‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 9 sur 38 · NAISSANCE POUR LA FÊTE DE NOËL · texte numérisé non relu

NAISSANCE POUR LA FÊTE DE NOËL

« Evangelizo vobis gau- » dium magnum quod erit » omni populo : quia nutus » est vobis hodie Salvator. »

Je vous annonce une nouvelle qui sera pour tout le peuple le sujet d'une grande joie : c'est qu'il vous est né aujourd'hui un Sauveur.

(S. Luc, II, 20).

Mes Frères,

Assez longtemps l'humanité a gémi au sein de sa déchéance : voici qu'arrive le Rédempteur désiré. Assez longtemps la famille d'Adam, sous le coup des stigmates du premier péché, a pleuré sur les ténèbres qui obscurcissaient son esprit et sur les penchants qui tourmentaient son cœur : voici que va apparaître le suprême médecin. C'est un envoyé des cieux, c'est un ange qui en apporte la nouvelle au monde; « Je vous apporte un message qui sera pour tout le peuple le sujet d'une grande joie, vient dire un député du Très-Haut à de pauvres pâtres qui gar-

daient leurs troupeaux près de Bethléem, c'est qu'il vous est né aujourd'hui un Sauveur: Evangelizo vobis gaudium magnum : natus est vobis hodie Salvator. » Et cette parole, descendue des sphères célestes après cette nuit mystérieuse qui nous a permis de nous pencher sur la paille d'une crèche et de reconnaître sur le front de l'enfant qui y repose une auréole de grandeur, un rayon tout divin, je sens le besoin de m'en faire l'humble écho et de vous dire, moi aussi, comme l'ange aux bergers : Je vous annonce une grande nouvelle : un petit enfant vous est né, et cet enfant, c'est le Sauveur de l'humanité, le Christ notre maître ; « Natus est vobis hodie Salvator. »

Réjouissons- nous donc, M. F., réjouissons-nous en ce beau jour de Noël. Noël ! jour heureux, jour consolant, jour mémorable entre tous les jours! que toute la terre entonne un chant de joie: Celui qui est sans chair s'est incarné ; le Verbe a pris un corps; l'Invisible se montre aux yeux ; Celui qui ne connaît pas le temps prend un commencement ; le Fils de Dieu est fait fils de l'homme ; un Sauveur nous est né : « Natus est vobis hodie Salvator ». Noël! Noël! que toutes les nations battent des mains, voici que les ténèbres se dissipent, la lumière est créée ; les choses anciennes ont fini, tout est devenu nouveau; la lettre fuit, l'esprit triomphe; les ombres sont passées, la vérité se montre ; un petit enfant nous est né, un Sauveur nous a été donné : « Natus est vobis hodie Salvator ». Noël! Noël! au sein de l'hiver qui prive les arbres de leurs fruits, la vigne s'est parée d'une végétation divine ; dans la saison de la glace et des frimas, le rejeton a poussé de la tige de Jessé ; béni soit le jour qui donne un frère aux malheureux,

un libérateur aux esclaves, un maître aux docteurs, un médecin aux infirmes, un consolateur aux affligés, à l'humanité perdue un rédempteur : « Natits est vobis hodie Salvator ».

Mais ce n'est point, M. F., à une joie purement stérile que je viens vous exhorter ; en vous conviant avec l'Église au berceau de Jésus-Christ, je viens fortifier votre foi et vous montrer que la majesté divine n'a point été étouffée sous les ombres de la nature humaine. Jésus-Christ est né en Dieu; en d'autres termes, sa naissance prouve sa divinité. Avant de commencer, saluons avec plus de respect que jamais celle qui a porté le Verbe éternel dans ses chastes flancs et qui le donne en ce jour au monde, Marie, la mère de Jésus et la nôtre.

Ave Maria.

Vous connaissez, M. F., la faiblesse de l'enfant à son entrée sur le seuil de la vie : qu'il soit né sur les marches d'un trône ou dans la mansarde de l'indigent, qu'il atteste son existence par une larme ou par un sourire, il n'est pas le maître de ses cris, il n'a pas conscience de ses mouvements, il pleure ou s'épanouit d'instinct. Il n'a pas de passé : hier on ne songeait pas à lui, sa naissance est un jour sans prélude, un matin sans aurore; nul ne sait ce qu'il deviendra demain, et, s'élevant entre le néant et l'inconnu, son berceau garde le silence sur son avenir. Il a beau illuminer un instant, comme un rayon de soleil, le foyer auquel il apparaît : hélas ! elle n'est pas loin l'heure où le vent de l'oubli soufflera sur sa tombe ; ses cendres seront bientôt refroidies, et, à part quelques amis, quelques cœurs d'élite, où sur-

vivra peut-être son souvenir, nul ne songera à son existence. Et l'humanité poursuivra sa course, ne s'inquiétant pas plus de lui qu'une armée en marche ne s'inquiète d'un soldat qui tombe. Or, M. F., il n'en a pas été ainsi de l'enfant de Bethléem. Il vient au monde entre un vieillard obscur et une femme abandonnée et il exerce une triple puissance, il jouit d'une triple domination.

Il a la domination du temps : seul entre tous, il a le privilège incommunicable d'avoir vécu, avant de naître, dans la pensée des hommes ; et, pour emprunter une expression créée par le plus grand orateur de notre temps, il a la gloire unique d'une mystérieuse préexistence : quatre mille ans lui forment un cortège prophétique. Sans parler, en effet, des nations idolâtres, qui avaient conservé un vague souvenir de la miséricordieuse promesse faite à l'homme tombé, au jour où se fermèrent pour lui les portes du jardin des délices, sans parler de la gentilité, au sein de laquelle se perpétuait l'attente de cet enfant merveilleux qui devait changer le cours des choses et fonder « un ordre nouveau », qui ne sait qu'un peuple tout entier a fait de l'espoir de sa venue la plus ferme de ses croyances? Ses poètes, ou plutôt ses chantres inspirés, ses prophètes, ont célébré la gloire de cet enfant et dessiné son portrait avant qu'il apparût, et leurs visions anticipées sont si claires, leurs oracles d'une lucidité si frappante, leurs prophéties cadrent si merveilleusement avec la réalité, et, si j'ose ainsi parler, le signalement qu'ils donnent est si exact qu'on les prendrait vraiment pour des contemporains, pour des témoins oculaires.

Le patriarche Jacob, arrivé sur le bord de la tombe, entrevoit les mystères de l'avenir et, avec les accents émus d'un mourant, annonce l'époque de son entrée dans le monde. Et plus tard, avec la magnificence d'un langage tout divin, Daniel précise l'année même de son avènement. L'auteur inspiré du livre de la Sagesse va jusqu'à marquer l'heure de sa naissance: il a vu, à travers les âges, le Verbe toutpuissant s'élancer du Ciel et descendre de son trône royal au moment où la nuit était au milieu de sa course : « Cum nox in suo cursu médium iter haberet » . Le prophète Michée salue de loin Bethléem de Juda qui le verra naître, et applaudit aux nobles destinées de cette humble bourgade préférée à Rome la victorieuse et à Jérusalem la sainte. Isaïe désigne le nom de sa famille : il sera de la race de Jessé ; il fait connaître son auguste mère : elle sera vierge ; il l'appelle Christ, roi d'Israël. Mais là ne se borne pas la préexistence de Jésus-Christ : non seulement il a été connu, prédit de longs siècles à l'avance, non seulement il a occupé de sa personne ceux qui l'ont précédé dans le chemin de la vie, non seulement sa figure se dessine trait pour trait dans le vaste tableau des âges antérieurs à sa venue, mais encore il s'est fait attendre, il s'est fait désirer, il s'est fait adorer, il s'est fait aimer.

Ecoutez, M. F., et dites si jamais l'espérance fut plus ardente, si jamais l'amour eut des accents plus pénétrants. « Seigneur, dit Jacob, je vivrai dans l'attente de votre salut ». « O mon Dieu! s'écrie Moïse, je vous supplie, envoyez celui que vous devez envoyer ». « Réveillez votre puissance, dit le royal Prophète; inclinez vos cieux et descendez; venez

IlO MONSEIGNEUR BILLARD

et sauvez-nous ». « Cieux, s'écrie Isaïe, versez votre rosée, que le juste descende des nues comme une pluie bienfaisante ; que la terre s'ouvre et germe son Sauveur ». Ah ! il peut maintenant apparaître au monde, ce Messie, ce libérateur, objet de l'attente et de l'espoir universel ; il peut entourer tant qu'il lui plaira son berceau de silence et d'obscurité; il peut naître dans l'indigence et le dénuement ; il peut n'avoir pour palais qu'une étable et pour berceau qu'une crèche : il peut concentrer sur ses membres débiles la souffrance et la douleur. Son humanité n'est qu'un voile et un voile transparent; c'est un nuage, dit un prophète, qui couvre l'éclat du soleil éternel ; mais, à travers ses flancs qui s'entr'ouvrent, j'aperçois les rayons de l'invincible splendeur. Oui, je n'ai qu'à ouvrir ies yeux, je vois l'enfant de la terre, mais je reconnais le Dieu maître du Ciel; je n'ai qu'à laisser un libre cours à l'émotion de mon cœur, je tombe à genoux et j'adore mon Sauveur, je salue mon Dieu, et, empruntant les nobles accents de la sainte liturgie, j'appelle mes frères à son berceau, les invitant à venir, dans la joie et l'élan de l'âme, contempler le Roi des anges : « Natum videte Regem angelorum », et à se prosterner dans l'adoration : « VenUe, adoremus Dominam » .

Vous avez vu comme moi, M. F., le soleil à son lever : la vallée est couverte d'une poussière humide, l'ombre se projette sur la plaine, et la montagne est en lutte contre l'aube blanchissante. Il y a une heure d'incertitude dans la victoire ; mais un traipart, suivi de gerbes de feu, l'astre se montre à l'horizon baignant la terre de clarté et intronisant le jour. M. F., le temps de la préparation à la venue du

Soleil de justice est passé : aux faibles lueurs, aux rayons précurseurs de son lever succède son resplendissant éclat. Jésus paraît, Jésus vient au monde, ce n'est qu'un enfant, un enfant qui se tait ou qui ne s'exprime que par des vagissements qu'il pousse entre les bras de sa mère, ou du fond de sa crèche; et je le vois exercer une domination que le glaive, le génie, la force, isolés ou réunis, ne sauraient obtenir. Je vois l'humanité, oui, l'humanité entière, représentée dans ses deux classes, les pauvres et les riches, les faibles et les puissants ; je vois l'humanité en la personne des pâtres des montagnes et des rois de la Chaldée, agenouillée à ses pieds, reconnaissant sa suprématie, sa souveraineté... Il est vrai qu'au lieu de s'entourer des grandeurs qui séduisent l'esprit et le disposent au respect par l'admiration, il se montre dans la pauvreté , dans l'humiliation, dans la souffrance ; une chétive demeure, sa mère, un vieillard, de vils animaux, voilà son palais, voilà sa cour, voilà ses fêtes. Ah ! je le sais, ce n'est pas ainsi que reçoivent les princes , surtout quand ils veulent faire montre de leur magnificence, de leur gloire. Quand celui que dans notre pays il est de tradition d'appeler le grand Roi , quand Louis XIV voulait donner aux autres nations une haute idée de sa grandeur à lui (non pas de celle de la France, car il n'y songeait guère; l'État, c'était lui), quand donc il voulait donner aux autres nations une idée de sa royale grandeur, il bâtissait à Versailles un palais immense et splendide, et, à des jours donnés, il avait ses grands et petits levers, il faisait ouvrir ses appartements, il y descendait et y faisait pose superbe et majestueuse de sa magnifique personne. Que nous

sommes loin ici de cet appareil ! Une étable, et, dans cette étable, le dénûment, l'indigence, la misère et avec cela des souffrances. Eh bien! je le comprends, le Roi du Ciel a, pour assurer sa dignité, des ressources que n'ont pas les rois de la terre. Dépouillez ces potentats du monde du prestige qui les environne, écartez les courtisans qui se pressent sur leurs pas et qui s'inclinent devant eux, enlevez ces décors, ces atours, ces splendeurs, ces séductions extérieures et ajoutées, supprimez cet appareil, il ne reste plus rien, rien. Qu'il n'en est pas ainsi du Sauveur! Il est dans l'étable, il a près de lui sa pauvre mère et Joseph l'ouvrier ; mais il fait pénétrer dans les cœurs une lumière victorieuse qui révèle et la virginité de sa mère et la divinité de sa personne. Ses larmes touchent ceux qui viennent à ses pieds, son sourire les ravit, ses bras les attirent; Bethléem, la maison des premières douleurs et des abaissements de l'Enfant-Dieu, devient une maison de gloire que le Ciel envie à la terre. Le Ciel, mais je le vois rendre hommage à la grandeur du nouveau-né...

Ah ! je n'en suis pas surpris : le Ciel, en venant luimême reconnaître son souverain, jette dans les cœurs une mystérieuse lumière : ce sont d'abord les anges qui viennent à son berceau. Ces esprits célestes qui, avant tous les temps, avaient pu contempler l'image du Rédempteur qui devait venir, et qui entouraient son trône comme un cortège d'adorateurs, sitôt que l'heure de sa visite à la terre fut arrivée, sitôt que le Verbe descendu des cieux apparut icibas, on les vit se précipiter en foule autour de son berceau et faire entendre au-dessus de sa crèche ce « cantique nouveau » dont les accents nous arrivent

encore aujourd'hui après de si longs âges : « Gloire

à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre

aux âmes de bonne volonté ! ». Et, comme si ce

n'était pas assez de cette milice bienheureuse et de

ce cantique céleste pour manifester la grandeur du

nouveau-né, voici qu'un astre inconnu, une étoile

miraculeuse vient se placer sur son misérable gîte,

pour indiquer que là est couché le roi de l'univers,

comme un prince suspend ses armoiries à la porte de

son palais. Mais, remarquez-le bien, M. F., ce qui se

passe dans le Ciel à la naissance de Jésus-Christ,

n'est que la représentation raccourcie de ce qui se

passera bientôt dans le monde entier. Attendez un

peu de temps et ce ne seront plus quelques anges

envoyés du Ciel qui chanterontlagloire de l'Enfant de

Bethléem ; ce ne sera plus une simple étoile qui brillera

dans les cieux pour annoncer la naissance du roi des

Juifs : le monde verra apparaître tout un firmament

d'astres nouveaux qui annoncera sa grandeur. Des

cieux vivants chanteront la gloire du Dieu des cieux,

et, par ces cieux, vous l'avez compris, je parle,

avec notre sainte liturgie, des Apôtres, véritables

astres lumineux pour l'humanité plongée dans la

mort. Mais voyez la merveille : voici que ces astres

vivants s'approchent, se fondent l'un dans l'autre,

unissent leur lumière et finissent par ne former qu'un

seul astre, le soleil, c'est-à-dire l'Eglise. Ce ne sera

plus alors une simple étoile qui conduira au berceau

du Christ : ce sera un soleil.

Mais regardez ce nouveau berceau, plus étrange que la crèche : c'est la couche du Calvaire, à laquelle l'Eglise appelle l'humanité ; elle lui montre l'enfant et sa mère, mais c'est l'enfant devenu grand et cloué sur

un gibet, la mère noyée dans les larmes et presque mourante au pied de la Croix. C'est le Golgotha au lieu de Bethléem. L'indigence est plus grande, car les membres de Jésus-Christ sont nus ; plus profonde est l'humiliation, car, malgré le respect auquel adroit le malheur, Jésus-Christ est outragé dans son supplice; la souffrance est plus rude, car le sang s'échappe par mille plaies, et il expire au sein des tortures. Mais ne craignez pas: à la crèche, grâce au cantique des anges , grâce à l'étoile miraculeuse, sous la pauvreté, sous les abaissements, sous la souffrance, la divinité de l'enfant s'est fait entrevoir. Eh bien! voici que, sous les abaissements, sous la pauvreté, sous la souffrance de la croix, les peuples ont deviné leur Sauveur, comme le centurion, reconnaissent sa divinité, et, se jetant à genoux, s'écrient : « Adoramus te, Christe, et benedicimus tibi, quia per sanctam Crucem tuam redemisti mundiim. »

Je vous l'avais bien dit, M. F., ce n'est qu'un acte de foi que je venais vous convier à faire avec moi à la crèche du Sauveur. Cette foi en la divinité de l'Enfant de Bethléem , vous l'avez comme moi ; mais pourquoi faut-il, M. F., que, chez un grand nombre, elle reste à l'état de lettre morte? Un apologiste chrétien l'a dit : « Il en est de la gloire de Jésus- Christ comme de sa Passion ; selon la parole de saint Paul, elle est encore inachevée et elle a besoin d'être complétée, et c'est à chacun de nous d'apporter un rayon de plus à la gloire de cet adorable Sauveur par la sainteté de notre vie ». Soyons donc, chrétiens, disciples du Dieu fait homme, non point seulement de nom, non point seulement par la

croyance spéculative de notre esprit, mais bien par l'accomplissement pratique de tous nos devoirs, par l'imitation des vertus du divin modèle. Aimons Jésus- Christ comme nous croyons à Jésus-Christ ; croyons à sa souveraineté, mais laissons-le l'exercer sur notre âme; attachons-nous à lui de toutes les puissances de notre être et si fortement qu'après l'avoir suivi et aimé sur la terre, nous le possédions dans la béatitude éternelle. Ainsi soit-il !

SERMON

SUR LA MORT (i), Ier Dimanche de Carême, 6 mars 1870)

Siccine séparât a m ara mors ?

Est-ce donc ainsi qu'une mort amère amène en ce mundc des séparations ?

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