SUR LA PRÉSENCE DE DIEU SES AVANTAGES
Prélude. — Croire entendre Notre-Seigneur qui vient dire à l'oreille de Pâme cette touchante parole qu'il adressa autrefois à sainte Catherine de Sienne :
«Ma fille, pensez à moi et je penserai à vous »
Adorer et remercier le bon Maître qui s'engage à s'occuper de nos vrais intérêts à proportion que nous nous occuperons des siens
Dans la grande œuvre de la sanctification, ô mon âme, une des pratiques les plus précieuses, c'est sans contredit la pensée de Dieu et, comme on dit dans le langage de la piété, l'esprit de présence de Dieu. Tu connais, en effet, la parole qu'adressait autrefois le Seigneur à son serviteur Abraham : «Marche en ma présence et sois parfait. Ambula
çoram me et esto perfectus» Or garde-toi de
t'imaginer que cette pensée habituelle de Dieu présent, qui semble fatigante au premier aspect,
soit vraiment difficile Tant dans nos actes que
dans nos prières, elle est comme une pente douce où, voyageurs mystérieux, nous marchons comme
de nous-mêmes et par une suave impulsion La
foi nous dit, en effet, que, présent partout, Dieu remplit le monde, et qu'il n'y a pas un coin si
obscur de l'espace que son immensité ne pénètre: son œil est perpétuellement ouvert sur toute créature ; pas une plainte, pas un soupir, pas un cri d'amour sorti d'un cœur humain qui puisse échapper à son oreille, ce qui faisait dire par le Roi-prophète: «O mon Dieu, si je monte au Ciel, je vous y trouve; si je descends au plus profond de l'abîme, vous y êtes ; et, si je prends des ailes rapides pour m'envoler au delà des mers, c'est votre main qui
m'y conduit» Nous sommes donc en Dieu,
comme le poisson au sein des eaux: tel est le langage de la foi
Mais cela ne suffit pas encore au chrétien; cette présence toute rationnelle est trop froide pour son cœur, en quelque sorte ; de même que, dans la vie de ce monde, le cœur a le privilège de faire à l'absence corporelle comme une véritable illusion, en comblant la distance, en effaçant les intervalles et plaçant, comme par une création mystérieuse, sous ses yeux la personne aimée, de même, dans la vie surnaturelle, la charité fait vivre l'âme chrétienne dans la société tout intime, toute consolante de Dieu, vu constamment par elle, tantôt dans son
essence spirituelle, tantôt sous des traits humains
Un cœur qui aime n'est jamais seul; il a toujours avec lui son Dieu, ou le Dieu grand et majestueux du Ciel, ou le Dieu souverainement aimable qui s'est montré un jour à la terre, le Sauveur Jésus
Pourquoi donc, ô mon âme, perds-tu fréquemment la pensée de Dieu ? Pourquoi oublies-tu si souvent sa présence, et passes-tu tant d'instants
comme si tu étais loin de lui? Oh! approfondis
la parole d'Augustin: «Ce n'est pas la distance qui
sépare de Dieu, mais les affections. Aimer Dieu, c'est être près de lui par ce seul fait, et plus on l'aime plus on en est près» Peut-être y trouveras-tu ta condamnation? Si tu penses peu à Dieu, si tu vois peu ton Dieu sous tes regards, hélas! c'est
que tu aimes peu
O mon Dieu, je le reconnais, jusqu'à ce jour mon cœur a été trop froid et ma charité trop morte . ... Echauffez-moi du feu sacré de votre amour, et toujours je penserai à vous, toujours je vivrai sous vos regards, partout je vous verrai devant moi sondant mes pensées entendant mes paroles et
contemplant mes œuvres
Ne vois-tu pas déjà, ô mon âme, les fruits précieux que t'apportera l'esprit de la présence de Dieu? D'abord il te préservera du mal . ... Comme
le serviteur sous l'œil de son maître comme
l'enfant sous le regard de son père tu seras
docile en tout aux préceptes de ton Dieu, jamais tu n'oseras céder à une tentation, écouter un mauvais instinct, suivre une funeste suggestion de l'ennemi. N'est-ce pas quand Pierre eut perdu de vue son divin Maître qu'il eut la lâcheté de le renier jusqu'à
trois fois ? Heureusement l'apôtre renégat se
retrouva en présence de son Maître, et il lui suffit d'un regard échangé avec Jésus pour sentir son âme brisée de repentir, et son cœur coupable transformé par la douleur. C'est ainsi que la présence de Dieu relève une âme de ses chutes. . ..
Elle fait plus: elle inspire le courage pour toute vertu, pour tout sacrifice ; et, de même que Jésus-
Christ, dans sa vie mortelle, conservant perpétuellement la présence de son Père, pouvait dire: « Quœ placita sunt ei facio semper. Je fais toujours ce que je sais lui être agréable», de même l'âme, qui vit dans l'habitude de la pensée de Dieu présent, grandit, elle aussi, en perfection en même temps qu'en âge. Comment pourrait-elle refuser quelque chose à son Dieu, c'est-à-dire au souverain Maître, au Père plein de tendresse qui la contemple ici-bas et qui doit la récompenser un jour ?
Si l'esprit de présence de Dieu anime si efficacement au bien, il ne réussit pas moins à consoler les cœurs affligés. Qu'est-ce que verser une larme sous l'œil de Dieu, sinon placer à intérêt un trésor qui nous rapportera, au jour de la rémunération, la félicité intarissable du Ciel? Qu'est-ce que souffrir sous le regard de Jésus, sinon mériter d'être un jour « conglorifié » dans un bonheur éternel avec celui qui n'est maintenant le Roi de gloire que parce qu'il a été l'homme des douleurs? Sous l'œil de Dieu, sous le regard de Jésus, pas une souffrance perdue, pas une larme égarée: semer dans les pleurs en leur présence, c'est acquérir la douce certitude de moissonner toute l'éternité dans la joie: quoi de plus consolant?
Tu le vois donc, ô mon âme, vivre dans l'esprit de présence de Dieu, c'est éviter le mal ; c'est se relever, si on a eu le malheur de faire une chute ; c'est ne reculer devant aucun effort de vertu; c'est trouver au sein de ses peines la plus efficace des consolations ...
Résolution. — S'efforcer de ne pas perdre dans le courant du jour un seul instant la pensée de Dieu.
Répéter souvent cette oraison jaculatoire du Roiprophète : « Mihi adhœrere Deo bonum est : ponere in Domino Deo spem meam. Qu'il est bon pour moi de m'attacher à Dieu et de mettre en lui toute mon espérance»! ou cette autre de saint Paul: «Mihi vivere Christus est. Pour moi vivre, c'est Jésus- Christ ».