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SUR LE MARIAGE CHRÉTIEN

(Dimanche de la Passion, 17 mars 1872)

Sanabi7 es fecit nationes or bis terrarum.

Dieu a fait guérissables les nations du globe.

Sap., I, 14.

Un philosophe chrétien a dit avec raison que les principes et les mœurs sont la sève de toute vie sociale, et que les peuples ne peuvent vivre, si les familles qui les composent ne se passent, comme un héritage sacré, cette sève immortelle. C'est donc le privilège tout à la fois consolant et dangereux du foyer domestique de former la société à son image et de lui imprimer sa valeur morale. Toute nation est vertueuse ou corrompue, croyante ou sceptique, selon que les familles ne sont que des écoles de conviction ou de doute, de vertus ou de vices. Si donc, M. F., notre France ne se présente en ce moment aux regards des peuples étrangers que comme un peuple matériel qui a préludé par la corruption à sa décadence, c'est sans contredit parce qu'avec la foi chrétienne se sont exilées du sanctuaire de la famille

Le nobles traditions de l'honneur et de la pureté des mœurs. Nous donc, M. F., qui nous plaignons chaque jour des désordres et des dépravations qui déshonorent la société , nous qui nous effrayons de la profondeur de ses plaies et qui en cherchons avec anxiété le remède, eh bien! ce remède il est tout près de nous, et c'est à nous de l'appliquer. Les peuples recommencent leur vie dans chaque génération qui arrive à l'existence ; chaque jour renouvelle insensiblement la société ; le flux du temps qui change tout, amène une génération, dit l'écrivain sacré , et emporte une génération : « Gêner atio prœterit et gêner atio advenit ». Perpétuellement et sans interruption les individus succèdent aux individus, comme dans les fleuves les flots succèdent aux flots. C'est toujours le même courant des fleuves et de la société, mais ce ne sont plus les mêmes eaux ni les mêmes personnes, et il est vrai de dire que les familles actuelles sont les véritables germes de la société future. Le secret de notre régénération est donc dans la réforme de la famille. Oui, M. F., que, dans notre France sans foi et sans Dieu, ceux qui ont survécu au naufrage universel comprennent la grandeur de leur mission; qu'ils laissent s'écouler et se perdre dans la tombe les générations gâtées sans ressource, comme ils laissent s'écouler et se perdre dans l'Océan les eaux qui se sont salies aux immondices de la cité ; qu'ils remontent à la source encore pure ; qu'ils fondent des familles nouvelles en leur donnant pour base solide des mariages vraiment chrétiens ; que ces familles, formées et bénies parle Dieu de l'Évangile, s'étendent, se développent et se perpétuent sous sa garde; que, du cœur des

pères et des mères, passent dans l'âme des enfants, encore vierge de toute souillure morale, les germes sacrés de l'honneur, de la vertu et de la religion, et bien vite notre pays verra se réaliser pour lui la parole des saintes Lettres : « Dieu a fait les peuples guérissables. Sanabiles fecit nationes orbis terraruin » ; et bien vite , dans la rénovation des mœurs, il retrouvera sa gloire éteinte, sa grandeur passée. Vous voyez donc, M. F., que j'ai encore deux sujets importants à méditer avec vous : la réforme de la famille par le mariage chrétien et par l'éducation. Nous traiterons aujourd'hui le premier, réservant le second pour dimanche prochain.

Vous en ferai-je l'aveu, M. F.? en venant aujourd'hui traiter devant vous la question du mariage, j'hésite, je tremble: le sujet est délicat, et demande prudence et réserve ; mais il s'impose à mon ministère : c'est bien aujourd'hui plus que jamais l'occasion d'appliquer le mot d'un ministre de lamonarchie du siècle dernier : «Nous avons besoin qu'on nous prêche le mariage, et le bon mariage». Je parlerai donc, recommandant plus que jamais ma parole à vos prières. C'est à vous de m'obtenir, avec le courage de dire la vérité, le respect religieux des âmes.

Ave Maria.

Il est certain, M. F., que la famille est une oeuvre divine et que l'institution du mariage, sur laquelle elle repose, est sortie directement des mains de Dieu. N'avez-vous pas, comme moi, présente à la pensée cette première page de nos saints Livres, qui nous représente le premier homme au jardin des délices, sous l'œil de Dieu, qui vient de lui donner la vie ? Il

est le roi des mondes créés, oui, mais il est seul sur la terre, c'est un roi silencieux dans un désert. Il a besoin de parler et d'aimer, et vainement il cherche autour de lui, il ne trouve pas une intelligence qui fasse écho à sa pensée, pas un cœur qui réponde aux battements de son cœur. Se forma-t-il alors, M. F., sur le front royal d'Adam un nuage sombre qui vint en voiler la majestueuse sérénité ? Je ne sais. Notre premier père laissa-t-il tomber du fond de sa poitrine, même en ce lieu de bonheur, une plainte, un soupir, un cri de tristesse ? Je ne puis le dire, mais ce que j'ai appris de la révélation du Ciel faite à la terre, c'est que le Créateur se hâta de prendre en commisération son isolement. Recueillez un instant les souvenirs de votre foi : voici qu'à la faveur d'un sommeil profond, d'une extase pleine de mystères, Dieu creuse le flanc d'Adam dans les régions voisines de son cœur ; et, de ce bouclier qui protège sa poitrine détachant un ossement superflu, en crée, en façonne, j'aime mieux traduire le mot du texte divin, en édifie une compagne qui puisse être son soutien et sa joie. Il peut donc se réveiller, ce souverain de la nature qui gémissait solitaire dans son empire : sous ses yeux s'élève cet édifice où le grand architecte a épuisé les ressources de sa puissance créatrice ; et, dans ce chef-d'œuvre de beauté, dans cet idéal de tendresse, il reconnaît celle qui doit lui servir de société : aussi de son âme ravie d'admiration et éprise d'amour s'échappent ces accents qui rediront à toutes les générations à venir la grandeur de son alliance : « Voici l'os de mes os, la chair de ma chair, c'est pour cela que l'homme laissera son père et sa mère pour s'attacher à sa compagne ». Et tous

deux, se tenant par la main, se jettent à genoux devant leur Père d'en-haut, devant leur Créateur, et la bénédiction divine, descendant sur leurs têtes, les investit d'un noble mandat et leur communique un grand pouvoir : le mandat, le pouvoir de transmettre la vie est institué.

Quelle gerbe de lumières, M. F., dans cette scène biblique si touchante et si majestueuse! Le mariage, nous le comprenons maintenant, le mariage, selon les desseins de Dieu, c'est l'alliance intime et profonde de deux êtres qui confondent leur vie et se complètent l'un par l'autre : l'un, c'est la force, c'est la tête, c'est l'homme, c'est Adam ; l'autre, c'est la tendresse, c'est le cœur, c'est la femme, c'est Eve. C'est une union, une société à nulle autre comparable, cimentée qu'elle est par l'amour, par l'amour le plus parfait.

Oh! ce n'est pas moi, M. F., qui essayerai de vous peindre le cœur humain avec ses mystères d'affection : la terre desséchée soupire après la pluie, la verdure flétrie par la chaleur du jour appelle impatiemment la douce rosée de la nuit ; la fleur ouvre son calice, sitôt que le premier rayon du soleil naissant vient la frapper ; le cœur de l'homme, du matin au soir de sa vie, a besoin d'aimer et d'être aimé. Certes, longue et bien longue est la chaîne des affections de ce cœur, bien variées les fleurs qui éclosent, bien nombreux les fruits qui mûrissent en ce jardin mystérieux. Mais, parmi ces fleurs, il en est une plus brillante et plus embaumée que les autres ; parmi ces fruits, il en est un plus riche et plus savoureux ; entre ces affections il en est une plus profonde et plus parfaite : c'est l'amour des époux.

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Saluons donc, M. F., saluons avec respect cette rencontre merveilleuse de deux âmes qui s'unissent dans la plus intime communauté de pensées et de sentiments, saluons ces deux êtres qui s'allient dans la plus douce harmonie des cœurs, ou, plutôt, saluons cette nouvelle personnification morale qui s'épanouit, saluons la famille qui prend naissance.

La famille! c'est la vie, c'est ce flambeau que les générations se passent depuis l'aurore du monde ; c'est ce fleuve qui, descendant d'Adam , va de sa source à ses derniers rivages, par la transmission de l'existence, à travers les siècles, car le mariage a pour vocation de faire de deux êtres qui s'unissent des auxiliaires, des coopérateurs de Dieu, dans la multiplication des créatures intelligentes. La famille, c'est la perpétuité de l'honneur ; après la rencontre de deux noms et de deux sangs, il n'y a plus qu'un seul nom et qu'un seul sang, et ce nom et ce sang se transmettent comme un héritage environné d'une auréole d'honneur plus ou moins radieuse. La famille, c'est la douceur des souvenirs, dans le culte d'ancêtres vénérés ; c'est la joie des espérances, dans la pensée de se survivre, même au-delà de la tombe, en des images bénies , en des enfants aimés. La famille (me laissé-je entraîner par un excès d'enthousiasme?) il me semble qu'elle est ici-bas comme un rayon, imparfait sans doute, comme un reflet, bien lointain certainement , de l'auguste et adorable Trinité du Ciel. C'est la puissance qui gouverne, c'est le père ; c'est la sagesse qui se dévoue, c'est la mère ; c'est l'amour procédant de l'un et de l'autre, c'est l'enfant.

Voilà, M. F., le plan primitif de Dieu dans l'établissement du mariage et dans la fondation de la

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famille. Hélas ! pourquoi faut-il que le péché soit venu jeter son ombre et ses souillures sur les splendeurs de cette institution divine ? Pourquoi faut-il que, par suite de la déchéance primitive, la gloire du mariage, dans le courant des âges antiques, sous l'influence dissolvante du paganisme, ait fait place et à des abaissements et à des hontes sans nom ? Je ne puis lire, sans tristesse au cœur et sans rougeur au front, les lamentables détails des historiens, mais je me console et je me ranime en attendant que descende en ce monde le Rédempteur promis qui doit le relever de ses ruines.

Il a abaissé les hauteurs des Cieux, ce Sauveur, le Désiré des siècles ; et voici que lui, la pureté par essence, lui, le Fils immaculé de la Vierge immaculée, il se trouve en face de l'humanité dépravée dans la profanation de l'amour, dans l'abaissement de la femme, dans la dégradation de la famille. Que va-t-il faire, M. F.? Ah! écoutez le grand évêque, Augustin d'Hippone. C'est bien la plus grande misère qu'il a devant lui, mais il est la miséricorde infinie ; c'est bien un malade en apparence désespéré que le genre humain en sa corruption, mais il est le médecin tout-puissant. N'attendez donc pas de lui des anathèmes sans remède, des condamnations sans espoir et des réprobations sans pardon ! loin de lui la pensée d'amnistier les désordres : avec ses accents éloquemment divins, il flétrira les chutes, mais les cœurs, si dégradés, si pleins de souillures soient-ils, les cœurs, il les prendra dans ses mains divines, qu'il laissera clouer à une croix, et il les baignera dans les flots de son sang. Ah ! pauvre humanité, précipitée depuis des siècles et encore des siècles, par les

pentes fatales d'un cœur qui ne se domine pas dans l'amour, à un abîme d'ignominies et de dépravations, qui, se creusant toujours, appelait toujours un autre abîme, console-toi ; tu n'es pas perdue sans retour. Voici que tu vas être réparée, restaurée, régénérée dans ta source. L'amour était profané, et Jésus-Christ vient le purifier ; la femme était abaissée, et Jésus- Christ vient la relever ; la famille était en ruines, et Jésus-Christ vient en reconstituer l'honneur, l'élévation, la pureté. Et cette transformation, il l'opère en faisant de l'alliance des époux, de l'amour mutuel de deux cœurs, une des sept sources mystérieuses appelées à renouveler le monde, un des sept sacrements de son Eglise : « Sacramentum hoc magnum est ».

Comprenez bien cette parole, M. F. : le mariage est un sacrement. L'amour mutuel et humain, qui fait la base de l'alliance nuptiale et qui a été, jusqu'à l'avènement de Jésus-Christ, profané par des décaissements toujours progressifs, par des hontes toujours plus profondes, a reçu de PHomme-Dieu une sanction toute purifiante, une consécration toute surnaturelle. L'homme, dans l'ordre de la nature, avec un cœur qui, comme cet abîme profond dont parle le prophète, étend ses grands bras : « Altitudo marnes suas levavit », fait toute sa vie, même sous les glaces de l'âge, un rêve toujours persistant et toujours irréalisé, il veut aimer pour toujours, et il aime pour une heure ; il veut aimer dans l'esprit, et il aime dans les sens ; il veut aimer l'idéal, et il se trouve sans cesse en face de la réalité déchue. Eh bien ! Jésus-Christ a relevé l'amour, en inoculant, par sa bénédiction sacramentelle, aux cœurs qu'il touche de sa grâce un sentiment de respect et de vénération

mutuelle; Jésus-Christ a relevé l'amour, en lui imprimant, aux pieds de son autel, un caractère de force et de stabilité, un cachet de permanence et d'immortalité, qui défie les vicissitudes et les changements du temps. Et je me l'explique, car cet amour, le Sauveur nous apprend à le baser non point sur des charmes que les années amoindrissent ou emportent, sur la jeunesse qui passe, sur la beauté extérieure qui s'altère ou se fane, mais sur la première des beautés, sur la beauté qui ne vieillit point, sur la beauté qui est comme l'ombre, comme le rejaillissement de Dieu en l'homme, sur la beauté morale, sur la vertu. N'y a-t-il pas ici bien des époux chrétiens dont le cœur peut faire écho à ma parole ? Le temps, qui dessèche tout, n'a fait que développer en eux la sève divine d'un amour commun qui ne s'altère point, qui va croissant, au contraire, avec les années, comme ces fleuves majestueux dont les eaux ne font que grossir, au lieu de s'épuiser en avançant dans leur cours. Un grand chrétien mort de nos jours disait, en étreignant, de ses mains déjà glacées, dans un suprême embrassement la fidèle compagne de sa vie : « Voici tantôt quarante ans que je l'aime, et mon amour n'a jamais connu la défaillance ou le changement de forme, mon amour n'a jamais connu l'amitié ». Oh ! M. F., l'amour des époux chrétiens, en vertu du sacrement bien reçu, participe, dans une certaine mesure, à l'immutabilité du Dieu qui l'a fait naître, l'entretient, le féconde, le perpétue : « Sacramentum hoc magnum est in Christo et in Ecclesia ». Mais continuons, M. F., de gravir les sublimes hauteurs de la magnifique théologie du mariage. Écoutons l'apôtre saint Paul : nous transportant à

la merveilleuse réalité de l'alliance de Jésus-Christ avec son Eglise, il nous enseigne que le mariage sacramentel symbolise ce grand mystère. Entendezvous, époux chrétiens ? voilà votre grandeur, mais aussi voilà votre devoir. Jésus-Christ est votre modèle et votre modèle dans l'amour. Mais l'amour pour l'Eglise , c'est-à-dire pour toute la famille humaine, c'est-à-dire pour toute la société des âmes, Jésus-Christ l'a poussé jusqu'au sacrifice du Calvaire. C'est son amour pour l'Eglise, son immortelle épouse, qui Ta porté à se jeter, époux victime, époux immolé, entre les bras sanglants et féconds de la Croix. Eh bien i votre amour, à vous aussi, doit aller jusqu'à l'abnégation, jusqu'au crucifiement, jusqu'au sacrifice. Entendez-vous, épouses chrétiennes ? l'Église, c'est votre modèle, mais voyez son amour pour son Epoux divin. Descendez aux catacombes, allez aux arènes, aux amphithéâtres, contemplez-la au Colisée, rougissant le sol de son sang et acclamant la mort avec des cris de triomphe. Eh bien ! votre amour pour votre époux doit aller jusqu'au dévouement, jusqu'à l'oubli de vous-mêmes, jusqu'au renoncement à tout, jusqu'au martyre. Le mariage chrétien, c'est donc la communauté de deux vies dans l'amour mutuel poussé jusqu'au sacrifice. Et c'est ce qu'exprimait il y a quelques années, du haut de la tribune de la Sorbonne, dans une langue admirable, un admirable chrétien : « Le mariage, c'est un double sacrifice : ce sont, dans la main de deux sacrificateurs, deux coupes, et il faut que ces deux coupes soient également pleines pour que l'union soit sainte et pour que le Ciel la bénisse ». Oh! qu'il est beau, qu'il est touchant le spectacle de deux chrétiens, rachetés ensemble sur le Calvaire, baptisés dans l'eau

sainte, nourris du Pain des anges, venant prendre Jésus-Christ pour ciment dans cette communion de leurs cœurs qui se fait au sacrement des noces ! Graves pourront être les responsabilités de leur vocation nouvelle, pénibles quelques-uns de leurs devoirs, mais il y a entre eux une sainte émulation pour rester toujours à la hauteur de leur dignité, une solidarité intime d'efforts pour le bien, une communauté parfaite de vie morale et religieuse. C'est bien là l'alliance que saint Pierre appelle l'alliance pleine d'honneur, et c'est bien le cas d'appliquer les belles paroles d'un évêque illustre de notre France : « Parmi les choses heureuses de ce bas monde, où il y en a si peu, parmi les rares spectacles de bonheur auxquels la bénédiction du Ciel n'a pas été refusée, il n'en est pas de plus touchant et de plus beau que de voir un jeune chrétien avec la femme de son choix, allumant tous deux aux pieds d'un même autel la flamme d'un amour pur et immortel, et recevant tous deux dans une âme innocente ou purifiée la bénédiction de leur alliance ».

Voilà, M. F., le mariage dans le christianisme : c'est le Dieu qui l'a institué qui doit en être et le ressort et le principe moteur. C'est Jésus-Christ qui doit former l'alliance, et elle se base sur l'amour mutuel. C'est ce qu'on avait compris dans les siècles derniers. Mais il est, à notre époque, un mal qui tend à se généraliser. Le mariage n'est plus l'harmonie de deux cœurs dans l'amour, c'est l'association de deux fortunes. Les voyez-vous, ces jeunes gens qui ont usé leur cœur, mais dont le patrimoine n'est pas dévoré ? Eh bien ! à ce prix ils peuvent encore obtenir, par préciput, le pouvoir de conduire à l'au-

tel une jeune fiancée qui a l'âme pure. Le chiffre des dots s'équilibre : qu'importe le niveau des cœurs dans la communauté de la vie morale et religieuse ? M. F., vous le dirai-je ? je tremble pour le lendemain des noces. Aujourd'hui la jeune épouse a sur son front une couronne de fleurs, mais cette couronne je la vois descendre de sa tête, pour ne former autour de son cœur qu'une couronne d'épines. M. F., le mariage faussé dans son essence, qui est l'amour mutuel des époux, n'aboutit pas au bonheur; l'amour qui n'est pas au foyer cherche à s'alimenter au-dehors. Jésus-Christ doit non seulement cimenter l'alliance, mais la bénir; nos pères le comprenaient ainsi, et leur préoccupation dans l'union de leurs enfants, c'était de former des unions assorties non pas seulement par les côtés superficiels, par les convenances d'âge, par les harmonies de position, par l'égalité dans les dons de l'intelligence et du cœur, mais des unions fondées sur la même foi intérieure, sur la même pratique religieuse. Aujourd'hui le tableau tracé par Tertullien de deux chrétiens priant ensemble, adorant et recevant ensemble le même Dieu, est devenu comme un anachronisme. La plupart des époux, sans foi, viennent encore à l'autel inspirés par des raisons de haute convenance, mais le sacrement n'est pour eux qu'une fiction religieuse ; et, des deux époux qui s'allient, l'une, la jeune fille, peut être l'amie de Dieu, mais l'époux le renie dans son cœur, ce Dieu, en rejetant tout bas sa bénédiction. M. F., au début des alliances, tout est joie, fête, espérance, rêves enchanteurs. Attendez, et vous serez obligés d'emprunter la parole du Prophète : « Quomodo obscuratitm est aurum ? »

Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé ?

Jésus-Christ, qui forme l'alliance, doit la perpétuer. Dieu fait des époux ses auxiliaires ici-bas. Il les charge de multiplier en ce monde les enfants de l'Eglise, les défenseurs du pays, les héritiers du Ciel. Et voici, hélas! c'est notre plus grande plaie, ■c'est notre crime social, que maintenant dans la famille les époux s'ingénient à substituer leurs calculs tout humains aux calculs de Dieu, leurs espérances toutes terrestres à la Providence de Dieu. Mais il est écrit : «Je perdrai la sagesse des sages, je réprouverai la prudence des prudents de la terre ; la prudence de la chair, c'est la mort. Prndentia Garnis mors est ». Ecoutons sur ce point le langage de Bossuet : « Soient maudites de Dieu et des hommes les unions dont les vœux sont d'être stériles... »

Un des hommes dont le nom restera comme un des plus illustres de notre France, quoiqu'il soit devenu comme à la mode de chercher à lui enlever son auréole, M. de Chateaubriand, courbé sous le poids de la gloire et des années, se retrouvait un jour aux bords solitaires du Liddo, à l'extrémité des lagunes de Venise. Le ciel, la mer, l'air, le rivage des îles et l'horizon de l'Italie, tout se représentait aux regards du poète comme il l'avait autrefois admiré. C'étaient les mêmes splendeurs, c'était le même spectacle ; cependant le vieillard demeurait pensif et triste : il ne pouvait croire que ce fût là Venise, cette Venise de sa jeunesse qui l'avait tant ému, et, comprenant que c'était lui seul qui n'était plus le même, il laissa tomber de ses lèvres cette parole mélancolique : « Le vent qui souffle sur une

tête dépouillée ne vient d'aucun rivage heureux J'en demande pardon à M. de Chateaubriand, il s'est trompé. J'ai entendu des vieillards contents et consolés s'écrier : Le vent qui souffle sur une tête dépouillée vient quelquefois d'un rivage heureux. Ces vieillards, c'étaient des époux qui, arrivés à cette limite de l'âge où la vie s'aperçoit tout entière, jetaient un regard sur le jour béni où ils s'étaient unis aux pieds des autels, et sur les années de bonheur passées ensemble au même foyer ; tout avait changé autour d'eux, excepté leur amour, et cet amour leur faisait trouver dans la vie les mêmes charmes qu'aux jours de la jeunesse ; le vent qui soufflait sur leur tête dépouillée venait d'un rivage heureux, il venait de l'autel ; c'était l'aurore d'un bonheur destiné à recevoir son épuration et son épanouissement aux cieux. Ainsi soit-il !

SERMON

SUR LA SPIRITUALITÉ DE L'AME (Ier Dimanche du Carême, 2 mars 1873)^

Un homme d'un esprit rare, aux vues ingénieuses et élevées, d'un cœur bienveillant et plein de charmes dans le commerce de la vie, d'un talent qui lui aurait donné une réputation méritée, s'il n'avait tenu à rester obscur et caché, le sympathique et trop peu connu Joubert, a consigné, sur une de ces feuilles volantes où il aimait à écrire les méditations de sa journée, une pensée que je voudrais voir enchâssée pour chacun de nous dans un précieux écrin, et placée constamment sous nos yeux : « Il n'y a de beau que Dieu, et après Dieu ce qu'il y a de plus beau, c'est l'âme, et après l'âme la pensée, et après la pensée la parole. Or, plus une âme est semblable à Dieu, plus une pensée est semblable à une âme, plus une parole est semblable à une pensée, plus tout cela est beau». Je ne suis nullement surpris, M. F., de recueillir une si belle maxime sous la plume d'un philosophe chrétien : il avait étudié avec délices, ainsi qu'il nous l'apprend, les écrits des Pères et des Docteurs de l'Eglise, et il les avait vus épuiser toutes les ressources du langage humain pour peindre la dignité et

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l'excellence de l'âme. C'est saint Grégoire de Nysse qui nous la désigne, dans sa nature, comme le plus bel ouvrage du Créateur. C'est le poète théologien de Nazianze qui nous la montre, dans son action, comme la plus chère possession, comme le plus riche domaine de Dieu. C'est le grand évêque d'Hippone, Augustin, qui nous la dépeint comme l'image la plus parfaite, comme la représentation abrégée et, en quelque sorte , comme la sublime miniature de la divinité. C'est enfin l'aigle de Meaux, Bossuet, qui, dans son magistral langage, l'appelle « une Trinité créée faite à l'image de la Divinité incréée ». En ce siècle, où le matérialisme se propage dans notre société si malade avec un si lamentable succès, en ces jours où nous avons vu l'aréopage sacré des lettres, sans craindre de faire frémir Richelieu dans son tombeau, ouvrir ses rangs et offrir un de ses trônes à l'un des apôtres les plus dangereux de cette impure et abjecte doctrine, j'ai pensé qu'il ne serait pas inopportun de venir étudier avec vous, à la double lumière de la foi et de la raison , la question fondamentale de la nature de l'âme. Puissé-je réussir à vous inspirer des sentiments qui répondent à la noblesse de son origine ! c'est la récompense que j'ambitionne et que je demande à Dieu.

Ave Maria.

Ce qui fait la dignité de l'homme ici-bas, M. F., ce n'est pas son corps : si superbe soit cet édifice, marqué au coin de la main puissante et merveilleuse qui l'a façonné, ce n'est, après tout, qu'un édifice fragile destiné à s'écrouler un jour et à tomber en ruines. Notre grandeur vient de notre âme, de cet

hôte mystérieux qui habite le sanctuaire de notre être, de cet esprit qui vit et pense en nous, plus actif que la flamme, plus rapide que l'éclair, plus vaste que le monde, qu'il embrasse dans toutes ses conceptions, esprit immortel, capable de connaître Dieu, et, en le connaissant, de l'aimer et de le posséder. Écoutez en quels termes, M. F., l'Esprit-Saint, dans le tableau qu'il nous présente de la création, nous retrace nos titres de noblesse. Pour créer le monde des corps, Dieu n'eut qu'un mot à dire, il leur jeta une seule parole de commandement : « Fiat, que cela soit », et l'univers visible fut créé et les décorations du temple apparurent et le palais fut bâti. « C'était assez pour les corps , dit Tertullien : ce sont les serviteurs et les esclaves ». Mais, quand il s'agit d'une âme, quand il s'agit de donner au palais son prince, au temple son prêtre, quand il s'agit de faire de l'infini une image finie, du Créateur une ressemblance créée, l'architecte divin se recueille, la Trinité tout entière entre en conseil et n'entreprend cette œuvre qu'avec une sorte de respect : « Faciamus hominem ad imaginent et similitudinem nostram». Telle est, M. F., la grandeur de notre âme : elle consiste à reproduire en soi la puissante image de son auteur. Nombreux sont les traits de ressemblance ; glorieux, multiples sont les points de contact faciles à constater dans ce parallélisme tout à notre honneur. Mais, parmi ces nobles reflets de la divinité que nous portons en nous-mêmes, il y a surtout deux grandes lignes qui résument toutes les autres : comme Dieu, l'âme est spirituelle, comme lui elle est immortelle dans sa destinée. O âme, comprends ta noblesse, j'ose le dire, apprécie ton blason : « Agnosce dignitatem tuam ».

La religion comme la philosophie nous apprennent que Dieu, c'est l'Être dans sa plus haute perfection. En lui point d'éléments qui s'unissent ou se désagrègent, point de formes qui se perfectionnent ou s'altèrent, point de nombres qui s'ajoutent ou se retranchent. 11 est immatériel dans sa substance, c'est un pur esprit. Eh bien ! cette spiritualité de la nature divine, notre âme la retrace en elle-même comme dans un miroir fidèle. De même que Dieu, notre âme est esprit : en elle point d'éléments à dissoudre, point de figure à changer. Notre âme est esprit : elle échappe au creuset de l'analyse la plus savante, elle s'évanouit sous le scalpel de l'anatomiste le plus exercé. Notre âme est esprit : elle ne peut se corrompre, elle n'a rien de matériel, elle ne peut se décomposer, elle ne renferme point de parties, elle ne peut perdre sa forme, elle n'offre point d'étendue. Notre âme est esprit : elle est simple et sans mélange , elle est une et sans assemblage, elle se soustrait aux sens et à leur action, elle est invisible et impalpable. Merci, mon Dieu ! merci, d'avoir fait de notre âme un esprit immatériel comme vous: c'est ce qui fait notre force, notre indépendance, notre inviolabilité, partant, notre privilège, notre meilleure prérogative, notrehonneur et notre gloire. Par le corps, hélas! nous sommes à la merci des forces les plus brutales et les plus abjectes : c'est un vil insecte, caché sous le brin d'herbe, qui nous blesse et nous apporte le trouble avec la douleur; c'est un odieux tyran qui nous écrase du talon et nous foule aux pieds, comme le ver dans la poussière ; c'est le temps qui fane et altère la beauté de nos traits; c'est la maladie qui flétrit notre santé et mine nos forces ; c'est la succession des heures

qui emporte à chaque instant le long du chemin de la vie comme une parcelle de notre être physique. Mais qu'importe ? nous avons une âme, et cette âme est esprit : ni le temps ni la mort, ni les glaives ni les bûchers, ni les despotismes ni les tyrannies, ni les persécutions ni les supplices ne peuvent rien contre elle. Viennent les bourreaux, avec l'appareil de leurs instruments de torture, nous enserrer tout meurtris dans leurs chaînes et déchirer comme par lambeaux nos membres ensanglantés ; regardez-les, ils s'applaudissent , ils triomphent. Mais ce qu'ils nomment leur victoire, c'est précisément leur défaite. Entendez-vous, ô siècles de la force brutale ? vous nous croyez vaincus, vous vous trompez : nous sommes libres. Nous sortons de nos supplices plus allègres, plus indépendants, plus inviolables, avec plus d'air, plus de lumière, avec plus d'espace; grâce à vous, nous ne sommes plus que des esprits, nos liens sont brisés, nous sortons de notre prison, nous vous laissons dans vos vallées étroites, humides, obscures; nous prenons notre essor et nous nous envolons à nos montagnes, à notre soleil, à notre Dieu ; nous saisissons l'éternité !...

Notre âme est esprit, et, à ce titre, elle a la préséance hiérarchique sur tous les êtres visibles, elle jouit d'un droit de suprématie sur le corps, elle doit tenir en main le sceptre dans la direction de la vie. Notre âme est esprit : nous sommes les princes de la création, nous avons reçu de Dieu un mandat, celui de faire de ce monde qui passe un marchepied du Ciel, de ce pèlerinage de la terre le prélude de la vie permanente. Notre âme est esprit : c'est une puissance qui pense, qui réfléchit, qui juge, qui rai-

sonne, qui veut, qui aime, qui parle ; c'est une puis sance de création sublime, qui recèle des trésors incomparables de génie, des sourirestoujours féconds de tendresse et de bonté, un foyer ardent d'œuvres bienfaisantes et généreuses. Il faut bien l'avouer pourtant, ce foyer s"éteint , ces sources tarissent, ces trésors s'appauvrissent, quand l'âme, tombant des hauteurs de sa nature spirituelle, se laisse entraîner dans les sphères inférieures de la matière et se précipite dans les sens.

Honte donc à ces docteurs matérialistes qui ne croient pas à l'âme, parce qu'ils ne l'ont jamais saisie sous leurs instruments de dissection , et qui ne la regardent que comme un lobe de l'organe cérébral, comme une fibre de la moelle épinière, comme une combinaison d'atomes destinés à périr, comme un groupe de molécules unies aujourd'hui pour se dissoudre demain ! Honte à ces apôtres de la matière, pour qui la spiritualité de l'âme est un fardeau et comme un supplice, et qui ne rougissent pas de blesser l'humanité dans son honneur et sa majesté, que dis-je ? de l'humilier tristement en la découronnant de son diadème et en faisant de nous des animaux bimanes, en concurrence d'honneur et de préséance avec le membre perfectionné de la famille des singes ! Honte à ces théoriciens sensualistes, à tous ces faux prêtres du culte des sens, de quelque nom qu'ils se parent, romanciers ou dramaturges, philosophes ou artistes, pour qui la chair est une idole et ses jouissances le but de la vie ! Aveugles ou coupables ! ne voient-ils pas les conséquences désastreuses de leur enseignement empoisonné, de leurs systèmes déshonorants? S'ils ne formulent pas toutes leurs

conclusions désastreuses, il se trouve assez d'adeptes, surtout dans notre infortunée jeunesse, empressés de les tirer de leurs prémisses. Aveugles ou coupables ! ne voient-ils pas que de leurs principes on a bien vite conclu à la suppression du libre arbitre et conséquemment de la moralité des actes humains ? Si nous n'avons pas d'âme, il n'y a plus de liberté ! La liberté n'est qu'un spectre, un fantôme, unnom, rien qu'un nom; nous sommes des automates, captifs de la nécessité qui nous étreint entre ses tenailles d'acier, des rouages engrenés dans un mécanisme universel. Si nous n'avons pas d'âme, il n'y a plus de bien ni de mal : la vertu et le vice, ces deux types immortels de la beauté et de la laideur morale, ces deux statues éternellement debout au seuil de toute conscience humaine, l'une portant sur son front une couronne d'honneur, l'autre un stigmate de honte, l'une un rayon de Dieu, l'autre un reflet de Satan, la vertu et le vice ressemblent à ces produits des minéraux exploités par l'industrie. Si nous n'avons pas d'âme, il n'y a plus de justice ni de lois, plus de châtiments ni de récompense : tout crime est graciable, tout forfait est digne d'amnistie, c'est affaire de tempérament, c'est l'impression du cerveau, c'est le cours du sang, c'est l'effet d'un ressort, c'est la fonction d'une machine. En vérité, M. F., où peut aller une société assez aveugle pour acclamer dans ses chaires et ses académies, dans ses livres et sur ses théâtres, de si basses, de si méprisables doctrines ? Ne peut-on pas prédire, sans se donner l'air d'un prophète de malheur, ni d'un oracle aux sentiments mélancoliques, qu'elle ne peut que courir à une perte irréparable et s'affaisser dans l'humiliation et le

deshonneur, comme le vieux monde païen? Ah! pour nous, chrétiens, certes nous condamnons hautement ces grossières erreurs, nous couvrons de notre pitié, sinon de nos mépris, ces inglorieux systèmes : mais estimons-nous notre âme à son prix ? Jésus- Christ pour sauver l'âme nous exhorte au crucifiement des sens... Hélas! chrétiens dégénérés nous n'avons pas le courage de suivre notre maître... etc., etc....

(Allusion au livre du P. Gratry dépeignant l'âme déchue avec ses deux foyers de concupiscence, et transfigurée par le sacrifice).

SERMON SUR l'immortalité de l'ame

(2e Dimanche du Carême, 9 mars 1873)

Dimanche dernier, M. F., nous avons établi notre prééminence hiérarchique sur tous les êtres visibles de ce monde ; nous avons, en quelque sorte, pris en main notre blason et vérifié nos titres de noblesse. Notre âme, nous l'avons constaté à notre honneur, est, dans la création, le plus beau reflet de la nature divine. C'est la grande image de Dieu: comme lui, elle est immatérielle en sa substance, et cette spiritualité fait sa grandeur, et cette prérogative nous met au front un rayon de majesté. Chemin faisant, nous nous sommes trouvés en face de la négation matérialiste, et vous avez compris que cette humiliante théorie ne mérite même pas l'honneur d'être discutée devant le bon sens et la raison. Me suis-je trompé, M. F. ? au moment où j'essayais de venger la dignité de l'esprit, j'ai cru sentir s'établir entre votre âme et la mienne une communication tout intime, une fraternité intellectuelle toute pleine de sympathie. A ma parole, qui frappait vos oreilles et arrivait à votre cœur, vous avez voulu sur le champ renvoyer dans une pensée votre réponse, et cette

réponse et cette pensée, je l'ai lue sous le pli de vos lèvres, dans le feu de votre regard : c'était un sourire de pitié ou de mépris, c'était un cri d'indignation contre ces systèmes déshonorants qui nous blessent dans notre honneur et notre dignité ; c'était une protestation énergique, éloquente, plus éloquente peutêtre que la mienne, contre cette abjecte et impudente doctrine qui nous précipite des hauteurs de l'esprit dans la catégorie des brutes. Merci donc, M. F., merci encore une fois de votre réponse, qui m'a vivement ému. Aujourd'hui je viens compléter ma thèse, en vous exposant le second trait de ressemblance de notre âme avec Dieu : comme lui elle est immortelle dans sa destinée. Tous nos cœurs en haut, M. F., « Sursum cordai» ; secouons nos pensées de la terre et que cette contemplation rapide de notre avenir nous apporte, au sein des tristesses, des déceptions et des mécomptes de ce monde, courage, espérance et consolation.

Si nous interrogeons notre raison, si nous consultons notre foi, elles nous enseignent, d'un commun accord, que Dieu, c'est l'Être Éternel. Avant tous les siècles, qu'il a créés, par delà tous les mondes, qui sont sortis de lui, il est à lui-même son principe : être toujours immuable, commencement et fin de tout ce qui est, source de toute vie, il voit au-dessous de lui tout changer, tout s'altérer, tout passer; il ne s'altère ni ne change point. Ce qu'il était hier, il l'est aujourd'hui, il le sera à jamais et dans tous les temps. Aussi à la pensée qui veut le concevoir, à la parole qui veut le nommer, il se présente avec le nom qu'il s'est donné lui-même : « Ego sum qui sum. Je suis celui qui est ».

Eh bien! M. F., Dieu a voulu nous faire partager dans une certaine mesure cet attribut qui est un rayon de sa gloire. Comprenons-le bien et qu'il n'y ait pas de malentendu. Notre âme n'a pas toujours existé. Nous savons tous qu'à quelques pas de nous seulement, avant cette heure qui nous réunit, elle était au néant; et le Dieu qui l'en a fait sortir, a plus qu'elle et au-dessus d'elle une perfection exclusive, une prérogative incommunicable, l'éternité du passé. Mais, depuis sa création, unie qu'elle est à l'original divin qui a mis en elle son ombre, son reflet, son image, elle est immortelle comme lui. A ses côtés elle verra tout passer, tout se détruire, tout mourir ; pour elle pas de mort, pas de destruction, pas d'anéantissement, jamais elle ne finira, elle a pour elle, comme Dieu, l'éternité de l'avenir. En vain l'impie ose-t-il l'insulter, en lui disputant sa vie future, en vain le matérialiste la cornpare-t-il indignement à la boue du corps qu'elle anime. Pour toute réponse, à leurs sacrilèges injures elle oppose la spiritualité de sa nature, le cri de son espérance, la conscience inviolable de son impérissable destinée. Oui, M. F., en dépit des sophistes et des impies, malgré les incrédules, et les adorateurs de la matière, la certitude de l'immortalité de l'âme restera debout dans l'humanité comme une solide colonne sur les ruines d'un vieux temple. Que peuvent leurs clameurs solitaires pour troubler l'imposante harmonie d'une croyance unanime et universelle ? L'âme est immortelle : la nature nous le révèle à tous, on le sait dans les écoles de l'enfance, on le proclame dans les chaires de philosophie, le pâtre le chante sur ses montagnes, le prêtre l'enseigne dans ses temples. L'âme est immortelle : c'est le dogme

de la raison, c'est le cri du sentiment, c'est l'hymne universel du genre humain.

Notre âme est immortelle. Celui qui est la vérité même nous en donne l'assurance dans les Livres sacrés. Ecoutez Tobie, et vous l'entendrez vous dire que « nous sommes les enfants des saints, et que nous attendons cette vie où Dieu récompensera ses fidèles amis». Ecoutez le sage Salomon et sur ses lèvres vous recueillerez ces paroles si claires : « Le corps tombe en poussière ; il retourne à la terre d'où il était sorti ; mais l'âme, elle remonte au lieu où elle avait pris son origine, vers Dieu qui l'a faite inexterminable ».

Notre âme est immortelle. Pouvait-il rendre un témoignage plus décisif à la réalité de son avenir, ce Dieu fait homme qui, pour la guérir de ses blessures et la relever de sa chute, est venu ici-bas donner sa vie, verser son sang pour elle ? Qui pourrait expliquer, qui pourrait comprendre le sacrifice d'un Dieu qui souffre, qui s'immole et qui meurt, si l'âme est destinée à s'éteindre dans un sépulcre ?

Notre âme est immortelle. Elle trouve dans sa nature le garant de sa durée : que le temps, ce ministre de la mort, comme un travailleur perfide qui mine sourdement un rempart, détruise et fasse tomber en dissolution tout ce qui est matériel, tout ce qui a des parties ; substance simple et sans alliage, intelligence subtile et déliée, flamme divine et tout immatérielle, notre âme insulte au temps et à son action corrosive. La mort ne la peut saisir, pas plus que le bourreau ne peut saisir une conscience dans ses tenailles , pas plus qu'un robuste géant ne peut enserrer Dieu dans ses chaînes. Que le tombeau

s'ouvre et se referme sur notre corps, qui occupe un point imperceptible dans l'espace, je le comprends. Mais notre âme, qui embrasse le monde avec tous ses horizons, mais notre âme, cet esprit immerise qui vit dans le passé par le souvenir, dans l'avenir par les prévisions, jamais, non jamais le sépulcre ne pourra la contenir.

Notre âme est immortelle. Comment pourrait-elle tomber en poussière, elle qui a l'honneur de porter en elle-même le reflet de la nature divine ? Comment pourrait-elle cesser de vivre, elle qui reproduit, en ce monde, dans un miroir la vie même de Dieu ? Comment pourrait-elle retourner au néant, elle à qui il fut donné de posséder Dieu par la pensée, par le désir et par l'amour ? Les ombres du trépas ne sont pas pour elle : c'est une lumière destinée par Dieu à ne pas s'éteindre. Le froid glacial du sépulcre n'est pas pour elle : sa vie, c'est un feu mystérieux et sacré, allumé par Dieu lui-même et qui ne doit pas mourir.

Notre âme est immortelle. Elle porte dans les plus intimes profondeurs de son être, une foi invincible à sa destinée. Il est vrai qu'elle ne vit ici-bas que parmi les images de la mort : de quelque côté qu'elle regarde, elle n'aperçoit que chutes, ruines et débris. Elle voit le souffle du temps balayer devant lui et faire disparaître des générations et encore des générations. Eh bien ! dans ce naufrage universel, elle ne perd pas confiance en sa durée, elle conserve l'espoir de survivre; elle sent en elle une force mystérieuse qui lui donne le pressentiment des siècles futurs et l'oblige à les saluer comme son propre domaine, dans un auguste lointain. A l'heure même

du trépas, dansses luttes déchirantes, disons mieux, dans ses agonies, où elle sent ses organes se dissoudre, se séparer comme des pans de muraille qui tombent, et la mort apparaître sur la brèche avec le sépulcre qu'elle a préparé, elle pousse encore un cri d'espérance, elle se console en se disant qu'elle peut bien fermer ses yeux au soleil du temps, puisque c'est pour les ouvrir aussitôt et pour toujours au soleil de l'éternité.

Notre âme est immortelle. Sa destinée future, elle l'attend de toute la puissance de ses désirs, elle l'appelle de toute l'énergie de ses aspirations. Qu'estce, M. F., que cette soif d'apprendre, ce besoin de connaître qui la précipite, avec une indicible angoisse, vers un idéal de science qu'elle poursuit toujours sans l'atteindre jamais ? qu'est-ce que ce désir de bonheur qui l'agite, qui la travaille et qui, toujours conçu, est toujours trompé, toujours irrassasié? qu'est-ce que cet ennui profond de ce monde ? qu'est-ce que cette accablante fatigue de l'existence ? qu'est-ce que cette série de désenchantements, de mécomptes, de déceptions? M. F., cet ennui, si pénible qu'il soit, c'est un signe de grandeur ; ce vide, que rien ici-bas ne peut combler, c'est un indice révélateur d'un autre avenir ; ce désir qui croît par la possession, ce besoin qui s'exalte, qui s'irrite même par la jouissance , est un hommage illustre que rend l'âme à l'immortalité de sa destinée.

O âme, ô âme, laisse l'impie s'attacher au présent; laisse le disciple du monde concentrer ses espérances sur cette terre et poursuivre avec fièvre toutes les créatures pour en arracher cette félicité idéale vers laquelle il aspire. Pour toi, fidèle au devoir,

fidèle à la conscience, ne crains pas la mort : elle ne peut avoir de prise sur ton être. Vois-tu ces sphères nouvelles et sans bornes, ces horizons immenses et sans limites qui s'ouvrent devant toi ? Abandonne à la terre ce qui est à la terre ; laisse à la poussière ce qui ne demande qu'à retourner à la poussière, et toi, «monte, monte plus haut, ascende superius ». Méprise ces rivages d'en-bas où tu manques d'air, de lumière et d'espace ; méprise ce monde où tu languis et tu étouffes; développe tes ailes et prends ton vol ; les créatures fuient, la terre s'efface, la matière s'évanouit, le monde visible disparaît : « Ascende superius, monte, monte plus haut ». Les voiles sont déchirés, les ténèbres s'illuminent, voici la région de l'invisible, voici la sphère propre de ta vie, voici ton sol natal, voici ta vraie patrie : « Ascende superius, monte, monte plus haut ». Voici les anges éperdus et ravis et, au-dessus d'eux, voici tonDieu,ton créateur, ton père, ton principe et ta fin, celui qui veut être à jamais ta récompense. Ici-bas tu as eu soif de lumière, et tu n'as rencontré que ténèbres: Dieu, c'est l'océan de la vérité, marche de clartés en clartés. Ici-bas tu as aspiré après le bonheur, et tu n'as connu que les déceptions : Dieu, c'est le bien suprême, c'est l'océan de l'amour, marche de transports en transports. Ici-bas on s'épuise par sa durée, on meurt à force de vivre: Dieu, c'est la source de la vie, tu peux y puiser sans fin, sans dépérir jamais. Ici-bas tu as pleuré, en voyant disparaître des âmes que tu aimais et dont le commerce faisait tes délices : ah ! regarde, les voici dans la patrie, dans le commun rendez-vous des esprits, jouis avec elles, au sein de Dieu, de l'immortalité.

Un artiste chrétien du moyen âge, cherchant à peindre sur les murs du Campo-Santo de Pise ce beau privilège de l'immortalité de notre âme, eut recours à un emblème que le regard attentif du pèlerin découvre dans une fresque à demi effacée par le temps. C'est la fin d'un orage. On voit s'évanouir au loin à l'horizon les nuées sombres et noirâtres qui recèlent les foudres et les éclairs. Le soleil apparaît, et la nature, comme l'épouse, dans les vers du patriarche de la poésie grecque, « sourit à travers ses larmes ». Et voici que, se balançant sur une branche encore toute ruisselante de pluie, un petit oiseau envoie à travers les airs son hymne au Créateur. Cet oiseau, M. F., c'est bien l'âme qui sort de cette vie, où tout n'est que tempêtes, orages, tourbillons ; laissant à la tombe ce qui appartient à la tombe, déchirant ce manteau fragile de sa chair où elle est enfermée comme dans une prison, elle lève vers un ciel nouveau, inondé des rayons du soleil souverain, du soleil de la cité des esprits, ses yeux où roule peutêtre une dernière larme, et elle murmure à travers les espaces ce chant qui est le prélude de sa vie nouvelle : Mon Dieu, mon Dieu, je vous aime,... et

pour l'éternité

(La fin manque)

SUITE DU MÊME SUJET (3e Dimanche du Carême, 16 mars 1873)

Entre tant de pages si belles de ce livre inimitable qui s'appelle l'Evangile, il en est une, M. F., que je ne puis lire jamais sans la plus douce émotion : c'est celle dans laquelle Notre-Seigneur Jésus-Christ nous représente, en un tableau tout ravissant de couleurs et sublime de simplicité, la sollicitude toute paternelle de la Providence divine sur tous les êtres de ce monde. Depuis ces corps immenses qui se balancent sur nos têtes en gravitant l'espace, jusqu'au grain de sable que pousse au rivage le flot des mers, le Créateur veille sur tout ce qui est sorti de ses mains. C'est lui qui fait monter la sève aux rameaux du cèdre des montagnes, c'est lui qui fait croître le brin d'herbe dans les prairies; c'est lui qui imprime leurs mouvements aux globes du firmament ; c'est lui qui donne leurs instincts et à l'insecte inaperçu dans la goutte de rosée et à la baleine qui soulève la vague d'un coup de sa nageoire. Qu'y a-t-il de plus indifférent à la marche du monde que le lis des champs? il fleurit le matin et s'effeuille le soir ; qu'y a-t-il de plus petit que le passereau qui traverse les airs ? nul ne sait d'où il vient ni où il va. Cependant et le lis des champs et le passereau sont l'objet des bontés

du Père d'en-haut. Il donne à l'un son nid et sa pâture, il donne à l'autre son vêtement, devant lequel s'éclipse la magnificence de Salomon. Or, ajoute le Sauveur, « vous valez mieux que toutes ces créatures », vous avez donc droit à des soins plus attentifs et à une sollicitude plus tendre. Ma raison comprend cette parole du Maître. Nous valons mieux que toutes les créatures matérielles : elles n'ont coûté à Dieu qu'une parole pour venir à l'existence, et nous avons coûté des réflexions et un conseil ; elles n'ont que l'être et la vie, et nous avons l'intelligence ; elles n'ont que des organes et des instincts, et nous avonsla liberté ; elles ne sont que des créatures de Dieu, et nous sommes ses vivantes images ; elles ne durent qu'un moment, et nous sommes immortels. Oui, le monde des âmes est incomparablement au-dessus de la nature ; et pourtant, à en juger par les dehors, autant la sagesse de Dieu éclate dans le gouvernement du monde matériel, autant elle est cachée dans le gouvernement du monde des esprits ; autant il y a ordre et harmonie dans la nature, autant il y a confusion et désastre dans la société des êtres intelligents et libres. Oui nous donnera la solution de ce mystère ? qui éclaircira ce problème ? L'Esprit-Saint, M. F., en nous apprenant que Dieu fait tout ici-bas pour notre béatitude éternelle. Les désordres apparents du monde social sont la preuve la plus convaincante de l'immortalité de nos âmes : c'est ce que je vais essayer de vous démontrer. Notre entretien d'aujourd'hui ne sera donc que le complément du précédent.

Je n'ai rencontré nulle part une peinture plus exacte, M. F., des désordres apparents du monde

des âmes que celle que nous en trace la sainte Ecriture dans un des Livres Sapientiaux. Écoutez, M. F.: «J'ai vu, dit le Sage, une chose étrange sous le soleil : le prix de la course n'est pas aux plus agiles, ni la victoire aux plus braves; le pain n'est pas pour les prudents ni la richesse pour les savants, ni le succès pour les habiles. Mais tout se mène par les circonstances et la fortune». Ce n'est là qu'un côté du tableau : «J'ai vu, ajoute le Sage, que rien n'est à sa place ici-bas : les prospérités et les disgrâces tombent pêle-mêle, au hasard, et comme d'une main aveugle sur l'homme de bien et sur le méchant ». Il y a plus encore : «J'ai vu, et c'est toujours le Saint-Esprit qui parle par Salomon, j'ai vu sur cette terre des larmes couler sans consolation ; j'ai vu les entreprises des violents, et personne pour les arrêter ; j'ai vu le triomphe aller à l'impie, et la vertu opprimée, persécutée ».

A la vue de ces désordres, M. F., le rationalisme, dont le regard ne s'élève ni plus haut que la terre ni plus loin que le temps, se croit en droit d'intenter procès à la Providence et de jeter l'injure et le blasphème à la face du suprême ordonnateur des choses. Nous-mêmes, M. F., nous-mêmes, que de fois, oubliant que la vie présente n'est qu'une épreuve transitoire, et que le monde n'est ni le tout de l'homme ni le dernier mot de Dieu, nous nous sommes surpris la plainte au cœur et le murmure aux lèvres ! Tels ne sont pas les sentiments du Sage : il sait, lui, que Dieu ne peut se contenter d'une sphère aussi basse ni d'un horizon si étroit que cette terre ; il sait que ce monde tout passager n'est que le portique d'un autre monde et meilleur et plus stable ;

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il sait que la vie présente , au lieu de reproduire révolution totale, le plein accomplissement des d< seins de Dieu, n'en offre que le prélude et la préparation rudimentaire ; il sait que le plan merveilleux du divin architecte ne peut être jugé par quelques détails, mais dans tout son ensemble; il sait tout cela, et il s'écrie, dans l'élan d'une confiance pleine de sérénité : Qu'importe le présent ? nous avons l'avenir; qu'importe la confusion de cette terre? nos âmes sont appelées à une autre vie. Viendra le jour de l'ordre intégral, de l'harmonie parfaite. Dieu jugera entre le juste et l'impie, chaque chose sera mise à sa place, et ce sera pour toujours. Tout se fait ici-bas pour les âmes , qui sont immortelles • « Omnia pr opter electos » .

Voyez, M. F., ce monument où vous êtes rassemblés aux pieds du Dieu dont il est la demeure ; l'architecte qui y fait reluire toute la puissance de son talent n'a pas réalisé d'un seul jet la création de sa pensée. Vous avez pu suivre l'œuvre dans ses débuts, dans ses développements, dans ses progrès ; que de fois peut-être le travail vous cachait un mystère ! Dans ces blocs de pierre jetés pêle-mêle et confondus sur la place publique, il y avait bien les éléments de ces colonnes sveltes et de ces gracieux arceaux qui soutiennent la voûte et délimitent les nefs dans une pureté de lignes qui saisit et émeut; il y avait bien les matériaux de ce portail que vous aimez à contempler avec sa splendide rosace, ses élégantes pyramides, sa frise dentelée, son noble fronton , son magnifique couronnement, ; mais ces éléments informes, il a fallu les préparer un à un; les pierres une fois travaillées, taillées, ciselées, sculp-

tées, il a fallu les coordonner, les faire entrer dans la construction, et ce n'est qu'aujourd'hui que, la dernière main mise au travail, commence à se révéler, dans la splendeur de son achèvement, l'ensemble de ce monument qui s'impose à votre admiration.

Ainsi en est-il, M. F., de la construction de la cité spirituelle, dont les âmes sont les pierres vivantes et indestructibles. La main divine du souverain architecte commence par travailler ces matériaux humains: elle les taille, elle les rassemble, elle les dispose de loin, elle laisse confondus quelque temps dans un désordre apparent les éléments de choix et les éléments de rebut, et peu à peu, élevant l'édifice, elle avance chaque jour la grande œuvre qui ne recevra son couronnement qu'à l'heure qui clora la scène d'ici-bas et ouvrira le grand jour de l'Éternité ; ce n'est que dans l'autre vie, M. F., que se développera la merveilleuse économie du plan divin dont nous ne voyons ici-bas que des fragments confus et imparfaits. Vivons au milieu du temps, suivant le conseil de Bossuet, dans une attente perpétuelle de l'éternité, et, dans ce mystère qui tourmente de tant de doutes notre pauvre raison, « toujours courte par quelque endroit », tout s'expliquera facilement et sans efforts. Cette terre, où nous passons, n'est pas le théâtre exclusif de l'action divine ; elle vise à un but plus grand et plus durable. Ce que nous regardons ici-bas comme le hasard, suivant le mot si fin d'une femme chrétienne de notre temps, c'est Yinco gnito de la Providence, qui mène tout à ses fins par des voies inconnues, et qui fera éclater sa suprême sagesse dans le lieu de l'immortalité.

Nos âmes sont immortelles ; cette croyance me

fait comprendre l'inégalité des conditions humaines sur cette terre. Cette inégalité, M. F., ou plutôt, comme on l'a dit dans un mot sonore, cette distinction de couches sociales est un thème inépuisable de censures et de blasphèmes contre la sagesse de Dieu. Ah ! c'est qu'en effet, M. F., pour qui se laisse rétrécir et étouffer dans ces horizons bornés de la terre, pour qui emprisonne sa destinée dans quelques heures entre un berceau et une tombe, pour qui regarde les conditions sociales comme le dernier but de la vie, rien n'est plus blessant que ces rapports d'autorité et de subordination, de puissance et d'infériorité, de richesse et de pauvreté qui viennent trop souvent léser et trahir les droits, les intérêts, les besoins de tant de créatures humaines. C'est là, M. F., ce qui fait le danger perpétuel de notre pauvre société française : les classes laborieuses, le peuple, que jadis un de nos meilleurs rois (alors qu'on avait encore des rois) appelait son « bon peuple », le peuple a perdu la foi, il ne voit que la terre, et il rêve le nivellement universel. Dans un travail d'incubation qui dure quelques jours ou quelques années, nous le voyons couver, fomenter des haines et encore des haines, des dépits et encore des dépits, des colères et encore des colères ; puis arrive l'explosion, se déchaînent, comme de véritables tempêtes, ces convulsions, ces bouleversements qui apportent tant de malheurs et entassent tant de ruines. Je vous le dis souvent, M. F., je vous le répèterai, tant qu'il me restera un souffle de vie dans la poitrine et que je verrai cette menace de destruction toujours suspendue sur nos têtes, comme Tépée de Damoclès, notre société, dont un législateur habile

peut pallier les maux par de sages règlements, par de sages constitutions, ne pourra être sauvée que par le retour à un Christianisme sérieux et pratique. Pour le chrétien, en effet, qui élargit la perspective et qui, s'élevant sur les hauteurs, ouvre l'œil de son âme aux clartés de la foi, pour le chrétien qui aper. çoit l'immortalité de son avenir, le mystère s'éclaircit, le problème perd sa difficulté. Qu'il y ait dans le monde social des riches et des petits, des puissants et des faibles, il n'en est pas plus surpris qu'en apercevant dans le monde matériel des montagnes et des vallées, de grands chênes et d'humbles arbrisseaux, l'aigle roi des airs et un pauvre petit insecte. Cette inégalité, mais sa raison seule la lui fait voir comme le résultat nécessaire de la différence des aptitudes et de l'exercice même de la liberté de l'homme. Il est vrai qu'avec son regard clairvoyant et exercé, dans cette inégalité, il découvre un désordre, mais ce désordre est le fait de l'homme et non de Dieu: ce sont les passions humaines qui l'engendrent, en faisant d'un moyen de rapprochement une cause de luttes, d'une occasion de services mutuels un élément de discordes, de l'exercice de la charité un motif d'aversion. Ce sont les passions qui mettent l'orgueil dans la grandeur, la tyrannie dans le pouvoir, l'oppression dans la force, l'égoïsme dans la richesse, et, comme par contre-coup, l'envie dans la pauvreté, la haine dans la dépendance, la révolte dans la sujétion. Mais ce monde, qui est le théâtre des passions humaines, se repliera un jour comme une tente, et, sur ses ruines, se lèvera un autre monde, le monde immortel des âmes. La foi chrétienne en salue l'avènement de loin ; son aurore

2\o MONSEIGNEUR BILLARD

projette ici-bas des rayons de consolante lumière. Que l'homme terrestre regarde tant qu'il voudra l'infériorité, l'indigence, l'obscurité comme un oubli, un anathème du Ciel, erreur ! erreur ! Si la résignation les accepte, si la patience les sanctifie, ce sont les arrhes d'une félicité sans fin. Que l'homme terrestre considère l'opulence, la grandeur, la puissance comme une faveur et un privilège, erreur ! erreur ! C'est un péril et un piège. A ces biens il faut un contrepoids, la vertu ; et, si la vertu fait défaut, les jouissances ne peuvent aboutir qu'à une éternelle infortune. O admirable dispensation de la sagesse de mon Dieu ! elle assigne à nos âmes, qui traversent la terre comme un lieu d'épreuve, un rendez-vous où se fera une compensation à l'abri de tout reproche. Jetez vos regards avec moi sur cette heure mystérieuse entre toutes, arrêtée dans les décrets divins : une société toute nouvelle se forme, ce n'est plus cette société aujourd'hui visible avec ses distinctions de rang, avec ses démarcations inégales de condition ; c'est la société immortelle des âmes. Ah ! je l'entrevois, je la contemple ; elle venge par son harmonie la Providence divine des accusations portées contre son gouvernement : ce n'est pas le nivellement absolu, non : dans le bonheur il }T a des degrés, dans la dignité il y a des rangs divers, dans la gloire il y a des divergences d'éclat ; mais ces degrés, mais ces rangs, mais ces divergences, c'est la vertu qui les établit, c'est le mérite qui les fixe. Que dis-je ? dans cette société il y a des inégalités flagrantes : il y a félicité et infortune, gloire et confusion ; et ces inégalités, c'est la justice qui les règle, et ce qui est réglé demeure éternel.

Nos âmes sont immortelles. Avec cette croyance je m'explique la distribution des biens et des maux dans la vie présente ; je comprends l'oppression du juste et le triomphe de l'impie ; je comprends la souffrance de l'innocent jeté dans les fers et la prospérité du coupable assis dans la pourpre ; je comprends le sort de l'homme de bien qui meurt sur l'échafaud, et le scandaleux succès qui couronne le vice. Que l'impie, se basant sur ce douloureux spectacle, dresse, s'il le veut, un réquisitoire contre la justice de Dieu ; pour moi, contemplant ce bas monde, suivant le conseil de Bossuet, sur le marchepied du tribunal qui m'attend au vestibule du monde futur, je sens ma foi s'affermir. C'est par delà la tombe, dans le lieu de l'immortalité, que se fera la répartition des biens et des maux en proportion rigoureuse avec les vertus et les vices. Quoi qu'en dise la philosophie naturelle, l'honneur de Dieu n'est point engagé à distribuer dès ici-bas à toute vertu son salaire et à toute faute sa peine. Ah ! si tout le cortège des biens fugitifs de cette terre (de quelque nom qu'on les décore : fêtes, plaisirs, honneurs, dignités, richesses) venait frapper à la porte de l'homme de bien et s'installer à son foyer ; si toute la série des infortunes passagères de ce monde (souffrances, amertumes, privations, mécomptes, chagrins, humiliations), se réunissaient sur la tête du méchant pour châtier ses vices sans délai ; si l'honneur et la honte allaient toujours à qui de droit, je vous le demande, M. F., qui de nous tiendrait en haut son cœur et élèverait ses regards vers l'éternelle patrie ? qui de nous appellerait de ses vœux et poursuivrait de ses espérances les biens du ciel? Dieu ne veut pas

nous laisser oublier que la vie présente n'est que

la préparation delà vie future; plus il y a de confusion, de désordre apparent, d'injustices même, plus notre âme, justement dégoûtée, porte toute sa soif, toutes ses aspirations vers la source de l'ordre, vers la patrie de la justice. Dieu ne veut pas nous laisser oublier que la vie présente est une épreuve; il nous tient en réserve un bonheur sans mélange et sans fin, mais il veut que nous en fassions la conquête par la vertu. Or la vertu, elle est la fille de la lutte : elle ne saurait naître ni grandir ailleurs que sur les champs de bataille. Le repos lui est fatal, parce qu'il énerve le courage. Justes qui souffrez, ah ! ne vous plaignez pas d'être délaissés, sacrifiés par votre Dieu. Vous êtes appelés à la sanctification et à l'éternel bonheur. Je vous en prends à témoin, n'avez-vous pas besoin d'expiation jusque dans votre justice ? L'œil de Dieu ne s'arrête pas à l'apparence et comme à l'écorce de vos actes : il pénètre dans les replis cachés de vos sentiments ; il a vu toutes les imperfections qui altèrent l'éclat de vos œuvres, comme une vapeur légère ternit l'éclat d'un or pur, et il laisse le méchant prospérer à vos côtés pour vous purifier sur la terre, afin de n'avoir plus qu'à vous couronner dans le Ciel. Ce sont ces succès fugitifs, que dis-je ? ce sont ces persécutions qui affermiront votre vertu, multiplieront vos mérites et consommeront votre sainteté.

C'est donc en vue de leur avenir futur, M. F., que Dieu fait à ses amis sur terre une part si large de peines et de souffrances ; c'est aussi parce que leurs âmes sont immortelles qu'il laisse aux pécheurs un succès d'un jour, un triomphe passager. Leurs pros-

pérîtes sont souvent des pièges tendus par sa main paternelle à des cœurs qu'il ne cesse d'aimer, malgré leurs ingratitudes, pour les ramener au bonheur en les ramenant au bien. Malheur à ceux qui résistent obstinément à ses bontés, à sa patience! si les droits du Père sont méconnus, il faudra bien que la justice du juge s'exerce librement. Viendra le jour du jugement définitif : « Ce sera le temps de toutes choses, tempus omnis rei tune erit », le temps où pour jamais le bonheur sera le compagnon de la vertu et où le crime aux abois, à jamais dépouillé de ses insolentes prospérités, recevra le châtiment qu'il aura mérité.

Nos âmes sont immortelles. La vue du monde social avec ses irrégularités, ses contresens, ses désordres apparents, nous en offre la plus solide démonstration. Une immortalité heureuse ou malheureuse nous attend suivant nos mérites ou nos méfaits. Heureux donc ceux qui, aux confins de cette vie, sur leur lit de mort, peuvent se rendre le consolant témoignage d'avoir rempli pleinement leur devoir ici-bas! Suivons le conseil de l'Apôtre : « Satagite ut per bona opéra eertam vestram vocationem et electionem faciatis » .

SERMON

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