I. Reg., XV
Mes Frères.
La vie de l'homme ici-bas esttissuede jours tristes plus encore que de jours sereins, et chacun dans sa condition, quelque heureuse qu'en paraisse la destinée, même celui qui essaye de faire de son pèlerinage en cette terre une course au plaisir, chacun trouve des peines et des chagrins qui balancent abondamment les jouissances. « Toute créature souffre et gémit », disent nos saints Livres, depuis le prince assis dans la pourpre et né sur les marches d'un trône, jusqu'au pauvre couvert de haillons et mal abrité dans sa mansarde ; et le juste des anciens âges qui avait réuni toutes les douleurs sur sa tête,
(1) Sujet déjà traité par M. l'abbé Billard à Notre-Dame de Rouen (XV° dimanche après la Pentecôte, 2 septembre 1866) sous la forme de prône et repris ici comme sermon.
le patriarche de l'Idumée, Job, a dit avec sa sublime profondeur: « L'homme, né de la femme, vit peu de jours, il est rempli de beaucoup de misères ». Quand il ne souffre pas dans son corps, il souffre dans son esprit, dans son imagination, dans son cœur, et à qui regarde attentivement ce roi de la création, il est facile de voir que, si son front porte une couronne, c'est une couronne d'épines. Pourtant, M. F., si nombreuses, si variées soient les douleurs qui viennent assaillir notre pauvre humanité en cette vallée de nos maux, que le royal Prophète appelle la vallée des pleurs, si lourde soit la chaîne d'infortunes que nous traînons après nous du berceau à la tombe, la mort, il est vrai de le proclamer avec le poète,
La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles. Quand elle vient frapper à nos côtés ceux que nous aimons et que nous portons dans notre cœur, quand elle vient enlever à notre amour ceux qui faisaient le charme de notre existence, le bonheur de notre vie, oh ! c'est alors que, n'ayant plus autour de nous que le vide, l'isolement, la solitude, nous sentons tout le poids de la destinée humaine, et que de notre poitrine oppressée s'élève cet accent plaintif, ce cri déchirant : « Siccine séparât amara mors ? » C'est donc ainsi qu'une mort pleine d'amertume sépare ceux qui s'aiment ici-bas ?
Cependant, M. F., les larmes qu'arrache la mort ne doivent pas être ces « larmes sans remède » dont parlent les Lettres sacrées. La foi nous apprend que la mort a deux faces toutes différentes : l'une sombre et triste, mais l'autre aimable et pleine de douceurs. La mort est un mystère, le Christianisme en donne
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la solution; la mort est un châtiment, Jésus-Christ l'a transformé pour nous en récompense : en deux mots la foi chrétienne explique et adoucit la mort, tel est le cadre de cet entretien.
Ne soyez pas surpris, M. F., de nous voir commencer la série de nos prédications, au début de cette sainte quarantaine, par un sujet si sombre et si austère : l'Eglise fait un devoir à tous ses enfants, pendant ce temps, de pensera la mort. C'est dans ce but que, le jour même qui ouvrit cette laborieuse carrière de la pénitence, elle nous disait, en déposant sur notre front la cendre, s\7mbole muet de la fragilité de notre vie : « Souvenez-vous que vous êtes poussière, et que vous retournerez en poussière ». Vous le savez, M. F., quand nous contemplons le coucher du soleil, notre front s'illumine d'un reflet de pourpre, notre visage revêt une teinte dorée ; ainsi en est-il de la vie, quand on songe à son déclin. Mais, afin que la pensée de la mort puisse avoir un salutaire contre-coup sur nos âmes pour notre sanctification, jetons-nous par avance aux pieds de notre Dieu, en lui demandant cette grâce par l'intercession de Marie.
Ave Maria.
Ce n'est pas à un préjugé puéril, dit saint Augustin, mais aux instincts les plus profonds de la nature qu'il faut imputer cette énergique répulsion que nous avons tous pour la mort : « Mortem horret natura, non opinio ». Vous connaissez les plaintes, les accents de tristesse, pour ne pas dire de révolte, que recueillait autrefois un prophète sur les lèvres d'un roi qui pressentait sa fin : « Seigneur, au milieu de mes
SERMONS, PRONES ET INSTRUCTIONS IIÇ
jours, je tombe aux portes de la mort; ma vie est emportée loin de moi comme on replie la tente du berger... Dieu tranche mon existence comme un tisserand coupe sa toile, et la trame que j'ourdissais encore, Dieu la déchire. Je suis né ce matin, le soir n'est pas encore venu et je vais mourir... J'espérais pourtant revoir un second matin ; Seigneur, est-ce donc là, la vie? est-ce pour cela que je suis né?... » Ne croyez-vous pas entendre, M. F., les cris qui s'échappent de notre cœur à tous, à la seule pensée de l'heure suprême qui doit clore notre vie, au seul pressentiment de cette mort qui doit, en brisant nos liens, nous séparer de tant d'êtres qui nous sont chers et en qui nous vivons comme en nous-mêmes ? Étrange destinée que la nôtre vraiment ici-bas ! Nous tenons à l'existence par le fond le plus intime de notre être, nous nous agitons sur toutes les voies de ce monde, nous avons recours à mille industries pour retenir ce souffle de vie qui nous anime, et il n'est pas un seul sentier ici-bas où nous ne nous trouvions en face delà mort qui nous harcèle et nous poursuit. Sa sombre image, comme un spectre à figure sinistre, se présente de toutes parts à notre œil attristé, et, sous cette importune et effilante vision, le jour perd son sourire, la nuit son doux repos, la joie s'exile de notre foyer, et notre existence se décolore et se flétrit. Tous, en effet, nous entendons en nous-mêmes, selon l'énergique expression de saint Paul, une « réponse de mort » : le sang qui coule dans nos veines n'est qu'une portion de celui qui est allé se perdre au tombeau. Nous sommes si fragiles, qu'en un instant, rapide, comme l'éclair qui sillonne la nue, tout notre être
peut s'écrouler. Et cet horizon du temps que nous illuminons en le traversant, et cet espace qui sépare le berceau du sépulcre, on a beau l'appeler la vie, ce n'est vraiment qu'une dénomination de convention et de fantaisie, ce n'est qu'un nom de parade et de décoration ; il serait plus juste, dit saint Grégoire le Grand, de l'appeler la mort : « Mors dicenda potins qtcam vita », puisque nous commençons à mourir, dès que nous commençons à respirer. Chaque instant nous ravit une portion de notre substance, les hommes qui ont étudié les secrets de la vie peuvent nous le dire et l'expérience l'enseigne : elle s'écoule avec nos sueurs, elle se perd avec nos larmes, elle s'affaisse sous le poids des chagrins, elle se mine sourdement sous l'action corrosive du temps, elle s'use dans le travail destructeur des infirmités, et chaque pas que nous faisons pour fuir le trépas nous rapproche de ce terme que nous ne pouvons éviter.
Encore, M. F., si, dans ses assauts, la mort suivait une règle qui nous permît de prévoir ses coups! mais qui ne sait que, ne marchant que par bonds et soubresauts, ne frappant que par caprices bizarres, elle s'amuse de nos larmes, se rit de nos affections, et se plaît à déjouer nos calculs, à déconcerter nos projets avec une sanglante ironie? La voyez-vous passer à côté de ce malheureux qui l'appelle en son réduit, où la douleur le cloue sur un misérable grabat, et aller saisir, sous un lambris doré, cette jeune victime riche d'avenir et d'espérance ? La voy ez-vous dédaigner ce vieillard aux cheveux blanchis, au visage creux et livide, à l'oeil morne et éteint, et déjà penché vers la tombe, pour aller étouffer dans un impla-
cable embrassement, ce gracieux petit enfant qui commençait à s'épanouir à la vie en souriant à sa mère, comme la fleur, en ouvrant son calice, sourit au soleil qui aspire son parfum ? La voyez-vous laisser sur terre comme indigne de ses coups cet être infortuné qui n'a plus de l'homme que la figure, parce que sa raison et sa conscience se sont écroulées dans une ruine pleine de mystères, et courir éteindre ce flambeau d'un génie aux sublimes conceptions, et glacer ce cœur, principe et sanctuaire des plus nobles et des plus mâles vertus? La voyez-vous se cacher jusque dans la guirlande qu'on tresse pour couronner le front de cette jeune fiancée, et, au jour même fixé pour la fête nuptiale, amener à l'autel, couchée dans un cercueil, celle qui se disposait à y venir toute rayonnante de fraîcheur et de beauté? Evidemment, M. F., il y a là un mystère : qui nous en donnera la solution? Si vous interrogez ces faux savants qui semblent tenir à honneur de rester étrangers aux enseignements de la foi, vous les entendrez répondre par un de ces mots sonores, par une de ces phrases prétentieuses au moyen desquels ils croient pouvoir éclaircir toute question, élucider tout problème : La mort, disent-ils, mais qu'a-t-elle de surprenant? c'est la loi commune de la création, c'est la nécessité de la nature, c'est l'invincible passage du flot des générations. A les entendre, la mort est l'œuvre de Dieu, comme si le tout-puissant auteur de l'espace infini était embarrassé du trop-plein de ses œuvres, comme si sa fécondité à créer réduisait le maître de la vie à la nécessité de détruire, comme si le Dieu de clémence et de bonté se plaisait à poursuivre de ses rigueurs une créature
innocente dont tout le crime est de ne plus dormir son sommeil au néant !
M. F., ne soyons pas étonnés de voir s'évanouir dans leurs propres pensées ces hommes qui prétendent se passer de Jésus-Christ, et résoudre par les seules lumières de leur propre raison le grand mystère de notre destinée. Pour nous, enfants de la foi, élevés à l'école du Dieu de l'Evangile, nous le savons, le créateur des mondes n'avait point fait la mort : il avait créé l'homme immortel, inexterminable, comme s'exprime l'auteur de la Sagesse : « Creavit hominem inexterminabilem ». Et c'est par la jalouse intervention du démon que la mort est entrée dans le monde. Oui de vous, M. F., n'a présent à la mémoire ce touchant récit des Livres saints, qui nous fait assister à l'invasion de l'esprit mauvais, venant répandre ses premières ombres sur l'aurore encore paisible de la création naissante ? Dieu avait fait une œuvre sans tache, et c'est sa créature qui, en abusant de sa liberté, en a troublé l'harmonie par le choix libre de sa volonté ; elle a, en désobéissant, rompu l'équilibre de l'œuvre divine. Or, vous le savez, M. F., il avait été dit au premier homme : Le jour où tu transgresseras la loi qui t'est imposée, tu (mourras toi et ta postérité: « Morte morieris ». Puis, quand la désobéissance eut fait suivre la menace de son effet, Dieu prononça la sentence définitive : « Tu es poussière et tu retourneras à la poussière d'où tu es sorti ». A partir de ce moment, conséquence et salaire du péché, « stipendiant peccati », la mort est passée dans tous les hommes par leur premier aïeul en qui tous ont failli, « in quo omnes peccavernnt ». Et, depuis l'origine du monde, pas un instant dans la durée des âges,
pas un coin sur la surface du globe où l'arrêt fatal n'ait subi son exécution. Pendant que la matière semble défier tous les âges, l'homme ne vit qu'une heure. La nature, elle, semble maintenir la jeunesse impérissable de son existence : au firmament c'est la même splendeur de lumière, dans l'océan la même plénitude des eaux, sur la terre la même végétation, la même fécondité, et nous, nous voyons la mort, exécutrice des décrets de la suprême justice, courber sous son inflexible niveau toute la race humaine qui peuple la terre de ses débris et la couvre de ses tombes. Nous voyons tous les hommes sans distinction, puissants et faibles, princes et sujets, chasser devant eux les hommes, comme on voit dans les fleuves un flot chasser un autre flot vers la mer. Notre tour à nous viendra aussi et bientôt peut-être. Sitôt que le soleil, au sein des campagnes, a fait mûrir les épis jaunissants au feu de ses rayons, ils tombent sous la faux du moissonneur ; eh bien ! à une heure marquée danslesdécretsprovidentiels, quandnous serons mûrs aux yeux de Celui qui a semé les générations humaines dans le champ de ce monde, sa main nous jettera par terre, et la mort fera son œuvre en nous clouant dans un cercueil et en nous ensevelissant dans un sépulcre. Enfants d'Adam, solidaires de la faute primitive, nous aurons notre part à l'expiation, nous payerons notre dette, nous mourrons : « Stipendium peccati mors ».
Et admirez, M. F., la merveilleuse économie de la sagesse divine revendiquant, dans le châtiment qu'elle inflige, les droits de son autorité , de sa suprématie méconnus ! Le péché est un acte d'orgueil, la mort est une peine empreinte d'humiliation.
O homme, ô homme, je t'ai vu hier plein de confiance en tes propres forces, enivré de toi-même ; comme autrefois l'ange rebelle, tu te croyais assez puissant pour braver Dieu sur son trône ; et voici qu'aujourd'hui je te retrouve étendu par terre sans mouvement et sans vie ! Tu te croyais un géant inattaquable et à l'abri de toute blessure, et il a suffi d'une fibre légère qui s'est rompue, d'une piqûre presque imperceptible qui a glissé dans tes veines un poison brûlant, et te voilà entre les bras de la mort qui t'a fait sa victime ! Ainsi passe la justice de Dieu O homme, ô homme, je t'ai vu hier affamé de plaisir, brûlé par la soif des jouissances, faire acte de mépris envers ton Dieu, en lui préférant d'indignes créatures; et je te retrouve aujourd'hui aux prises avec la douleur sur une couche d'agonie, et le cœur broyé sous la dure étreinte de la mort qui arrive. Tu tenais à tes biens, elle va te les arracher avec violence ; tu saisissais par l'affection tous les êtres qui pouvaient t'apporter une ombre de volupté, elle va t'en dépouiller impitoyablement ; tu te dressais un trône, du haut duquel tu réclamais des hommages et des adorations, et elle va te coucher dans une sinistre bière et te livrer à la merci et à la pâture des vers qui vont dévorer tes restes ! Ainsi passe la justice de Dieu. O homme, ô homme, je t'ai vu hier répondre à la bonté du plus tendre des bienfaiteurs par un acte de la plus noire ingratitude ; et je vois aujourd'hui la mort souffler sur ta cendre non encore refroidie le vent de l'oubli. En vain tu as ambitionné une place dans l'âme de tes semblables, en vain tu te flattais d'éveiller au moins dans le cœur de quelques amis un souvenir lugubre et sur leurs lèvres un hymne de regrets ; et les larmes versées sur
ta tombe sont taries, ton nom est effacé dans les âmes avant que le temps ait rongé sur la pierre noircie les lettres d'or de ton épitaphe funéraire ! Ainsi passe la justice de Dieu.
Voilà la mort, M. F., elle est vraiment « la solde du péché » ; elle est, entre les mains d'un Dieu outragé, l'instrument des légitimes représailles de sa justice : « Stipendium peccati mors ». Voilà pourquoi, comme l'a dit un sage des anciens temps, de toutes les choses affreuses d'ici-bas, c'est la plus affreuse : « Omnium terribilium hujus vitce ierribilissimum ». Mais je vous ai promis de vous montrer comment Notre-Seigneur a transformé le châtiment en récompense.
On raconte qu'un triomphateur de l'antiquité, en montant le seuil du temple au jour de son ovation, se sentit atteint de défaillance et tomba entre les mains de ses familiers; il avait vu le tombeau d'un homme qui l'avait méprisé, et le mépris qui jaillissait de ses cendres éteintes, il ne pouvait le supporter, parce qu'il n'était pas vengé. M. F., la mort, imposée à l'homme comme châtiment du péché, atteste bien, d'une manière éclatante, la souveraineté du Dieu méconnu, mais elle ne répare pas suffisamment l'outrage fait à sa majesté infinie, elle ne satisfait pas, elle ne venge pas les droits de sa justice. Aussi la foi nous apprend-elle que cette peine déchirante n'est que le prélude d'une autre mille fois plus redoutable : pour l'homme qui quitte ce monde en état de péché, la mort n'est que le vestibule et le portique du séjour de l'éternel désespoir et del'abîme des éternelles douleurs. Mais le Dieu des justices, qui
réclame vengeance en revendiquant ses droits, est en même temps 1j Dieu des miséricordes, qui prend en pitié les coupables et qui veut pardonner. Voici Celui que le Prophète nous montre « dans les splendeurs des saints, engendré de toute éternité avant le commencement des jours », voici le Verbe divin, qui descend des cieux en ce monde revêtir notre nature : Celui qui est éternel vient prendre naissance ; Celui qui est le roi de tous les mondes se fait pauvre comme un artisan ; Celui qui est enveloppé de la gloire divine comme d'un manteau royal, prend le vêtement de notre chair passible et mortelle ; le Fils de Dieu se fait homme : « Propter vos egenus factus est, cuni esset dives. » Et pourquoi? pour se faire le représentant de l'humanité coupable, pour devenir le grand pénitent de la postérité d'Adam, et pour, à ce titre, acquitter nos dettes envers la souveraine justice, pour apaiser les exigences de la suprême majesté. Regardez, le voici : lui qui a marqué sa naissance par les gémissements de la crèche, il sent son âme abreuvée comme par des torrents de tristesse immense, au jardin de l'agonie ; lui qui n'a semé que des bienfaits sur son passage, il ne recueille, avec le mépris et les menaces de la foule, que les défaillances et les trahisons de l'amitié. Il s'est chargé de l'expiation de nos crimes et de notre rachat, il est traîné devant les tribunaux comme un malfaiteur ; ses épaules sont couvertes d'une pourpre dérisoire, il a dans les mains un sceptre de roseau, des épines tressées en couronne déchirent son front, son sang ruisselle sur le pavé du prétoire sans les coups de verges d'indignes valets... Eh bien! cette dîme de sang prélevée sur la victime
au poteau de la flagellation, ou sur la roche nue de Gethsémani, toutes ces humiliations, ces supplices, ces tortures ne satisfont pas les revendications de son amour. Pour expier l'orgueil de nos révoltes, il suffisait des abaissements de son Incarnation ; mais une force irrésistible le pousse au sommet du Calvaire et l'étend sur l'autel de la Croix qui s'y dresse. Pour nous il veut mourir, ou plutôt, suivant l'étrange expression du grand Apôtre, pour nous il veut goûter la mort, parce qu'en la goûtant il lui ôtera toute son amertume : « Ut pro omnibus gustaret mortem » ; il veut mourir, parce qu'en mourant il détruira celui qui était le principe même de la mort, le démon ; il affranchira, il mettra en liberté ceux que la crainte de la mort tenait toute leur vie dans une continuelle servitude : « Ut liberaret eos qui timoré mortis obnoxii erant servituti ». Telle est, M. F., la sublime théologie de saint Paul. Je ne crains donc pas de le proclamer, car c'est la vérité : grâce à l'héroïque sacrifice du Calvaire, grâce à l'immolation par laquelle l'Homme-Dieu a consommé sur le gibet des esclaves notre Rédemption, la mort ne doit plus être un objet d'horreur et d'épouvante, un calice plein de fiel et d'absinthe : elle est devenue pour le vrai chrétien non pas seulement un châtiment désormais fécond et salutaire, une expiation désormais utile et méritoire, mais, comme dit l'Apôtre, un gain, un bienfait, un don delà bonté divine : « Movi lucrum ». Ne l'avez-vous pas vu comme moi, M. F., à son lit de mort, cet homme nouveau marqué au front, par le sacrement régénérateur, du sceau des frères de Jésus-Christ, ce vrai chrétien qui sait s'appliquer, par les sacrements, les mérites de la vie
et de la passion de son Dieu ? Il n'est pas à l'abri, je le sais, des défaillances de la nature, des déchirements d'un cœur torturé par le mal, et de la lutte suprême ; mais, si profondes soient les langueurs d'un organisme épuisé, si violentes soient les tentations, si tumultueux soient les orages qui la visitent et l'assiègent à son heure finale, il n'est pas brisé : son front reste serein, un reflet de la paix qui inonde son âme illumine ses traits et rejaillit tout autour de lui. Tenant entre ses mains, souvent crispées par la souffrance, l'image du Dieu mort pour lui sur une croix, tantôt il tourne vers ce signe adorable sa paupière défaillante, tantôt il baise avec amour ce bois sacré de la Rédemption. Mais c'est surtout dans la visite de Jésus-Christ apporté dans sa demeurecomme viatique par son prêtre, c'est dans l'onction de force et de douceur que le sacrement vient communiquer à cet athlète d'un nouveau genre pour le dernier combat, qu'il puise une sérénité de confiance et d'abandon si tranquille, si réglée qu'on la prendrait volontiers pour un rayon de la quiétude du Ciel. Ce ne sont plus seulement les élans, les pressentiments de l'espérance, c'est un commencement, un avant-goût de possession. Vienne donc la mort, qu'elle vienne, elle peut bien dissoudre son enveloppe terrestre, elle peut abattre cette masure d'un corps qui tombe en ruine, elle peut emporter cette poussière qui ne demande qu'à retourner à la poussière ; mais son triomphe même est son écueil : entre ses mains, sous ses coups, l'âme, cet esprit fait à l'image de Celui qui vit éternellement, se transforme, se transfigure. Comme l'insecte qui jette à la terre son enveloppe vile et grossière pour prendre son vol
dans l'éclat de la beauté et de la vie, elle abandonne le tardif et pesant fardeau de son exil, elle laisse son vêtement de chair ; mais, comnue un ange trop longtemps exilé, c'est pour arriver plus promptement à la patrie, c'est pour passer plus vite à travers les sépulcres et aller à son Dieu qui doit la juger et la couronner. Salut, horizons de l'avenir ! salut, ô soleil de la cité des esprits, jour sans aurore et sans soir, midi permanent, où rien ne décline ni ne s'efface, où mûrit une richesse éternelle et une nouveauté immuable de toutes choses ! Salut, ô patrie de l'âme chrétienne ! C'est dans ton sein que la vie puisée sans fin à sa source se renouvelle dans elle-même avec bonheur, et n'a plus rien à craindre de ses progrès ni de sa plénitude. Il est donc vrai de le dire, l'âme qui s'échappe de sa prison toute couverte du sang de Jésus-Christ et appuyée sur sa croix, peut, comme son Dieu, adresser, en chantant, à la mort un sublime défi : « O mort, ô mort, où est ta victoire ? Ubi est, mors, Victoria tua ? Ubi est, mors, stimulus tuus ? »
Le corps lui-même, enveloppé du linceul et confié à la terre, n'est pas délaissé sans retour ; il doit puiser au tombeau une seconde naissance. Un jour il se relèvera de ses ruines. A la voix de Celui qui « est la résurrection et la vie », il sortira du sépulcre, et, reconstruit par Jésus-Christ lui-même sur le modèle et les splendeurs de son corps glorieux, il reprendra pour des siècles sans fin société avec son ancienne et noble compagne, avec l'âme, et, dans l'éternité d'une même destinée, partagera avec elle les jouissances méritées dans une même épreuve: « Ubi est, mors, Victoria tua ? Ubi est, mors, stimulas tuus ? »
Ktonnez-vous après cela, M. F., de voir ou d'entendre un saint Paul s'écrier avec une sainte impatience : «Je désire voir mon corps se dissoudre pour être avec Jésus-Christ »; un saint Ignace d'Antioche conjurer les chrétiens de ne pas prier pour lui, de peur qu'ils n'obtiennent sa délivrance ou le retard de son martyre ; une sainte Agnès, une enfant, marcher, dit un de ses panégyristes, plus riante et plus légère au supplice que l'épouse au festin des noces; un saint Ephrem, dans l'exaltation de son amour pour elle, la nommer sa fiancée et l'appeler de tous ses vœux; un pieux et savant théologien, Suarez, s'écrier: «Je ne savais pas qu'il fût si doux de mourir!»
Ah ! M. F., c'est que, suivant le mot en apparence contradictoire et paradoxal de saint Ambroise, pour le chrétien innocent ou réconcilié par la pénitence, la mort est un bien: un bien, parce qu'elle est pour lui la fin des luttes et des angoisses d'ici-bas; un bien, parce qu'après le voyage, elle lui est un terme, après la prison la liberté, après l'exil la patrie ; un bien, parce qu'après les agitations et les fatigues, elle offre le repos, après les tempêtes et les naufrages elle est un port tranquille, un abri assuré; un bien, parce que, si elle le fait disparaître du foyer de cette vie terrestre, c'est pour le rendre convive d'une autre table, c'est pour qu'il soit admis au doux et glorieux festin des élus; un bien, parce que, si elle lui ferme les yeux au soleil du temps, c'est pour les lui ouvrir, et pour toujours, au soleil de l'éternité ; un bien, parce qu'elle l'introduit au Ciel et que, le faisant entrer en possession de Dieu, elle lui donne, et pour jamais, une immortelle part à son immortelle béatitude : « Omnifariam mwà est bomim ».
Mais que fais-je, M. F. ? Je vous dis que la mort est un bien, et un bien désirable et digne d'envie, et j'oublie que, pour un grand nombre d'hommes, le plus grand des malheurs, c'est de mourir. Combien d'hommes, hélas ! ne veulent point de Dieu, du devoir, de Jésus-Christ ! Combien qui, en attendant la mort, qu'ils s'efforcent d'envisager comme la fin, la destruction, le néant, font les braves contre Dieu! M. F., ils ont beau faire, ils ne sauront échapper à la souveraine justice: qu'ils le veuillent ou ne le veuillent pas, la mort n'aura pas de prise sur leur âme, et un jour ils paraîtront devant le tribunal du orand juge, escortés de leurs œuvres, et la destinée malheureuse qu'ils auront méritée, restera à jamais ce qu'ils l'auront faite parle libre choix de leur propre volonté. Ah ! plaignons-les, M. F., et ne les imitons pas. Comprenons le suprême intérêt de nos âmes et prenons garde de le trahir. Si nous voulons mourir de la mort des justes, si nous voulons que notre dernier moment ressemble à leur dernière heure, sachons que c'est dans la sanctification du passé que prennent racine et leur tranquillité dans le présent et leur confiance pour l'avenir. Comme eux, « faisons le bien pendant que nous en avons le temps », et, comme eux, n'accumulons derrière nous quedes années riches démérites et debonnes œuvres.
Un de nos grands peintres nous a tracé, sur une toile admirable et jamais assez admirée, une scène que je me sens, avec mon langage trop infirme et trop pauvre, incapable de vous redire : une femme pâle et amaigrie, plus encore par les chagrins et les macérations que par les années, nous est représentée assise près d'un jeune homme, dont elle serre
affectueusement la main; ils sont sur les rivages d'Ostie : devant eux, la mer s'étend, empourprée des rayons du soleil couchant, et resplendit de ses derniers feux ; l'air pur et embaumé apporte de vagues harmonies. Peu à peu ces teintes vives s'effacent, la nuit succède au crépuscule, et, les étoiles venant à éclore une à une dans le firmament, comme des boutons d'or le long des champs, la mère et le fils, Monique et Augustin (vous avez deviné leurs noms), portent leurs regards non plus sur l'océan terrestre mais par delà le monde des corps, par delà le firmament visible, sur l'océan de l'infini, où toute vie prend naissance ; et, dans ce ravissement, cette extase, la mère s'écrie : Mon fils, plus rien ne me retient ici-bas ; quand irons-nous au Ciel ?
Qui de vous, M. F., à un jour de son existence, agenouillé près d'un lit au chevet duquel veillait la mort attendant sa victime, n'a tenu dans sa main la main d'une sainte mère, d'une pieuse sœur, d'un membre de la famille quittant la terre après une vie vraiment chrétienne? Les adieux, tout déchirants qu'ils fussent pour le cœur, n'avaient-ils pas quelque chose de suave et de surnaturel? Les regards de la personne aimée plongés dans l'océan de l'infini nous avertissaient qu'elle voyait déjà le Ciel ouvert ; la mort est venue doucement, les élus ont ouvert leurs rangs pour la recevoir, et c'est du haut du séjour du bonheur, dont elle jouit, qu'elle nous dit en ce moment : Quand viendrez-vous me rejoindre ?. . . Quand viendrez-vous au Ciel?...
SERMON