ACTE IF, SCÈNE IV
ses talents; et une àrae si noble, un caractère si généreux !... Ah! si vous l'aviez vue ainsi, ma mère, vous auriez fait comme moi , vous l'auriez adorée.
MARTHE
O ciel !
ÉRIC
Oui, depuis deux ans cet amour-là fait mon tourment, mon bonheur, mon existence. El ne croyez pas que, méconnaissant mes devoirs el les droits de l'hospitalité, je lui aie laissé voir ce qui se passait dans mon cœur, ni que jamais j'aie eu l'idée de lui déclarer une passion que j'aurais voulu me cacher à moi-même... Non , je n'aurais plus été digne de l'aimer... Mais ce secret , dont elle ne se doute pas et qu'elle ignorera toujours, d'autres yeux plus clairvoyants l'ont sans doute deviné ; son père se sera aperçu de mon embarras , de mon trouble , de mon émotion ; car à sa vue je m'oubliais moi-même, j'o ii)liais tout, mais j'étais heureux,... elle était là! Hélas! ce bonheur, on m'en a privé... Vous savez comment le comte m'a congédié sans me faire connaître les motifs de ma disgrâce , comment il m'a banni de son hôtel , et comment depuis ce jour il n'y a plus pour moi ni repos , ni joie , ni plaisir.
MARTHE
Hélas, oui !
ÉRIC
Mais ce que vous ne savez pas , c'est que tous les soirs , tous les matins , j'errais autour de ses jardins pour apercevoir de plus près Christine, ou plutôt les fenêtres de son appartement; et dernièrement je ne sais quel délire, quelle fièvre s'est emparée de moi;... ma raison m'avait abandonné, et, sans savoir ce que je faisais, j'avais pénétré dans le jaixhn.
MARTHE
Quelle imprudence !
ÉRIC
Oh, oui, ma mère ! car je ne devais pas la voir... Sans cela, et au prix de tout mon sang... Mais rassurez vous; il était onze heures du soir ; personne ne m'avait aperçu , personne , qu'un jeune fat qui, suivi de deux domestiques,' traversait une allée pour se rendre chez lui... Celait le baron Frédéric de Gœiher, neveu du munslre de la marine, qui tous les soirs, à ce qu'il
parait, venait faire sa cour... Oui , ma mère , c'est son prétendu , celui qui doit l'épouser... Je n'en savais rien alors ;... mais je le devinais déjà à la haine que j'éprouvais pour lui ; et quand il me cria, d'un ton impertinent et hautain : Où allez-vous ainsi .? qui étes-vous ? l'insolence de ma réponse égala celle de la demande , et alors,... ah! ce souvenirne s'effacera jamais de ma mémoire, il ordonna à ses gens de me châtier , et l'un deux leva la main sur moi ; oui , ma mère , oui , il m'a frappé ; non pas deux fois , car à la première je l'avais étendu k mes pieds; mais il m'avait frappé, il m'avait fait affront ; et quand je courus à son maître , quand je lui en demandai satisfaction : « Volontiers, me dit-il ; qui étesvous? » Je lui dis mon nom. « Burkenstaff ! s'écria-t-il avec dédain ; je ne me bats pas avec le fils d'un marchand. Si vous étiez noble ou officier, je ne dis pas.'... »
MAïailE , cfirayéc.
Grand Dieu !
ÉRIC
Noble! je ne puis jamais l'être, c'est impossible! mais officier...
MARTIIK, vivcmeut.
Tu ne le seras pas ! tu n'obtiendras pas ce grade , où tu n'as pas de droit; non , tu n'en as pas... Ta place est ici, dans celte maison, près de ta mère, qui perd tout aujourd'hui ; car te voilà comme ton père; vous voilà tous deux prêts à m'abandonner, à exposer vos jours ; et pourquoi? parce que vous ne savez pas être heureux , parce qu'il vous faut des désirs ambitieux , parce que vous regardez au-dessus de votre état. Moi , je ne regarde que vous , je n'aime que vous ! Je ne demande rien aux puissances du jour, ni aux grands seigneurs , ni à leurs filles... Je ne veux que mon mari, mon fils ;... mais je les veux... (Serraot son fils dans ses bras. ) Ça m'appartient , c'est mon bien , et on ne me l'ôtera pas !