SUR LES PASSIONS, CAUSE DE NOS ERREURS ET DE NOS CRIMES
(2e Dimanche de Carême, 25 février 1872)
Non veni pacem mittere sed gladiiim.
Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive.
Matth., X, 23.
Je vous montrais dimanche dernier, M. F., notre chère France, après toutes ses convulsions et tous ses déchirements, affamée de repos et dévorée d'un immense besoin de paix ; et voici qu'aujourd'hui, à huit jours d'intervalle, j'ose commencer mon entretien par cette étonnante parole : « Je ne suis pas venu vous apporter la paix, mais le glaive ». Hé quoi ! M. F., prêtre du Seigneur, je ne dois prêcher que la doctrine de mon Maître, et Jésus-Christ, qui, un jour à jamais béni de mon existence, m'a sacré son ministre et m'a investi du mandat de parler en son nom, Jésus-Christ, le Sauveur du monde, c'est celui que les prophètes nous dépeignent comme un roi plein de mansuétude : « Rex mansuetus » ; c'est celui qui est venu sur la terre prêcher l'Evangile de la paix : « Evangelium pacis » ; c'est le Dieu de la bonté,
qui n'a signalé son passage en ce monde qu'en
faisant du bien : « Pertransiit benefaciendo »
Encore une fois, comment osé-je laisser tomber de mes lèvres cet étrange langage, cette sanglante menace : « Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive ; non veni pacem mittere, sed gladium » ? M. F., il faut que nous en prenions notre parti, cette parole, c'est la parole même de Jésus- Christ, qui nous enseigne que le véritable repos ici-bas n'est que le fruit de la lutte, et qu'il n'y a de paix que dans la victoire. Pour qui d'ailleurs connaît à fond le cœur de l'homme avec ses instincts, avec ses penchants, avec ses passions, cet apparent paradoxe ne renferme aucun mystère. Dieu disait un jour à son serviteur Job : « Es-tu descendu dans les profondeurs de la mer pour en scruter les abîmes ? » Eh bien ! je vous adjure à mon tour, comme moi vous avez reçu à votre naissance un cœur d'homme, êtes-vous descendu dans ce mystérieux abîme ? N'y entendez-vous pas comme un sourd mugissement, comme un écho lointain ? Ne sentez-vous pas comme un foyer de révolte et d'insurrection contre la vérité, contre le devoir, contre Dieu ? Or ce foyer que nous appelons dans le langage biblique la concupiscence, c'est le foyer des passions, ces mouvements désordonnés des âmes malades, ces ennemis dangereux que nous portons en nous-mêmes et qui conspirent notre ruine sans trêve ni relâche. Guerre aux passions ! tel est le cri de ralliement que je sens le besoin de pousser en cette heure si tourmentée et si pleine d'angoisses. Ce sont les passions qui ont amené dans notre société l'abaissement de la raison et la dissolution des mœurs, je les dénonce comme la cause de nos erreurs et de nos crimes.
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M. F., c'est parce que j'aime mon siècle, que j'aime les hommes de mon temps, c'est parce que je me sens aucœur le besoin de vous faire du bien que j'aurai le courage de dire la vérité, non avec une exagération calculée ni une ironie amère, mais, s'il plaît à Dieu, avec la mesure d'un zèle sincère et d'une ardente compassion.
Ave Maria.
Dans le plan primordial de la création, les passions étaient des forces données à l'homme pour marcher avec plus d'élan vers sa fin ; c'étaient des souffles heureux qui l'emportaient sûrement vers les éternels rivages et le menaient à son Dieu, comme un vent propice qui pousse le navire au port. Mais, depuis la déchéance originelle, ce sont des vents violents déchaînés par la tempête, qui poussent aux écueils et précipitent au naufrage. D'abord elles abaissent l'intelligence, l'aveuglent et en font le jouet de toutes sortes d'erreurs La vérité est le premier besoin de l'esprit humain, l'aliment de sa vie, la première condition de son existence ; l'intelligence est l'œil de l'âme, et la vérité est son soleil. Or, les passions, suivant l'expression d'un Docteur, sont comme de noires vapeurs qui naissent dans les bas-fonds de l'âme : sous l'influence de ces émanations fétides, la raison progressivement obscurcie commence à ne plus voir qu'à demi, et comme à travers un prisme trompeur, les principes les plus clairs, les dogmes les plus fondamentaux. Peu à peu la nuit se fait, et le soleil de la vérité disparaît : Supercecidit ignis et non vider unt soient ». 11 suffit, M. F., d'étudier l'histoire pour se convaincre que ce sont les passions
SERMONS, PRONES ET INSTRUCTIONS loi
qui ont été la cause de toutes les erreurs, de toutes les folies qui se sont disputé l'esprit de l'homme depuis le jour de sa déchéance. Ne parlons pas du paganisme. Il serait naïf de rappeler que, si les prétendus sages de l'ancien temps se sont plongés dans ces doctrines monstrueuses que leur reproche le grand Apôtre dans son Epître aux Romains, ce n'est pas que l'intelligence leur fît défaut, — il y avait parmi eux des esprits d'élite, des hommes de génie qui ont écrit avec une plume d'or des pages immortelles qui font l'admiration des siècles, — c'est qu'ils étaient aveuglés par leurs passions. Contentons-nous, M. F., de jeter un regard sur la société contemporaine : quel siècle a été plus fécond que le nôtre en erreurs de tous genres ? on dirait que toutes les aberrations de l'esprit humain s'y sont donné rendez-vous depuis quelques années.
Quelle théorie si bizarre, si honteuse n'apas eu de nos jours ses professeurs et ses disciples? Quel système si fabuleux n'a pas passionné les esprits de notre temps ? Quelle folie n'a pas eu ses apôtres, je ne dis pas seulement parmi les illettrés, mais encore parmi ceux qu'on décore du nom de capacités, au sein même des académies, au milieu des aréopages des lettres et des sciences?Nesemble-t-il pas vraiment que nous soyons arrivés à ces temps néfastes, prédits par le Prophète, où les hommes, ne supportant plus les saines doctrines, se font, au gré de leurs désirs, des docteurs qui flattent leurs oreilles, et où lésâmes, fermées à la voix de ces vérités immortelles qui soutiennent le monde, se tournent aux fables inventées pour assouvir tous les instincts dépravés : « A verltale guident auditum avertunt, ad fabulas autem convertentur » ?
Vous ferai-je le tableau, M. F., du lamentable bouleversement qui s'est produit au sein de notre France dans le monde des idées ? La vie des nations a pour supports certains principes immuables d'ordre et de justice : le salut des sociétés repose sur les grandes vérités conservatrices de l'ordre moral. Eh bien ! sur tous ces points fondamentaux partout l'obscurité, partout le doute, partout la négation, partout la perversion de l'intelligence. Réserve faite de quelques âmes gardiennes de la foi antique et restées fidèles à Jésus-Christ, le Dieu de la lumière, et à l'Eglise, colonne et fondement de la vérité, on peut dire que la raison parmi nous est comme un navire sans guide et sans boussole, qui flotte au gré de tous les vents de l'erreur et de toutes les extravagances de l'imagination. Et, quand on cherche à connaître la genèse des monstrueuses doctrines qui sont la monnaie courante du grand nombre des esprits, la moindre réflexion, le simple coup-d'œil du plus élémentaire bon sens les voit dériver des passions. Les passions ! elles veulent régner et jouir, régner sans conteste et jouir à tout prix ; or, Dieu est là qui leur impose une barrière ; eh bien ! elles pervertissent l'idée de Dieu, elles nient Dieu, et l'on entend des philosophes d'un nouveau genre, théologiens improvisés, enseigner que Dieu n'est plus qu'une hypothèse, un vieux mot dont il faut se débarrasser : Dieu, c'est la nature, c'est l'humanité, c'est le grand tout, c'est nous-mêmes. Les passions ! la sanction de la loi morale est là, avec ses récompenses et ses châtiments éternels, pour enchaîner leur essor ou menacer leur empire ; eh bien ! elles protestent contre la vie future et, pour se mettre
plus à l'aise avec la doctrine de l'immortalité, elles enseignent que nous ne sommes qu'une combinaison éphémère d'atomes destinés à périr, et l'on entend des métaphysiciens de fantaisie qui s'écrient qu'il ne reste que le néant par delà les frontières du temps, que le paradis est un mythe, l'enfer un épouvantail ; l'enfer, c'est la misère du peuple sur la terre, et le paradis, c'est la jouissance. Les passions! elles sont condamnées à ce tribunal mystérieux qui se nomme la conscience et qui, au nom de la liberté morale et de la responsabilité individuelle, nous oblige à nous gouverner par le devoir et non par les instincts ; eh bien ! elles traiteront la conscience de chimère, la responsabilité d'utopie ; et on entendra des logiciens nouveaux prétendre qu'entre le bien et le mal la distinction est purement nominale, et des moralistes de contrebande s'écrier que toutes les passions sont saintes, que tous les penchants sont légitimes, et que la vie n'est qu'une harmonie sans désaccord, une libre expansion des instincts sans répression. Les passions ! elles veulent dominer en maîtresses absolues, et il y a une morale sociale qui leur impose un frein, en leur prescrivant le respect du bien d'autrui, la soumission aux puissances légitimement établies, la reconnaissance de la hiérarchie providentielle des conditions; eh bien! elles fouleront aux pieds ces principes sacrés, et on entendra des réformateurs à la mode professer que l'inégalité est une tyrannie, la hiérarchie un despotisme, la richesse une usurpation. Pour eux, la spoliation, c'est justice ; le nivellement, c'est le droit ; le gouvernement , c'est l'anarchie. Les passions ! elles savent que le Christianisme est venu leur déclarer la guerre ; eh bien ! elles le
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montreront comme une invention purement humaine, et on entendra des critiques impies, prodiguant à son divin auteur, au Christ Jésus, l'insulte sous la forme hypocrite de la louange, affirmer qu'il n'est tout au plus qu'un sage habile à tromper le peuple par des prestiges et les savants par l'ascendant d'un enseignement relevé. Encore, M. F., si ces théologiens, si ces philosophes, si ces métaphysiciens, si ces moralistes, si ces réformateurs, si ces logiciens, si ces critiques, si tous ces docteurs gardaient pour eux-mêmes ou n'enseignaient qu'à huis-clos ces abjectes doctrines ! Mais qui ne sait qu'une presse en démence, un journalisme sans frein ni mesure en a répandu le venin à travers toutes les couches de la société, et que , d'abaissements en abaissements , de dégradations en dégradations, nous sommes arrivés à la ruine de la raison, au renversement du sens commun ? Heure tristement funèbre dans la vie d'un peuple où se réalise la parole de l'Écriture : « Personne ne comprend plus la vérité, personne ne cherche plus Dieu : Non est intelligens neque requirens Deiim » ; « tous ont dévié de leur but : Omnes declinaverunt » ; « la nation s'est troublée et le royaume a penché : Conturbatœ sunt gentes et inclinata sunt régna »...
Mais les passions ne sont pas seulement la cause de nos erreurs, en abaissant, en aveuglant l'intelligence ; elles sont encore la cause de nos crimes, en énervant, en asservissant la volonté !
C'est sous le rapport de leur influence sur les mœurs que les passions vont vite dans leur marche, et on peut dire, les larmes aux yeux et le cœur brisé, que notre désorganisation morale est au comble et
qu'il serait difficile de voir nos désordres poussés plus loin : c'est la logique des passions de traduire sans délai des principes pervers en actes pervers, et comme, suivant le mot du grand docteur d'Hippone, il n'est pas de crime commis par un homme qu'un autre homme ne puisse commettre, les crimes, même les plus affreux, se propagent au sein de la société avec la rapidité de la flamme dans un incendie favorisé par le vent. Un peuple qui méconnaît Dieu a bientôt rompu la digue apportée par sa sainte loi au flot toujours envahissant des penchants dépravés. 11 a beau, ce Dieu, maître souverain des mondes, régler dans des commandements précis et formels les relations de sa créature avec lui, l'adoration, la prière, le culte, c'est-à-dire toute la céleste économie de la religion, sa voix se perd dans le vide ou est méprisée, et que voit-on ? la Religion traitée comme une faiblesse, le Christianisme avec ses salutaires pratiques délaissé et renié, plus de prière, plus d'assistance aux offices du culte, plus de sanctification du jour que le Seigneur s'est réservé ; une impiété farouche blasphème, jour et nuit, son incommunicable nom, et il se trouve des hommes qui poussent la haine à ce degré de barbarie jusqu'à vouloir détruire les pierres qu'il consacre pour établir sa demeure ; et il se rencontre, en pleine nation civilisée, des bandits forcenés qui , non contents , comme d'autres sectaires leurs complices, de vouloir « biffer Dieu » (c'est leur mot), s'écrient avec rage qu'il faudrait le fusiller. M. F., le frisson qui me glace parcourt peut-être vos membres; pardon, mais l'histoire est là encore toute vibrante.
Voilà, M. F., le bilan religieux de notre société
dans son commerce avec Dieu; si les crimes monstrueux ne sont que des exceptions, exceptions qui élargissent chaque jour leur cadre, les masses sont indifférentes ou impies, et de tous les côtés il y a la violation patente et publique des devoirs sacrés. La jeunesse foulant aux pieds la couronne d'innocence qui fait sa gloire, secoue, dans une conspiration universelle, l'autorité de Dieu qui la gêne et n'adore plus que le plaisir. L'âge mûr, sans conviction, n'a plus que le souci des intérêts matériels de ce monde et n'a pas le temps de penser à Dieu. La vieillesse, sans repentir, se rive à la terre et croit pouvoir toujours en étreindre la possession ; elle a perdu jusqu'au souvenir de Dieu. Ne soyons pas surpris, après cela, de voir les passions se donner libre carrière dans les différents âges de la vie et exercer sur les mœurs publiques le plus désastreux ascendant. C'est l'orgueil, c'est le désir de monter, c'est l'ambition qui, par amour des places, par brigue des honneurs, fait des convictions un trafic et met les caractères en vente et ne recule devant aucune lâcheté, aucune honte. C'est la vanité, c'est le désir de paraître, c'est l'idolâtrie de sa personnalité qui mène à ce luxe effroyable qui, pour se soutenir, a besoin de vendre l'héritage de ses aïeux et sa propre vertu. C'est la cupidité qui, faisant de la probité un vain mot, dont on se moque comme d'un scrupule sans fondement, forme des rêves de spéculations fabuleuses et fait passer en usage dans les contrats des dépouillements éhontés. C'est la volupté, c'est le sensualisme qui mène à des débauches sans nom, à des crimes épouvantables, qui font pâlir les représentants de la justice humaine sur leurs sièges et
viennent jeter la consternation et le dégoût dans une société dont le sens moral est pourtant si affaibli et dont la conscience est comme cautérisée. Et, pour la guérir, cette société si malade, des romanciers et des dramaturges, qui se donnent la mission de sauveurs, osent étaler dans d'immondes productions, dans des représentations scandaleuses, des scènes où la passion est couronnée, le vice glorifié, le crime mené à l'apothéose ; et la foule s'arrache ces écrits corrupteurs, et le peuple court à ces spectacles dissolus, et des applaudissements frénétiques accueillent ces scandales, et ce qu'une imagination en délire a créé pour provoquer au mal, se traduit en hideuses réalités. Oh ! oui , il semble vraiment que c'était notre temps et notre pays que le Prophète avait en vue , quand il s'écriait dans son langage énergique : « Corrupti sunt et abominabiles facii sunt in studiis suis , les hommes se sont corrompus et sont devenus abominables dans leurs passions ».
Serons-nous moins tristes en jetant un coup-d'œil sur les mœurs de la famille ?
M. F., la famille se fonde et se perpétue par un contrat constitutif qui s'appelle le mariage. Le mariage est une institution divine, indissoluble, basée sur une affection mutuelle des époux, dont Dieu luimême veut être le ciment ; c'est une société sanctifiée par la bénédiction et la grâce du Sauveur des hommes qui en a fait un sacrement de sa loi. Eh bien ! savez-vous ce que les passions font des mariages de notre temps ? Une alliance sans sainteté et sans honneur, où l'un des deux époux au moins apporte en dot son incrédulité et les péchés mortels
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d'une jeunesse toute déflorée ; une société en commandite, au service de spéculateurs qui s'appellent des parents et qui visent à l'accroissement des capitaux plutôt qu'à l'harmonie des cœurs; une union toute passagère, qu'un caprice fait naître et qu'un caprice vient dissoudre ; une juxtaposition de deux êtres sous un toit déshonoré chaque jour par des infidélités clandestines, et quelquefois amnistiées aussitôt que connues ; une communauté apparente de vie à un foyer où régnent ces guerres plus que civiles dont parle le poète romain, dans des volontés qui se combattent, dans des sentiments qui s'excommunient, dans des scandales qui finissent par éclater au grand jour de la publicité ; une association de deux âmes , délicates celles-là et unies ensemble par la Providence pour monter de conserve vers les régions pures de la vertu, mais qui, n'écoutant que les molles inclinations des sens, concentrent leurs aspirations dans des jouissances grossières, hors la règle, et, sous l'influence de je ne sais quelles craintes lâches, pour ne pas dire impies, prétendent imposer une sacrilège barrière à l'action créatrice de Dieu. J'aurais à m'excuser, M. F., de peindre sous des couleurs si sombres les mariages de notre temps, si je n'entendais journellement les économistes en renom accuser les prédicateurs de l'Évangile d'une sorte de connivence et de complicité dans l'abaissement des mœurs , parce qu'ils n'osent pas élever la voix contre un des plus grands dangers
de l'époque
Ne croyez pas, après cela, que les familles, ainsi constituées sans Dieu ou vivant loin de Dieu, puissent être des écoles de respect ou de régénération
pour une société en décadence : l'indépendance et l'insubordination y sont à l'ordre du jour, et le père et la mère doivent se résigner à traiter avec des enfants de quinze ans comme avec de petites majestés qui viennent leur parler en égaux et leur dicter des conditions. Vous Pavouerai-je, M. F., je n'en suis pas surpris. C'est la loi d'une équitable compensation, c'est la peine d'une justice distributive. Les parents méconnaissent l'autorité de Dieu : leur suprématie personnelle est foulée aux pieds. Les parents se sont émancipés et ont voulu vivre en dehors du gouvernement divin : leurs enfants, eux aussi, s'émancipent et s'insurgent contre leur droit à commander, à gouverner.
M. F., quand l'indiscipline est au foyer domestique, elle passe dans la rue et sur la place publique. Aussi peut-on dire qu'un immense esprit d'insurrection contre tout pouvoir, quel qu'il soit et d'où qu'il vienne, s'est emparé de toutes les têtes et a ravagé tous les cœurs. Il se forme dans les diverses couches de la société des associations ténébreuses où s'ornanise le désordre, où s'enrégimente l'anarchie. Tout désorganiser, tout désagréger, tout bouleverser, voilà leur but ; et le pays est à peine sorti d'une convulsion qu'il doit en redouter une plus terrible encore. Vous avez entendu dire, comme moi, parles voyageurs qui ont visité l'Italie méridionale et gravi les régions du Vésuve ou de l'Etna, qu'il y a des heures où l'on entend dans les flancs de la montagne des mugissements plus accentués, et où l'on voit s'échapper du cratère des émanations plus embrasées : c'est le symptôme avant-coureur d'une éruption nouvelle. M. F., en recueillant l'écho lointain
des passions qui s'agitent dans le sous-sol du notre société, au sortir d'une crise qui aurait dû les calmer, j'ai peur que l'heure des derniers effondrements ne vienne à sonner pour mon pays; j'ai peur que la vie ne s'arrête là où elle fut le plus abondante ; j'ai peur que le flambeau ne s'éteigne là où il fut le plus rayonnant ; j'ai peur qu'après cette intermittence toute factice dont nous jouissons, nous ne tombions d'abîme en abîme, jusqu'au jour où, l'ennemi reparaissant sur notre sol appauvri, et nos frères s'entredéchirant de nouveau dans des fureurs anarchiques, nous ne soyons frappés pour la dernière fois de ces châtiments bibliques dont parlent les prophètes, et que notre belle nation, qui aurait dû commander aux autres, ne tende les mains pour la servitude. Ah! M. F., c'est qu'un pays qui ne croit à rien et qui n'a plus de mœurs, doit périr, et l'histoire est là pour nous apprendre que cette cause de mort ne manqua jamais son effet.
Mais non, ô France, ô ma patrie bien-aimée, tu ne périras pas : on a beau te tailler un habit de jacobine, tu t'y sens mal à l'aise ; c'est l'habit de chevalier qui est fait pour toi. On a beau te mettre à la main une torche de bacchante, elle te sied mal ; c'est l'étendard du croisé, c'est la croix de Jésus-Christ qui est ton drapeau. Tu es née, comme on la si bien dit, d'un acte de foi, sur un champ de bataille; tu as reçu le baptême de Jésus-Christ avec Clovis ; tu vas reprendre tes anciennes traditions. Ton noble front est fait pour porter le signe de l'honneur et de la victoire, tu vas reprendre le chemin de tes glorieuses destinées. La croyance chrétienne va se 1 éveiller dans le cœur de tes enfants qui vont s'armer
du glaive que leur met en main Jésus-Christ, leur Maître, pour détruire leurs passions. La pratique religieuse va de nouveau s'asseoir et veiller au foyer de chaque famille, pour y maintenir l'harmonie des cœurs, la pureté des mœurs et la sainte hiérarchie de l'autorité et de la dépendance. L'esprit patriotique va se ranimer, et le pouvoir, se plaçant à l'ombre et sous la protection de la souveraineté divine, va retrouver son ancien prestige. C'est alors, ô France, ô ma patrie, que ta grandeur, un moment voilée, reparaîtra plus radieuse ; avec ta foi, avec ta noblesse, avec ton courage, avec ton Dieu, tu retrouveras plus brillantes tes antiques splendeurs. Ainsi soit-il !
SERMON
SUR NOS DEVOIRS ENVERS LA VÉRITÉ (IIIe Dimanche de Carême, 3 mars 1872)
Noli vinci a malo, sed vince in bono malum.
Ne vous laissez pas vaincre par le mal , mais triomphez du mal par le bien.
Ad Rom., XII, 21.
Quand l'apôtre saint Paul adressait aux premiers fidèles cette courageuse recommandation , Rome était la maîtresse du monde par le génie et par la victoire : sa littérature sans rivale jetait un éclat que les siècles n'ont pas terni ; tous les arts semblaient s'être donné rendez-vous dans son enceinte comme dans leur véritable temple ; on admirait sa législation comme un chef-d'œuvre de science et de sagesse ; immenses étaient ses ressources de bien-être, prodigieux était le développement de sa richesse publique. Et pourtant, M. F., sans être prophète, il était facile à un œil tant soit peu clairvoyant de prévoir la chute prochaine de cette reine et de présager le Bas-Empire. Ah ! c'est que sous le vernis trompeur d'une prospérité toute matérielle, se cachait la corruption la plus raffinée. Rome était enivrée de jouissances, mais
elle n'avait plus de vertus. Les passions y régnaient en maîtresses absolues et un philosophe du temps, le païen Sénèque , s'écriait en soupirant : «Les mœurs sont perdues, l'innocence s'est exilée, le vice triomphe et les affaires humaines tombent en décadence». Voilà pourquoi, M. F., le grand Apôtre envoyait aux fidèles récemment convertis à la foi chrétienne cet énergique avertissement : « Noli vinci a malo^ sed vince in bono malum; ne vous laissez pas vaincre par le mal, mais triomphez du mal par le bien ».
Quel autre conseil puis-je vous donner, M. F., à vous, âmes chrétiennes, restées fidèlesjusqu'à ce jour à la vérité et à la vertu, en cette époque lamentable de défections et d'apostasies ? Je vous ai exposé dans notre précédent entretien les plaies profondes de notre société; vous avez vu la désastreuse influence des passions sur les doctrines et sur les mœurs. Nous avons beau, comme la Rome antique, cacher nos misères morales sous le vernis fallacieux de notre civilisation extérieure : qu'importent nos inventions, nos découvertes, nos procédés ingénieux de travail et de production ? qu'importent nos perfectionnements matériels? qu'importe le progrès de notre industrie ? Nous périssons faute de vertus, notre société s'écroule et s'effondre dans la corruption. Partout un flot envahissant d'erreurs : c'est le règne de l'absurde, du mensonge et du blasphème; partout le naufrage de la morale et l'oubli du devoir : dans les cœurs, au sein de la famille dans la vie sociale, c'est une dépravation universelle. Toutefois ce serait forfaire à mon ministère, si je ne continuais d'essayer, dans la mesure infime de mon action, d'enrayer le
mouvement qui nous précipite vers un naufr -ans
remède : dans le navire qui portée notre destinée nationale, n'est-ce pas le rôle de ceux que la Providence a placés comme vigies d'appeler à un dernier effort de manœuvre tous les passagers qui ne se résignent pas à s'abîmer dans le gouffre? Je viens donc vous convoquer à la lutte, en vous donnant comme mot d'ordre la parole que le grand athlète saint Paul adressait à ses vaillants compagnons d'armes : « Noli vinci a nialo, sed vince in bono mal uni ; ne vous laissez pas vaincre par le mal, mais triomphez du mal par le bien ». Luttez contre les fausses doctrines en travaillant au triomphe de la vérité évangélique ; réagissez contre l'abaissement des mœurs par la pratique courageuse des devoirs chrétiens. Mais, le thème étant trop large pour un seul entretien, n'envisageons aujourd'hui que la première partie, en mettant ses développements sous la protection delà Mère du Dieu de la vérité.
Ave Maria.
Certes, M. F., la lutte entre la vérité et l'erreur, entre le bien et le mal est de tous les temps : les siècles passés l'ont connue, tous les âges à venir devront compter avec elle. Les deux hommes dont parle saint Paul avec son éloquence inspirée, les deux cités dont saint Augustin a tracé l'émouvant tableau dans son mâle langage seront toujours en guerre : c'est leur destinée providentielle. Toutefois, M. F., pour qui a étudié l'histoire, il est facile de voir que la lutte a eu dans chaque siècle, chez chaque peuple sa physionomie particulière. Or, n'est-ce pas le triste signe de notre temps, n'est-ce pas le symptôme caracté-
ristique de notre époque de présenter au regard de tout observateur attentif des indices trop certains d'un dépérissement progressif ? Les deux armées sont en présence, oui; mais, dans l'une, l'armée de la destruction et du désordre, intrépidité constante jusqu'à l'audace, organisation savante jusqu'au prodige ; et, dans l'autre, qui se donne comme l'armée de l'ordre et du salut, appelons-la par son vrai nom, dans l'armée conservatrice, indolence timide et apathique jusqu'à la lâcheté, désarroi et division jusqu'à l'oubli du danger.
M. F., je vous l'avoue, quand, en cette heure de calme qui n'est qu'apparent, quand, en ce moment de trêve et d'intermittence, qui n'est qu'un rayon de soleil entre deux orages, je parcours les rangs des hommes qui passent pour bons et vertueux, et qu'en place de cette mâle vigueur, de cette ardeur généreuse, de cet esprit d'élan et de sacrifice qui jusqu'alors avait été notre privilège et notre gloire à nous autres, je ne vois plus qu'un appauvrissement de volonté qui a peur des grandes résolutions, qu'un défaut d'énergie qu'aucun idéal ne peut vaincre, qu'une lâche indifférence qui se drape dans le manteau d'un égoïsme glacial, je me rappelle un tableau tracé de main de maître dans les Lettres sacrées par le royal Prophète : Les ténèbres sont arrivées, il s'est fait une nuit épaisse : « Posuisti tenebras et facta est nox ». Inspirées par les passions, les fausses doctrines ont projeté sur nous leur ombre lugubre ; à la faveur de la nuit, voici que passent et repassent des bêtes fauves qu'on n'avait jamais vues à lumière : « In ipsa pertransibunt omnes bestiœ silvœ ». Ce sont les docteurs de mensonge, les maîtres de blasphème, les
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professeurs émérites de démolition et de bouleversement qui, non contents de se montrer, font entendre leurs rugissements : « Catuli leonum rugienies, ut rapiant escam ». Il ne faudrait qu'un rayon de soleil pour les faire rentrer dans leurs tanières, il ne faudrait qu'un peu de courage dans la défense de la vérité ; mais on cherche en vain d'intrépides chasseurs pour les traquer et les poursuivre : la peur est là qui glace les courages. Aussi les âmes sont-elles ravies comme une proie et bien vite dévorées : « Ut rapiant escam sibi ».
En effet, M. F., que de compromis funestes, que de transactions désastreuses consenties par les gens de bien sous l'empire de la peur ou de l'indifférence ! Si l'on conserve encore quelques principes conservateurs, on capitule lâchement sur le point fondamental, qui est comme l'axe, le point essentiel de toute société qui veut vivre. Si on ne répudie pas, par une négation formelle, par un acte d'insurrection ouverte, la souveraineté divine, on relègue Dieu au fond de ses temples, on le met hors la loi, on veut fonder la famille sans lui, on veut le chasser des écoles; si on n'attaque pas avec la haine des mécréants l'autorité de l'Eglise, on enseigne qu'il faut se garder de ses ingérences et de ses empiétements, et on travaille à la rejeter autant que possible à l'écart des choses humaines. Encore une fois, n'est-ce pas un devoir pour les ministres de la sainte parole de vous répéter aujourd'hui plus que jamais, à vous, M. F., soldats de la vérité et conséquemment de l'ordre : Ce n'est pas l'heure de la somnolence et de l'apathie, vous n'avez pas été faits chrétiens, c'est-à-dire disciples du « Verbe qui illumine tout homme venant en ce
monde », pour laisser monter sans résistance le flot de l'erreur et du mensonge. Prenez garde de vous endormir dans une sécurité égoïste : nous assistons à une de ces crises prédites par Jésus-Christ, où les élus eux-mêmes peuvent se laisser séduire ; vous devez donc lutter et ne pas vous laisser vaincre par le mal : « Noli vinci a malo ». Fermez l'oreille aux doctrines malsaines, et ne lisez pas les écrits chargés de les colporter (« ce sont, le plus souvent, les lecteurs qui font les écrivains, a dit un grand évêque de notre temps, on a la littérature qu'on mérite ») ; refusez donc impitoyablement l'entrée de vos demeures à toutes ces publications qui attaquent sans pudeur tout ce qu'il faut chérir et respecter ; surtout pas de transactions, sous prétexte qu'on peut se protéger soi-même contre leur influence délétère, et qu'il faut bien se tenir au courant de tout : impossible souvent de réagir contre les sophismes, quand les passions y sont intéressées ; s'exposer au péril, c'est se jeter dans un naufrage certain : « Qui amat periculitm, in illo peribit » ?
Rappelez-vous, M. F., la désastreuse inondation causée, il y a quelques années, par le débordement du grand fleuve qui traverse le centre de notre pays. Les feuilles publiques nous ont parlé de malheureux riverains qui essa5'èrent d'échapper à la mort, en s'entassant sur le toit d'un réduit chancelant. Quel ne fut pas leur supplice en entendant, au milieu d'une nuit sans étoiles, tomber toujours les eaux du ciel et monter toujours les eaux de la terre ? Ne peuton pas dire que leur sang se glaçait dans leurs veines, que la vie se retirait de leurs membres, à mesure que, d'un pas méthodique et régulier, montait le flot
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qui kur portait la mort ? M. F., voulons-nous échapper au naufrage dans ce déluge d'erreurs qui nous envahissent de tous côtés ? l'Esprit-Saint nous avertit qu'il n'y a pas d'alliance possible entre la lumière et les ténèbres : « Quœ societas luci ad tenebras ? » La vérité est une et indivisible; évitons donc de faire un choix arbitraire entre les grandes vérités conservatrices de l'ordre moral, admettant les unes et répudiant les autres: nous n'aurions à opposer à l'inondation qu'un toit mal assuré et prêt à s'effondrer. Il nous faut la barque du salut, il nous faut cette arche mystérieuse qui sauva Noé et sa famille, il nous faut le Christianisme ; il nous faut l'Église, cette société sainte comme le Dieu dont elle est l'ouvrage, et universelle comme le inonde pour lequel elle existe, l'Église qui a pour mission de nous porter entre ses bras, ainsi qu'une mère son enfant, depuis le berceau qui nous ouvre le temps jusqu'à la tombe, cet autre berceau qui nous ouvre l'éternité. Malheur aux âmes, malheur aux peuples qui font divorce avec l'Église ! L'Église, c'est la vraie lumière, son symbole est un programme divin où toute question religieuse est résolue, où toute vérité nécessaire est proclamée: hors de là, ténèbres épaisses ou lueurs fatales, qui éclairent trop peu pour marquer la route et assez pour laisser entrevoir les précipices et nous effrayer de l'abîme. L'Église, elle apporte à l'esprit humain, dans la certitude de la foi, une assurance basée sur la parole de Dieu même : hors de là, opinions qui se combattent, systèmes tour à tour élevés et détruits, doutes sans fin dont le fruit est l'angoisse et la mort de la raison. L'Église, c'est la dignité de l'homme : son enseignement nous met à notre place, au dessus
de tout ce qui est mortel, au dessous de Dieu seul. L'Église, c'est la liberté : elle nous soustrait, par la foi, à toutes les dépendances, une seule exceptée, celle de la vérité ; elle nous affranchit de toutes les servitudes, excepté une seule, celle du devoir. L'Église, c'est le repos : là on ne s'agite plus, parce qu'on n'a plus rien à chercher, on ne cherche plus, parce qu'on a trouvé tout en Jésus-Christ, le Dieu de la vérité. Oh! M. F,, M. F., restons profondément attachés par la croyance et par l'amour à l'Église catholique, notre sainte mère, et nous ne serons plus vaincus par le mal : « Noli vinci a malo ».
Que la France, que notre chère France elle-même le comprenne, ce n'est point avec de simples méthodes administratives, avec des procédés purement économiques, avec des sj'stèmes financiers plus ou moins savants qu'elle pourra se restaurer et se mettre à neuf : le mal n'est pas dans les institutions, il est dans Ls esprits ; les remèdes purement matériels sont infructueux, et, bon gré mal gré, les expérimentateurs qui nous promettent le salut, seront quelque jour condamnés à redire la parole du prophète : « Curavimus Babylonem et non est sanata ; nous avons fait subir tous nos traitements à Babylone, et elle n'est pas guérie ». C'est le Christianisme et le Christianisme seul qui aura la vertu de tout guérir et de tout transformer. Entendez-vous, vous qui gouvernez le peuple et qui présidez aux destinées de la nation ? vrous croyez vous sauver sans le Christianisme, vous croyez adoucir l'idole de la Révolution, en lui livrant l'Église comme une proie suffisante pour vous permettre d'échapper à ses cris tumultueux; vous vous trompez de la plus désolante des
erreurs: c'est le pays que vous livrez à l'ennemi du dedans et du dehors. Ce peuple que vous habituez à la désobéissance et au mépris de tout ce qui est saint se lèvera contre vous. Pour chaque vérité que vous lui aurez arrachée, il prendra une pierre pour vous la jeter à la face ; pour chacune des consolations et des espérances que vous lui aurez ravies, il incendiera un de vos édifices ; et, comme vous aurez ruiné sa foi et ses mœurs, il ruinera .à son tour vos cités et vos monuments, et, du même feu que vous aurez attisé ses passions, il embrasera vos demeures et détruira vos trésors « Noli vinci a malo »
Mais notre rôle ne se borne pas à ne pas nous laisser vaincre par le mal, il faut encore triompher du mal par le bien : « Vince in bonomalum». Certes le Christianisme est une institution divine qui vieillit sans s'user, qui répare toutes ses brèches à mesure qu'on l'attaque, et qui, lorsque autour de lui tout ce qui a pris naissance est sujet à la mort, reste toujours debout, trouvant dans ses blessures une sorte de vie nouvelle. Mais il peut, au sein d'une nation , subir l'influence terrestre, languir ou prospérer, porter des fruits ou devenir stérile, selon que les âmes le négligent ou lui restent fidèles. 11 importe donc à notre salut et à celui de nos frères, non seulement que la foi chrétienne ne s'éteigne pas parmi nous, mais que , conservant sa place, elle y soit vivante, efficace , honorée , que les âmes l'acceptent et lui restent soumises, que son règne s'étende, s'affermisse et se perpétue. C'est donc une faute de n'opposer aux attaques que l'abstention et le silence. A quelque degré de la hiérarchie de la milice chré-
SERMONS, PRONES ET INSTRUCTIONS l8l
tienne que nous soyons placés, il y a pour nous nécessité de nous défendre et obligation de conquérir. Tel est le but de notre lutte. Pendant que nos ennemis combattent pour détruire, nous, nous combattons pour sauver ; eux, ils combattent pour vaincre, et nous pour convaincre.
Ai-je besoin , M. F., de vous indiquer le vrai plan de bataille? Certes, c'est bien au Chef suprême de l'Eglise et aux évêques, ses frères, qu'appartient le contrôle de toute doctrine religieuse ; c'est bien au prêtre qu'incombe d'office la mission de combattre par la prédication tous les sophismes et toutes les erreurs. Mais il y a dans le corps d'armée, parmi les fidèles, des hommes qui, par la science dont ils sont doués, par la supériorité que leur donne leur talent déplume ou de parole, sont investis, eux aussi, d'une sorte de sacerdoce ; eux aussi, ils doivent aller avec les ministres sacrés aux avant-postes de la défense; eux aussi, du haut d'une autre chaire, qui s'appellera une tribune ou un livre, une revue, n'importe quel écrit, ils doivent plaider avec zèle la plus sainte des causes, la cause de la vérité; eux aussi, ils doivent défendre avec ardeur et générosité les plus augustes des clients de Dieu : Jésus-Christ, l'Église; eux aussi, ils doivent se faire gloire de protéger ces croyances sacrées qui sont le patrimoine de l'humanité, l'honneur de tous les âges, et la consolation de tous les cœurs. Savez-vous quelle doit être la vraie méthode stratégique ? Elle peut se résumer dans une noble devise : répugnance et blâme pour les erreurs, intérêt et charité pour les personnes. C'est bien dire qu'au dévergondage des plus haineuses passions, aux provocations indignes,
aux insultes calomnieuses, les défenseurs de la vérité ne doivent opposer ni représailles ni menaces, mais des apologies étudiées, des discussions lumineuses et des éclaircissements sincères. Telle est la vraie polémique conseillée par l'Apôtre, quand il exhorte à triompher du mal par le bien : « Vince in bono malum ».
Et vous, M. F., soldats obcurs de la cause de Dieu, sachez qu'il ne vous est pas permis de la laisser attaquer devant vous sans résister, ne fût-ce que par un silence plein d'une austère noblesse, ni de la laisser outrager sans protester, ne fût-ce que par un regard de douloureuse pitié. En tous cas, associezvous par d'humbles et ferventes prières à la généreuse croisade organisée pour la défense de la vérité, et ne croyez pas votre rôle inutile. Un grand chrétien de notre âge nous parle quelque part de pauvres ouvriers des premiers siècles chrétiens qui tournaient des vases d'argile ou de verre nécessaires au service journalier de l'Eglise, et qui, d'un dessin grossier , y figuraient le Bon Pasteur ou la Vierge avec des saints ; les pauvres gens ne songeaient pas à l'avenir et pourtant quelques débris de leurs vases, trouvés dans des cimetières, sont venus, quinze siècles plus tard, rendre témoignage et prouver l'antiquité d'un dogme contesté. Vous aussi, M. F., sachez que votre concours, si humble qu'il vous paraisse, est précieux, pour ne pas dire décisif, dans la défense de la vérité. Un jour, oui, un jour, quand les voiles de la terre auront disparu, quand les mystères du monde des âmes nous apparaîtront sans nuage , nous verrons que la prière d'une pauvre fille aura non moins servi au triomphe
de la vérité et au salut d'une société prête à faire naufrage sous les flots des mauvaises doctrines que la plume du savant ou la parole du prêtre.
Ce n'est pas, en effet, par un amour tout platonique pour la vérité qu'il faut travailler à sa défense ; c'est par amour pour nos frères qu'il faut sauver : « Vince in bono malum». Sans nul doute, toutes les erreurs, tous les mensonges avec tous les désordres semblent s'être donné rendez-vous dans notre société contemporaine. En haut ce sont des hommes sans crainte de Dieu, qui se repaissent de jouissances et se gorgent de plaisirs : « Convivantes sine timoré, semetipsos pascentes ». En bas ce sont des foules sans Dieu, qui, comme les flots de la mer en fureur, jettent au rivage l'écume de leurs confusions et de leurs turpitudes : « Fluctus feri maris despumantes suas confusiones ». Je sais tout cela et je ne veux pas succomber au découragement. Suivant le mot de l'Évangile : « La moisson est abondante, les ouvriers peu nombreux; messis quidem milita , operarii autem pauci » ; mais, en se multipliant par leur zèle, mais, en exerçant une propagande infatigable, ils peuvent arriver à faire la récolte. Dans le cours des âges passés, le prêtre avait un immense ascendant sur les cœurs dans l'œuvre de la propagation de la vérité, dans la conquête à la vraie lumière des âmes égarées. Mais qu'ils sont loin de nous les temps où des évêques chrétiens armés seulement du signe de la croix, pouvaient arrêter des hordes de barbares ! qu'il est loin le temps où un seul homme, mais un homme de Dieu, un grand pape, arrêtait Attila, le fléau de Dieu, aux portes de Rome ! Maintenant le prêtre, il semble qu'il ne peut rien. Il a beau être l'ami du
peuple, il a beau essayer de descendre à son cœur pour le toucher et le consoler, en lui montrant la cause de ses souffrances et la route du vrai bonheur, on l'évite, on l'a pour suspect, on se met sur ses gardes avec lui. Le prêtre, qui ne le sait ? souvent, hélas ! sa parole est dédaignée, son zèle est travesti par des masses qui le regardent avec mépris, comme un revenant d'un autre âge, ou avec haine, comme une injure à une société émancipée. Volontiers on lui refuserait sa place au soleil de la patrie, même comme citoyen. Le prêtre ! ah ! souvent il doit se résigner comme le Christ Jésus, son maître, à n'avoir qu'un roseau dérisoire pour sceptre, pour diadème qu'une couronne d'épines et pour trône que la croix, où le clouent chaque jour les dédains et les sarcasmes du monde. Seuls, M. F., vous êtes en position de porter la lumière là où notre action ne peut pas rayonner; là où notre ministère expire, le vôtre commence. Dieu vous sacre en quelque sorte apôtres et missionnaires de vos frères. Vous donc qui avez le bonheur de vivre tout inondés des clartés du soleil divin de la vérité, ah ! travaillez, travaillez activement à la diffusion de la lumière, étendez le règne de la vérité, soyez les propagateurs infatigables du dogme chrétien et des illuminations qu'il apporte.
J'entends de tous côtés bon nombre de pessimistes répéter sur tous les tons que, s'il n'y avait de malades et d'égarés que quelques cœurs isolés, on pourrait essayer de les gagner; mais, puisque ce sont les foules, puisque c'est la masse du peuple qui a l'esprit faussé, ce serait se faire illusion que de croire à une rénovation possible. Le raisonnement découragé pèche par sa base : éclairer peu à peu quelques
esprits, gagner et perfectionner quelques cœurs, c'est relever progressivement la société, puisque la collection n'est que la résultante des unités. Mais ayons le courage de sonder plus intimement nos plaies et de ne pas nous laisser égarer par des mots plus ou moins sonores. Toutes les masses sont malades et malades désespérées? Non, M. F., non, dans les masses, je le sais, il y a les incorrigibles, les aveugles volontaires, les sourds de parti-pris : à ceuxlà, silence et pardon, voilà ce que veut l'Évangile. Mais il y a aussi, et en grand nombre, des âmes loyales et honnêtes, victimes involontaires et souvent inconscientes de l'erreur, faciles à se laisser surprendre et non moins promptes à revenir, quand on leur montre la route. Dans les masses, que de cœurs qui seraient chrétiens, si, en faisant parvenir jusqu'à eux un rayon de lumière, on les délivrait de cette épaisse enveloppe de préjugés et de faux savoir qui les entoure et les enlace ? Tenez, M. F., je ne sais si c'est un rêve, une illusion d'un cœur qui aime son pays, et qui, comme un fils agenouillé près du lit de sa mère agonisante, ne peut croire à sa perte, mais il me semble que, si je pouvais faire entendre ma voix bien au-delà de cette enceinte et convoquer à mes côtés tous mes compatriotes, hommes de cœur qui veulent travailler à notre réorganisation, et à qui l'intelligence, la position ou le travail donnent un ascendant sérieux sur le peuple, je leur dirais : Amis, courage, à l'œuvre ! Ce qui est aujourd'hui un grand danger, peut devenir demain notre planche de salut. Vous savez qu'on a détourné de sa voie le principe, si beau pourtant, de la solidarité et de l'association ; plus d'une fois, comme moi, vous avez gémi en pen-
sant à ces réunions fondées en apparence pour soulager le pauvre et secourir l'ouvrier laborieux, et qui ne servent en réalité qu'à organiser la fraternité du vice et à solder la rébellion contre Dieu et contre toute autorité. Eh bien ! il faut aller porter la lumière jusque dans ces associations de ténèbres, il faut aller apprendre à ces hommes, nos frères, qu'il n'y a que la religion de Jésus-Christ qui puisse leur apporter le secret du courage et de la résignation ; que le Dieu du Christianisme est un Dieu ami de l'homme, qui a des préférences pour les petits, pour les faibles, pour tous ceux qui souffrent ; que l'égalité est une chimère et le socialisme une absurdité ; que le monde physique, avec ses montagnes et ses plaines, est l'image de la société créée par Dieu (c'est de la colline que descend en ruisseaux l'eau bienfaisante qui va fertiliser la prairie, et les hautes classes sont comme des réservoirs de la richesse qui descendent sur la misère des pauvres) ; que l'honneur de l'homme est dans la vertu, dans le respect de soi-même et le culte des droits d'autrui, au foyer de la famille comme dans le milieu de la société ; que le pouvoir est une lieutenance divine destinée à nous conduire au bien, et l'obéissance un devoir, qui nous honore sans nous asservir ; que la patrie, c'est la famille agrandie, c'est une sorte d'autel et de champ sacré qu'il faut affectionner et défendre jusqu'à l'oubli de soi, jusqu'à la mort.
Mais ils ne sont pas là, ceux que je convoque ; c'est à vous, M. F., que je sens le besoin de m'adresser. N'avez-vous pas, à côté de vos demeures, autour de vous, au sein même de vos familles peut-être, des âmes égarées par l'erreur ? Oui que nous soyons
dans la grande armée de la vérité, chefs ou soldats, vétérans ou conscrits, placés à la tête de la colonne ou à l'arrière-garde, doctes ou illettrés, prêtres ou fidèles, nous devons enrayer l'erreur et propager la vérité. Espérons que le salut de ceux qui nous sont chers sera le prix de notre apostolat, et non seulement le leur, mais le nôtre, celui de la société, pour la génération présente et pour la vie à venir. D'ailleurs, Dieu n'exige pas le succès, il ne requiert que la bonne volonté et le travail.
Le succès, il l'enverra à son œuvre au jour et à l'heure qu'il aura choisis : est-ce que le guerrier qui meurt avant d'avoir été consolé par la victoire, et dont la main défaillante agite encore le drapeau sacré de son pays, est-ce qu'il est moins digne des regards de Dieu et de la patrie ? Déjà Dieu l'a couronné de l'auréole immortelle et la patrie l'honore comme un de ses héros, comme un de ses martyrs.
{La péroraison manque)
SERMON
SUR LA SANCTIFICATION DU DIMANCHE (4e Dimanche du Carême. 10 mars 1872)
Viœ Sïon litgent, eo quod non sunt qui ventant ad solemnita-
tes ejus .
Les voies de Sion respirent la tristrsse, parce que personne ne vient plus à ses solennités.
Jkrem , Thren., I, 4.
C'est en vain, M. F., que Dieu aurait établi la Religion sur la terre, s'il n'avait pris soin d'instituer un jour pour la faire connaître, la faire pratiquer, et la rendre, pour ainsi dire, visible à l'humanité. Sans nul doute le dimanche est le jour qui sert à maintenir et à perpétuer le règne de la Religion dans le monde. Vainement y aurait-il ici-bas des prêtres, des temples, des autels, des traditions sacrées; perpétuellement ébranlé sous le souffle violent des passions, l'édifice religieux ne tarderait pas à s'écrouler de fond en comble sans ce jour sacré, fixé chaque semaine par Dieu lui-même pour en réparer les brèches.
Ils le savaient bien ces novateurs audacieux qui
essayèrent, il y aura tantôt un siècle, d'étouffer dans le cœur de nos pères tout germe de foi chrétienne. Aussi, pour renverser le trône de Dieu, ils ne se contentèrent pas de démolir les temples, de mettre à bas les autels et d'égorger les prêtres : ils voulurent mettre le sceau à leur œuvre de destruction en abolissant le jour du Seigneur. Renouvelant la barbarie d'un tyran du premier siècle, ils décrétèrent que tout fidèle qui, le dimanche, ferait un signe de croix serait puni de mort. Heureusement, M. F., il y a dans le cœur chrétien, quand il s'est laissé pénétrer par l'amour de son Dieu, quelque chose de plus puissant que la mort, et, en dépit des menaces de tous les sanguinaires niveleurs, nos pères sanctifièrent le jour du repos, et la Religion fut sauvée.
Certes, elle n'est pas totalement éteinte au milieu de nous, cette Religion bénie du Sauveur. Mais ne peut-on pas dire que son flambeau, tristement voilé, ne jette plus que de pâles et mourantes lueurs ? et n'est-ce pas pour nous un devoir de nous écrier dans l'amertume du cœur, avec le prophète Jérémie : « Les voies de Sion sont dans la tristesse, parce que personne ne vient plus à ses solennités. Vice Sion lugent, ed quod non sunt qui ventant ad solemnitates ejus ». Ah! M. F., c'est que les passions, dont nous avons montré la désastreuse influence sur notre société, semblent avoir pris pour cri de guerre et pour mot de ralliement cette sinistre menace : Faisons taire les louanges de Dieu et bannissons des calendriers tous les jours de ses fêtes. Vous comprendrez donc que, dans le cours de ces instructions consacrées à sonder nos plaies et à en indiquer les remèdes, je vienne aujourd'hui traiter la grande question
igo MONSEIGNEUR BILLARD
de la sanctification du dimanche. Multiples en sont les faces, mais nous ne l'envisagerons que sous le rapport social. Et j'ai l'intention de vous montrer, M. F. , que , quand même la loi du dimanche ne serait pas divine, elle n'en demeurerait pas moins éminemment conservatrice et comme la meilleure garantie du salut de notre pays. Oui, M. F., quand ce précepte : « Souviens-toi de sanctifier le jour de ton Dieu » ne serait pas dicté par la Religion, il ne devrait pas moins être gravé en Lettres d'or en tête de notre Code et au frontispice de notre législation ; et, ne serait-ce que pour son repos, pour son bonheur, notre pays tout entier devrait chercher un abri, une protection contre tous les germes de décadence sous cet arbre majestueux dont la cime touche au ciel, et dont les racines s'étendent jusqu'aux entrailles de la terre.
Ave Maria.
A qui consent à consacrer quelques instants à ausculter la vie morale de notre société il est évident que, parmi les principales causes de décadence, il faut compter le refoulement des intelligences vers le bien-être matériel, la recherche passionnée des jouissances sensuelles, la fièvre du luxe, l'amour de l'or poussé jusqu'à l'idolâtrie, et, par suite du matérialisme introduit dans nos mœurs, l'oubli pratique de Dieu, de nos devoirs et de notre fin dernière.
Il y a en nous, vous le savez, M. F., deux natures bien distinctes. Le corps, issu de la terre, se ressent de son origine et nous entraîne autant qu'il le peut vers la terre. Il n'en est point ainsi de notre âme : sortie de Dieu, elle tend à remonter vers Dieu, qui
est sa fin ; sans s'arrêtera la caducité des temps, elle porte ses désirs jusque par delà les mondes et dans le séjour delà gloire divine; pleine de la conscience de son immortalité, elle ose mesurer sa propre durée sur celle de Dieu. Il est vrai de le dire, il est permis de le proclamer : par le corps, nous touchons à la terre, nous ressemblons aux êtres privés de raison, dont nous partageons les penchants ; par l'âme, nous ressemblons aux anges, nous confinons au Ciel, nous touchons à Dieu. Vous devinez, M. F., que, dans la lutte, que, dans la guerre intestine qui s'est élevée entre ces deux natures avec la révolte originelle, l'âme doit commander et tenir le sceptre, le corps s'incliner et obéir. Or, qui ne le sait ? il y a des heures dans la vie des âmes où, se laissant dominer par les sens et par les passions, elles méconnaissent leur dignité, oublient leur destinée, renient leur origine et se croient filles du temps. Savez-vous ce qu'elles deviennent alors ? Écoutez le prophète inspiré ; il a des traits de lumière pour tous les mystères de l'humanité, il va vous le dire : « L'homme était grand ; mais, du jour où il a cessé de comprendre sa grandeur et d'apprécier son élévation, il est devenu semblable aux bêtes inintelligentes. Homo, cum in honore esset, non intellexit, comparatus est jumentis insipientibns et similis factns est Mis ».Ne devinez-vous pas, après cela, la crise désastreuse qui travaille un peuple chez lequel la masse des âmes est descendue à cet état de lamentable déchéance ? Regardez, M. F., regardez autour de vous : voyezvous ces légions d'hommes qui permettent à la matière de dominer sur l'esprit, qui, absorbés par les intérêts de la vie présente, ne songent plus aux
intérêts de la vie à venir, et qui ont rompu avec Dieu pour n'avoir plus aucun culte à lui rendre ? Ce sont des hommes de travail ou de négoce: ils se courbent sur leurs instruments, ils préparent leurs machines, ils étalent leurs marchandises, ils disposent leurs ateliers, ils trafiquent, ils calculent, ils échangent, ils sillonnent la terre, ils la fouillent en tous sens, tous les jours, sans trêve, sans relâche, sans repos, ils cherchent de l'or et toujours de l'or ; ils se flattent d'être les prudents du siècle, mais l'Esprit- Saint leur donne un autre titre, et nous ne pouvons que redire avec lui: « Similis factus est Mis ». Ce sont des hommes d'affaires qui ne rêvent que spéculation, qui ne vivent que pour supputer des primes, des valeurs, des actions, des dividendes. Ne disons pas que la vie de l'âme est entièrement étouffée ; mais, si ce souffle intérieur de Dieu, si ce feu divin se révèle au dehors, ce n'est pas pour monter vers les régions supérieures, sous l'attraction de la grâce, ce n'est que pour subir le mouvement d'oscillation perpétuelle des fonds publics. Quel nom donner à ces hommes ? L'écrivain sacré se charge de les caractériser : « Similis factus est Mis ». Ce sont des femmes frivoles qui posent en système l'amour ou plutôt la frénésie du luxe. Ne leur parlez pas de leur dignité surnaturelle, ne leur dites pas que le corps n'est, après tout, qu'une maison formée d'un peu de limon par le grand architecte pour l'âme, qui doit être toujours reine et maîtresse absolue. Ah ! tout autre est leur doctrine : fascinées par une prétendue harmonie de lignes matérielles, séduites par une beauté de formas toute de convention, c'est au corps qu'elles donnent pratiquement la préséance, c'est le
corps qui est l'idole. Si, du moins, elles se contentaient de lui vouer une adoration solitaire ! Mais leur but, en le parant comme un autel, n'est-ce pas d'attirer les idolâtres? « Similis factus est illis ».
Je ne veux pas vous convier à pénétrer plus avant dans les entrailles de notre société et à aller jusqu'aux bas fonds ; je vous épargnerai le tableau de ces cœurs blasés qui n'ont conservé d'énergie que dans l'art de la corruption, de ces existences oisives qui promènent leur ennui dans la fange morale pour le distraire, de ces jeunes vieillards qu'on voit si nombreux dans nos villes et dans nos centres industriels, au teint livide, aux joues creuses, aux rides prématurées, de ces masses d'êtres humains qui s'avilissent dans les tavernes et dans les lieux les plus malsains, en se livrant à toutes les orgies et à toutes les débauches : ceux-là, vous le dites plus haut que moi, et sans recourir à aucune atténuation de langage, à aucun euphémisme d'expression, ils se sont abrutis : « Similis factus est illis » .
Voilà notre plaie sociale, elle est trop large et trop profonde pour être dissimulée. Oui, la société est blessée au front et tout le monde peut voir son mal ; mais elle est aussi blessée au cœur. Si elle se jette avec tant de fureur sur les jouissances du temps, c'est parce qu'elle ne songe plus aux intérêts avenir. Si elle fait sa divinité du bien-être matériel, c'est qu'elle a rompu avec le vrai Dieu, et qu'elle ne veut plus lui rendre aucun culte. Il ne serait plus compris des foules, ce poète païen qui disait : « Dieu a donné à l'homme un visage sublime pour regarder le Ciel ». Tous les fronts sont abaissés et ne regardent plus que la terre, et c'est bien à nous que Dieu s'adresse
par son prophète, quand il dit : « Mon peuple a commis un double mal, il m'a abandonné, moi qui suis la source des eaux vives, et il s'est creusé des citernes ruineuses qui ne peuvent pas retenir l'eau ».
Mais je m'aperçois que je m'oublie, en donnant un nouveau coup de pinceau au tableau que j'ai fait passer sous vos yeux, il y a quinze jours : je ne veux pas mériter plus longtemps le nom de prophète aux sombres accents et de peintre aux noires couleurs. Comment donc arriverons-nous à contrebalancer ce poids qui nous entraîne vers l'abîme, je vous le demande ? il en est temps. Quelle main vigoureuse viendra relever et mettre à flot le vaisseau social si fortement engagé dans le sable? Je ne crains pas de le dire, c'est la Religion se résumant dans la sanctification du dimanche. Avec le dimanche le souvenir de Dieu se réveillera, la notion du devoir, en ce moment éteinte, sera bientôt rétablie, l'espérance des biens à venir, endormie dans les cœurs, ne tardera pas à se ranimer ; et, dégagées de la matière et des sens, les âmes reprendront vie et dignité dans l'amour du bien et de la vertu.
N'est-ce pas le Dimanche qui apprend à l'homme des champs qu'il a une âme à nourrir, et que, pour trouver le pain mystérieux de cette âme, il doit quitter ses sillons et se rendre au temple saint ? N'est-ce pas le dimanche qui fait descendre l'ouvrier de l'édifice qu'il est occupé à construire, et lui montre cette autre demeure qu'il doit se bâtir dans les cieux? N'est-ce pas le dimanche qui arrache le commerçant à son comptoir et l'homme d'affaires à son cabinet, rappelant à l'un cet avenir meilleur qu'il doit se ménager à tout prix et à l'autre cette
grande affaire dont le succès est digne de ses meilleurs soins ? Le dimanche a été établi pour arrêter l'homme sensuel sur la pente des plaisirs, en lui apportant les jouissances de l'âme, dont les attraits sont si doux, et les clartés du Ciel, dont les perspectives sont si belles. Le dimanche, il a pour but d'enlever la femme mondaine aux préoccupations de la frivolité, en lui rappelant que, si elle veut recevoir là-haut, des mains de Dieu, sa récompense, elle ne doit pas la rechercher, la mendier ici-bas dans de vains éloges, dans de trompeuses adulations. Le dimanche, le magistrat doit quitter son tribunal pour méditer la loi divine qu'il a pour mission de faire respecter, et l'homme du pouvoir doit descendre de son trône pour apprendre à « chercher avant tout le royaume de Dieu et sa justice», qui y conduit. Oh ! M. F., admirez l'influence du dimanche pleinement etsincèrement sanctifié dans notre société en ce moment si abaissée. Voici qu'un jour par se. maine une voix qui part d'en-haut nous crie à tous aux quatre vents : « Sursum corda, les cœurs en haut ! » et voici que tous et de partout nous répondons avec élan : « Habemus ad Dominum » ; nos cœurs, ils montent vers Dieu, nous les tenons élevés vers l'infini que nous cherchons. Alors, le bruit des marteaux, le sifflement des machines, le roulement des chars, alors, le tracas des affaires, les calculs de l'intérêt, le tumulte des marchés, les cris des vendeurs s'apaisent et font silence ; les fatigues du travail les préoccupations des entreprises, les tourbillons du plaisir ont fait place au repos. Le règne de la matière a pris fin, c'est le règne de l'esprit qui commence. « Sursum corda ! » le temple est ouvert,
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l'autel est dressé, le sang de Jésus-Christ coulant comme autrefois au Calvaire, crie plus haut que ne faisaient les anges : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux ! » Et le peuple tout entier, s'associant à la prière et à l'immolation du divin Rédempteur, fait acte de vasselage et de soumission aux pieds de la souveraineté divine. Les adorations, les actions de grâces, les larmes d'expiation, les invocations suppliantes, que tous les membres de la grande famille répandent devant le tabernacle, sont comme une vapeur d'encens précieux qui glorifie Dieu et qui embaume le monde : « Habemus ad Dominum ». Assez longtemps dans notre société malade se sont fait entendre avec fracas les paroles de mensonge et d'erreur, de révolte et d'orgueil, les paroles de séduction qui, au lieu de remplir l'esprit de la vérité qui éclaire, n'arrivent à lui que comme une fumée qui le noircit, les paroles d'illusion, qui ne donnent jamais ce qu'elles promettent, semblables à l'onde amère, qui au lieu d'étancher la soif, ne fait que la rendre plus ardente : trêve à toute parole qui égare et qui trompe, trêve à toute parole humaine : « Sursum corda ! » Tous prêtent l'oreille à la parole sainte qui ravive la foi dans les cœurs, qui fait éclore et fleurir les vertus dans les âmes, tous étanchent leur soif de vérité à la source de ses eaux pures, dont le Sauveur du monde parlait à la Samaritaine, tous écoutent avec respect la parole de Dieu. C'est elle, cette parole salutaire, qui apprend à l'âme à ne pas se laisser opprimer par le corps et dominer par les sens, à vaincre ses faiblesses, à dompter ses passions ; c'est elle , cette parole mystérieusement puissante, qui arbore, avec l'étendard du Calvaire, le vrai dra-
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peau du salut; c'est elle qui, attaquant ie source de nos décadences et de la ruine de nos mœi leur substitue de- e: tus qui font notre honneur . notre gloire. Sous l'influence de la parole de D: tombant du haut de la chaire sacrée, l'orgu et l'égoïsme font place à l'humilité et à l'abnégation ; l'amour de l'or et la cupidité cèdent le pas au détachement et à la pauvreté: ie sensualisme et la volup dispa: t sous l'épanouissement de la mortifica-
tion et de la pureté : c Habemus ad Domir.
.a sainteté qui fleurit dans toute sa deur,
-t notre société en ruine qui se remonte îl rerelève, c'est la France, notre chère France, qu: trouve repl . :te route royale et glc:
qu'elle a parcourue avec tant d'honneur dans les
Mais le Dimanche ne relève pas seulement r; sov: n réagissant contre nos décadences more \
en nous guérissant du matérialisme contemporain ; il pourrait nous . ver de tout boule" ent nou-
u, en remédiant au malaise profond occasionné par Tinégali: conditions.
Qu'il y ait. , dans notre société un profond
immense mala ultant de l'inégalité de
ditions trop vivement sentie, que ce malaise ait flni par user les plus solid du gouvernent
du pays, au point de suspendre sur ne jmme
une nouvelle épée de Damoclès, la menace d'une épouvantable explosion, en face de laquelle tous dé- rs ne puissent ue
comme des essai ntatives av.
un fait admis par tous les hommes de : on
et de bon se Lais ce qu'on doit ai jnstat
c'est que ce malaise, exploité chaque jour par les fauteurs du désordre au profit des révolutions présentes et à venir, ne grandit et ne s'accroît qu'en proportion de la décadence du culte de Dieu et de la négation du gouvernement de sa providence. Vous devinez déjà, M. F., quel salutaire contrepoids l'institution du dimanche a le privilège d'apporter à la propagande des théoriciens égalitaires et des professeurs de nivellement. Les distinctions hiérarchiques entre les divers membres de la société sont toutes providentielles : c'est Dieu lui-même, le maître du monde, qui, en distribuant ses dons, a délimité les rangs. Nous avons beau faire, il y aura toujours dans le monde des aptitudes et des capacités diverses, des différences de fortune et de génie, de caractère ou de vertu ; bon gré mal gré, l'inégalité est une nécessité à subir et une épreuve à porter. Mais à cette nécessité, mais à cette épreuve, Dieu, notre père commun, a voulu apporter une large et consolante compensation. Dans l'économie de son divin gouvernement, il a voulu guérir tout malaise, apaiser toute hostilité, étouffer tout germe d'éloignement entre les différentes classes de ses enfants, en faisant passer chaque semaine par la loi dominicale un niveau sur toutes les têtes, inclinant celles qui s'élèvent, et relevant celles qui sont courbées vers la terre. Oui, M. F., le Dimanche, c'est le jour qui rétablit l'équilibre et l'harmonie dans tous les membres d'une même société, en prescrivant un repos qui honore toutes les conditions, en fixant un même culte qui rapproche tous les rangs, en distribuant une même instruction qui donne la sève à tous les sacrifices. En ce jour tous se rencontrent dans la maison du Père commun et tous se sentent frères.
Assistons donc pour un instant au spectacle touchant que présente un peuple chrétien fidèle à l'observation du dimanche. Sitôt que les cloches ont fait onduler leurs voix mélodieuses, dans nos villes, à travers les rues, dans les campagnes, le long des vallées, tous les fidèles en habits de fête sortent de leurs demeures, et, venant de tous les points, s'acheminent, le calme et la sérénité sur le front, vers le clocher dont la cime brillante attire tous les regards. Contemplez-les, M. F., voici qu'ils pénètrent en foule dans l'enceinte du temple sacré : le pauvre coudoie le riche, les petits marchent à côté des grands, les ouvriers, les serviteurs entrent de front avec les patrons et les maîtres. Ah ! c'est qu'ailleurs tout sépare les hommes, et ici tout les réunit ; ailleurs ils sont répartis dans des châteaux ou des chaumières, dans des mansardes ou des palais, ici ils sont rassemblés dans la maison de Dieu, qui est la maison de tous. Ailleurs ils sont distribués en diverses classes ou catégories, par la naissance ou par la richesse, par les privilèges de la science ou les prérogatives du pouvoir ; ici ce sont les membres d'une même famille, les enfants du même père, ayant tous le même droit à l'héritage commun. Ailleurs les pensées se croisent, les désirs se combattent, les opinions se heurtent ; ici toutes les bouches prononcent les mêmes paroles, tous les esprits sont éclairés des mêmes lumières, tous les cœurs battent à l'unisson, remplis des mêmes sentiments. Ailleurs ce sont les intérêts qui se font une guerre acharnée et qui engendrent les divisions et les discordes ; ici pas de contentions, pas de jalousies, pas de rivalités, la communauté des espérances n'engendre que l'amour. Ne
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croirait-on pas que les Cieux se sont inclinés et que l'harmonie des intelligences d'en-haut est descendue sur la terre ? Oui, M. F., l'assemblée du peuple dans la maison de Dieu un jour de Dimanche, c'est une école de science, où nous apprenons tous à connaître les devoirs qui règlent nos relations mutuelles ; c'est une académie, où Dieu lui-même, par l'organe de ses représentants, perpétue en ce monde la notion de soumission à l'autorité chez les petits et les faibles et le respect de la dignité humaine chez les grands et les puissants ; c'est un cénacle mystérieux, où l'Esprit de Dieu se manifeste par la lumière qui part du tabernacle, et qui, non moins éloquemment que la crèche ou le Calvaire, enseigne au pauvre et à l'homme de peine le parti qu'il peut tirer de sa misère, et au riche l'usage généreux qu'il doit faire de ses trésors; c'est une assemblée délibérante, où l'on s'occupe bien des intérêts de la patrie d'en-haut, mais où l'on n'oublie pas les intérêts de la patrie terrestre. M. F., un député chrétien et patriote se plaignait hier avec une éloquence saisissante, du haut de notre tribune parlementaire, de ces théories insensées qui tendent à remplacer l'amour du pays par je ne sais quel rêve de cosmopolitisme et de fédération universelle. Eh bien ! M. F., il y a un mo}Ten de réagir contre l'action corrosive des sociétés occultes qui complotent notre ruine, notre anéantissement comme nation : ce n'est point d'édicter des lois sévères contre les prôneurs de radicalisme et de fédération internationale, c'est de concourir à rétablir le règne de Dieu, dans le respect de la loi du dimanche. C'est ce jour là que le peuple, abusé par de ridicules utopies, reviendra au culte de la patrie, source féconde des
grands dévoûments et des vertus énergiques, en apprenant à la considérer comme la famille agrandie, comme une sorte d'autel et de champ sacré qu'il faut affectionner et défendre jusqu'à la dernière forme du sacrifice, jusqu'à la mort. M. F., je ne crois pasm'abuser: que la loi du dimanche reprenne vigueur partout dans les trente mille municipes de notre France, et la société n'aura plus d'écueils à redouter, et le pouvoir n'aura plus de bouleversements à craindre, et cette famille aimée qui s'appelle la patrie, retrouvera sa gloire, son antique splendeur. C'est bien ici, en effet, le lieu d'appliquer le mot célèbre d'un écrivain modéré : « Chose admirable, dit l'auteur de YEsprit des lois, la Religion, qui ne semble destinée qu'à procurer le bonheur de l'autre vie, contribue encore puissamment au bonheur de celle-ci ».
Un des défenseurs les plus éloquents de la bonne cause en notre siècle, qui vient de mourir, une belle intelligence qui vient de s'éteindre, un noble cœur qui vient de cesser de battre, un homme qui, ces jours derniers, étendait sa main défaillante pour envoyer une bénédiction dernière à tous ceux qui l'ont approché, connu et aimé, a dit une parole qui a fait beaucoup de bruit à notre époque. Faisant allusion au morcellement de la Pologne, il n'a pas craint de dire : « L'Europe est en péché mortel ». Eh bien ! M. F., empruntant dans une certaine mesure la parole du Père Gratry, ne puis-je pas dire, en considérant la violation patente de la loi du Dimanche dans notre pays : « La France est en péché mortel » ? Elle a beau se vanter de ses découvertes, de ses inven-
tions et des progrès de son industrie ; elle a beau faire appel à tous les procédés matériels pour trouver la prospérité et le bonheur, comme ce roi des temps antiques que les poètes nous dépeignent affamé et se jetant perpétuellement sur les mets abondants servis devant lui et qui perpétuellemeut lui échappent, elle aussi voit ses aspirations sans cesse trompées. Ce n'est pas en effet le bien-être matériel qui fait le vrai bonheur d'un peuple : l'Esprit-Saint nous l'a dit, c'est la justice, c'est-à-dire le Dieu souverainement juste, connu, servi et adoré, qui élève les nations : «.Jnstitia élevât g entes ».
Sous peine donc, M. F., de voir nos décadences s'accroître sans cesse et nous pousser à la ruine, il faut que toutes les âmes jusqu'alors abaissées se relèvent, et elles se relèveront, vous l'avez vu, dans l'observation fidèle du jour dominical. Il faut que tous les cœurs jusqu'alors désagrégés par des haines sourdes et des jalousies ardentes, se réunissent dans une fraternité intime, et c'est la loi du dimanche bien pratiquée qui ramènera l'harmonie entre les diverses classes. Je n'ai pas la prétention, M. F., de faire entendre ma voix si faible au delà de cette enceinte, mais, au moins, qu'elle arrive jusqu'à vos cœurs à tous : observez ici la loi du Dimanche, et la paroisse sera bien vite régénérée et sauvée. Ainsi soit-il.
SERMON