SES ÉCUEILS
Prélude. — Adorer Dieu envoyant un prophète à son peuple pour lui reprocher le partage qu'il fait de son cœur: « Usquequo claiidicatis in duas partes? Jusques à quand serez-vous boiteux entre deux partis » ? Demander au Saint-Esprit la lumière nécessaire pour bien comprendre cette parole, vraiment applicable à notre âme. Veni Cr ator Spiritus ...
Il n'y a pas d'illusion plus dangereuse, ô mon âme, que d'essayer de concilier dans sa vie la pratique de la piété et la fréquentation du monde, l'amour de Jésus-Christ et l'amour de soi. Aussi est-il vrai de dire que les deux écueils les plus redoutables pour une âme pieuse sont le monde et l'orgueil. Hélas! il n'est pas rare de rencontrer des âmes qui, oubliant l'enseignement de saint Paul affirmant qu'il n'y a pas d'alliance possible entre la lumière et les ténèbres, entre Jésus-Christ et Bélial: «Quœ conventio Christi ad Belial», et qui, foulant aux pieds les recommandations du Sauveur à ses disciples et à toutes les âmes chrétiennes de «ne pas aimer le monde ni les choses qui sont dans le monde : Nolite
diligere mimdum neqite ea qnœ in mando sunt», cherchent à unir les habitudes extérieures de la vie chrétienne avec la fréquentation des fêtes et des
plaisirs du monde Que de fois, ô mon âme, tu
t'es sentie prise de tristesse en coudoyant le matin à la table sainte des personnes que tu savais devoir aller le soir mendier une joie dangereuse, sinon
criminelle, à la table du monde! Ah! c'est que,
dans la fréquentation du monde, suivant le mot de saint Léon, «une poussière impure s'attache aux cœurs les plus religieux et ternit toujours leur
innocence» C'est que, suivant la maxime de
V Imitation, « on ne peut aller au milieu du monde
sans en revenir moins parfait » C'est que, suivant
le mot simple et naïf du pieux évêque de Genève, « un jeune agneau ne peut quitter la bergerie et passer auprès des buissons sans y laisser une partie
de sa laine» L'âme pieuse ne doit pas oublier
que, tout en vivant dans le monde, suivant l'expression de son divin Maître, elle n'est pas du monde: «Non* s un t de mundo», et que, selon le conseil de saint Paul, elle doit en user comme n'en usant pas:
* tanqnam non utentes»
Le second écueil de la piété, c'est l'orgueil, l'amour de soi, la confiance en soi, la présomption. La piété est un don surnaturel, il vient d'en-haut; le Dieu qui en dépose le germe dans l'âme, est aussi le Dieu qui nourrit ce germe précieux, qui le développe, qui le fait fructifier. Or c'est le propre de l'âme orgueilleuse de croire pouvoir se suffire, de s'attribuer ses bons mouvements, de se glorifier de ses actes de vertu : voilà pourquoi le Dieu que les Lettres sacrées appellent «un Dieu jaloux, œmidator
Dominus ». le Dieu qui a affirmé par l'organe de son prophète qu'il ne peut consentir à « donner sa gloire à personne, gloriam meam alteri non dabo», abandonne cette âme enflée d'elle-même et présomptueuse; il cesse de faire descendre sur elle la rosée fécondante de sa grâce; il fait plus, il entre en conflit avec elle: «Deus superbis resistit », et c'est alors que se réalise pour cette âme infortunée le plus lamentable sort: elle tombe de chute en chute, des sommets de la piété jusque dans les plus humiliantes passions : « Quomodo cecidisti, Lucifer? Comment es-tu tombé, ô esprit de lumière»?
Applique-toi, ô mon âme, à mettre à profit ces enseignements de la foi, confirmés chaque jour par une triste expérience ; qu'il y ait une muraille entre le monde et toi. Il te suffit d'interroger les souvenirs de maintes années de ta vie : soit par obéissance, soit par nécessité de position et de famille, soit par entraînement, tu as fréquenté les réunions de ce monde condamné par ton Sauveur; est-ce que l'air que tu y as respiré n'était pas vraiment délétère et funeste à ta piété? est-ce qu'au retour de ces fêtes bruyantes, de ces plaisirs tumultueux et momentanément enivrants, au lieu de trouver la prière plus facile et plus douce, le recueillement plus profond et plus consolant, tu n'éprouvais pas un trouble secret, une vague inquiétude, une pesanteur inexprimable qui te rendaient tout rapport surnaturel avec ton Dieu à peu
près impraticable ? Oh! comme tuas pu vérifier
par toi-même l'exactitude de la parole de saint François de Sales affirmant que «les réunions du monde
alanguissent les forces de l'âme, compriment l'élan des cœurs vers Dieu, refroidissent la charité et dissipent l'esprit de dévotion»?
Mais tu as rompu avec le monde : ce n'est pas lui qui est pour ta piété l'écueil le plus périlleux. Cet écueil, il est en toi-même. Or on ne peut pas se fuir soi-même comme on fuit le monde, on se retrouve partout. Quels efforts généreux, constants, ne dois-tu donc pas faire pour déraciner cet amour-propre, cet attachement à toi-même, qui est comme un vent désastreux capable d'éteindre en ton cœur le feu céleste de la piété? Oui es-tu?.. ... que peux-tu? Cendre et poussière, néant et péché, tu as tout reçu de Dieu, tu dois tout attendre de lui. Donc étouffe sans pitié tout sentiment d'orgueil ; que la connaissance de toimême t'entretienne dans la défiance, dans le mépris personnel et dans une confiance filiale en Dieu ; et ton humilité t'attirera infailliblement la grâce qui féconde et fait croître la piété : « humilibus dat gratin m ».
Résolution. — Demander à Notre-Seigneur l'horreur du monde et le mépris de soi : O Jesu vivens in Maria