actes généreux pendant la prison de son » mari, que ceste pièce doibt estre enchâssée en lettres d’or dedans les annales de » Lorraine. »
La gloire dont se couvrait Isabelle ne la consolait point de la captivité de son époux. Du fond de l’Italie , elle renouvelait ses démarches auprès des princes chrétiens , et les prières que lui inspirait son amour pour René, leur arrachaient des larmes. Le souverain pontife joignait ses instances aux siennes. Écho des vœux qui s’élevaient de tous les points de l’Europe, il invoquait la générosité de Philippe, lui citait l’exemple du duc de Milan, et le sommait , au nom de sa renommée, de fixer enfin le jour de la délivrance. En Lorraine, en Anjou et en Provence, le clergé et la noblesse , les bourgeois des villes et le bon peuple des campagnes s’imposaient spontanément les plus grands sacrifices pour la rançon de leur prince.
De pauvres gentilshommes vendaient leurs vieux manoirs ; il y eut même un chevalier de Lorraine, qui, après avoir versé dix-huit mille salutz d'or, engagea en entier l’héritage de ses pères.
Enfermé avec son fils aîné au château de Bracon , plus triste encore que la tour de Bar, le bon roi ignorait ces touchantes marques de l’amour de ses peuples. « Il » s’en crut, dit Duhaillan, du tout oublié ; » et dans ses heures de mélancolique tristesse « il peignit des oblies d’or en la chambre où il tenoit prison. »
Cependant les refus hautains du duc de Bourgogne ne décourageaient point la régence de Lorraine. Elle continuait ses négociations avec ce prince, qui consentit à envoyer à Bracon son chancelier Rolin, Jean de Fribourg et Pierre de Charny, sire de Beaufremont (avril i436). Mais les espérances que leur venue fit naître ne tardèrent point à s’évanouir. Ils proposaient des conditions telles , que le conseil de régence refusa d’y souscrire; et René lui écrivit pour le remercier de cette détermination. Il ajoutait qu’il préférait mourir captif et oublié , à la honte d’acheter sa liberté par un traité onéreux à ses peuples.
L’été entier se passa en négociations stériles , pendant lesquelles René eut à subir de nouvelles rigueurs. Traîné d’une prison à l’autre dans la crainte d’une évasion, il se trouvait en Flandre au château de Lille, lorsque le duc de Bourgogne lui fit connaître ses intentions dernières.