TEMPS APRES LA PENTECOTE JÉSUS PERDU ET JÉSUS RETROUVÉ
Prélude. — Se rappeler la prophétie faite à Marie par le saint vieillard Siméon au jour de sa Purification : « Un jour votre cœur sera transpercé d'un glaive de douleur». C'est au Calvaire qu'il était certes réservé à l'auguste Vierge d'éprouver l'amère réalisation de cette désolante prédiction ; mais Dieu veut qu'elle soit initiée par avance aux angoisses et aux tribulations incomparables qui l'attendent, et il la condamne, en permettant qu'elle perde pendant trois jours son jeune fils de douze ans, comme à un douloureux avant-goût de la perte de son Jésus mourant sur la Croix.
Essaye de comprendre, ô mon âme, quelle fut la douleur de Marie, lorsque, dans le voyage de Jérusalem, elle perdit son divin Fils ! La solennité de
Pâques terminée, les sacrifices et les adorations ordinaires accomplis, la Vierge-Mère s'en retournait avec Joseph, son chaste époux, vers Nazareth ; et c'est à ce moment que Jésus se dérobe à leur tendresse. Les deux voyageurs marchèrent un jour entier avant de s'apercevoir de leur malheur: ils croyaient l'Enfant- Dieu avec leurs parents ou leurs amis, qui suivaient le même chemin et qui se disputaient sa délicieuse
présence Oh! quelle révélation cruelle, quelle
profonde tristesse, quand la Vierge bénie se vit privée de son Fils! Regarde-la, ô mon âme: elle parcourt tremblante, agitée, tous les groupes multipliés des voyageurs, et sa demande, comme un cri déchirant, se fait entendre à tous : « N'avez-vous pas Jésus avec vous? J'ai perdu mon Fils. Pourriez-vous me
dire où je pourrais le retrouver» ? Pauvre mère !
Jésus était si bien tout pour elle : il était la lumière de ses yeux, la joie de son existence, son suprême bonheur en cette terre Tantôt, se frappant la poitrine, elle s'accuse, de concert avec Joseph, de n'avoir pas veillé sur le saint dépôt que lui a confié le
Seigneur Tantôt, à genoux sur la route, elle
s'adresse au Ciel et lui redemande son Fils.. . . Oh ! bien triste était la première Eve pleurant immobile sur le corps inanimé d'Abel, son fils; bien triste était Rachel, que les saints Livres nous montrent refusant toute consolation, « parce que ses fils ne sont plus »
plus triste encore était Marie pleurant Jésus
C'était bien une mère pleurant son fils perdu, mais c'était la plus aimante des mères pleurant le plus
aimé des fils Et ce supplice dura trois jours
Cette douleur t'attendrit, ô mon âme? il en est une plus grande encore et qui te touche de plus près ; Marie, en perdant Jésus, ne perdait ni sa grâce ni son amour ; mais celui qui perd Jésus par le péché,
perd tout avec lui C'est un épouvantable malheur,
trop peu compris : aux yeux de la foi, c'est la réprobation commencée Hélas ! moi-même, ômon Sauveur, en certains jours mauvais de mon voyage icibas, j'ai eu le malheur de vous perdre, et je sais, par une lamentable expérience, le vide profond qui était
dans mon cœur: en vous perdant, j'avais perdu un
bienfaiteur et le plus généreux; un ami.. . et
le plus dévoué; un père et le plus indulgent:
j'avais tout perdu Merci, mon Dieu, de m'avoir
fait mesurer la grandeur de ma perte, préférablement
à tant d'autres restés insensibles
Mais l'âme fidèle elle-même perd quelquefois Jésus: il y a des heures dans la vie spirituelle où sa grâce semble manquer, comme le vent à un vaisseau sur une mer totalement calme : l'âme croit marcher avec Lui, elle compte sur son secours, elle attend une
lumière, un conseil et Jésus n'est pas là, il s'est
éloigné «Dieu se joue, dit un saint Docteur,
avec les âmes pieuses, comme un père avec ses enfants Tantôt il se montre comme un soleil avec
beaucoup de lumière, et puis, en un moment, il se
cache dans les nuages Et ce n'est que quand il a
tiré quelques larmes de leurs yeux, quelques soupirs de leurs cœurs, qu'il vient les réjouir et les consoler
de sa présence» Malheur à l'âme qui. perdant
courage, ne cherche plus, n'appelle plus Jésus!
Elle s'expose à être longtemps privée de son secours Pour toi, ô mon âme, à qui ce genre d'épreuve est loin d'être inconnu, apprends à l'école de Marie à chercher à chercher encore Jésus, quand il disparaît; et, comme l'auguste Vierge, tu retrouveras, avec ce bon Maître, la joie et le bonheur
Après trois jours de recherches mêlées d'inquiétudes et d'angoisses, Marie rentre àjérusalem, revient au Temple, et c'est là qu'elle retrouve son Fils. Oh! combien vive fut la joie qui succéda à sa peine, quand
son regard maternel s'arrêta sur Jésus, assis au milieu des docteurs, écoutant, interrogeant et se faisant admirer par la sagesse de sa parole. Oh! comme son cœur maternel dut palpiter et tressaillir de consolation et de bonheur, et comme elle dut s'écrier avec l'Epouse du Cantique des Cantiques: « inverti quem diligit anima mea, j'ai retrouvé celui que mon cœur aime» .... Toi aussi, ô mon âme, en tes jours de détresse, c'est dans le temple qu'il faut chercher Jésus, c'est là qu'il t'attend, c'est là qu'infailliblement tu le retrouveras Après avoir passé des heures et encore des heures peut-être dans l'aridité, dans la sécheresse, dans la défaillance, dans l'abattement, après avoir traversé le chemin de la vie, succombant, pour ainsi dire, sous le fardeau, cherchant vainement Jésus, c'est-à-dire la force, le courage, la consolation, le demandant vainement à ses connaissances et à ses parents, c'est-à-dire ne trouvant pas l'assistance efficace dont tu as besoin même près des personnes connues pour leur fidélité et leur dévouement à Jésus, comme Marie, va à Jérusalem, la «cité de la paix», c'est-à-dire rentre en ton cœur dans le calme, le recueillement et le silence ; puis pénètre dansle temple, va à l'autel, près du tabernacle : il est assis et il t'attend. Il est assis sur le trône de la grâce, dans le sacrement de l'amour ; fais appel à ta foi, et tu comprendras la belle parole de saint Augustin : « L'absence du Seigneur n'est pas une absence véritable : il est avec nous sûrement, bien que nos yeux ne l'aperçoivent pas. Il est caché sous les voiles du Sacrement. Absentia Domini non est absentia : habeto fidem, et tecum est qnem non vides ». Il est là pour
sécher nos larmes, consoler nos peines et remplir le vide de notre âme ....
Résolution — Se rendre à l'église pour la sainte messe avec les dispositions de Marie retournant au Temple de Jérusalem pour y chercher son Fils bienaimé.. . . et; après avoir adoré Notre-Seigneur, redire cette oraison jaculatoire : « Inveni qnem diligit anima mea » . .. . La répéter avec plus d'ardeur après la sainte Communion.
TEMPS APRÈS LA PENTECOTE L'AiME DÉLAISSÉE DE DIEU
Prélude. — Se transporter en esprit au Golgotha: assister à la scène déchirante du crucifiement, contempler le Sauveur Jésus élevé en Croix ; s'approcher de l'auguste Victime et recueillir avec respect une des suprêmes paroles qu'elle laisse tomber de ses lèvres divines: «Eli, Eli, lamma Sabactani. Deus meus, Deus meus, ut quid dereliquisti me? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné»? Adorer Notre-Seigneur et lui demander la grâce de bien comprendre cette parole, qui, suivant saint Augustin, « n'est pas la plainte d'un malheureux qui souffre, mais l'enseignement d'un maître»
Il y a en effet, ô mon âme, dans cette dernière parole de ton Sauveur qui va mourir, un touchant mystère d'amour. Selon la doctrine de saint Paul, Jésus crucifié était l'humanité tout entière, il était le vieil homme crucifié en lui: « Vêtus homo nos ter crucifixus est». Et voilà pourquoi, en prononçant avec
désolation cette parole : «Deus meus» «il parlait,
dit saint Bernard, non pas en son propre nom, mais au nom de l'humanité qu'il représentait à lui seul. Il parlait au nom de tous les hommes, il parlait en ton propre nom Cette plainte de délaissement n'était,
de la part de notre aimable Sauveur se faisant notre
avocat, qu'une prière ardente en notre faveur
Or cette prière, comme toutes les supplications de Jésus-Christ, ne pouvait pas ne pas être exaucée. . Aussi est-il vrai de dire que, par la vertu de cette prière, il nous a délivrés du délaissement absolu de la part
de Dieu par le mérite de cette prière, il a obtenu
que jamais pendant notre vie Dieu ne détourne irrévocablement son regard de nous que jamais il
ne nous délaisse sans retour Il a obtenu qu'au
milieu de nos misères les plus grandes de nos
délaissements les plus profonds pourvu que nous
criions comme lui vers son Père: «Deus meus, Deus meus, ut quid dereliquisti me» ? nous trouvions toujours le cœur de ce bon Père prêt à nous recueillir et sa main toujours tendue pour nous secourir et nous relever
Ce serait donc manquer de foi, 6 mon âme, que de
te croire totalement délaissée de Dieu Certes il
y a des moments bien rudes, des croix bien pesantes Se trouver sous la menace non interrompue
de maux qui sont toujours les mêmes dans l'extrême continuité d'épreuves toujours semblables
dans des inquiétudes d'une monotonie que rien ne semble aggraver ni soulager quoi de plus capable d'apporter au cœur un sentiment de défaillance
et de lassitude? Malheur à celui qui n'est pas
vraiment chrétien il succombe sous le fardeau
trop écrasant, il s'impatiente, il se désespère
Mais l'âme qui a été à l'école du Sauveur, elle, peut bien dire à Dieu, comme ce divin Maître: -Mon
Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonnée » ? elle peut bien s'écrier avec le Prophète-roi :
« Seigneur, jusques à quand? Seigneur, combien
de temps crierai-je encore vers vous sans que vous m'entendiez? Seigneur, détournerez-vous toujours de moi votre visage » ? Mais elle trouve en
elle l'énergique courage d'espérer contre l'espérance
même: «In spem contra spem» Si longtemps
puisse durer l'épreuve, elle passera: ce qui paraît un oubli, un délaissement de Dieu n'est qu'un retard et
mieux un calcul de sa tendresse et de son amour
La prière du Sauveur en croix a été tout efficace en
notre faveur, notre Dieu ne peut nous délaisser
Sa paternelle providence a ses délais, ses lenteurs
mystérieuses l'instabilité du cœur de l'homme,
qui n'a qu'un jour pour aimer, peut se défier de la sollicitude divine et l'accuser ; mais Dieu a pour lui
l'éternité, les siècles sont à son service il a tout
le temps de choisir ses heures pour relever, consoler, réjouir ceux qui savent l'attendre
Résolution. — Au moment de la visite au Saint- Sacrement, réfléchir à ses propres épreuves et laisser son âme s'unir au Sauveur et dire avec lui à Dieu le Père dans un épanchement de confiance : « Deus mens, Deus meus, ut quid dereliquisti me » ? Ajouter aussitôt : « Fiat voluntas tua sicut in cœlo et in terra »