ORAISON MENTALE
Prélude. — Approfondir sérieusement l'oracle de l'Esprit-Saint annonçant par la bouche du prophète Jérémie que «la terre est désolée parce qu'il n'y a personne qui réfléchisse dans son cœur. Desolatione desolata est terra, quia nul lus est qui recogitet corde». Demander à Notre-Seigneur, passant dans sa vie mortelle les nuits en prières, la grâce de bien prier: « O Jesu pernoctans in oratione Dei, doce nos orare ».
Veux-tu savoir, ô mon âme, quel est le genre de prière à laquelle doit se former progressivement toute âme chrétienne? C'est la respiration de l'âme en Dieu. ... c'est la communion perpétuelle du cœur humain au Cœur de son Dieu c'est l'ascension graduelle de l'âme qui, laissant les sens et tous les objets sensibles, se soustrayant aux impressions de la nature et brisant les chaînes corporelles qui l'asservissent à ce monde terrestre, va puiser sa nourriture et sa vie dans une sphère toute céleste, dans la sphère même de Dieu. Tu as vu plus d'une fois ces magnifiques plantes aquatiques qui surnagent au milieu des lacs pour respirer l'air, la vie et la chaleur; elles sont une faible image de l'âme qui, par la méditation, aspire en Dieu la lumière qui l'éclairé et la grâce qui la ranime et la soutient
Tout cœur humain recèle dans ses mystérieuses profondeurs comme une fontaine intarissable d'amour: or, chez l'âme chrétienne, cette fontaine trouve un écoulement doux, paisible et continu, et
c'est par l'oraison mentale C'est par là qu'elle
va se verser dans le sein du meilleur des pères, du plus intime des amis, du plus tendre des époux, et ce père, cet ami, cet époux, c'est Dieu, qui descend avec une merveilleuse facilité à toutes les expansions les plus familières de l'amour, ce Dieu si bon dont parle quelque part saint Augustin, quand il s'écrie: «Notre Dieu, c'est une mère, parce qu'il nous nourrit, parce qu'il nous réchauffe, parce qu'il nous
allaite» Le tendre enfant qui recueille au sein
de sa mère le lait qui le nourrit, figure donc l'âme qui recueille, par l'oraison, dans le sein de Dieu la lumière et la force qui entretiennent et développent sa vie surnaturelle
Tel est tout le secret de la perfection des saints. C'est en Dieu, par cette élévation, par cette aspiration du cœur, qu'ils puisaient ce haut courage, cette mâle énergie qui font l'objet de notre admiration.... C'est là qu'ils retrempaient leur volonté naturellement faible et débile comme la nôtre, et, après l'avoir dérobée généreusement aux tentations des sens et aux écarts de l'imagination, se sentaient la force de défier, à l'exemple du grand Apôtre, tous leurs ennemis et toutes les persécutions: « Quis vie
separabit a cliaritate Christi»? C'est là aussi
qu'ils trouvaient un abri contre les adversités et les
épreuves Comme un arbre qui a de fortes racines
enfoncées dans un sol inébranlable, demeure immobile au milieu de toutes les secousses, éprouvant à
peine dans ses feuilles un léger frémissement, ainsi les âmes unies à Dieu par l'oraison mentale. Les coups de vent de l'épreuve, les bourrasques de la tribulation peuvent agiter légèrement les feuilles, c'est-à-dire la sensibilité, la partie inférieure de l'âme ; mais la partie supérieure, la volonté domine
l'orage La paix de Dieu coule en elle, elle reste
calme, et même on peut dire que la tranquillité des cieux ne tarde pas à projeter comme un certain écho de repos jusque dans les organes de la vie sensible
O doux et merveilleux exercice de l'oraison !
Pourquoi faut-il qu'il soit si peu connu, si peu pratiqué !
Ah! c'est que la plupart des âmes se refusent à suivre le conseil du Prophète, qui les engage à briser avec les dissipations frivoles du monde et à revenir
à leur cœur: «Redite, prevaricatores, ad cor»
Les unes, se laissant dominer par l'imagination, passent la plus grande partie de leur existence au
milieu des rêves et des illusions Les autres
vivent esclaves de leurs sens et semblent ne respirer
que pour les plaisirs les plus grossiers Oui, «la
terre est désolée» Les âmes se matérialisent
C'est à grand'peine si l'on en trouve quelques-unes qui descendent dans leur cœur et réfléchissent en elles-mêmes; c'est à grand'peine si l'on en voit qui, sentant leur faiblesse et leur impuissance, consentent à se jeter avec abandon par l'oraison du cœur
dans le sein de leur Dieu La plante sans la sève,
qui entretient sa vie, s'étiole et dépérit le corps
privé d'air ne respire plus et tombe l'âme sans
l'oraison se dessèche, s'affaiblit et meurt
Combien donc, ô mon âme, as-tu besoin de chercher en Dieu par la méditation cette sève vivifiante
qui entretienne ta vie supérieure! Plus d'une
fois, et tu dois en remercier le Seigneur ton maître, plus d'une fois, principalement depuis plusieurs années, rompant avec leshabitudes d'une vie trop souvent livrée à l'imagination et aux sens, tu as eu le
bonheur de goûter Dieu dans ton cœur Plus
d'une fois dans l'oraison tu as entendu le Seigneur ton maître te dire avec douceur: « Sto ad ostium et pulso. Je me tiens à la porte de ton cœur et je frappe», et tu lui as répondu avec empressement: «Entrez, mon Dieu » ; et tu as senti au plus intime de ton être ces mystérieux tressaillements dont parle quelque
part le Roi-prophète Oh ! que le souvenir de ce
bonheur soit pour toi une leçon !. .. . Applique-toi, à l'avenir, à vivre habituellement, par une oraison vraiment chrétienne, dans l'union à Dieu ; prends garde de te faire de cet exercice si salutaire, comme de tant d'autres actes de la vie, une pure routine et comme une formalité nécessaire pour l'accomplissement matériel de ton règlement Oue la médita-
tion soit toujours pour toi l'oraison du cœur, un repos en Dieu, un épanchement de toutes tes puissances affectives dans le sein de Dieu C'est bien
dire qu'il faut toujours la faire avec le recueillement le plus complet, et après avoir eu soin de faire taire par avance tous les bruits de la terre et toutes les
préoccupations du dehors La méditation bien
faite sera pour toi une source de force, de consolation et de paix; mais, si tu la négliges, tu deviendras
bientôt, suivant le mot des saintes Lettres : « un sel affadi, un flambeau sans lumière ni chaleur».
Résolution. — Renouveler à Notre-Seigneur la promesse de faire toute sa vie, sauf empêchement majeur, une demi-heure de méditation chaque jour; ne jamais la commencer sans se bien pénétrer de la présence de Dieu; redire souvent dans la journée cette oraison jaculatoire : « OJezu pernoctans inoratione Dei, doce nos orare » .