‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 15 sur 38 · SUR L'AME, SA CHUTE ET SA RÉPARATION · texte numérisé non relu

SUR L'AME, SA CHUTE ET SA RÉPARATION

(4 e Dimanche du Carême, 23 mars 1873)

En vous exposant dans nos deux instructions précédentes la gloire de la destinée de l'âme, en bénissant Dieu, devant vous et avec vous, de ce privilège d'une nature impérissable appelée à une béatitude sans fin, j'ai senti un nuage sombre de tristesse me monter au cœur : je pensais que, pour un grand nombre de mes frères en ce monde, le plus grand des malheurs , c'est d'être immortels. Pour avoir droit à une éternité heureuse, il faut produire au jour de la mort le témoignage d'une conscience pure et d'une existence passée dans la fidélité au devoir. C'est par delà la tombe que se fera la répartition des biens et des maux, en proportion rigoureuse avec les vertus et les vices ; c'est alors que la conscience sera soulagée et la justice vengée des prospérités passagères du crime et des épreuves imméritées de l'innocence. Hélas! combien d'hommes parmi nous traversent le chemin de celte vie sans se soucier aucunement de leur destinée, et arrivent à la porte de l'éternité chargés du fardeau de leurs fautes ! Oh! M. F., mes bien chers Frères, je voudrais vous épargner ce mal suprême.

Peut-être qu'en embrassant du regard la route que vous avez sillonnée jusqu'ici , vous n'apercevez qu'une jeunesse emportée parle tourbillon des sens, un âge mûr distrait par les calculs de l'intérêt ou de l'ambition, une vieillesse appesantie parla souffrance et les glaces de l'âge ; peut-être qu'interrogeant votre mémoire et sondant votre conscience dans ses retraites cachées, vous entendez un témoi^na^e accusateur; peut-être qu'à la vue de vos ruines, découragés, désespérés, vous avez comme un pressentiment de la condamnation divine. Oh! laissez-moi vous dire, et c'est le côté consolant de mon ministère : le Dieu qui vous a créés ne cesse d'aimer ce qu'il a mis en vous, c'est-à-dire son image vivante, qui est votre âme. Je ne viens point vous parler de son inflexible justice : son heure, ne fût-elle pas loin, n'est pas encore venue. Au lieu de vous redire, en empruntant l'inscription que le poète italien, Dante, place sur son enfer : « Vous qui entrez ici, laissez toute espérance », je suis heureux de vous annoncer que c'est encore le temps de la miséricorde et que le Dieu que vous avez pu offenser par fragilité, par entraînement, plutôt que par révolte calculée, ce n'est pas, ce n'est pas encore le juge, c'est le père, qui a le plus beau des attributs du pouvoir, le droit de grâce. C'est pour vous animer à espérer et à demander votre pardon que je viens aujourd'hui vous raconter l'histoire de l'âme humaine depuis sa sortie des mains de son auteur. C'est un double drame : sa chute et sa réparation.

Ne m'en veuillez pas, M. F., si, dans le cours de cette station quadragésimale, je ne fais que développer les diverses faces d'un thème unique : l'âme.

Pour nu>i, je dois vous faire un aveu: c'est que, si je reste au-dessous de la tâche que je me suis proposée, et j'en ai peur, la faute ne saurait en être imputée à mon cœur, où s'est allumé à une heure de mon existence, sous l'action divine, un amour vif, ardent, passionné, l'amour des âmes.

L'histoire de l'âme humaine a été racontée un jour par celui qui pouvait dire de lui-même : « Je suis la vérité, Ego sum veritas ». Et les paroles tombées des lèvres du Christ Jésus ont été consignées dans une page évangélique que l'Eglise, dans sa liturgie, nou.s met une fois chaque année sous les yeux. Cette page, la voici : « Un homme, descendant de Jérusalem àjéricho, tomba entre les mains des voleurs qui le dépouillèrent et, après l'avoir blessé, le laissèrent à demi-mort. Or il arriva qu'un prêtre, descendant par le même chemin, vit ce pauvre blessé et passa outre ; un Lévite vint aussi, le regarda et passa de même. Mais un Samaritain, qui était lui aussi en voyage, s'arrêta touché de compassion pour cet infortuné et, s'approchant de lui, banda ses plaies, après y avoir versé de l'huile et du vin ; puis il le prit sur son cheval, le porta dans une hôtellerie, où il lui prodigua de nouveaux soins. Le jour suivant, il tira de sa bourse deux deniers d'argent, qu'il donna au maître de l'hôtellerie, en lui disant : « Prenez soin de cet homme, et tout ce que vous aurez dépensé en plus, je vous le rendrai à mon retour ». Pour vous exposer la déchéance de l'âme avec ses lamentables suites, sa réparation avec ses fruits mystérieux, je n'ai pas d'autre prétention, M. F., que de soulever le voile de cette allégorie et de dégager le sens profond caché sous l'écorce de la lettre.

Quand le souffle divin vint animer la parcelle de boue dont fut formé le premier homme, quand Dieu créa l'âme, il l'investit d'un privilège, qui devait être son péril en même temps que sa grandeur, il lui confia sa liberté. Sortant de son silence éternel, il avait déjà appelé le monde sous sa parole féconde, il avait dressé les cieux comme un immense pavillon, et les parfums des fleurs et les rayons des astres chantaient à sa gloire un magnifique et harmonieux cantique. Mais ce n'était, après tout, que l'hommage d'une nature inerte trop peu digne de sa majesté : il lui fallait un hommage librement consenti. Il ne voulut donc pas enchaîner l'âme inflexiblement au devoir, et la contraindre à en parcourir les voies, comme les planètes qui décrivent la courbe que son doigt souverain leur a assignée dans l'espace. Il ne voulut pas la condamner à s'épanouir fatalement dans le bien, comme, aux regards du jour, la fleur s'épanouit sur sa tige ; s'honorant de son amour, il voulut le recueillir comme fruit de sa préférence et de son choix ; lui commandant la vertu, il voulut qu'elle fût son mérite ; lui offrant la béatitude, il voulut qu'elle fût la conquête de sa liberté. Hélas ! pourquoi faut-il que cette âme ait misérablement détourné vers la terre ce mouvement primitif de son être qui l'emportait au Ciel et à Dieu ! elle est descendue, par l'abus de sa liberté, par sa prévarication, de Jérusalem, < la vision de la paix », le lieu des délices, le paradis de la félicité terrestre, à Jéricho, la cité du mal, le séjour 'des fatigues et des sueurs, la terre couverte de ronces et d'épines. Elle a quitté la patrie pour l'exil, la lumière pour les ombres, le repos pour le trouble; de l'Eden, où elle goûtait dans l'in-

nocence les plaisirs les plus suaves de L'esprit, les

joies pénétrantes de l'amitié divine, elle es tie,

infortunée voyageuse, pour traverser une terre désolée,

théâtre de toutes sortes de misères et de souffrance Les voleurs qui l'ont assaillie, vous les connaissez : ce sont les anges de ténèbres, les malins esprits, appelons-les par leur nom, sans avoir peur des sourires du sceptique et des négations de l'incrédule, les démons. Oui ne sait de quels biens, dans leur rapacité jalouse, ils l'ont dépouillée ! Oui ne connaît le drame de la chute de l'âme, avec son prologue, ses incidents, son lamentable dénouement ! Oh ! ne cherchez pas dans cette âme, vous dirai-je avec saint Jean Chrysostôme, ce beau vêtement de l'innocence dans laquelle elle a été créée ; ne lui demandez plus ce qu'est devenue la splendide tunique d'immortalité dont son corps était revêtu ; ne lui parlez plus de ses droits d'héritière présomptive du Ciel : tous ces trésors lui ont été enlevés. Encore est-il vrai que cet affreux dépouillement n'a pas contenté la noire envie de ces voleurs cupides et sans pitié. Voyez-la: elle est couverte de blessures, défigurée, meurtrie ; suivant l'enseignement du saint Concile de Trente, sa nature est viciée, détériorée, ses facultés natives sont affaiblies, son cœur est corrompu par la convoitise du mal, son intelligence par l'ignorance du bien, son libre arbitre a été blessé et entamé. Elle avait une double vie : celle de la grâce et celle de la nature ; il ne lui reste que sa vie naturelle, et encore toute languissante et diminuée : « Plagis impositis, seiuivivo relicto ».

O âme, ô âme, gémis donc sur la profondeur de ta chute : il te reste plus de larmes pour la déplorer

que de lumières pour l'apprécier. Image glorieuse de ton Créateur, tu réfléchissais ses divines perfections et son regard se complaisait dans ta matutinale innocence ; mais tu as préféré le mensonge à la vérité, la révolte à la dépendance, tu as trahi l'amour de ton Dieu, et te voilà meurtrie, brisée, rampant comme le ver qui traîne ses anneaux rompus sur la terre où il va rentrer. Accablée de ta propre ruine, ton argile pèse sur toi comme les murs d'une prison qui s'écroule ; et, comme un glaive qui se retourne perpétuellement dans tes plaies, il te reste de ton passé un sentiment de regret toujours cuisant, un désir toujours inassouvi. Pauvre âme à jeun, qui te rendra ces fruits de l'Eden perdu, dont l'ombre et la trompeuse image viennent encore se jouer à tes lèvres

Oh î qui viendra à ton secours ?

Des siècles et encore des siècles s'écoulent, pendant que l'âme humaine reste blessée sur le chemin de la vie ; pendant ce temps traversent la route un prêtre et un lévite qui la regardent et passent. Le prêtre, c'est Aaron, le lévite, c'e t Moïse; c'est la loi ancienne avec sonlévitique ministère et son sacerdoce figuratif, absolument impuissante à guérir les blessures de l'âme et à la relever de sa chute. Elle pouvait faire connaître le péché, mais, pas plus que le sang des sacrifices, elle n'avait la vertu de l'effacer. Sous le nom du prêtre et du lévite sont encore désignés les sages et les docteurs de la Gentilité : ils constatèrent bien les misères de l'âme : leurs systèmes philosophiques sont là pour en donner témoignage ; mais, en vérité, quels adoucissements pouvaient-ils y apporter? L'un riait sans cesse des folies qui avaient amené la blessure ; l'autre pleurait sans

tin sur l'infructuosité des remèdes. Celui-ci, comme Zenon sous son Portique, le visage contracté et les muscles tendus, prescrivait de ne pas croire à la douleur ; celui-là, Épicure ou son disciple, conseillait de l'étouffer dans le plaisir. Mais que parlé-je, M. F., des sages des siècles anciens? Est-ce que les. philosophes les meilleurs de notre époque, — ceux qu'on acclame comme spiritualistes, mais comme spiritualistes séparés de la foi chrétienne — ne sont pas tout aussi impuissants à offrir un remède aux blessures de l'âme ? Je sais bien qu'un grand nombre trouvent plus commode de nier sa chute par un sourire, mais tout dans le monde proteste contre leur négation. Cette chute, elle est écrite sur notre corps par les maladies, qui le ravagent, dans notre cœur par les plaintes qui s'en échappent, dans notre conscience, dans les tortures dont elle est le siège, dans notre imagination par les angoisses qu'elle éprouve. Je vous en prends à témoin, vous tous qui êtes ici, sentez-vous en vous-mêmes cette harmonie paisible des puissances intérieures, cet équilibre parfait des épreuves et des forces qui devrait caractériser la perfection de l'œuvre divine ? Vous avez, je le sais, de nobles facultés, qui aperçoivent et admirent la vérité ; vous avez de généreux instincts, qui vous portent au bien ; vous avez de nobles sentiments, qui vous élèvent, mais tout cela n'est-il pas mélangé à des mouvements grossiers et bas, et comme à des vapeurs épaisses qui viennent de la terre, dont vous êtes sortis ? Que de passions violentes, qui, comme des torrents grossis un jour d'orage, viennent dévaster le sol intime de votre être ! Vous avez, sans doute, une volonté pour les contenir, mais quelle

reine débile et facilement découronnée ! Enfants de Dieu, nous devrions aimer notre père, et nous n'éprouvons pour lui nulle tendresse ! Héritiers du Ciel, nous devrions soupirer vers notre patrie, et elle nous inspire à peine quelques éclairs d'enthousiasme ! Créés pour le devoir, nous devrions nous y porter avec ardeur, et il ne nous inspire que lassitude, dégoût, répugnance ! Mon Dieu, mon Dieu, nous le confessons, notre àme porte en elle de profondes blessures, tristes stigmates de sa déchéance ; votre image est toute couverte d'ombre et défigurée, mais pouvez-vous la renier? n'aurez-vous pas pitié de nous ?

Oui, M. F., vous répondrai-je avec saint Augustin commentant la parole du Maître : « Un grand médecin est descendu du Ciel, et l'extrême misère s'est rencontrée, sur le chemin de la vie, avec l'extrême miséricorde. Miseria et misericordia ».

Qu'est-ce, en effet, que ce Samaritain qui, étant, lui aussi, en voyage, s'arrêta, touché de compassion pour le pauvre blessé et, s'étant approché de lui, banda ses plnies après y avoir versé de l'huile et du vin ? n'est-ce pas le Sauveur Jésus qui s'est complu à être désigné sous les noms les plus humbles ? 11 était réellement en voyage ; nous chantons avec l'Église que, dans un élan d'amour : « Amoris actus impetu », il abaissa les hauteurs des Cieux et descendit sur la terre ; il vint vers la pauvre âme humaine qui, sous ses meurtrissures, n'avait pas totalement perdu son empreinte. Immense était la distance à franchir : qu'y a-t-il de plus éloigné que Dieu et l'homme ? et c'est pour la combler, cette distance, qu'il opéra le mystère de l'Incarnation. Comme

l'âme, en s'éloignant de lui, s'était perdue dans les sens, il a pris un corps : avec le manteau de notre chair, sans contracter la souillure du péché, il a consenti à en subir la peine, il s'est soumis aux souffrances et à la mort, et c'est ce qui explique la parole de Tévêque d'Hippone que, pour bien comprendre, dans la restauration de notre ruine, ce que vaut une âme, il faut mesurer ces élans de l'éternel amour descendant de son trône au sein d'une Vierge, quittant le sein maternel pour l'humble crèche, montant de la crèche au Calvaire. Oui, M. F., c'est en suivant l'Homme-Dieu gravissant péniblement, tendre et innocente victime, la colline de l'immolation, c'est en voyant ses membres si cruellement déchirés, qui rendent le sang par tant de plaies, c'est en considérant ce divin Sauveur suspendu à la Croix : « Vide pendentem », c'est en le voyant mourir et mourir pour le rachat, pour la réparation, pour le salut de l'âme humaine, que nous apprendrons ce que vaut cette âme. Elle est d'un si grand prix que rien au monde ne saurait lui être comparé. O esprit, ô souffle de Dieu, ô image du Créateur, ô âme tombée et rachetée, reconnais ta valeur : tu ne vaux pas seulement le prix des larmes, des sueurs, des fatigues de Jésus-Christ, tu serais déjà d'une valeur infinie ; ce qui a été payé pour ta rançon, c'est l'âme, c'est la vie, c'est le sang du divin Crucifié; tu vaux donc rigoureusement et à la lettre le sang même d'un Dieu : « Pretium sangninis est ».

C'est d'ailleurs ce que nous apprend l'écrivain sacré, quand il nous montre le compatissant Samaritain versant de l'huile et du vin dans les plaies du pauvre blessé. Le vin, c'est son sang, qu'il a répandu

jusqu'à la dernière goutte sur le Golgotha et dont les flots épanchés sur le monde forment comme un bain mystérieux qui lave nos âmes ; et l'huile, c'est la suave onction de la grâce sanctifiante, fruit de l'effusion de son sang précieux, c'est la douceur de l'espérance qu'il fait naître et épanouir au cœur sitôt qu'il a été purifié, c'est l'ineffable joie qu'il met dans l'âme avec l'assurance du pardon. Puis, les plaies une fois pansées avec ce mystérieux appareil, il les bande, en imposant le frein salutaire de ses prescriptions ; il ordonne la répression des sens, la mortification du cœur, la fuite des occasions, une vigilence exacte et parfaite, régime sévère, mais sagement préservateur contre de nouvelles chutes.

Mais le compatissant Samaritain ne borne pas là son dévouement ; il sait que l'infortuné voyageur a besoin d'une salutaire continuation de secours, et voilà pourquoi, au lieu de le laisser sur le chemin, il le porte dans une hôtellerie où il lui prodigue de nouveaux soins.

Quelle peinture fidèle de tout ce qu'a fait Jésus- Christ dans sa bienfaisante mission de réparateur des âmes déchues et blessées ! Après nous avoir élevés de terre et nous avoir cloués, nous et nos péchés sur la Croix, dans l'infirmité d'une chair qui était la nôtre, comme le bon Pasteur qui charge sa brebis retrouvée sur ses épaules pour la ramener au bercail, Notre-Seigneur nous porta au sein de son Eglise pour y achever notre guérison. L'hôtellerie des âmes, en effet, M. F., dit le Docteur à la bouche d'or, c'est l'Église catholique : elle est ouverte à tous sur tous les points du temps, sur toutes les plages du globe ; elle accueille tous les pèlerins de ce

monde, et à toutes les âmes, oui, à toutes, qu'elles soient fatiguées du chemin ou que, couvertes de blessures, elles succombent sous le poids de leurs fautes, elle promet, dans un traitement salutaire, avec une nourriture bienfaisante, rafraîchissement, repos et guérison. Toutefois, remarquez-le bien, M. F., l'Église de la terre, c'est l'hôtellerie, c'est la maison transitoire, et on n'y peut entrer qu'à condition d'y être introduit par Jésus-Christ luimême. C'est le sacrement régénérateur, c'est le baptême qui, en nous appliquant les mérites de la vie et de la mort de l'Homme-Dieu, nous en ouvre les portes ; une fois entrés, nous recevons les soins tout paternels, tout miséricordieux du maître, du père, du Dieu fait homme. C'est lui qui instruit l'âme régénérée par ses divins enseignements, c'est lui qui la relève par le sacrement du repentir et de l'aveu, c'est lui qui la fortifie de la nourriture supersubstantielle de son corps et de son sang sacré. Disons-le bien haut, M. F., Jésus-Christ est vraiment la vie des âmes, toutes nos puissances doivent vivre de lui, comme les plantes de la sève de la terre ; lui seul peut donner ici-bas et à notre intelligence obscurcie la lumière et à notre volonté débilitée la force. Mais c'est le crime de notre siècle de ne plus vouloir de Jésus-Christ, c'est le malheur d'un trop grand nombre d'âmes de reléguer le Dieu fait homme dans le domaine perdu du passé et de mettre leur gloire à n'avoir rien de commun avec lui et à se soustraire à sa divine influence. Les infortunées! elles s'éloignent de la vie, que peut-il leur rester que de périr : « Oui elongant se a te peribunt » ? Pauvres âmes, qui vous êtes condamnées au supplice d'Ugolin, et, comme

le héros de Dante, ne vous nourrissez plus que de votre faim dans la prison où vous vous enfermez, pauvres âmes, qui portez, dans un ennui profond, dans une indicible fatigue de l'existence, dans un vide et une solitude de cœur accablante, la peine d'avoir fermé toutes les portes de votre cœur à celui qui est votre vie et votre nécessité suprême, oh ! entendez-le vous crier avec tendresse : « Ne voulezvous donc pas venir à moi, afin que vous viviez ? Et non vultis venir e ad me, ut vitam habeatis ?».

Mais il est écrit dans la page inspirée que le bon Samaritain dut déshériter le pauvre blessé de sa présence visible ; avant de partir, il tirade sa bourse deux deniers d'argent qu'il donna au maître de l'hôtellerie, en lui disant : « A}<ez soin de cet homme, et ce que vous aurez dépensé de plus je vous le rendrai à mon retour». Le fils de Dieu, M. F., n'a fait qu'apparaître comme une vision fugitive à travers le monde ; mais, en quittant la terre, il s'est substitué son Eglise. Après sa résurrection glorieuse , avant de retourner à son Père et de quitter le malade bien-aimé, Pâme qu'il a sauvée, il appelle le maître de l'hôtellerie, il appelle le chef visible de l'Eglise, Pierre, et, avec lui, tous ses successeurs, et aux Pontifes suprêmes, ses remplaçants sur la terre, les dépositaires de son autorité, les continuateurs de sa mission, les gardiens du bercail sacré, il donne deux pièces de monnaie mystérieuse, la vérité et la grâce : la vérité par l'infaillibilité de sa doctrine, la grâce par la juste distribution des sacrements ; la vérité, qui guérit l'intelligence en l'éclairant, la grâce, qui soutient la volonté débile et chancelante; et, en leur remettant en dépôt ces deux trésors, il leur dit:

Ayez soin de ce pauvre malade. Il n'en est pas de la parole d'un Dieu comme de la parole d'un homme, souvent si infirme, si impuissante à obtenir ce qu'elle demande. C'est une parole créatrice qui opère ce qu'elle énonce. Aussi est-il vrai de dire que Jésus-Christ a mis au cœur de son Église la passion que lui-même garde éternellement pour les âmes, avec ses sollicitudes et ses élans. Il peut donc retourner aux Cieux, d'où il est descendu, cet adorable Samaritain : tout en quittant la terre, il y restera avec sa compassion pour la misère et la souffrance des âmes ; il privera le monde de sa présence visible, mais il continuera d'y vivre et d'y agir par le sacerdoce catholique. Il ne sera pas un jour dans la durée des âges, il ne sera pas un coin sur la surface du monde où ne se fasse sentir le rayonnement de son amour pour l'âme humaine. Depuis dix-huit siècles, l'Eglise vit, elle agit, elle souffre, elle combat, et tous vous devez lui rendre cette justice qu'elle ne vit, qu'elle n'agit, qu'elle ne souffre , qu'elle ne combat que pour l'image de son Dieu, pour les âmes. Partout elle propage les lumières de la vérité, partout elle distribue les eaux purifiantes de la grâce. Ses ministres, je devrais plutôt dire ses infirmiers des âmes malades et blessées, mandataires du médecin en chef, du Samaritain céleste, ne ressemblent pas au mercenaire qui ne rend que les services dont le prix est payé : ils aiment à donner en surplus, ils se plaisent à reproduire, autant que le permet la faiblesse humaine, le dévoûment tout divin de leur Maître. Pas un péché qu'ils ne pardonnent au repentir, pas une misère qu'ils ne travaillent à soulager, pas une peine qu'ils ne consolent, pas une plaie qu'ils ne guérissent ;

comme Jésus, leur maître, ils «passent » à travers les âges « en faisant le bien», en donnant le salut à tous, comptant sur la parole du Maître, qui, au jour de la rémunération, doit rendre au centuple tout ce qui aura été fait pour lui, payant sans mesure ceux qui l'auront servi sans mesure.

O Jésus! ô vrai Samaritain! mon âme blessée était dans la nuit, et vous avez éclairé ses pas, et vous vous êtes fait la lumière qui me conduit au terme, au salut, à la patrie. O Jésus! ô Christ ! souvent mon âme souffre, elle pleure, les hommes ne me comprennent pas, et ils rebutent mes douleurs, mais par votre foi vous adoucissez mes larmes, vous consolez mes épreuves, vous fécondez mes souffrances. O Christ ! je porte en mon âme des abîmes, j'y sens les signes avant-coureurs de violentes tempêtes, et votre grâce, votre grâce seule peut calmer ces orages de mes passions. O Jésus ! soyez mon médecin, guérissez-moi ; soyez ma lumière, gardez mes pas ; soyez ma force, soutenezmoi dans mes luttes ; soyez mon consolateur, calmez mes amertumes; soyez ma vie dans les ombres de la foi, dans le temps, pour être ma félicité éternelle. Ainsi soit-il ! .

ENTRETIEN SUR l'histoire de la parole sacrée

DU Ier AU Ve SIÈCLE

(sans date)

Euntes in mundnm uuiversum, prœdicate Evangelinm omni creaturœ.

Allez dans le monde entier et prêchez l'Evangile à toutes les créatures.

Marc, XIV, 9.

Etrange mandat, M. F. ! singulière mission ! ce que n'avaient rêvé jusqu'à ce jour dans le vieux monde aucun philosophe ni aucun conquérant, ce que n'avaient osé ambitionner ni la Grèce savante ni Rome la cité reine et victorieuse, voici que, dans un coin obscur de l'Asie, chez un petit peuple sans gloire, méprisé de tous, au déclin de sa force et de sa nationalité, un homme inconnu jusqu'alors en conçoit le programme et prétend le réaliser. Le fils d'un artisan, artisan lui-même, Jésus, c'est son nom, déclare qu'il veut amener l'univers aux pieds d'un même autel, réunir le genre humain sous la règle d'une même foi et, groupant autour de lui non pas dss lettrés et des docteurs, mais quelques bateliers

qu'il a rencontrés au bord d'un lac, il leur dit : « Allez dans le monde entier et prêchez mon Evangile à toutes les créatures ». Vous entendez, M. F ? conquérir l'univers à sa doctrine, voilà l'œuvre du Christ ; la libre persuasion, l'apostolat, la prédication, voilà l'instrument. Soulever la terre, c'est le but ; la parole, c'est le levier. La parole ! Ah ! je sais combien grand, combien puissant est son rôle dans les choses humaines. Je sais même qu'à tort ou à raison, on l'a proclamée la première puissance du monde, et pourtant, je vous le demande, si vous aviez été les contemporains du Sauveur, n'auriez-vous pas été tentés, comme les beaux esprits d'alors, de sourire de pitié en l'entendant charger de marcher à la conquête du monde ces hommes sans lettres, choisis derrière un filet de pêcheur ou à la porte d'une douane ? N'auriez-vous pas pensé que le peuple-roi pouvait dormir tranquille, et que le langage de Virgile et de Cicéron n'était pas près d'être remplacé par celui du publicain Matthieu et du batelier Pierre ? Eh bien! M. F., à l'heure qu'il est, il n'est plus permis de sourire ou de douter. C'est le devoir de toute âme loyale et sincère de s'incliner dans la foi et l'adoration. Un écrivain de génie a dit au commencement de ce siècle : « Il n'y a pas de puissance humaine qui puisse tenir contre ces trois forces réunies : l'échafaud, le syllogisme, l'épigramme ». Ce sont les trois grandes armes dont les hommes peuvent disposer contre la vérité qu'ils combattent. Ils peuvent persécuter, ils peuvent raisonner, et ils peuvent railler. Or, la parole évangélique est sortie victorieuse de la conjuration de ces trois forces réunies: l'échafaud n'a pu la noyer dans le sang, le syllogisme

ne L'a pas étouffée de son étreinte, l'épigramme a usé contre elle toutes sus pointes.

Ouvrons l'histoire, c'est elle qui va nous l'apprendre en nous montrant en même temps combien sont déplacés et de mauvais ton les sarcasmes et les railleries contre la foi chrétienne et contre ceux qui la prêchent et qui la pratiquent.

A l'heure où Jésus-Christ donnait à ses Apôtres ses dernières instructions, il y avait dans le monde trois grandes assemblées où retentissait la parole humaine : le Sanhédrin de Moïse, l'Aréopage d'Athènes, le Sénat Romain. S'ils sont fidèles au programme de leur Maître, les mandataires du Christ devront prouver que la chaire de Moïse a fait son temps et que, sur les ruines des tribunes antiques, doit s'élever la tribune évangélique, qui fera parvenir à l'humanité, sous toutes les zones, sous toutes les latitudes, la parole de la vérité et de la vraie liberté.

Ils commencèrent par affronter les résistances de la Synagogue. C'est un adage confirmé par l'expérience et rappelé par le Sauveur : « Nul n'est prophète dans sa patrie ». Et c'est au sein de leur nation, c'est au milieu de leurs proches, de leurs amis, qui les considèrent comme des transfuges et des traîtres, c'est à des foules qui les ont connus dans l'obscurité de leur condition, dans le métier de bas étage qu'ils exerçaient encore hier, c'est à une société opiniâtrement attachée à ses traditions par des souvenirs d'une incomparable antiquité, qu'ils viennent prêcher une doctrine nouvelle. Eh bien ! ils ont à peine ouvert la bouche, au sortir du Cénacle, que déjà ils ont fait une abondante moisson d'élus. C'est alors qu'ils

SERMONS, PRONES ET INSTRUCTIONS 2ÔI

s'élancent dans le monde : Pierre, le chef de cette étrange armée, d'un geste souverain, distribue l'univers à ses hommes : André part pour la Scythie, Jean pour l'Asie-Mineure, Jacques pour l'Espagne, Jude pour la Mésopotamie, Simon pour l'Egypte et la Perse, Thomas et Barthélémy pourlesIndesetl'Arménie, Mathieu pour l'Ethiopie ; le converti du chemin de Damas, Paul, suivant la pittoresque expression d'un apologiste original, « formant à lui tout seul un bataillon volant », devra promener de l'Orient à l'Occident sa parole cosmopolite ; et Pierre, lui, Pierre, ce vieillard pusillanime qui jadis a renié trois fois son maître à la voix d'une servante, Pierre va se mesurer avec la cité redoutable qui tient en ses mains les destinées du monde. Comme l'a dit un de nos poètes dans un tableau trop peu connu, que je vous demande la permission de faire passer sous vos yeux :

«... Aux flots de Césarée Il laissa les débris de sa barque égarée ; Il marcha bien longtemps, solitaire piéton, La croix dans une main et dans l'autre un bâton. L'âge et la pénitence avaient courbé sa taille. Seul il défia Rome et lui livra bataille ; Et cette Rome avait un empereur puissant, Qui, dans ses doux loisirs, jouait avec du sang, Et des soldats si forts que, d'un seul coup de lance, A l'univers mutin ils imposaient silence. Eh bien ! comme l'épi' dans la main du faucheur, Tout Rome s'écroula quand parut le pêcheur. Les dieux prirent la fuite, un évêque sans glaive S'installa sur la place où Saint-Pierre s'élève, Et ce fut un mystère à donner des frissons, A briser notre cœur et notre âme... Pensons ! »

Oui, M. F., pensons que « Dieu a choisi ce qui est

infirme pour confondre les forts » et que « son doi<ct est là : Digitus Dei est hic ». Pensons, avec saint Jean Chrvsostôme, que ce n'est point l'orateur qui a converti le pêcheur, mais que c'est bien le batelier, le marchand de poisson qui a gagné au Christ le savant, le philosophe, le docteur. Pensons que ceux qui ont vaincu le monde, ce ne sont pas des philosophes formés depuis longtemps aux luttes de la pensée et donnant en pâture à l'esprit public le fruit de leurs études laborieuses, ce ne sont pas des enchanteurs qui charment les oreilles par l'élégance de leurs phrases, par la recherche d'un langage savant et poli, ce sont douze hommes sans savoir, sans nom, sans lettres, sans habileté, sans autre arme qu'une croix de bois. Pensons qu'une transformation surprenante, miraculeuse, s'est faite dans l'âme de ces disciples du Christ, et qu'ils sont devenus, en un instant, des hommes d'énergie, de courage, de dévouement, d'héroïsme. Pensons que, dans ce groupe sublime, se détachent, avec des traits distinctifs, trois figures comme la plus haute expression de l'apostolat : saint Pierre, saint Jean, saint Paul, et que, si Bossuet a dit qu' « on définit les hommes par ce qui domine en eux », nous voyons briller à leur front comme les trois dons les plus éminents de l'âme humaine : la grandeur du caractère, la grandeur du cœur, la grandeur du génie. Dieu leur a départi ces divers dons, en les proportionnant au ministère qu'il leur confiait. Le pêcheur de Bethsaïde est appelé à devenir le Vicaire même du Christ ; à lui la préséance hiérarchique, à lui la dignité de prince, de chef du collège apostolique. Aussi sa parole simple et grande, calme et ferme, accuse-t-elle une rare noblesse de carac-

tère, une fermeté inébranlable dans le devoir ; aussi pourra-t-il servir de type, de modèle à ses successeurs à travers les âges ; aussi, depuis lui jusqu'à Pie IX, entendra-t-on les Pontifes Romains invoquer le mot courageux qu'il laissa tomber de ses lèvres devant le grand Conseil religieux des Juifs : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ». Saint Pierre est donc grand par le caractère.

Saint Jean est grand par le cœur. La charité est l'essence même du Christianisme, son résumé le plus fidèle ; elle a son apôtre par excellence ; c'est celui qui a vécu dans l'intimité du Maître, qui a eu le privilège insigne de reposer sur sa poitrine à la dernière Cène. Oh ! comme la parole coule de ses lèvres avec l'onction suave et pénétrante de la plus affectueuse tendresse ! Comme la pureté, la profondeur du sentiment prédomine dans sa belle âme ! «Aimons Dieu qui est l'amour même, et qui nous a aimés le premier» . Voilà L abrégé de la prédication de cet Apôtre au grand cœur.

Mais que dirai-je de Paul ? Paul a été un homme de génie. Jamais esprit plus vaste ne s'éleva plus haut, ni ne plongea plus avant dans la région des idées. Quelle richesse ! Quelle plénitude de doctrine dans ses Epîtres, où chaque mot porte une pensée, où chaque phrase équivaut à un livre ! Sur les lèvres de ce juif de Tarse, qui exerce son apostolat de la Synagogue à l'Aréopage, du palais de Néron au tribunal d'Agrippa, la parole est un glaive, qui brille, qui frappe, qui renverse, c'est son âme tout entière qui passe dehors et qui déborde dans ces pages qu'on dirait écrites avec du feu. On sent qu'il dédaigne les artifices du langage -. la langue humaine est un ins-

trument qu'il dompte plutôt qu'il ne s'en sert, qu'il fatigue, qu'il tourmente, pour lui faire rendre des sons qu'il n'a pas, tant la doctrine jaillit de son âme abondante et vive, tant l'inspiration le presse ! Et lorsqu'ainsi, à bout d'haleine, vous suivez cette théologie sublime, ce torrent d'idées qui vous entraîne à travers le temps et l'éternité, lorsqu'à la suite de ce grand homme, vous contemplez le monde entier suspendu à la parole du Christ, et le Christ lui-même reliant à Dieu tout l'ensemble des choses, laissant derrière vous ce style étrange, ces audaces de langage, ces sons heurtés, ces constructions bizarres, ces antiphrases insolites, cette syntaxe à part, vous sortez de vous-même et vous vous écriez, avec Pascal , que la véritable éloquence se moque de la rhétorique, car rien de plus beau, rien de plus grand, rien de plus divin.

Aussi, M. F., laissez-moi vous faire un aveu : n'eussé-je pas la foi, cet incomparable don du Ciel, que je remercie mon Dieu, en ce siècle de défaillance, de m'avoir conservée toujours intacte, toujours inébranlable, n'eussé-je pas la foi, je serais encore fier de sentir mon cœur faire écho au cœur de Jean, mon esprit en harmonie avec l'esprit de Paul , et mon front s'incliner sous le pouvoir doux et ferme de Pierre.

Aux Apôtres succède une seconde génération, race nouvelle, formée à leur école, nourrie de leur enseignement et qui va continuer leur œuvre. Saluons en passant le pape saint Clément, dont les Lettres sont comme la douce effusion d'une âme noble, qui rend vivement ce qui la touche et dont le langage, de la plus ardente charité, revêt une onc-

tion pleine de charmes. Envoyons à travers les âges un regard d'admiration à ces évêques à l'âme ardente : Polycarpe de Smyrne ou Ignace d'Antioche, dont la parole embrasée puise dans une passion nouvelle, dans la passion du martyre, des accents jusqu'alors inconnus. Hommes héroïques qui, comme les Apôtres, leurs devanciers, sont heureux de sceller par l'effusion de leur sang la vérité de la doctrine qu'ils annoncent.

On a dit avec raison que la violence, la force brutale sont de pauvres moyens pour réduire Pâme sûre de son droit et enchaîner la parole qui est l'écho de la vérité : l'histoire nous en offre la plus éclatante démonstration, la parole grandit dans la lutte. Le monde romain se soulève contre cette parole qui attaque son passé, qui menace son avenir. Comme tous les systèmes vaincus, qui n'ont pas foi en euxmêmes, le paganisme a recours au glaive et au mensonge. Il frappe et il calomnie, il frappe à coups redoublés et il calomnie impunément. Alors les apologistes se lèvent en face des bûchers ; l'émotion est dans leur parole, mais dans la mesure nécessaire à l'honneur. Ils sont doux envers l'insulte : ce qu'ils demandent, c'est d'être écoutés; ce qu'ils revendiquent, c'est d'avoir ce qui appartient à tous, une place au soleil et un rang dans le monde. Calme et savante dans saint Justin, comme il convient au philosophe martyr, lumineuse et pressante dans Tatien et Athénagore, leur parole redouble de force avec le péril et se multiplie à mesure qu'on l'étouffé.

Je n'ai pas la prétention d'affirmer que, dans ces prédicateurs, ces écrivains du deuxième et du troisième siècle, on trouve toujours l'élégance des formes,

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le brillant de l'expression, l'harmonie d'un style pur et châtié, les richesses d'une belle ordonnance; nous ne sommes plus, pour la perfection du langage, aux beaux temps de la Grèce et de Rome. Rappelons d'ailleurs que ce sont des athlètes de la vérité qui luttent, qui combattent. Or, lorsqu'on voit des athlètes descendre dans la lice, lorsqu'on les suit de l'œil au fort de la mêlée, quand la sueur ruisselle sur leur front, que le sang s'échappe de leurs membres meurtris, qu'ils sont là haletants, épuisés, on ne leur demande pas si leur arme est artistement sculptée, si la lame est d'un acier luisant et poli, si la garde de leur épée est enrichie d'or et de pierreries ; on s'inquiète peu de savoir si leurs vêtements sont en désordre, si la poussière recouvre leur corps ; on regarde à terre, et, si l'adversaire a plié sous leurs coups, on applaudit à leur triomphe, on couronne leur front : « Cliristus vincit,C1iristus régnât, Christus imper at » .

Ne croyez pas cependant que la parole sacrée, en cette grande époque, n'ait pas produit des chefsd'œuvre de tout genre. L'éloquence se déploie sous toutes les formes dans le langage des défenseurs du Christ. Ici c'est l'école d'Alexandrie, avec son immortelle phalange d'érudits et de philosophes orateurs : c'est Clément, qui, recueillant autour du Christianisme toutes les semences de vérité éparses dans l'ancien monde, explique la science par la foi et confirme la foi par la science ; c'est Origène, plus grand que son maître, enfant martyr, docteur dès le berceau, qui, d'une main, terrasse le scepticisme de Celse et, de l'autre, élève à l'Ecriture un monument gigantesque de foi et d'érudition, esprit vaste et

pénétrant, qui, embrassant toutes choses, en scrute les principes, en sonde les profondeurs et qui, comme on l'a dit justement, au milieu même de ses erreurs, a pu tenir la critique en balance et forcer le blâme à douter de lui-même. Ailleurs, sur cette terre des Gaules, fécondée par le sang des martyrs de Lyon, c'est Irénée, dont le vaste savoir, dont le sens droit et judicieux tempèrent la vivacité du génie de l'Orient par la sagesse mesurée de l'esprit occidental ; plus loin, sous le ciel brûlant de l'Afrique, c'est cet éloquent prêtre de Carthage qui met au service de sa fougue passionnée une logique écrasante, dont l'ardente imagination colore tout ce qu'elle touche, ce stoïcien du Christianisme, qui accable nos faiblesses sous les colères de sa grande âme, cet âpre et rude Africain que Dieu semble avoir placé au berceau de l'Église comme pour prouver à tous que, si la religion inspire le génie, elle sait se passer de lui lorsque, enivré de lui-même, le génie secoue son frein ; c'est l'élève de Tertullien , cet évêque à l'âme si belle, cet intrépide champion de la foi, qui, toujours sur la brèche, attaque l'erreur et défend la vérité ; c'est, avec Cyprien, toute cette pléiade d'écrivains apologistes : Arnobe, Minutius Félix, Lactance enfin, dont la plume, trempée aux sources les plus pures de l'antiquité classique, dit assez que, pour atteindre à la perfection de l'art, la parole sacrée n'a besoin que d'une existence paisible et de jours plus sereins. Aussi est-il vrai de dire : « Hœc est Victoria quœ vincit mundum, fides nostra ». Le paganisme plie sous les coups redoublés de la parole évangélique, il chancelle, il s'affaisse sur lui-même ; c'est l'heure où la parole retentit dans la paix et l'honneur de la vie-

toire, c'est l'heure où elle acclame, au concile de Nicée, la divinité du Maître ; c'est l'heure où, par un prodige éclatant, la Croix apparaît à Constantin comme un gage de triomphe, et lui fait comprendre que le temps est venu où les chefs des empires, si longtemps les bourreaux des prédicateurs de la vérité, doivent en devenir les disciples, et détrôner le Jupiter du Capitole pour y substituer le Crucifié du Calvaire : « Christus vincit, Christus régnât, Cliristus imperat ». Mais attendez : voici que se redresse, plus menaçant que jamais, un ennemi qui semblait abattu. La lutte va se rouvrir, grande, forte et décisive. Comme un géant déjà à moitié vaincu, qui se sent pressé de toutes parts, tout à coup se relève, rassemble ses forces, ainsi le Paganisme cherchait, par un effort désespéré, sinon à regagner la victoire, du moins à prolonger le combat et à retarder sa chute. On pourrait dire qu'il se personnifie alors dans un apostat de génie sorti des rangs mêmes de la milice sacrée. En effet, ce que rêve le jeune et aventureux Julien, ce n'est rien moins que de ranimer d'un souffle tout un passé de ruines, que de rendre une vie nouvelle au vieux culte qui se meurt. Dans ce but il fait arme de tout, il aiguise l'épigramme, il prend en main le fouet de la satire, il ne persécute plus, il raille ; il ne verse plus le sang, mais il opprime la pensée. On a dit avec raison que le quatrième siècle de l'ère chrétienne est en réalité le dernier moment d'une lutte la plus solennelle qui fut jamais. C est le choc suprême de deux doctrines rivales, c'est le triomphe définitif de la vérité sur toutes les erreurs du vieux monde. Oh ! que j'aime, M. F., le langage de ce jeune prêtre prématurément enlevé à l'Église et à la France,

l'abbé Henri Perreyve, que j'ai eu le bonheur de compter comme ami : « Quand Dieu veut faire de l'humilité, il sait faire de 1 humilité ; quand il veut faire du génie et de la gloire, il sait en faire comme personne ; il sait tenir, quand il lui plaît, école d'éloquence ». A cette époque, en effet, la parole sacrée, déployant ses ressources, grandit, s'élève et dépasse dans son vol d'aigle tous les sommets de l'art et de la pensée humaine. Plusieurs d'entre vous, M. F., ont sans doute étudié le magnifique tableau de cet âge glorieux, véritable âge d'or de l'éloquence chrétienne qu'a tracé de main de maître et avec une rare fidélité de pinceau un éminent écrivain, qui a été une des plus nobles gloires de la littérature contemporaine, l'icomparable secrétaire de l'Académie Française, M. Villemain. Rien n'est beau, rien n'est admirable comme de voir surgir de toutes parts une foule d'orateurs et des plus brillants. Esprits supérieurs, âmes d'élite, caractères nobles et fermes, que Dieu semble avoir suscités du milieu de cette société décrépite, afin que le paganisme, avant de descendre dans la tombe, pût saluer ces nouveaux maîtres du monde et contempler dans leur splendeur ces princes de la parole sacrée, comme ces esclaves qui, au moment de chercher la mort dans l'arène, défilaient devant les Césars, en les saluant d'un dernier cri : « Ave, Ccesar, moriturite salutant /»

C'est Athanase, d'abord, qui ouvre cette immortelle série, Athanase, dont je ne puis prononcer le grand nom sans me sentir remué jusqu'au fond de l'âme. Héros de la doctrine, à qui un demi-siècle de lutte n'a pu arracher un instant de faiblesse, et dont la mâle figure, traversant les âges entre Arius et

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Julien, ces deux grands ennemis de la foi, plane encore au-dessus de nous comme une image de terreur pour quiconque attaque la vérité, comme une vision d'espérance pour quiconque la soutient. Puis voici les trois grands Cappadociens qui se lèvent, frères par l'ambition, frères par le génie. A leur tête, c'est Basile, esprit grave et profond, dont le goût attique ne craint pas d'enrichir de toutes les couleurs de l'Orient ses lettres, ses homélies, ses traités, où l'onction la plus douce s'allie avec la plus exquise délicatesse. C'est Grégoire de Nysse, aussi solide, aussi judicieux, bien que moins brillant et moins fécond. C'est cet orateur, poète à la verve facile, à l'imagination éblouissante, qui, le premier, chanta sur une lyre chrétienne ces saintes tristesses de l'âme dont les suaves accents, ignorés des poètes profanes, ont retenti jusqu'au milieu de nous dans les Méditations de notre Lamartine, Grégoire de Nazianze, qui, également habile à varier tous les tons, déploie tout à coup, dans ses invectives contre Julien, une vivacité, une ardeur que rien n'égale, et dont la vie agitée, tableau fidèle des vicissitudes de son temps, se dépouille de tout éclat pour s'éteindre dans une bourgade obscure. Au dessus d'eux, enfin, s'élève un homme qui les résume, qui les surpasse, merveilleux génie, en qui revivent, avec l'inspiration de saint Paul, avec la fermeté de Jean-Baptiste, l'imagination d'Homère, la magnificence de Platon, la logique de Sévère, la raison passionnée de Démosthène, Jean Chrysostôme, qui, au milieu des voluptés de l'Orient, lutte, au nom de Jésus-Christ, contre le paganisme des mœurs ; orateur incomparable et sans rival, soit que, du haut de sa chaire d'Antioche,

il ranime par sa parole un peuple consterné, soit que, sur son siège de Constantinople, il tonne sans relâche contre les vices de la cour, ou qu'il sauve de la multitude un ministre son ennemi, soit qu'enfin, loin de son troupeau, relégué, malgré son caractère et ses cheveux blancs, au pied du mont Taurus, cet héroïque vieillard remue encore le monde, en jetant les derniers cris de sa grande âme.

Mais l'Orient n'est pas seul à moissonner la gloire et le triomphe de la parole sacrée. Avec moins d'éclat peut-être, moins de couleurs et de variété, l'Occident réunit plus de clarté , plus de méthode , une sagacité plus pénétrante et plus vive. Qui ne connaît ce grand évêque de Poitiers, saint Hilaire, qui mérite, par la vigueur de son orthodoxie, par la véhémence entraînante de sa parole, par ses lumineux aperçus de la Trinité, d'être surnommé l'Athanase des Gaules ? Oui ne connaît saint Jérôme, qui a reçu une éducation toute romaine ? En même temps que, dans ses immenses travaux d'érudition, il porte un coup d'oeil sûr, une critique sévère, il verse à profusion dans ses lettres, si charmantes de naturel et d'abandon, une finesse d'observation, une précision de style qui ne sont qu'à lui. On sent, en parcourant ses écrits, que le soleil d'Orient, embrasant de ses feux le solitaire de la grotte de Bethléem, colore son imagination et enflamme, sous sa plume, sa verve de controversiste. Puis voici un autre enfant des Gaules dont le nom rappelle ce qu'il y a eu dans l'antiquité, d'une part, de plus tendre et de plus délicat, et, de l'autre, de plus ferme et de plus imposant : c'est le grand archevêque de Milan, Ambroise, qui sait embellir tous les points delà doctrine des attraits d'une édu-

cation brillante et fleurie, et, qui mieux est, convertir les cœurs par l'onction qui guérit et la charité qui persuade.

Enfin, pour couronner tout cet ensemble de merveilles, pour relier dans une magnifique synthèse tous les travaux de la parole sacrée, semée durant l'espace de quatre siècles à travers l'Orient et l'Occident, l'Afrique et les Gaules, Dieu tire des conseils de sa Providence un homme, un des plus grands qui aient paru dans le monde ; parti des dernières profondeurs du vice et de l'erreur, après avoir mesuré aux égarements de son propre génie la grandeur et la faiblesse de l'esprit humain, il fut donné à cet homme d'embrasser l'édifice de la vérité, d'en pénétrer les fondements, d'en parcourir toutes les parties, d'en saisir toutes les proportions, d'en contempler le faîte, afin qu'à cette hauteur, recueillant sur ses lèvres les traditions du passé, il pût les renvoyer en flots de lumière à travers les âges futurs. Esprit universel, s'il en fut jamais, rien n'échappe à son coup d'œii ; à tel point qu'à l'heure où je parle, nous qui, à quatorze siècles de lui, avons remué toutes les idées, posé toutes les questions, agité tous les problèmes, qui que nous soyons, croyants ou incro}Tants, nous sommes obligés de compter avec le génie de cet homme, et, suivant la trace de ses pas, recueillant toutes les lueurs de son esprit, de nous demander, sur un point quelconque de la doctrine, ce qu'Augustin a pensé, ce qu'Augustin a cru, ce qu'Augustin

a enseigne

Je m'arrête à ce grand nom, qui termine le drame historique de la parole chrétienne pendant les quatre premiers siècles de l'Église, et je sens le besoin de

m'écrier, avec le jeune orateur que je citais tout à l'heure : « O parole sacrée ! vous avez traversé les siècles et vous êtes venue jusqu'à nous ! Avec quelle vénération et quelle fierté filiale nous recueillons vos accents, et nous nous mêlons en esprit à ces grands peuples qui eurent la gloire de vous entendre. O maîtres de la divine éloquence, mettez dans le langage des orateurs chrétiens qui portent après vous le fardeau de la parole quelque chose de cette gravité, de cette largeur, de cette puissance, de cette autorité qui vous donnèrent l'empire des âmes, et surtout de cet amour de Jésus-Christ, sans lequel la plus brillante éloquence ne sera jamais dans l'Église qu'un contresens, si elle n'est pas un scandale ».

ENTRETIEN SUR l'histoire de la parole sacrée

DU Ve AU XIIIe SIÈCLE

(sans date)

Euntes in miindum univer sum, prœdicate evangelium omni creaturœ.

Allez dans le monde entier et prêchez l'Évangile à toute créature.

S. Marc, XIV, 9.

Dans notre précédent entretien, M. F., nous avons essayé d'esquisser à grands traits la première période, et, si j'ose ainsi dire, le premier acte du grand drame historique de la parole chrétienne. La prenant à son origine, et l'embrassant d'une vue d'ensemble sur le premier théâtre où il lui a été donné de se produire en face du monde romain, nous l'avons vue, tantôt bouclier de défense, tantôt épée d'attaque, revendiquer pour la vérité qu'elle prêchait ce qui appartient à tous, une place au soleil et un rang dans le monde, arracher au prix de son sang chaque pouce de terrain qu'on lui disputait, enlever, pour ainsi dire, âme par âme et, après avoir combattu pendant trois siè-

clés comme on n'a jamais combattu, après avoir triomphé successivement du glaive et du sophisme, régner au quatrième par le droit de la conquête aussi bien que par le droit de la naissance. Me suisje trompé, M. F. ? il m'a semblé que vous suiviez avec un vif intérêt ce thème si capable d'affermir votre foi et que je ne pouvais vous développer sans y trouver moi-même une source de jouissance.

Ah ! M. F., c'est déjà une grande et belle chose que l'histoire de la parole humaine, de cette parole qui se meut et s'agite dans le cercle des intérêts de ce monde, qui se voue, qui se consacre à la culture de l'esprit, à la défense du droit, au salut et à la liberté des peuples. Oui, j'aime et j'admire l'éloquence humaine, je me fais un devoir de le proclamer du haut de cette chaire, j'admire et j'aime la parole du philosophe, du savant, du littérateur, quand, calme et paisible, elle promène l'intelligence dans les régions sereines du beau et du vrai. Je l'admire et je l'aime, quand, plus vivante et plus animée, elle se mêle aux agitations de la vie publique, non pour semer le désordre et déchaîner les tempêtes, mais pour indiquer les écueils et conjurer les naufrages. Je l'admire et je l'aime, quand, plus véhémente encore, elle montre au soldat en face de l'ennemi, la patrie qui le regarde et la victoire qui l'attend. Je l'admire et je l'aime, quand, renfermée dans le sanctuaire des lois, elle appelle sur le coupable les vengeances de la justice ou arrache l'innocent à la méchanceté qui l'opprime. Mais je l'admire et je l'aime plus encore, quand elle plaide non pas la cause d'un simple citoyen ou même d'une ville entière, mais la cause de l'humanité, quand elle lutte non pour la destinée d'un

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peuple ou d'un Etat, mais pour l'avenir, pour le salut du monde. Poursuivons aujourd'hui, M. F., l'histoire de cette parole : un champ plus vaste s'ouvre devant elle ; nous la verrons créer, féconder, organiser jusqu'à la fin du XIIIe siècle. Veuillez me continuer votre attention bienveillante. Après le secours d'enhaut, rien n'est plus propre à inspirer de l'ardeur que de trouver dans l'accueil sympathique d'un auditoire éclairé la confiance qui encourage la parole et la force qui la soutient.

Le Ve siècle, à son début, écoutait dans l'extase les accents inspirés des maîtres de la divine éloquence. Augustin venait d'écrire son beau livre de la Cité de Dieu. Inspiré par sa foi, s'élevant par son génie à de sublimes hauteurs, il traçait, dans un magnifique parallèle, le tableau des deux cités : la cité de la terre, Babylone, Rome minée par la corruption des mœurs, prête à s'affaisser sur elle-même et à périr, et la cité du Ciel, l'Église chrétienne grandissant par les persécutions, s'éclairant par les hérésies, se fortifiant par les orages. L'heure est arrivée où vont se réaliser les prédictions du grand évêque d'Hippone. Voici que Dieu, qui préside à l'origine et à la chute des empires, va accomplir les formidables prophéties de l'ancienne Loi contre la nation prévaricatrice : «Je susciterai une race cruelle et rapide qui parcourra toute la largeur de la terre, afin d'usurper ce qui ne lui appartient pas ; elle sera horrible et terrible, horribilis et terribilis est. Ses chevaux courront plus vite que les léopards et que les loups qui sortent à la nuit; ses cavaliers inonderont tout, ils voleront comme l'aigle vers leur proie;

tous viendront à la curée, ils apparaîtront comme un vent brûlant, ils feront des captifs aussi nombreux que les sables du désert ; par eux Dieu triomphera des princes, il se rira de leurs remparts, il enfoncera la porte de leurs citadelles et les prendra d'assaut ». Sous cet énergique coup de pinceau du Prophète, n'avez-vous pas entrevu, M. F., ces hordes de barbares qui accourent des glaces du pôle, des steppes de l'Orient, des sables du désert, et qui se jettent sur ce vieux monde romain que la débauche a amené à la décrépitude? Longtemps ils ont pesé sur les barrières de l'Empire, mais le flot a grossi, toutes les digues sont rompues, la pourpre des Césars est déchirée, le trône s'écroule ; plus d'aigles, plus de légions, partout le pillage, partout l'incendie, partout le massacre, le sang, les larmes. Ce fut vraiment pour l'humanité une heure d'anxiété poignante, une crise des plus douloureuses ; on pouvait se croire aux approches du dernier jour, en voyant crouler cet empire, qui, suivant l'expression d'un ancien, suspendait seul la fin des temps. Heureusement, M. F., au-dessus de ce déluge social, au-dessus de ces grandes eaux flottait l'arche tutélaire qui recelait dans ses flancs les destinées de l'avenir : « Arca Del fer ébat ur super aquas ». Cette arche de Dieu, c'est l'Église. Une tribune est encore debout parmi les ruines, c'est la tribune du batelier Pierre, assise sur le roc qui brise tous les flots ; et de cette tribune descend toujours la parole. Elle a vaincu le vieux monde, c'est elle encore qui va dompter le monde nouveau.

M. F., vous avez vu quelquefois au sein de l'hiver, cette triste saison de mort (comme on l'a si bien dit), votre beau fleuve sortir de ses digues et inonder vos

prairies. Vous vous lamentiez peut-être sur cette inondation, vous en redoutiez les désastres, vous ne pensiez pas à cette bonne Providence qui aime les surprises. Les flots débordés, en pénétrant de limon un sol épuisé, l'avaient rajeuni et, aux premiers feux du soleil du printemps, vous vous êtes réjouis en constatant une fécondité plus riante et plus fraîche. Eh bien, M. F., grâce à la parole chrétienne, mettant en œuvre sa force créatrice, sur les débris d'une société morte et sur les germes d'une société naissante, comme autrefois, à l'origine du monde, la parole de Dieu sur le chaos, grâce à la parole sacrée, nous pouvons saluer l'invasion des barbares comme la venue d'un flot régénérateur. Oui, venez, ô barbares, l'Eglise n'a pas à vous redouter; régnez où vous voudrez, la civilisation vous échappera, ou plutôt vous lui donnerez des enfants plus robustes. Vous avez tout vaincu, tout conquis, tout renversé; vous serez à votre tour vaincus, conquis et transformés. L'Église a dans son sein des hommes qui vont prendre vos âmes pour les enflammer, vos imaginations pour les ravir en les épurant, vos intelligences pour les éclairer, vos consciences pour les discipliner sous une règle tutélaire, vos courages pour les tremper dans le sacrifice, vos épées pour les consacrer au service de la foi, de la faiblesse et du droit. Ce sont les hommes de la parole sacrée. Vous les nommerai-je, M. F., les missionnaires de ces siècles tourmentés, ces infatigables apôtres, moines ou pontifes, non moins célèbres par la sainteté de leur vie que par le courage de leur parole ? Quel est cet évêque qui arrête Attila aux portes de sa ville épiscopale, avant que saint Léon l'ait arrêté devant

Rome ? c'est, saint Loup, évêque de Troyes, qu'un bel esprit du temps appelle, dans le langage emphatique mais sincère de l'époque, « le père des pères, le prince des prélats de la Gaule ». Puis cet archevêque de Lyon que Bossuet nomme le «grand Eucher», qui, familiarisé par un commerce assidu avec les modèles classiques, a versé tous les secrets de l'art d'écrire dans son beau panégyrique De la Solitude et son magnifique traité Du Mépris du monde. C'est saint Rémi de Reims, baptisant le peuple franc, la nuit de Noël, dans la personne de Clovis, son roi, et disant au nouveau néophyte : « Baisse la tête, fier Sicambre: adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré ». Une fois ses fiançailles célébrées avec l'Eglise , cette nation aura désormais une mission : ce sera de faire dans le monde les « gestes de Dieu », comme disaient nos pères : « Gesta Dei per Francos » . Elle devra être le « lieutenant de Dieu », selon le mot de Charlemagne, le « sergent de Dieu », selon l'expression de saint Louis, le « soldat du Christ », comme l'a dit Shakespeare. C'est saint Césaire d'Arles qui, en face d'Alaric et de Théodoric, sait maintenir son autorité tutélaire en faveur des faibles, affronte l'exil et la prison plutôt que de forfaire à son devoir et annonce la vérité évangélique avec une chaleur si persuasive, si entraînante, qu'un célèbre historien protestant de notre temps n'a pu résister au plaisir de citer de nombreux extraits de ses discours, dans ses leçons sur V Histoire de la civilisation en France. C'est ce célèbre prêtre de Marseille le plus grand orateur de son siècle, Salvien. L'éloquence n'aura jamais de cris plus formidables que sur les lèvres de ce prêtre, quand il dépeint les funérailles du monde

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romain, quand il le montre expirant dans le rire, sous la main du Dieu du Ciel qui le traite par le fer, qui le traite parle feu, et qui ne réussit pas à le guérir: «Secamur, urimur, non sanamur » . Ce livre sur Le Gouvernement de Dieu, on le dirait écritpourles temps malheureux que nous traversons. Moi aussi, comme autrefois Salvien, j'ai le droit de m'écrier : «Vidi res lacrymabiles, j'ai vu des choses dignes d'être pleurées ». Nous aussi nous avons été traités par le fer et par le feu, mais, dans nos malheurs si effroyables, dans notre succession d'infortunes sans égales, avons-nous reconnu le doigt de Dieu ? Nous sommes-nous inclinés sous le châtiment que nous avions mérité ? travaillons-nous à nous régénérer dans l'expiation? Hélas! ne vous semble-t-il pas que je puis en toute justice emprunter le dernier mot de Salvien : « Non sanamur, nous ne sommes pas guéris » ?

Après Salvien, c'est ce grand et modeste Vincent de Lérins auquel la postérité a gardé le nom de l'île qui aurait été le berceau de son génie, et qui, loin des agitations de son temps, trouve assez de repos pour résumer, daus un livre d'or, les principes immuables de la foi. Des Gaules passons en Italie : voici la Papauté qui préside à ses gloires futures en attachant à sa couronne un double fleuron d'une immortelle beauté. Oui ne connaît ces deux Pontifes qui dominent leurs époques par la grandeur de leur caractère, qui déploient dans l'exercice de la souveraineté, je ne dirai pas la science, mais l'énergie du gouvernement, et qui témoignent tous deux, l'un dans l'explication des mystères chrétiens, l'autre dans ses instructions morales, d'une élévation d'idées, d'une finesse d'observation que nul n'a surpassées,

saint Léon et saint Grégoire le Grand ? Puis voici l'archevêque de Ravenne, Pierre, à qui le charme de sa parole a valu le nom de Chrysologue, le Pontife aux paroles d'or. Voici le moine Cassiodore qui porte dans les lettres chrétiennes la pénétration de l'esprit philosophique et les ressources de l'érudition profane. L'Espagne, à son tour, nous offre son grand docteur, Isidore de Séville, que notre Cuvier appelle « le dernier savant du monde ancien », et dont la vaste intelligence embrasse sans confusion tout le domaine des choses sacrées, et trace d'une main sûre les premières lignes de ces sommes fameuses qu'achèveront d'autres âges. Et, comme si, du Nord au Midi, la parole sacrée devait laisser à chaque pas des preuves de son génie, de sa fécondité, l'Angleterre, convertie par le grand moine Augustin, voit revivre dans les écrits du Vénérable Bède : lettres, commentaires, homélies, avec la foi ardente des Apôtres, l'éloquence des anciens Pères. Du fond de l'Orient, Jean Damascène renvoie vers l'Occident les derniers rayons de la littérature orientale. A l'extré" mité du monde connu, Patrice va inspirer à l'Irlande un dévouement au Christ que n'interrompra pas le cours des siècles, que ne saura ébranler la plus sanglante des persécutions, que la défection de toute l'Europe du nord sera impuissante à entraîner. Enfin c'est le grand moine Winfrid, vainqueur du paganisme germanique, vrai conquérant chrétien de l'Allemagne, et dont le nom latin Boniface est inscrit en caractères ineffaçables dans l'histoire entre ceux de Charles-Martel et de Charlemaerne.

J'ai nommé Charlemagne, cette grande figure, qui, suivant le mot d'un célèbre historien anglais, s'élève

comme un phare sur une plage désolée. Ce prince était à juste titre appelé l'avocat de l'Église : ce n'était point assez pour lui d'avoir renouvelé la monarchie universelle des Césars, sa politique bienfaisante unissait en un seul corps les nations pacifiées. Cependant un si bel ordre ne devait pas être de longue durée et Charlemagne, avant de mourir, en pleura la fin. 11 meurt, et, trente ans après, son empire croule et se partage en trois débris. C'est alors que recommencent de nouvelles invasions ; les hommes du Nord, les Normands, les frères des Huns, les Hongrois passent comme la tempête, l'herbe foulée par leurs chevaux ne repousse plus ; à la vue de tant de maux le monde se croit perdu, et, pour la seconde fois, pense toucher à la fin des siècles. Ecoutez en quels termes le diacre Florus de Lyon chanta les terreurs de ses contemporains : « Montagnes et collines, forêts et fleuves, et vous aussi, rochers, et vous, vallées profondes, pleurez la race des Francs. Un puissant empire florissait sous un brillant diadème, il y avait un seul roi, un seul peuple, les citoyens vivaient en paix et les ennemis dans l'épouvante ; le zèle des Evêques rivalisait à donner au peuple de saintes règles dans des conciles fréquents, les jeunes gens apprenaient à connaître les livres divins, les cœurs des enfants s'abreuvaient à la source des lettres. O fortuné, s'il eût connu son bonheur, l'Empire qui avait Rome pour citadelle et le porteclef du Ciel pour fondateur! Mais aujourd'hui cette majesté tombée est foulée sous les pieds de tous. Ah!... qui ne reconnaît cet oracle évangélique : quand le Fils de l'homme viendra, pensez-vous qu'il trouve un reste de foi sur la terre ?... »

M. F., au moment où tout semble perdu, tout va être sauvé. Le monde est bien redevenu comme un nouveau chaos, mais la parole sacrée, qui plane au dessus des ruines, n'a pas perdu sa puissance créatrice. Grâce à elle les peuples qui semblaient déchaînés pour la destruction du Christianisme vont le recruter et le défendre. Voyez les Normands : leur férocité s'attache à abattre les temples, à démolir les chaires, à brûler les monastères ; mais voici que des ruines fumantes sortent quelques religieux échappés au massacre ; leur parole fait arriver aux oreilles de ces sauvages pirates, des sons qu'ils ignorent ; elle les remue, elle les attendrit, elle les subjugue, elle adoucit leurs mœurs, elle enchaîne leurs passions, elle les convertit. Attendons quelque temps, et ces barbares entrés dans la civilisation chrétienne, non contents d'affermir leurs conquêtes, leur genre de gouvernement, vont déployer leur art, leur génie architectural, en élevant ces tours abbatiales, ces flèches merveilleuses, symboles de la foi qui fait monter à Dieu, et qui, le long des rives de la Seine, depuis son embouchure jusqu'à Paris, forment, ainsi qu'on l'a dit spirituellement, comme l'avenue monumentale d'un peuple roi.

Un peu plus tard les Hongrois et les Slaves viennent tomber, encore tout couverts de sang, aux pieds de saint Adalbert. Ces fléaux de Dieu, transformés par la parole de leur apôtre, en deviennent les serviteurs intelligents et libres, se donnant la mission de couvrir l'Église, du côté de l'Orient, contre la corruption byzantine et contre l'invasion musulmane.

En cet âge de fer, dans ces temps de trouble et de déchirements, la parole ne brille pas d'un éclat aussi

vif que clans les époques précédentes. Ce sont encore de beaux noms pourtant que ceux qu'enregistre l'histoire : c'est Alcuin, ce moine d'York, au souffle créateur, maître de Charlemagne ; après lui, le grand archevêque de Reims, Hincmar , le célèbre évêque de Mayence, Raban Maur, qui, tous deux, l'un en France, l'autre en Allemagne, déployèrent, dans leurs discours, dans leurs écrits de controverse, une mâle vigueur, une verve souvent entraînante. Plus loin c'est l'éloquent Pierre Damien, qui retrouve, flagellant les vices de son époque, le zèle de Chrysostôme et l'énergie de Tertullien ; et, au dessus de tous, le grand pape Grégoire VII, dont la majestueuse et ferme contenance en face de l'empereur Henri rappelle les mâles et généreux accents de Paul devant le proconsul romain.

De savants historiens ont prouvé que c'est la gloire de l'Eglise, cette Église que des esprits prévenus accusent d'être l'ennemie des lumières, c'est la gloire de l'Église d'avoir conservé, dans ces siècles de ténèbres, les vraies traditions littéraires. Il n'y avait alors, à proprement parler, d'autre tribune que la chaire évangélique ; la parole sacrée régnait, gouvernait. A côté de sa mission éternelle, qui est de diriger les hommes dans les voies de la justice et de la vérité, en l'absence de toute force morale, d'une direction supérieure, elle présidait aux grands mouvements des peuples. En voulez-vous la preuve, M. F. ? Nous voici, à la fin du XIe siècle, dans une ville du centre de la France. Papauté, épiscopat, chevalerie, peuple, sauf la royauté, toutes les forces vives de la société chrétienne s'}' trouvent réunies ; comme à l'approche des grandes choses, un pressen-

timent mystérieux agite cette assemblée. Alors, au milieu d'elle, un ermite se lève ; il montre du doigt à ces hommes de l'Occident cette contrée lointaine qu'un Dieu toucha de son pied, cette terre sacrée de l'Orient dont on ne peut prononcer le nom dans une assemblée d'hommes, sans qu'aussitôt un souffle de feu les échauffe, les embrase, les électrise. Il a été le témoin des souffrances de leurs frères, son cœur en saigne, il a vu la Palestine envahie, Jérusalem désolée, le tombeau du Sauveur profané ; voilà ce qu'il dépeint dans une parole ardente où son âme passe tout entière. Puis , quand le solitaire s'est assis, le chef de la chrétienté se lève ; il prête à ces paroles brûlantes l'autorité de son caractère, le prestige de sa haute dignité ; à son tour, il s'écrie : « Enfants de la foi, soyez les soldats du Christ ». Mille voix lui répondent : « Dieu le veut ! Dieu le veut ! » Et l'Europe entière, enflammée par l'éloquence chrétienne, se jette sur l'Asie pour exécuter ce sublime mouvement des Croisades qu'à l'heure où je parle, dans ce siècle naturaliste, nous qui les avons travesties, parodiées, nous qui en avons dit tant de mal, nous répétons sous une autre forme, parce que, tant qu'il }7 aura une étincelle de foi chrétienne au cœur de l'Occident et surtout au cœur de la France, la violence appellera toujours la croisade de la force qui protège la faiblesse, et la croisade du droit qui arrête l'iniquité.

Ne croyez pas que ce soit là un fait isolé : ce que Pierre l'Ermite et le pape Urbain firent au concile de Clermont, saint Bernard et après lui Guillaume de Tyr et Foulques de Neuilly le répéteront avec le même succès. J'ai nommé saint Bernard, cet homme

en qui se personnifie tout un siècle , ce moine de génie, qui, pendant cinquante ans, du fond de sa cellule, sans autre prestige que sa sainteté, sans autre arme que sa parole, dirige le monde chrétien, instruit les rois, conseille les papes, qui, sortant de là, suspend à ses lèvres les peuples qu'il entraîne, puis, regagnant sa solitude, ferme sur lui les portes du cloître pour contempler, loin des orages du monde, les vérités éternelles qui débordent sous sa plume en pages brûlantes de foi et d'amour. Signalerai-je maintenant, M. F., les deux grandes sources que va ouvrir à la parole chrétienne la création de deux nouvelles familles d'apôtres ? C'est Dominique le frère prêcheur, qui se sert de la parole comme d'un glaive pour défendre la vérité évangélique contre les ennemis qui l'attaquent, et, après lui, un de ses fils, Jean de Vicence, qui, chargé par le Pape d'apaiser les désordres de la Toscane, réunit deux cent mille âmes dans les plaines de Vérone, prend pour texte ces paroles du Sauveur : « Pacem relinquo vobis, pacem meam do vobis », et, avant d'avoir fini, voit, par l'explosion des sanglots et des larmes qu il a provoqués, qu'il a touché les cœurs et les a réconciliés. C'est François d'Assise, qui, prêchant la pauvreté, sa chère Dame, répand à flots dans le monde chrétien les trésors de l'amour de Dieu, .les mystérieuses joies du sacrifice, et après lui son premier-né, saint Antoine de Padoue, que le pape Grégoire IX a nommé « l'arche des Deux Testaments », et qui avait le don des langues, comme les Apôtres.

Suivons maintenant la parole sacrée sur un autre terrain, nous allons la voir accomplir des œuvres non moins merveilleuses. Elle organise la conquête

de l'intelligence par la foi ; c'est le temps de la scolastique . La pensée chrétienne, suivant d'autres lignes, traçant d'autres contours, va élever des monuments dont l'œil mesure à peine les vastes proportions. Anselme, le premier, met la main à l'édifice; sa grande érudition recueille les matériaux, sa main hardie creuse les fondements : « Fides quœreiis intellectum». C'est le Maître des sentences, Pierre Lombard, qui commence à marquer le plan, à dessiner les parties. Ce plan, Albert-le-Grand, ce colosse de savoir, l'élargit, et le développe. Il l'enrichit de détails plus variés, il ramasse de toutes parts une foule d'éléments nouveaux : sous sa main l'édifice grandit, s'élève, mais, pour atteindre à sa perfection, pour mériter à jamais l'admiration des hommes, il attend la main du maître, il attend le couronnement du génie. Alors Dieu, qui se plaît à échelonner d'âge en âge des hommes qu'il revêt, en quelque sorte, de ses attributs, Dieu, qui donna à l'esprit d'Augustin assez de force et d'ampleur pour embrasser dans sa pensée la pensée de quatre siècles, Dieu suscita un homme qui pût résumer dans un immense travail huit siècles de travaux. Cet homme prodige, car je ne puis l'appeler autrement, c'est l'auteur de cette grandiose synthèse qui n'a pu être égalée par aucune tentative postérieure, c'est l'auteur de la Somme théologique, c'est saint Thomas d'Aquin, le conseiller intime du plus saint de nos rois ; c'est ce moine à qui le Christ dit un jour : « Tu as bien écrit de moi, Thomas; quelle récompense veux-tu? » — « Pas d'autre que vous-même », répond le saint.

Je voudrais, M. F., vous donner une idée en passant de la Somme tliéologique de l'Ange de l'école,

^s^ MONSEIGNEUR BILLARD

et je ne crois mieux y parvenir qu'en faisant appel à un souvenir de ma vie. Elle est encore vivante au fond de mon âme, l'émotion que je ressentis en arrivant à Rome sur la place Saint-Pierre. Quand je vis ce merveilleux péristyle qui conduit à la basilique Vaticane, quand, mettant le pied dans cet immense vaisseau , j'en aperçus les vastes nefs qui fuyaient sous mon regard , quand je contemplai ces gigantesques colonnes qui soutiennent la coupole et relèvent vers les cieux , une larme d'admiration vint mouiller ma paupière et je ne pus m'empêcher de m'écrier : Michel -Ange est un créateur, c'est le premier des artistes. Eh bien! M. F., Thomas d'Aquin est le Michel-Ange de l'ordre intellectuel ; la Somme théologique, c'est l'incomparable basilique de Saint- Pierre.

Je serais injuste, M. F., si, tout en admirant saint Thomas, le génie chrétien s'élevant, par la force qui lui est propre, à une hauteur jusqu'alors inconnue, je passais, sans les saluer, à côté de ses deux rivaux de gloire Bonaventure et Duns Scot. Si jamais écrivain sut porter, depuis Pévêque d'Hippone, l'éloquence dans les matières qui en paraissent le moins susceptibles,jusque dansles questions lesplusâpresdelamétaphysique chrétienne, c'est bien ce moine séraphique dans les écrits duquel on ne sait pas ce qu'il faut admirer davantage, ou le parfum de piété qui s'en échappe, ou l'éclat des images qui s'y succèdent, ou la chaleur douce et pénétrante qui les anime. Et Duns Scot, cet intrépide penseur, dont on peut dire qu'il a abordé toutes les questions et laissé sur tous les problèmes une teinte lumineuse, une trace de son génie !

Le XIIIe siècle entendit ces grandes voix, il les écouta, il les admira, il en inspira sa vie, ses lettres, ses arts, ses institutions. Quand son astre vient à se coucher dans les nuages des tempêtes prochaines, l'histoire peut du moins se recueillir et saluer le soir d'un grand siècle.

Arrêtons-nous ici, M. F., en cette étude historique de la parole sacrée à travers les siècles : le tableau que j'ai fait passer sous vos yeux dans cette instruction ainsi que dans l'entretien précédent ne suffit-il pas à vous prouver combien mal inspirés sont ceux qui attaquent le Christianisme et ses prédicateurs ? Il faut vraiment ou la mauvaise foi la plus damnable ou l'ignorance la plus grossière, pour méconnaître les gloires intellectuelles du Christ. Pour nous, nous sentons le besoin de répéter au divin Maître cette parole d'un de ses Apôtres : « Domine ad quem ibimns ? Verba vitœ œternœ habes » . Notre intelligence est affamée de vérité, et partout aux pieds des tribunes du monde nous ne rencontrons que doutes, hésitations, tâtonnements, ténèbres. Il n'y a qu'une seule tribune du haut de laquelle tombe une lumière sans ombre, la lumière qui peut guider nos pas en ce chemin de la vie, la lumière qui nous fait connaître le vrai, qui nous fait aimer le devoir ; c'est votre tribune, ô Seigneur Jésus ! c'est votre tribune, c'est la chaire catholique, où vous parlez vous-même par l'organe de ceux qui vous y représentent, c'est la chaire catholique, du haut de laquelle vous dispensez au monde les paroles de l'éternelle vie

ENTRETIEN SUR l'histoire de la parole sacrée

DU XIIIe AU XVIIe SIÈCLE

(sans date)

Euntes in mwidum uni versum, prœdicate evangelium oinni creaturœ.

Allez dans le monde entier et prêchez l'Évangile à toute créature.

S. Marc, XIV, 9.

En vous citant à nouveau, M. F., le grand mot d'ordre donné à l'armée apostolique par Jésus-Christ son chef, je sens le besoin de vous inviter à vous remettre en mémoire le tableau historique des treize premiers siècles que j'ai fait passer sous vos yeux, puis de faire appel à la loyauté de votre pensée, à la sincérité de vos appréciations et de vous dire : En vérité, trouvez-vous que le mandat du Maître ait été rempli et son programme exécuté ? La prédication de l'Évangile dans le monde est-elle une simple hypothèse ou la plus étonnante des réalités ? Vous l'avez vu, M. F. : vainement le judaïsme essaya de disputer aux Apôtres le sceptre des intelligences, vainement le paganisme opposa aux mystères chrétiens la lueur

de ses torches et de ses bûchers, l'éclat de ses fables, la science de ses sophistes, l'éloquence de ses rhéteurs. La parole sacrée éleva, sur les ruines de la religion de Moïse comme sur les débris des temples païens, cette royauté spirituelle qui, selon le mot du Prophète, devait briser toutes les souverainetés du monde. Plus tard, quand la framée des barbares vint bouleverser la face de la terre, cette même parole, et c'est sa gloire, triompha de ces peuples nouveaux, et fît courber la tête aux fiers enfants du Nord et de l'Asie sous le joug de l'autorité évangélique. Vous imaginez-vous, M. F., ce que serait devenue la civilisation en Europe, si la souveraineté de la force n'eût pas rencontré à chacun de ses excès la souveraineté de l'esprit, dût-il s'appeler l'Esprit-Saint ?

L'univers alors fut témoin d'un spectacle qui ne s'était encore jamais rencontré sous le soleil : nos pères, si divisés par l'origine, par l'intérêt, par le génie , se rapprochèrent et s'unirent dans cette immense société des esprits, cette merveille du moyen âge qu'on a appelée, oserai-je dire le mot? oui, il est consacré par l'histoire , la république chrétienne. Au milieu de leurs discordes et de leurs rivalités, tous les esprits se rangeaient à l'envi autour de la tribune sacrée, et, s'inclinant sous la parole évangélique, ils lui donnaient ce que jamais homme n'a obtenu de ses semblables : ils lui donnaient leur foi. C'est la foi à cette parole qui, allumant au fond de leurs âmes une flamme mystérieuse, précipitait les chrétiens en masse vers l'Orient pour délivrer le tombeau du Christ des mains desinfidèles, et refouler l'Islamisme vers les plaines de l'Asie. C'est la foi à cette parole qui fit naître ce généreux et sublime dévouement des Croisades, ces

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entreprises fameuses qui ont beau exciter nos méfiances, à nous, adorateurs du succès , mais dont nous pouvons dire avec le comte de Maistre, que, «si aucune n'a réussi, ainsi que les enfants l'apprennent dans l'histoire, toutes ont réussi et c'est ce que les hommes ne veulent pas voir », c'est la foi à cette parole qui, profondément enracinée dans les esprits, ne tarda pas à se traduire, dans la vie des sociétés, dans leurs institutions, dans leurs lois, dans les monuments de l'art et dans les chefs-d'œuvre du génie. La parole sacrée au XIIIe siècle régnait en souveraine sur tout ce qu'il y a de plus grand, de plus noble, de plus puissant dans le monde. L'histoire et la philosophie, la poésie et l'éloquence lui donnaient pour cortège les princes de la pensée. Voilà ce que nous avons vu, l'histoire à la main. Poursuivons notre tâche ; votre concours empressé, l'accueil si touchant que vous avez fait jusqu'alors à ma thèse, prouvent assez que je n'ai pas trop présumé de votre bienveillance et que je puis vraiment compter sur vous.

C'est avec raison, M. F., qu'un éloquent chrétien de notre temps salue le XIIIe siècle comme l'époque laplus resplendissante del'histoire de la société catholique. On y voit apparaître comme une noble phalange de génies, dont un seul suffirait pour immortaliser un âge. Or ce siècle touchait à son déclin, son astre allait se coucher dans de sombres nuages ; c'était l'heure où un artiste consommé, un poète incomparable, dans une trilogie sublime, dans une épopée théologique, conduisait l'esprit humain, comme par un fil magique, à travers le labyrinthe de nos destinées. C'était l'heure où l'Homère du Chris-

tianisme, s'emparant tout à la fois du monde des faits et du monde des idées, les fondait, pour ainsi dire, dans une somme poétique, ou plutôt les élevait jusqu'à une vision effrayante de force et de couleur. C'était l'heure où Dante écrivait la Divine Comédie : « Theologus DanteSy nitllius dogmatis expers ». Arrivée à cette hauteur, la parole sacrée ne pouvait que descendre. Si grande que soit la fécondité du génie chrétien, il ne peut se faire que la sève qui le pénètre se répande toujours et partout avec une grande abondance. Comme la nature physique, le monde intellectuel, le monde moral a ses temps d'arrêt, ses défaillances, ses épuisements; il faut bien, d'ailleurs, en convenir, il n'y a pas seulement des gloires à raconter dans l'histoire de l'Église : qui pourrait s'en étonner ? Ainsi que l'a dit l'abbé Perreyve, l'Eglise est un composé d'hommes et de Dieu, et, si elle est divine en Dieu, elle est fragile et humaine en l'homme. Il faut donc le reconnaître, au grand siècle chrétien succéda une époque profondément triste, et, si j'ose ainsi parler, une station douloureuse pour la société des âmes, pour l'Épouse du Christ, dans sa marche vers l'éternité. Quand on voit en pleine mer une vague se soulever, puis une seconde et bientôt s'émouvoir les profondeurs de l'océan, on se dit que le souffle de la tempête se lève. Eh bien ! M. F., un souffle passa alors sur le monde chrétien, ce fut le souffle de la division, de la discorde.

Après les tristes démêlés de Boniface VIII avec Philippe le Bel, après ce déchirement des factions qui condamna les papes à s'exiler de la ville éternelle et à chercher un refuge à Avignon, voici la désolante épreuve du grand schisme. L'Occident se partage

entre deux pontifes qui se disputent les droits de la suprême puissance, et la barque de Pierre voit la désunion dans l'équipage et le désordre dans la manœuvre. Ne croyez pas pourtant, M. F., que le génie chrétien vienne à s'arrêter : je suis fier comme Français de citer avec honneur une compagnie célèbre qui, en ces temps agités, non contente d'imprimer à la pensée religieuse une direction pratique, déploya le zèle le plus éclairé, le dévoûment le plus sincère pour le rétablissement de la paix. Je cite comme l'une des gloires de l'éloquence sacrée cette Université de Paris, cette ancienne Sorbonne, qui, par la fermeté de ses principes, par la sûreté de ses décisions, par un inébranlable attachement à l'Église et au Saint- Siège, avait mérité d'être surnommée le concile permanent des Gaules. Cette école de docteurs, sans pareille dans le monde, exerçant au loin la haute magistrature de la science, tenait l'Europe attentive au bruit de sa voix. Parmi eux, je salue Nicolas de Clémengis, à qui des contemporains décernèrent le titre de Cicéron français, le cardinal de Cambrai , Pierre d'Ailly, appelé le marteau des hérésies, l'aigle des docteurs à la parole si ferme, aux accents si courageux pour obtenir la paix au concile de Constance, mais, au dessus d'eux, cet illustre chancelier de Paris, le plus actif promoteur du mouvement intellectuel de l'époque. Quelle figure, M. F., et quelle carrière que celle de Gerson, qui, tour à tour théologien, orateur, controversiste , écrivain ascétique, instruit la jeunesse, harangue les foules, se jette en médiateur au travers des partis, et, mêlé à tout, laisse partout la trace de son nom et de ses œuvres, qui, enfin , récompensé de ses services par l'exil, se console, dans

l'étude, de la disgrâce des hommes et passe les dernières années de sa vie, lui, l'âme de deux conciles, le conseiller des papes et des rois, à enseigner le -catéchisme à de pauvres petits enfants, auxquels il apprend à répéter tous les jours cette prière de l'humilité : « Mon Dieu, mon Créateur, ayez pitié de votre pauvre serviteur Gerson ! »

Didactique et austère chez les docteurs célèbres de laSorbonne, la parole sacrée s'épanche, enthousiaste et mystique, pleine de poésie et de fraîcheur, sous la plume de Henri Suson et sur les lèvres de Bernardin de Sienne. Et maintenant pourrais-je taire l'auteur de ce livre incomparable que l'on n'ouvre jamais, même au hasard, sans être consolé, ce livre que la philosophie elle-même, par l'organe de Fontenelle, a été forcée de reconnaître comme « le plus beau qui soit sorti de la main des hommes, puisque l'Évangile n'en vient pas », ce livre qui a suffi dans une prison pour ramener au salut le brillant littérateur du XVIIIe siècle, la Harpe ? Quel est celui d'entre vous, M. F., qui ne l'a pas feuilleté, ce livre, dans un moment de déception, dans une heure de tristesse ? Eh bien ! lorsque vous avez respiré le parfum qui s'échappe de V Imitation de Jésus-Christ, dites-le moi, n'avez-vous pas été saisis, attendris, remués ? et, en trouvant, sous l'écorce de la lettre, un cœur qui palpite, une âme qui tressaille, un maître qui, vous prenant, vous, enchaînés à la terre, vous conduit pas à pas, avec une douceur infinie, à travers le détachement des créatures, à travers les communications illuminatives de la grâce, jusqu'à la possession de Dieu voilé dans l'Eucharistie, dernier degré au seuil de la jouissance intuitive de Dieu même, ne vous êtes-vous pas dit

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que l'auteur de Y Imitation, quel qu'il soit (le voile du glorieux anor^me n'est pas encore complètement levé), est vraiment un maître sans rival dans l'éloquence sacrée ?

Mais peut-être préférez-vous la parole chrétienne sur un théâtre plus animé, au milieu d'un peuple nombreux qu'elle échauffe, qu'elle transporte, qu'elle entraîne ? Alors venez écouter au delà des monts saint Jean de Capistran, qui fait tomber les foules au pied du crucifix qu'il tient dans la main ; .Emeas Sylvius, qui fait pleurer, à la diète de Ratisbonne, tout un auditoire de diplomates, ^Eneas Sylvius qui, plus tard, ceignit la tiare sous le nom de Pie II. Avec sa parole de feu, il pousse un cri d'alarme contre l'Islamisme, qui, par la prise de Constantinople, vient de planter son étendard aux portes mêmes de l'Occident ; il prêche une nouvelle croisade et, après avoir assigné le port d'Ancône comme lieu de rendez-vous, il s'y précipite lui-même, malgré sa vieillesse, salué, acclamé sur son passage comme le libérateur du monde, mais comprend, en y arrivant, que la Providence ne l'a conduit jusque-là que pour y accomplir le plus pénible des sacrifices, celui de sa sainte ambition. Ecoutez, sur les bords du Rhin, Tauler, dont les accents, à la fois graves et pénétrants, charment les esprits et réveillent les consciences. Plus loin, en Espagne et dans le midi de la France, écoutez saint Vincent Ferrier, ce thaumaturge fameux, qui, promenant dans toute l'Europe le tonnerre de la parole de Dieu, parut, aux yeux des populations qui le suivaient dans les temples, sur les places publiques et au milieu des campagnes, comme l'ange précurseur du jugement final. Ecoutez par

delà les Alpes ce moine dominicain, Jérôme Savonarole, qui évangélise ses frères avec suavité sous les rosiers du couvent de Saint-Marc, qui écrit en face du crucifix son beau livre du Triomphe de la Croix, puis, prenant une voix fougueuse et terrible, va reprocher aux Florentins leur luxe, leur sensualisme païen, et les amène par son éloquence à brûler sur la place publique leurs statues, leurs tableaux, leurs bijoux, tous ces ornements, vrai caprice d'un autre âge, dont ils aimaient à peupler leurs palais et leurs jardins.

Vous le voyez, M. F., à la fin du Moyen Age, à cette époque que, par un mot de convention, on appelle la Renaissance, la parole sacrée n'avait guère perdu de sa force et de sa vie. Et pourtant je ne sais si je me trompe, mais, à la suivre ainsi au milieu de ses luttes, à l'entendre sans cesse et partout signaler des désordres, gémir sur des abus, déplorer des scandales, on sent bien, à ses cris d'alarme, à ses accents de douleur, on sent que, malgré ses efforts multipliés, un certain nombre d'esprits échappent à sa puissance et ferment l'oreille à sa voix. Ces abus, ces désordres, ces scandales, si généreusement confessés par Bossuet au début de son beau livre des Variations, pourquoi les nierais-je ? Dans quel but chercherais-je à écarter du passé de l'Église ce cortège inséparable de toute institution même divine qui traverse l'humanité ? La richesse, le luxe, l'amour des plaisirs étaient venus altérer, sur la façade extérieure du temple, la pureté primitive du monde chrétien : papes, conciles, rois et peuples, je les entends tous qui, d'une commune voix, appellent une discipline plus sévère, des mœurs plus pures. Pourquoi

a-t-il fallu qu'une parole téméraire , devançant la grande voix de l'Eglise, semât des tempêtes là où le souffle de Dieu, dissipant les nuages, eût ramené dans le monde chrétien la sérénité des beaux jours ? Ah ! sans doute, il était éloquent, lui aussi, il avait reçu de Dieu ce don formidable d'une parole qui édifie ou qui renverse, ce moine agitateur qui, du fond de sa cellule, souleva contre l'Église et les passions des grands et les colères de la multitude, ce pamphlétaire fougueux qui, perçant de mille traits les croyances respectées jusqu'alors, déchira, pour des siècles, cette magnifique unité chrétienne, le plus grand spectacle que Dieu eût préparé à la terre, cet homme enfin aux passions violentes, dont l'humilité peut-être eût fait un saint Bernard et dont l'orgueil n'a fait que Luther. Mais, si, écho de la vérité, la parole jaillit d'une poitrine humaine comme une fleur de vie, instrument de l'erreur aux mains de la passion, elle est toujours un glaive qui tue. C'est pourquoi, M. F., en lui assignant un si grand rôle dans l'économie de son œuvre, en lui confiant la cause la plus sacrée, l'enseignement des peuples : « Docete omnes gantes », Jésus-Christ n'a pas voulu que, libre et souveraine en face des pouvoirs de la terre, elle fût libre encore en face de la vérité. Sachons bien qu'une parole qui ne relève que d'ellemême, peut exercer sur les âmes la pire des tyrannies. Jésus-Christ l'enchaînadonc à un dogme immuable, il l'attacha à une mission légitime, il lui donna dans l'autorité un rempart contre ses mirages et ses enivrements personnels. Si, au contraire, en élevant la parole, l'apostolat, la prédication à la hauteur d'une institution, il l'avait livrée à ses entraînements sans

règle et sans frein, au lieu de la paix, de l'harmonie, de la concorde, de l'unité, il eût ouvert au milieu du monde une source de déchirements. Il faut bien le reconnaître, en effet, il n'est pas sur la terre une puissance de destruction plus active, d'élément plus corrosif, plus dissolvant qu'une parole qui, affranchie de toute autorité, sait puiser dans l'éloquence de quoi souffler au cœur des masses le feu des passions. C'est l'oubli de ce principe qui a enfanté toutes les paroles qui ont semé dans le monde le schisme et l'hérésie. Une fois le signal de la révolte donné contre l'autorité de l'Église, on vit accourir, sous l'étendard de l'insurrection, des savants qui, non contents de parcourir le domaine de la nature, voulaient encore s'aventurer dans le domaine réservé de Dieu et de la foi, des artistes qui avaient emprunté à l'antiquité moins la délicatesse du goût que la passion des plaisirs sensuels, des souverains enfin qui, peu contents de l'accroissement du pouvoir qu'ils avaient acquis sur les ruines du Moyen Age, voulaient se débarrasser, dans celui de l'Eglise, d'une limite qui les gênait. Savants téméraires, philosophes libres-penseurs, princes ambitieux, tous ces enfants perdus de la Renaissance vinrent se ranger dans le camp de la Réforme, à côté de ces sombres théologiens qui niaient le libre arbitre, et de ces puritains qui se répandaient en invectives contre la corruption des mœurs.

En face de cette éloquence rivale, que va devenir la parole sacrée, la parole catholique ? Eh bien ! M. F., elle portera toujours un sceptre glorieux d'une main et, de l'autre, elle reprendra les armes du combat. Ces armes, ce glaive de la parole, je les vois d'abord aux mains d'une société célèbre, que

Dieu tira du sein toujours fécond de l'Église pour arrêter le torrent des erreurs nouvelles. Comment pourrais-je l'oublier dans cette histoire de la parole sacrée, cette illustre société qui, plus qu'aucune autre, à l'époque dont je parle, déploya zèle et ardeur pour la défense de la vérité ? En dépit des préjugés et des colères amoncelés contre elle, je le dirai, parce que c'est la vérité : quand je la considère à son berceau sur cette colline de Montmartre où, en un jour d'ardente inspiration, quelques étudiants de Paris, sous l'impulsion du soldat blessé de Pampelune, dotèrent le monde de ce chef-d'œuvre nouveau ; quand, de là, je suis, à travers le globe, sur les pas de cet homme qui, s'il n'était un saint, serait encore un génie, ces légions d'apôtres qu'il enrôle sous sa bannière, quand je vois ce nouveau bataillon volant au service de l'Église, toujours prêt à se porter aux flancs menacés et à couvrir de ses ailes les phalanges de la grande armée ; quand je contemple, parmi ces prédicateurs de la parole sacrée, ce conquérant à part que je ne puis assimiler qu'à l'Apôtre des Gentils, puisqu'à lui seul, comme autrefois Paul, il réalise le mot d'ordre du premier jour : « Euntes in miindum universum » ; quand je vois François-Xavier conquérir par sa parole les Indes, le Japon, des archipels ignorés, et saluer en mourant le vaste empire de la Chine ; quand j'arrête mes regards sur les frères Canisius et Lejay arrachant à l'hérésie la Bavière, l'Autriche, la Pologne ; quand je vois, du Nord au Midi, les peuples ébranlés, ramenés, subjugués par leur apostolat, frappé de cette activité merveilleuse, je salue l'apparition de ces hommes comme un des plus grands phénomènes de l'histoire, et je n'hésite

pas à dire qu'au XVIe siècle, c'est la Compagnie de Jésus, oui, c'est la société d'Ignace de Loyola, — entends-tu, ô mon siècle ? — qui marche au premier rang dans l'armée apostolique et cueille la plus ample moisson de gloire parmi les semeurs de la parole sacrée. Et, comme s'il ne suffisait pas, M. F., à la prédication évangélique de l'ancien monde, où elle a fini de promener son flambeau, voici que de hardis navigateurs ont découvert des mondes nouveaux, chargés d'âmes qui ignorent Jésus- Christ. Eh bien ! la parole sacrée ira porter les trésors de sa fécondité dans les déserts de l'Amérique, et, renouvelant, à cette heure qu'on pourrait appeler l'heure de la vieillesse, le miracle des anciens jours, elle démontrera qu'elle conserve la force et la vigueur d'une jeunesse qui n'a pas de déclin. Salut donc, salut à vous, qui que vous soyez, frères de Xavier ou fils de Dominique, salut à vous, ouvriers héroïques, nouveaux apôtres, qui avez commencé la belle œuvre des Missions. J'entends chaque jour des beaux-esprits calomnier vos vertus, outrager votre mémoire. Ah ! ils ont beau se décorer du titre de philanthropes, je ne sache pas qu'aucun de ces prétendus bienfaiteurs de l'humanité soit disposé à vous disputer l'honneur d'aller verser son sang aux extrémités de la terre, pour le simple plaisir de civiliser des barbares.

A cette époque donc, M. F., plus justement que les armées romaines partant de la colonne Milliaire, les porteurs de la parole sacrée purent dire, les yeux levés vers Dieu : Nous ne nous sommes arrêtés que là où la terre prend fin.

Sistimus liic tandem nobis ubi deftiit orbis.

Mais quittons ces régions éloignées et revenons à notre Europe. Vous avez vu quelquefois, M. F., un orage violent se déchaîner contre un arbre et en détacher quelques branches, peut-être vous l'avez cru frappé de mort, mais vous vous trompiez. La nature n'a pas tardé à déjouer vos calculs ; sans doute, les branches arrachées prêtaient à la beauté de cet arbre, elles ajoutaient à sa grandeur, elles dessinaient son harmonieux contour. Attendez, voici que la perte va se réparer : jusqu'alors partagée entre une infinité de rameaux, la sève reflue tout entière vers la partie intacte, la retrempe, la vivifie. Bientôt une nouvelle vie monte jusqu'à sa cime etr débarrassé de rameaux dont l'aridité stérile absorbait ses sucs, l'arbre se couvre tout à coup et de fleurs plus belles et de fruits plus doux.

Ainsi, M. F., en fut-il de l'Eglise, après que l'ouragan de la Réforme eut emporté loin d'elle des membres qui languissaient depuis longtemps. On eût dit que la vie chrétienne, en se concentrant dans la partie saine de ce grand corps, cherchait à lui rendre en vigueur ce qu'elle avait perdu de ses proportions. Comment vous peindrai-je le réveil de l'esprit chrétien à la fin du XVIe siècle? Je serais embarrassé de vous énumérer cette multitude de grandes âmes, de saints qui surgissent de toutes parts au lendemain même de la Réforme, dans ces temps attristés par de si honteuses apostasies et de si lamentables défections. Or, qui ne le sait? N'est-ce pas la parole sacrée qui, forte de son influence divine, développe, inspire, féconde la sainteté ? x\ toute époque de grande vertu, d'héroïsme moral, il y a des paroles fortes et vivantes qui illuminent les esprits, qui enflamment les-

cœurs. Comment donc serions-nous étonnés, au milieu de cet épanouissement rapide de la vie religieuse, dans cette merveilleuse réaction de sainteté qui consola l'Église du déchaînement de toutes les passions et de tous les orgueils, de voir la parole sacrée suivre un mouvement parallèle, de la voir étaler toutes les richesses du dogme dans des ouvrages d'une grande naïveté, d'une rare profondeur, tels que ceux du cardinal de Bellarmin, de Melchior Cano et du pieux Suarez, déployer toutes les richesses de l'érudition dans les écrits d'Estius et de Maldonat, faire resplendir la vérité catholique dans tout son éclat par l'organe de ces grands évêques, de ces illustres théologiens que je ne puis considérer réunis dans les grandes assises de l'Eglise au Concile de Trente, sans m'écrier, comme autrefois ce Gaulois introduit dans le Sénat romain : « J'ai vu une assemblée de rois », ornée de tous les charmes d'une suave poésie, avec Jean de la Croix, que je ne sépare pas de l'Ange du Carmel, Thérèse de Jésus, avec Jean d'Avila, avec Louis de Grenade, avec Pierre d'Alcantara, apparaître enfin plus agissante, plus pratique sur les lèvres de cet autre Ambroise, archevêque de Milan, qui s'imposait, à vingt-deux ans, sous la pourpre, des macérations qui eussent épouvanté les solitaires de la Thébaïde, et de ce nouvel ascète au regard illuminé, à la voix inspirée : Charles Borromée et Philippe de Néri, parlant tous deux avec la puissance d'une foi qui transporte et d'un zèle qui convertit ? Vous me reprocheriez d'oublier cet humble religieux élevé sur la chaire de Pierre, dont on peut dire que, par sa parole, il a tout à la fois achevé la victoire du Concile de Trente et gagné la bataille de Lépante,

deux victoires si décisives , deux événements si mémorables que les vaincus de ces deux grandes journées ne se sont jamais relevés et se débattent depuis trois siècles sous le poids de leur immense défaite : vous avez reconnu saint Pie V.

Notre chère France eut, elle-même, une riche part dans le triomphe de la parole sacrée. C'était l'époque de saint Vincent de Paul, dont la parole nous a donné un clergé instruit, pieux et régulier dans l'institution des séminaires, et la Congrégation des Filles de la Charité, qui est, comme on l'a dit, le plus beau discours que la terre ait entendu, et comme le plus bel entretien entre l'amour de Dieu et l'amour des hommes. Puissante en œuvres sur les lèvres de Vincent de Paul, la parole trouve comme une naïveté évangélique sur celle de François de Sales, ce grand ami des âmes, ce doux évêque de Genève, dont le nom enchante encore, à deux siècles de distance, et qui attira à l'Église plus de soixante mille protestants, par le charme de son amabilité uni à la plus profonde doctrine, ce qui faisait dire par le savant cardinal Duperron : « Si vous avez des hérétiques à convaincre, amenez-les-moi ; mais, pour les persuader, conduisez-les à M. de Genève », François de Sales dont la correspondance, V Introduction à la Vie dévote, le Traité de V amour de Dieu consolent si bien les pauvres âmes délaissées du monde, François de Sales nous apprenant, mieux que qui ce soit, que Dieu se sert des amitiés des saints pour faire parvenir le parfum d'une noble affection à tant de cœurs ou que n'effleura jamais le bonheur d'être aimé, ou qui ont été prématurément privés, par les décrets mystérieux de Dieu, de cette ineffable jouissance.

Finissons, M. F., il en est temps ; il nous est doux, d'ailleurs, d'arrêter notre pinceau à cette heure où le second des Bourbons, le chaste Louis XIII, descend de son trône pour se rendre à Notre-Dame, afin d'y consacrer solennellement son royaume à la Vierge Marie. Telle fut la puissance de ce vœu national que le lendemain nous eûmes Louis XIV avec toutes les splendeurs de la parole, et, avec le plus merveilleux épanouissement de l'éloquence sacrée, la plus magnifique résurrection de peuple qu'on eût jamais vue.

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