PREMIER DIMANCHE DE CARÊME ESPRIT DE RETRAITE ET DE RECUEILLEMENT
Prélude. — Contempler de nouveau le Sauveur au désert: à la leçon d'amour de la pénitence qu'il nous y donne, il en joint une autre non moins importante à suivre en ce temps de grâce et de sanctification, une leçon d'esprit de retraite et de recueillement. Adorer ce bon Maître dans le silence de l'âme. Je vous conjure, ô Seigneur Jésus, de me faire connaître et aimer cette solitude intérieure, cet esprit de retraite, ce recueillement parfait tout à la fois si nécessaire et si utile à ceux qui veulent marcher à votre suite.
Il existe, ô mon âme, deux sortes de retraite : une retraite extérieure, qui consiste dans la séparation d'avec le monde, et une retraite intérieure, qui se forme au dedans de nous par la pratique du recueillement et le sentiment de la présence de Dieu. C'est de l'amour de ces deux genres de retraite que le Sauveur ton maître te donne un touchant exemple dans la solitude profonde où il s'est retiré pendant quarante jours. Il ne te fait pas pourtant une obliga tion de la première en ce saint temps de Carême ; mais il t'invite et te sollicite bien vivement à donner tous tes soins à la seconde. Tu ne peux passer toutes tes heures dans le temple saint à l'ombre du tabernacle, dans « le secret de la face » de ton Dieu, mais
MÉDITATIONS ICX)
tu peux faire de ton cœur comme un cénacle mystérieux, comme un sanctuaire calme et silencieux, où tu te trouves habituellement et t'entretiennes avec lui Tu peux former en toi, par la pureté d'intention, par le détachement, par la compression des mouvements d'activité ou de sensibilité excessive de la nature, comme une heureuse solitude, où ne pénètrent pas le bruit du monde et toutes ces agitations non moins vaines que tumultueuses qui tourmentent
et inquiètent la vie Tu peux, dans ton fond le
plus intime, bien au-delà de cette région grossière où arrivent les impressions des sens et que trouble le mouvement des passions, te former un asile, un lieu secret et retiré où se perpétue le silence, un oratoire intérieur et comme une solitude portative qui t'accompagne partout .,. dans la famille au sein
de tes occupations dans les visites de nécessité,
de bienséance ou de charité, où tu parles sans cesse
à ton Dieu et l'entendes te répondre.
Oh ! qu'elle est heureuse l'âme qui est dans cette sorte de retraite comme dans son centre et qui fait ses délices du recueillement intérieur. Elle y trouve la paix, elle y trouve la grâce, elle y trouve son Dieu, et son Dieu lui suffit. « Du Ciel à la cellule, dit saint Bernard, il y a peu de distance ». Du bonheur des élus aux jouissances de l'âme recueillie, il y a peu de différence : le recueillement est un vrai Paradis en terre.
C'est donc pour leur bonheur que le Sauveur appelle ses enfants dans la retraite pendant cette sainte quarantaine. Comment as-tu répondu jus-
qu'alors à son appel, ô mon âme ?... Se recueillir, c'est concentrer sur Dieu nos sens qui s'égarent sur les choses sensibles... C'est rappeler dans l'intérieur l'imagination et toutes les puissances de l'âme qui se répandent sur les objets extérieurs. C'est demander à Dieu les satisfactions que nous allons chercher près des créatures... Et moi, jusqu'à présent, il semble que je me sois appliquée à étendre et à développer l'empire des sens... J'ai plus vécu de la vie des yeux, des oreilles, des paroles, que de la vie intérieure. Je me suis souvent complu dans les bruits du dehors... Visites oiseuses, conversations inutiles, lectures frivoles, empressement trop vif et trop humain pour des soins d'ailleurs légitimes, telle est la manière dont j'ai passé les moments de mon existence que je dois encore regarder comme les meilleurs. Satisfaire les intérêts de l'amour-propre et de la sensualité, tel semblait mon but... Etre recueillie, c'est se conserver dans une douce et perpétuelle attention aux opérations de la grâce pour les seconder... Et moi. même encore aujourd'hui, même en ces jours où je me crois animée de bonne volonté et d'un zèle sincère pour mon vrai progrès, .. je me laisse entraîner aux mouvements impétueux d'une nature dont l'activité m'absorbe et dont la sensibilité m'abat... (S'humilier de ses dissipations passées et même de son peu de recueillement actuel... en demander pardon à Dieu )
« Cesse donc, ô mon âme, il en est temps, de t'égarer dans les régions de la nature et des sens, où tu n'as rencontré que vide, déceptions et mensonge (i).
(i) La fin de ce'te méditation est empruntée en grande partie au Bienheureux Thomas a Kempis.
Rentre en toi-même, retourne à ton Dieu, tu trouveras en lui ce que tu cherches si inutilement hors de lui : bien suprême, il est la source de toute consolation. Oh ! retourne, retourne, pauvre colombe, retourne vers Noé, rentre dans l'arche, retire-toi de nouveau dans le Cœur de Jésus, établis là ta demeure permanente : tu ne seras en sûreté que dans cet asile divin. Oh ! que déjà tu as payé cher l'imprudence qui t'en a fait sortir ! « Revertere, anima mea, revertere, columba., ad Noe in arcam, ad Christum in cordis secretum... » Renonce aux vaines joies de la vie tout extérieure et dissipée, si tu veux goûter les vrais et saints plaisirs des communications avec Dieu par l'oraison... La nourriture des oiseaux de proie ne peut être la tienne, tu ne dois pas courir après les jouissances de la terre comme les mondains. N'approche pas de ces cadavres où tout est corruption : « Renue consolari exterius, si vis recreari interias ». La faim, les agitations, les souffrances que tu as éprouvées depuis ta sortie de l'arche sainte te pressent assez d'y rentrer : retourne donc à Jésus- Christ, il te tiendra la main et t'accueillera avec bonté ; pour réparer tes forces il te donnera le pain de vie : « Esuriens , redi, pascet te Christus pane cœli... » Il n'y a que pièges, que tentations et que dangers pour celui qui vit dans la dissipation ; il n'y a que sûreté, que grâces, que sainteté et bonheur pour l'âme recueillie qui ne sort point de son intérieur, ou qui, comme la colombe, se hâte d'y rentrer... »
Résolution. — Prévoir les circonstances de la journée (visites, occupations), où l'on sera le plus exposé à perdre le recueillement ; les offrir à Notre-
Seigneur, en lui demandant la grâce de ne pas le perdre de vue ; renouveler cette offrande avant chacun de ses actes ; dire souvent, le plus possible : « In mente sis, ut cogitem ; Seigneur, soyez dans mon esprit pour que je pense à vous ».