SUR LE MALHEUR NATIONAL, MOYEN DE SALUT
(ier Dimanche de Carême, 18 février 1872)
Déficit gaudium cordis nostri, versus est in luctnm chorus noster, cecidit corona capitis nos tri.
La joie de notre cœur est éteinte, nos concerts sont changés en lamentations, la couronne est tombée de notre tête. Jerem., Thren., V, 15 et 16.
Il est, M. F., une puissance fatale, qui semble dominer ce monde et tenir toute la race humaine sous son sceptre de fer : « Son joug, dit l'Esprit- Saint, pèse sur tous les enfants d'Adam »/ depuis leur sortie du sein maternel jusqu'au jour où il faut descendre au sépulcre. Pour premier tribut, notre berceau lui donne des larmes, nous sentons son empire pendant tout le cours de ce voyage qui s'appelle la vie, et, à l'heure qui clôt notre existence, il faut nous attendre à être brisés sous sa plus dure étreinte. Elle visite les grands et les petits sans distinction, la mansarde du pauvre la connaît, elle n'est
i ; » MONSEIGNEUR B IL LARD
pas étrangère dans le palais du prince. Elle s'assied indifférente au foyer de tout ce qui est capable de souffrir. Elle a pourtant ses préférences : nos joies l'attirent, comme le flambeau attire les oiseaux lugmbres de la nuit. Oui de vous, M. F., ne connaît cet hôte terrible? Oui de vous ne l'a entendu heurter à sa porte ? Qui ne l'a vu apparaître souvent, ainsi qu'un fantôme sinistre, au milieu de sa vie? Qui n'a gémi de le voir cueillir dans leur fleur nos espérances les plus douces et emporter en se retirant la plus belle portion de notre existence? Cette puissance, vous l'avez nommée, c'est le malheur.
Le malheur! hélas ! pourquoi faut-il que, comme la foudre qui préfère les hauteurs, comme le vautour qui s'abat généralement sur les sommets, il soit venu tomber sur notre pays bien-aimé, à l'heure où il paraissait donner au monde l'exemple de la plus brillante prospérité! Je le sens, il me faudrait les accents du Prophète des antiques désolations pour redire les abaissements qui ont succédé à nos gloires et les décadences qui ont remplacé nos grandeurs. La France était vraiment la reine des nations: « Domina gentium» ; et voici qu'après des revers lamentables, après une série d'affreux désastres et d'humiliations plus affreuses encore, dont le sombre catalogue est toujours vivant au fond de vos âmes, la couronne est tombée de sa tête : « Cecidit corona capitis nostri » ; la joie de son cœur est éteinte, et ses anciennes prospérités se sont changées en un deuil immense: « Versus est in luctum chorus noster ».
M. F., si je commence les prédications de cette station quadragésimale en vous rappelant nos malheurs, ce n'est point une pensée de découragement qui
m'inspire, bien que souvent mon âme, comme la vôtre d'ailleurs peut-être, soit envahie de sinistres prévisions et de noirs présages ; c'est plutôt pour vous montrer que notre infortunée patrie peut, si elle le veut, se relever de ses ruines en trouvant dans ses épreuves mêmes le principe de son salut. Voici ma thèse : il y a pour nous, dans notre malheur national, tout à la fois lumière et expiation.
Dans ce monde si bien ordonné, où tout est merveilleusement à sa place, depuis le cèdre de la montagne jusqu'au gazon de la prairie, depuis l'imperceptible insecte qui boit la goutte de rosée jusqu'à la baleine qui soulève les vagues d'un coup de sa nageoire, dans ce monde, chef-d'œuvre d'harmonie, il y a des êtres qui souffrent. Le malheur se présente sur tous les sentiers de la vie avec sa face lugubre. Voilà bien, M. F., un des plus grands problèmes que la réflexion soulève dans l'esprit qui réfléchit. La philosophie antique en a toujours cherché la solution, mais en vain. C'était alors une maxime proverbiale partout admise : « On n'a jamais pu découvrir les sources du Nil ni celles du malheur ». Les princes de la sagesse païenne, Platon et Socrate, ne pouvant consoler la souffrance, la méprisaient ; et quelques autres disaient qu'elle était une ironie jetée dans le monde pour amuser les loisirs de la Divinité.
Nos savants modernes, ceux qui répudient la foi et qui ne veulent plus de Jésus-Christ ni de ses enseignements, ont cherché, eux aussi, à expliquer le mystère. Je consulte les maîtres les plus accrédités, j'écoute leurs leçons, je lis leurs traités, et, à travers un amas de phrases sonores, je dégage cette réponse : « Le malheur est une étape de la civilisation qui mar-
che, c'est le baptême des nations qui progressent . Pour nous, qui savons, par l'expérience des âges passés et par la connaissance de l'histoire, que souvent le malheur, c'est la ruine des nations qui tombent ou disparaissent, la meilleure justice àfaire dépareilles explications, c'est de sourire de pitié et de courir nous jeter dans les bras du maître de la vérité en ce monde ; et l'Eglise est là pour nous dire que, sous le Dieu juste qui a jeté ce monde dans l'espace, nul ne souffre, s'il ne l'a mérité : « Sub Deo justo nemo miser, nisi mereatur ». Ce n'est point Dieu qui a fait le malheur: l'homme était sorti de ses mains toutes puissantes pour couler ici-bas des jours heureux ; la famille devait jouir, en ce pèlerinage de la terre, d'une félicité sans mélange, et les peuples devaient nager dans un océan de prospérité. C'est la chute du premier homme qui est venue renverser ce plan merveilleux et introduire ici-bas la souffrance, le malheur. L'homme souffre, parce qu'il a péché ; il y a des malheureux au sein des familles, il y a des calamités parmi les peuples , et ces malheurs et ces calamités ne sont que l'œuvre du péché : « Omne qnod dicitur malum, aut peccatum aut pœna peccati ».
Ce point de départ une fois admis, il m'est facile de vous montrer les desseins providentiels de Dieu, quand il éprouve les âmes par le malheur. Si paradoxale à première vue soit cette affirmation, le malheur est entre ses mains divines une gerbe de lumières qui dissipent les ténèbres les plus épaisses, en révélant à l'homme son orioïne et sa fin. Oui de vous, M. F., n'a connu quelqu'une de ces âmes aveuglées, perdues dans la jouissance des choses humaines, et
que tout à coup le malheur, en frappant sur elles, a illuminées, a élevées subitement à la grande clarté, en leur rappelant le souvenir de Dieu ? Voyez ce jeune homme de quinze ans : rler des premiers moments de sa liberté, il se laisse aller à l'entraînement des passions qu'il sent bouillonner au dedans de lui, et, après avoir perdu l'innocence, perdu la foi de son enfance sous le souffle de son orgueil, la vie pour lui n'est plus qu'une course entre deux plaisirs, et il perd le souvenir du Dieu qui l'a créé et par lequel il continue de vivre. Ni les fleurs des champs, qui annoncent la fécondité du maître souverain, ni les fruits, qui révèlent sa bonté, ni les astres, qui « racontent sa gloire », ni ce ciel, qu'il a tendu comme un pavillon sur nos têtes, ni les magnificences de la création ne sont assez puissants pour lui rappeler son Dieu, son maître, son père. Que dis-je? ni les larmes de sa mère, ni les prières de sa sœur ni la voix du prêtre qui a guidé ses premiers pas dans les sentiers du bien, rien ne réveille ses convictions premières; Dieu est pour lui le délaissé du cœur. Le voyez-vous, ce nouvel enfant prodigue, qui quitte le foyer de la famille et s'en va demander le bonheur à des régions lointaines ? Mais c'est là que Dieu l'attend, voici l'heure des déceptions, des mécomptes, des déboires, des trahisons ; voici la souffrance qui va l'étreindre dans ses serres sanglantes ; voici le malheur, qui va peser sur sa tête, et c'est alors que, de sa poitrine oppressée, sort ce cri de détresse : « Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi! » Et ce jeune homme est l'heureux vaincu de la souffrance, le malheur est le chemin mystérieux qui le ramène à Dieu.
M. F. , sous l'image de ce jeune homme avide de plaisirs , n'avez-vous pas reconnu notre société tout entière aux jours de sa prospérité ? Soldat de Dieu, comme l'avait appelé un poète célèbre d'outremer, notre pays avait abdiqué son noble rôle ; fille aînée de l'Eglise, comme elle aimait à le proclamer aux siècles passés, la France ne comprenait plus sa glorieuse mission : 1 éo-oïsme, l'idolâtrie de l'or avaient desséché tous les cœurs ; l'amour du plaisir, la recherche des jouissances, le culte du bien-être avaient amolli toutes lésâmes. Pauvre France ! on ne pouvait plus lui parler d'idéal, de dévoûment, de sacrifices : elle ne comprenait plus ce langage ; toutes les grandes vertus étaient devenues pour elle lettre morte. Assise, comme la fornicatrice du Prophète, à l'entrée de tous les bosquets et au seuil de tous les lieux où l'on rit, elle était perpétuellement en quête de ce qui pouvait flatter ses désirs sensuels et caresser sa mollesse. Le thyrse à la main et les roses sur la tête, elle allait à tous les festins, elle s'asse}Tait à tous les banquets, comme ce peuple vieilli qui acclamait les Césars du Bas-Empire, pour qu'ils lui jetassent en pâture spectacles et bonne chère : « Panent et circenses ». Elle voulait écouter tous les refrains de plaisir, tremper ses lèvres à toutes les coupes, se plonger dans toutes les ivresses. Coûte que coûte, il fallait jouir, il fallait chanter, il fallait s'amuser. Étonnezvous, après cela, M. F., que Dieu qui est père, que Dieu qui nous aime, soit intervenu! En un instant, rapide comme un coup de foudre, la nation, suivant l'expression du Prophète royal, a été troublée : « Conturbatœ sitnt gentes » ; et, du faîte des jouissances, nous sommes descendus aux plus profonds
abaissements ; bien qu'accoutumés à tremper nos lèvres à la coupe du plaisir, il a fallu boire jusqu'à la lie le calice des amertumes. Où es-tu, saint prophète, seul capable d'égaler les lamentations aux calamités ? Toi seul pourrais nous peindre nos incomparables désastres; toi seul pourrais nous dire comment notre héritage, comment deux de nos belles provinces nous ont été enlevées : « Hœr éditas nostra versa est ad alienos » ; comment nos champs, nos demeures, les biens de nos frères sont passés entre les mains des étrangers: « Domtis nostrœ ad extraneos » ; toi seul pourrais gémir sur l'humiliant tribut imposé par la tyrannique exigence d'un vainqueur arrogant : « Princeps provinciarum facta est sub tribato ». A toi seul de redire comment nous sommes devenus la risée des peuples, alors que les fils de la même mère s'égorgeaient entre eux dans des factions sacrilèges et détruisaient les monuments qui attestaient la gloire de nos pères, et qui n'attesteront plus que leurs attentats et leurs forfaits aux générations épouvantées de l'avenir.
Voilà nos malheurs, voilà la voix de Dieu qui nous appelle: oh! M. F., ne ressemblons pas à ceux qui continuaient à s'enivrer de plaisirs, quand Noé leur annonçait la mort; ne ressemblons pas à ces convives de Balthazar qui se gorgeaient dans leurs festins, quand l'ange écrivait sur la muraille leur arrêt de condamnation ; ne ressemblons pas à ces Romains en décadence qui délibéraient gravement sur le pli de leur toge, quand les barbares renversaient leurs murailles et leur apportaient des fers. Ouvrons les yeux à la lumière de Dieu, et comprenons que, s'il « a ébranlé la terre sous nos pas », c'est pour nous déta-
cher des jouissances matérielles* si, du haut du Ciel, il a incliné le royaume et l'a fait pencher vers l'abîme : « lue! incita snnt régna », c'est pour apprendre à la France qu'elle n'est pas maîtresse de ses destinées, et qu'elle a dans l'éternité un souverain qu'on n'attaque pas impunément. Entendez-vous, rêveurs et utopistes, empiriques et idéologues de toute espèce? La France est tombée, mais le remède n'est pas dans vos systèmes, dans vos théories, dans vos combinaisons toutes matérielles. Vous préparez des constitutions, vous fabriquez des chartes, et vous mettez de côté le Dieu de qui descend tout pouvoir. Prenez garde : vos constitutions et vos chartes ne tarderont pas à avoir le même sort que celles du passé, elles seront bientôt déchirées. Il n'y a de remède pour nous que dans le retour à Dieu, que dans la reconnaissance de la suprématie de Celui qui seul donne le salut au monde, de Celui qui est « la pierre angulaire » des sociétés et le fondement des nations solides. Revenons donc à Dieu, revenons à l'Evangile, revenons à Jésus-Christ, revenons à la pratique des vertus chrétiennes, et le pouvoir se relèvera, et l'on verra notre société reverdir sur ses racines et refleurir par de nouvelles prospérités...
Mais nos malheurs ne sont pas seulement pour nous un principe de lumière, j'ai ajouté qu'il y avait en eux une vertu expiatoire.
Ce qui est capable de désespérer l'homme ici-bas, c'est de croire la souffrance stérile, c'est de regarder le malheur sans profit et sans but. Je le comprends, M. F., perdre le plus pur de son sang et sans utilité, laisser couler le meilleur de sa vie par les brisures de son cœur et sans résultat, voilà ce qui déconcerte :
des larmes jetées au vent, des douleurs qui tombent à terre, un malheur dont il ne sort aucun germe, des souffrances qui épuisent la sève de l'âme et qui ne produisent rien, voilà ce qui soulève, irrite etpousse à bout le cœur de l'homme. C'est là pourtant la destinée fatale de ceux qui vivent en dehors du Christianisme. Pour vous, M. F., qui avez la foi, vous connaissez la vertu imprimée par Jésus-Christ à la souffrance. C'est Jésus- Christ qui nous apprend par sa vie tout ce qu'il y a de fécondité et d'expiation dans la douleur, tout ce que le malheur renferme d'éléments réparateurs et de puissance régénératrice. Jésus-Christ, c'est Dieu descendu des splendeurs des cieux pour relever le monde de sa lamentable déchéance ; c'est le Verbe divin revêtu des livrées de notre nature pour régénérer l'humanité, viciée par le péché du premier homme et corrompue par ses penchants, qui en sont la suite héréditaire; Jésus-Christ, c'est le rédempteur ; disons le mot si sympathique aux cœurs qui souffrent et, par conséquent, le nom qui devraitêtre à jamais béni du monde, Jésus-Christ, c'est le Sauveur! Or, M. F., ce n'est point en vivant dans les splendeurs du trône et en mourant sur un lit glorieux qu'il nous a sauvés. Vous êtes assez familiarisés avec l'Evangile pour savoir que la vie de l'Homme-Dieu ici-bas n'a été qu'une vie de souffrances. Son voyage en cette terre se partage en trois grandes étapes : Bethléem, Nazareth et le Calvaire. Bethléem, c'est l'étable, c'est la paille de la crèche, c'est l'inclémence du froid, ce sont les privations du dénûment ; Jésus-Christ commence son rôle de sauveur, et il revêt une des formes de ce qu'on appelle ici-bas le malheur, la pauvreté. Nazareth, c'est l'humble atelier, c'est le travail, ce sont
les sueurs du front, les fatigues et les veilles ; Jésus Christ continue sa divine mission de rédempteur du monde: voilà pourquoi dans cette obscure bourgade il épouse une nouvelle forme de douleur. Le Calvaire, pour y arriver, Jésus-Christ a passé par Gethsémani et le prétoire : au jardin de l'agonie, il a été abreuvé au calice de l'amertume ; devant Pilate, son front divin a été déchiré par la pointe des épines tressées en couronne, et, de son corps meurtri sous les coups de fouet des bourreaux, son sang a jailli par ruisseaux; au Golgotha, il est mort entre les bras du gibet de l'infamie. Oh! M. F., regardez-le, regardez-le encore, cloué pâle, sanglant, sur sa croix, voilà bien, ce me semble, l'idéal de la souffrance, le comble du malheur; eh bien! c'est là aussi que se révèle la théorie toute divine de la souffrance, c'est là qu'éclate sa toute-puissance expiatrice ; la justice de Dieu est satisfaite, le péché est expié, le monde est sauvé : « Deus erat in Christo, mundiim reconcilians sibi ». M. F., ce que la souffrance a opéré dans le Christ, notre Maître, elle peut l'opérer en nous. Toutes les fois que l'homme est en proie au malheur, et qu'il l'accepte en union avec son Sauveur et pour son amour, Dieu est dans son âme et prépare en elle un mystère de rédemption ; il efface toutes les souillures de sa vie et répare tout un passé de fautes. Ce qui se passe dans l'homme considéré isolément se passe au sein des familles, où l'on voit une victime prédestinée à la souffrance et, en quelque sorte, vouée au malheur, une mère de douleurs qui assume toutes les peines et qui paye pour tous les siens. Ainsi en est-il des États, où, par la loi de réversibilité, de nobles victimes expient les crimes d'une
nation entière. Je n'ai pas l'intention de dérouler à vos yeux toutes les pages de notre histoire nationale ; ce qui est certain, c'est que, lorsque la voix de nos crimes est montée terrible jusqu'au trône de Dieu, si nous n'avons pas été effacés de la liste des nations, si nous ne nous sommes pas abîmés dans un irréparable naufrage, c'est qu'il s'est trouvé parmi nous de pures et dignes victimes, dont la souffrance, dont le malheur, dont le sang a lavé nos fautes. Quand, à la fin du siècle dernier, Dieu, pour châtier les cyniques sarcasmes et les ignobles blasphèmes jetés avec impudeur à la face du Christ, son Fils, laissa se déchaîner dans notre pays le plus terrible des bouleversements qu'aient enregistrés les annales du monde, en voyant le trône à terre, le pouvoir aux mains des factions anarchiques, la croix brisée, les temples abattus, les autels renversés, tout ce qu'il y avait d'honnête traqué, proscrit, égorgé, on eût pu croire que c'en était fait de la France : la mesure des crimes était à son comble. Oui, mais, si le sang des coupables se perd dans le sol et reste muet et infécond, toujours un sang pur expie le péché, un noble sacrifice apaise son courroux, d'innocentes victimes désarment son bras. Eh bien ! à cette heure, entre tant d'immolations si nobles, il y eut le sacrifice d'un homme, ou plutôt d'un ange dans un corps humain, tant ses intentions étaient droites, sa vie pure et son courage héroïque, d'un homme auquel on a pu dire, alors qu'il gravissait les degrés de l'échafaud : « Fils de saint Louis, montez au ciel ! » M. F., le sang de Louis avait à peine rougi la place publique que la France était sauvée : le sang d'un roi qui tombe avec les honneurs de la vertu, c'était
une grande prière, c'était une expiation solennelle, c'était une rédemption populaire, le roi martyr était le sauveur de son peuple. Ah! M. F., j'entends dire de tous côtés par des âmes portées par inclination aux sombres appréhensions, aux noires alarmes que notre France est perdue. Vous l'avouerai-je ? quand je vois, après tant de désastres et de perturbations, un malaise social aussi profond que le nôtre, quand je contemple, en face de la marée montante des idées de destruction un moment enrayées et débordant avec tant de succès, le désarroi et la division des âmes honnêtes, loyales, amies de l'ordre et des principes conservateurs de la société, humainement parlant, j'ai peur, moi aussi, oui, j'ai peur de quelque cataclysme inattendu qui engloutisse mon pays, ma France bien-aimée. Mais, quand je fais appel à ma foi, quand j'interroge les enseignements de l'Église ma mère, quand je m'éclaire à la lumière de l'expérience, et que, repassant dans ma mémoire douloureusement émue le tableau de nos désastres récents, je vois couler un sang innocent et agréable à Dieu, quand j'aperçois sur !e champ de bataille d'intrépides soldats à l'âme chevaleresque immolant leur vie pour la défense du droit, quand je considère des magis" trats au cœur intègre, se résignant au sacrifice de l'existence plutôt que de trahir les intérêts de la justice, dont ils sont les représentants, quand je vois surtout des prêtres, à quelque degié de hiérarchie sacrée qu'ils appartiennent, des prêtres, c'est-à-dire des ministres de Dieu, qui acceptent avec générosité l'office de victimes et offrent au Ciel leur sang, qui est un sang consacré, je ne puis m'empêcher de m'écrier, l'âme relevée et remplie d'espérance :
Non, non, ô France, ô ma patrie aimée, tu ne périras pas ! La voix du sang répandu crie en faveur de ta résurrection, tu seras régénérée, tu seras sauvée !
(Péroraison : Dante, à la porte d'un cloître, demandant la paix...) (i).
(i) Cf. le Sermon sur la grandeur et l'influence du temple catholique, pour la fête de la Dédicace, du 15 novembre 1863 {Sermons, Prônes et Instructions, t. II, p. 25).
SERMON