LE SAINT SACRIFICE DE LA MESSE ÉCOLE DE MORT A SOI-MÊME
Prélude. — Se représenter l'autel comme un autre Calvaire. S'imaginer gravir en compagnie du Sauveur la montagne du sacrifice, et redire du fond de l'âme ces généreuses paroles d'un Apôtre: « Allons, nous aussi, mourir avec lui. Eamus et nos moriamur cum eo » .
Ta foi te l'enseigne, ô mon âme: le sacrifice du Calvaire se reproduit ou plutôt se continue dans
celui de nos temples Sous des formes diverses,
c'est l'unité du même holocauste qui se prolonge à travers les âges et au milieu de nous. Examine donc rapidement, ô mon âme, les graves analogies qui régnent entre la Croix et l'autel.
Sur la Croix, tu as un Dieu meurtri, déchiré ; son sang et sa chair se séparent sous l'action des instruments de son supplice. A l'autel, ces instruments sont remplacés par la parole du prêtre; du même coup qui produit la victime sacrée, elle la met, pour ainsi dire, en pièces: le corps et le sang sont séparés en apparence : le sang remplit le calice, tandis que le corps reste sur la pierre de l'holocauste
Sur la Croix, l'auguste Victime qui y est clouée n'a plus ni grâce ni apparence humaine : son visage
a disparu sous ses meurtrissures et ses plaies, comme derrière un voile qui le dérobe A l'autel, il n'est pas plus facile de le reconnaître : rien dans cette parcelle de pain qui repose sur l'autel, rien dans ces quelques gouttes de vin que contient le calice, ne révèle le Dieu fait homme
Sur la Croix, c'est un Dieu qui meurt, et, s'il est détaché de cette croix où il expire, c'est pour descendre dans un tombeau, dont, pour le moment, la pierre ne recouvre qu'une dépouille inanimée A l'autel, tout est encore plus morne: quoique vivante, l'adorable Victime paraît morte et deux fois morte : les espèces du sacrement sont comme un linceul qui l'enveloppe, et, comme si cette sépulture n'était pas assez profonde, elle se précipite dans la poitrine du sacrificateur et de ceux qui communient, comme dans un tombeau qui n'en laisse plus subsister aucune trace
C'est ainsi qu'au saint sacrifice de la Messe, comme dans Toblation du Calvaire, tout parle de mort. .. . tout respire la mort... . tout porte l'empreinte de la mort
Quelle austère leçon pour toi, ô mon âme! La mort de ton Sauveur appelle ta mort personnelle, la mort de cet Adam terrestre et primitif que l'Apôtre nomme quelque part «le vieil homme». Ainsi tu dois, à la sainte Messe, prendre le sacrifice de ton Sauveur comme modèle ; tu dois te faire victime avec la Victime sainte. Qu'est-ce à dire? A côté du corps et du sang de Jésus-Christ sacrifié, tu dois placer ton amour-propre, ton égoïsme, ta sensualité, tes fai-
blesses de cœur, les mille lambeaux du vieil homme qui vit encore en toi et les immoler sous les efforts
d'une haine et d'une lutte généreuses Telle est la
seule manière d'assister avec fruit au saint sacrifice de la Messe : y assister avec un esprit de mort, s'y sacrifier avec le Dieu qui s'immole, en faisant mourir une chair de péché, en crucifiant tous ses mauvais instincts et toutes ses concupiscences
Peux-tu te flatter, ô mon âme, que telles aient été tes dispositions jusqu'à ce jour? Hélas! pourquoi faut-il que tu n'aies eu pour le vieil homme que de lâches ménagements ? Tu avais devant toi le corps d'un Dieu déchiré de plaies, et tu traitais le tien avec
délicatesse tu avais devant toi le sang de ton
Sauveur répandu par amour, et tu ne savais pas faire jaillir le tien en retour, par les coups portés à tes défauts, par les blessures faites à une nature déchue Que dois-tu donc faire aujourd'hui, sinon d'abord t'humilier et te confondre d'avoir méconnu le précieux enseignement de mort que te donnait ton Sauveur à l'autel, et de t'être obstinée à vivre en face d'un Dieu qui s'obstinait lui-même à mourir et t'invitait à l'imiter puis interroger sérieusement ton
intérieur pour y découvrir toutes les traces du vieil homme qui peuvent encore y rester, et les arracher généreusement pour les précipiter dans le sang de
Jésus-Christ et les y submerger? C'est là le moyen
de s'associer à son mystique trépas
O mon Sauveur, je ne veux plus résister à votre voix. Je le reconnais avec votre Apôtre, il sort, à l'autel, de votre sang un cri saintement provocateur: je veux à l'avenir prêter une oreille docile aux conseils de mort que vous m'adressez Je veux
mourir avec vous : « Eamus et nos, ut moriamur eum eo » .
Résolution. — Ne jamais assister àla sainte Messe sans avoir l'intention de travailler à arracher un lambeau du vieil homme ; aujourd'hui faire à Notre-
Seigneur le sacrifice le plus pénible à la nature
et redire souvent dans le courant du jour cette oraison jaculatoire de saint Paul : « Cupio dissolvi et esse cum Christo. Je veux me dépouiller de moi-même et m'ensevelir avec Jésus-Christ dans un même holocauste».