DEUXIÈME DIMANCHE DE CARÊME LE THABOR ET LE CALVAIRE
Prélude. — Se figurer le Sauveur nous prenant avec ses disciples les plus chers, pour nous mener sur la montagne du Thabor ; et, après avoir contemplé la face adorable de ce bon Maître dans sa majestueuse et divine splendeur, s'abîmer dans l'adoration, en s'écriant, comme autrefois saint Thomas reconnaissant son Dieu: « Dominus meus et Deus meus, mon Seigneur et mon Dieu ».
Relations intimes entre le Thabor et le Calvaire. — Repose ton regard, ô mon âme, sur ton Sauveur: lui, le Dieu anéanti de la Crèche, le Dieu obscur de Nazareth, tu peux enfin le contempler dans son état naturel, autant qu'il est possible à de faibles yeux mortels de soutenir l'éclat de la splendeur
divine Elles sont finies les humiliations, les
douleurs auxquelles s'est assujetti ton Maître
depuis son entrée dans ce monde ! Oh! garde-toi
de le croire : ce mystère n'est que momentané, la transfiguration n'est qu'une courte halte dans le
chemin des anéantissements et des souffrances
Tu en as la preuve dans les entretiens mystérieux de Jésus au milieu des splendeurs de sa manifestation. C'est de sa Passion, c'est de sa mort, au dire de tous
les mystiques, qu'il s'entretient sur le Thabor avec Moïse et Elie..... Au sein môme de sa gloire, il annonce les ignominies qui l'attendent. . les Apôtres, qui sont là, témoins de son éclatante majesté, ce sont ceux mêmes qui assisteront à sa douloureuse agonie au jardin de Gethsémani... .
Qu'y a-t-il donc de commun entre le Thabor et le Calvaire? Pourquoi rapprocher et réunir deux situation si disparates, si opposées? Sur le Thabor,
tout y est gloire et délices pour Jésus; sur le Calvaire, tout y est opprobre et souffrance. Sur le Thabor, son visage est éclatant comme le soleil, la lumière qui l'environne lui forme un magnifique vêtement; sur le Calvaire, il est nu, défiguré, méconnaissable, ensanglanté Sur le Thabor, retentit la voix du Père
éternel, qui le proclame « son Fils bien-aimé » ; sur le Calvaire, le Fils s'écrie avec douleur qu'il est « abandonné de son Père ». Sur le Thabor, élevé entre les deux plus grands personnages de la première alliance, il reçoit leurs adorations ; sur le Calvaire, cloué à la Croix entre deux scélérats, il subit les sarcasmes et les insultes de la multitude .... Sur le Thabor, ses Apôtres sont si heureux avec lui qu'ils veulent ne jamais se séparer de lui; sur le Calvaire, ils l'abandonnent honteusement, et celui qui montre le plus de zèle le renie
Oh! quelle touchante leçon tu peux retirer, ô mon âme, de la considération des liens qui unisssent ces deux mystères, la Transfiguration et la Passion ! C'est laque tu apprends que les douceurs et les amertumes, la joie et les souffrances ne peuvent être séparées pour longtemps, et que, dans les desseins providentiels, les unes mènent nécessairemnt aux autres
Les unes nous sont accordées pour rafraîchir notre courage et nous aider à supporter plus énergique-
ment les autres C'est là que tu apprends qu'ici-bas
le bonheur, la jouissance ne peut que nous apparaître instantanément et passer comme l'éclair.. . et qu'au sein des délices et des consolations il ne faut pas perdre de vue les peines... . les angoisses qui
doivent nécessairement leur succéder que, s'il
nous est permis de dire au bon Maître, quand il nous admet à un privilège analogue à celui de Pierre, Jacques et Jean, les disciples de choix, ce que lui disait saint Pierre : « Seigneur, il fait bon d'être ici », le Sauveur se réserve le droit de nous répondre, comme a ses Apôtres, après s'être dépouillé de son éclat, et en nous sevrant de ses consolations: « Levezvous, ne craignez pas » .. et qu'alors il faut se lever ... et marcher généreusement dans la voie qu'il ouvre devant nous
Ce oui fait le malheur de la piété de nos jours, c'est qu'elle cherche a séparer ces deux mystères. — Tu connais la vérité maintenant, ô mon âme, tu viens d'envisager la vie chrétienne sous son vrai jour; dans le travail de la perfection, c'est comme la montée du Calvaire, c'est le chemin qu'a suivi le divin modèle depuis son berceau jusqu'à sa mort, c'est une croix perpétuelle, c'est un martyre prolongé Sur cette route la joie de la Transfiguration peut bien de temps en temps dilater notre âme en l'inondant, mais le temps de cette joie est court
et fugitif le fond de la vie chrétienne, la piété
réelle et de bon aloi, c'est le renoncement perpétuel,
l'immolation ininterrompue, la mort à ses goûts, à ses
satisfactions, à soi-même « Si quelqu'un n'a pas
l'esprit de Jésus-Christ, il ne peut se dire son disciple »
Eh bien ! regarde un instant, ô mon âme, ce qu'on appelle le monde pieux. Comme elles sont nombreuses les âmes que séduisent les illusions d'une dévotion commode, d'une piété égoïste, d'un sensualisme
tout raffiné de religion les âmes qui veulent bien,
comme Pierre, être avec Jésus-Christ, mais dans les
honneurs, les délices, les consolations lésâmes
qui veulent bien servir Dieu, mais pour ellesmêmes les âmes qui veulent bien gravir le sentier
de la sanctification, mais à condition que la main divine les portera toujours et les affranchira de toute
fatigue les âmes qui voguent volontiers sur l'océan
du bien, mais pourvu qu'un vent favorable enfle toujours les voiles, et qui ne savent jamais faire un effort pour se courber sur la rame et lutter contre le
calme et la bourrasque
Hélas ! ô mon Dieu, cet esprit de molle délicatesse et de sensualité égoïste ne m'a que trop souvent envahie ! Volontiers je me suis trouvée avec vous sur le Thabor , mais je n'ai pu vous accompagner jusqu'au sommet du Calvaire. Je vous ai servi pour les douceurs et les consolations que vous versiez en mon âme, et non par amour pur et
désintéressé (Se bien examiner voir à fond, si,
dans la vie, on ne s'attache pas à Dieu en tant qu'on le goûte, qu'on le sent généreux et bienfaisant, c'està-dire si on n'est pas attaché à ses dons plus qu'à luimême. La vraie piété s'attache à Dieu, mais à Dieu tout seul, à Dieu en privations et en délaissements ;
la vraie piété se reconnaît au dénûment et à la désappropriation de toutes les jouissances et consolations.
Où en suis-je? )
Oui, ô mon Sauveur, je le reconnais à ma confusion, je mérite le reproche d'un de vos pieux serviteurs : « J'ai désiré vos douceurs, mais non pas vos
amertumes J'ai consenti à partager vos joies,
mais non à souffrir pour vous Je vous ai suivi jusqu'à la fraction du pain, mais je n'ai pu me résigner
à boire le calice de votre passion » Au moins,
aujourd'hui que votre grâce parle à mon cœur, je suis résolue à entrer avec courage et à marcher avec
constance dans le chemin royal de votre Calvaire
C'est vous et non pas moi, c'est vous et non pas des jouissances de cœur, c'est vous et non pas vos dons distincts de vous et de votre amour que je cherche. ... Amen Amen
Résolution. — Voir les différents moyens ingénieusement recherchés jusqu'alors pour satisfaire le cœur dans ses exercices de piété ; demander àNotre- Seigneur, dans la sainte Communion et à la visite au Saint-Sacrement, une sainte indifférence à l'avenir, et lui promettre de renoncer aux attraits qui entretiennent le sensualisme dans la piété.