ENTRETIEN
SUR l'histoire de la parole sacrée
DEPUIS LE XVIIe SIÈCLE JUSQU'A NOS JOURS (Sans date)
Emîtes docete omnes génies... Ecce egovobiscum sum nsqne ad consummationem sœculi.
Allez, enseignez toutes les nations... Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles.
S. Matth., XXVIII, 19.
Dans l'ordre littéraire comme dans l'ordre historique et social, la parole sacrée est le plus grand phénomène qui ait traversé le monde. Nous pouvons la comparer, cette parole descendue du Ciel, avec toutes les paroles de la terre ; sans doute, il s'est rencontré des hommes qui, par l'ascendant de leur génie et de leur éloquence, ont réussi à régner sur quelques-uns de leurs semblables. Mais, si haute qu'ait été leur puissance sociale, ils se sont toujours brisés contre un obstacle invincible : la limite du temps ou la limite de l'espace. Pour la parole évangélique, pas de frontières infranchissables : son uni-
versalité embrasse tous les peuples : « Omnes génies » ; sa perpétuité enferme tous les temps: « Omnibus diebus ».Le théâtre de son action, c'est l'univers -entier ; elle s'est fait entendre d'un pôle à l'autre dans toutes les contrées. Louis XIV disait à Philippe d'Anjou : « Mon fils, désormais il n'y a plus de Pyrénées », et pourtant il y a toujours eu des Pyrénées ; mais pour la parole chrétienne il n'y a pas de montagnes ou de mers, le soleil ne se couche pas pour ceux qui l'annoncent. Pascal écrit qu'il suffit d'un méridien pour changer la jurisprudence ; pour la parole sacrée il n'y a qu'un méridien, celui qui, passant par la Crèche et le Calvaire, enveloppe le genre humain tout entier dans un cercle de foi et d'amour. Pas de nation qu'elle n'ait conquise ou, du moins, qu'elle n'ait pénétrée de sa lumière : tous les peuples connus, glorieux ou obscurs, florissants ou éteints, libres ou esclaves, sont tributaires de sa puissance souveraine ou triomphatrice : « Emîtes docete omnes g entes ». A rencontre des institutions humaines, écoles de science ou de philosophie, constitutions politiques ou formes sociales de gouvernement, qui toutes perdent du terrain et s'ébranlent d'autant plus qu'elles s'éloignent de leur berceau, la société fondée par la parole sacrée se fortifie par le temps, se développe dans la durée, s'élargit avec les siècles, semblable à un fleuve majestueux qui, s'échappant d'une humble source, voit ses eaux grossir à mesure qu'il avance, jusqu'à ce qu'il ait atteint le cours qui lui a été assigné par Dieu.
Nous vous l'avons montrée, M. F., dans sa marche ascendante et progressive à travers les seize premiers siècles ; elle a passé par-dessus les Césars et
les persécutions, par dessus les barbares et les invasions, par dessus les schismes et les hérésies, toujours attaquée mais toujours immortelle et invaincue. Une heure vint où la barque chargée de porter les apôtres sur l'océan de ce monde fut violemment agitée parla tempête, le naufrage paraissait à craindre, la désunion étaitdans l'équipage, la discorde dansla manœuvre. En ce péril extrême, semblable au pilote expérimenté qui, menacé de sombrer, fait jeter à la mer la surcharge du vaisseau pour sauver les passagers, l'Église sauva ses enfants fidèles en retranchant de son sein ceux qui voulaient périr ; elle fut ainsi remise à flot. Vainement le moine de Wittemberg ou le farouche prédicant de Genève lui demandèrent des concessions sur ses dogmes ; vainement le souverain qui régnait sur l'île des saints, Henri VIII, voulut la mettre en demeure de transiger sur l'indissolubilité du mariage ; elle se laissa dépouiller de ses biens, elle se laissa arracher ses enfants plutôt que de céder un article de son symbole. Comme Joseph abandonna son manteau aux mains de la séductrice et emporta sa virginité au désert, elle se laissa arra cher son manteau de diamants et se retira avec la virginité de sa foi, elle sacrifia les peuples mais non sa doctrine, et Dieu la bénit en l'enrichissant par ses pertes, en l'affermissant par ses résistances. Toujours plus forte que le temps, plus forte que les hommes, elle s'est soutenue par la vertu de celui qui lui a promis de la garder : « Ecce ego vobiscum sum us que ad consummationem sceculi ». Eh bien ! ses triomphes passés sont la garantie de ses victoires futures, et c'est ce que je viens vous démontrer aujourd'hui en achevant l'histoire de la prédication évangélique jusqu'à nos jours.
« Le monde, disait naguère un éloquent évêque, empruntant une magnifique image de saint Jean Chrysostôme, le monde est le navire de Dieu: la Providence conduit le vaisseau, le navire va où Dieu veut et, en marchant, il rend gloire à Dieu... Quand on sait se tenir à une certaine hauteur sur la rive, quand on a l'œil sain et vigoureux, on découvre les splendeurs du beau planant au-dessus du désordre ». Gravissons, M. F., les hauteurs où nous appelle le grand orateur de Byzance, et, de là, contemplons le mouvement majestueux du navire de Dieu conduit par sa Providence. Au siècle de la Réforme, siècle de luttes et de tristesses, Dieu fait succéder pour son Eglise un siècle de gloire et de triomphe, un siècle qui, à l'exemple du quatrième et du treizième, aura la mission d'élever à la pensée religieuse des monuments d'inimitable structure, un siècle qui, recueillant tous les rayons de lumière disséminés derrière lui, brillera entre le seizième et le dix-huitième, entre l'hérésie et l'incrédulité, ces deux grandes puissances de l'erreur, comme le soleil qui se lève et qui se couche sur les ténèbres, un siècle enfin où la parole sacrée, où l'éloquence chrétienne, déployant toutes ses ressources et tous ses trésors, atteindra au faîte de la perfection. Dieu a fait ce grand siècle, et c'est la France, cette fille aînée de l'Église, qu'il a choisie pour qu'elle en fût à la fois et la tête et le cœur.
« Il y a des nations privilégiées, a dit un célèbre écrivain, qui ont une mission en ce monde : celle de la France me paraît aussi visible que le soleil. Il y a dans les idées nationales du peuple français je ne sais quel élément religieux qui se retrouve toujours ». Et le Comte de Maistre, car c'est lui, n'a pas craint
d'ajouter: < La vérité a besoin de la France ». Le peuple français, le peuple de Clovis et de Charlemagne, la patrie française, la patrie de saint Louis et de Jeanne d'Arc, c'est la patrie de Dieu et du courage, la patrie de l'Évangile et de l'honneur, la patrie de l'Église et des héros, la patrie des grandes paroles et des hauts faits, la patrie de l'éloquence et de la gloire militaire. Du sein toujours fécond de ce noble pays surgirent une foule d'hommes dont l'assemblage divers forma la plus belle réunion d'esprits supérieurs qui fut jamais. Et ce que nous pouvons proclamer, M. F., c'est qu'une pure clarté, celle qui vient de l'Évangile plane sur toutes leurs créations. C'est au pied de la Croix que la civilisation du monde a eu une de ses phases les plus brillantes et les plus glorieuses. Une foi solide et éclairée marquait son empreinte sur les plus grandes œuvres. Corneille écrivait Polyeucte, cette tragédie « qu'on ne peut lire dans le calme de l'âme sans se sentir fier d'être chrétien », disait un jour M. de Chateaubriand à Frédéric Ozanam, et Racine, dans les chœurs d'Esther et diAthalie, faisait résonner la voix de la muse grecque sur la lyre des anciens prophètes. Lesueur et Poussin trouvaient l'inspiration de leur pinceau dans la vision de saint Bruno et dans les Sept Sacrements. Un puissant souffle religieux circulait dans le Discours sur la métlwde de Descartes et dans les Pensées de Pascal, et Malebranche vivifiait par la foi ses conceptions les plus abstraites.
Mais, au milieu de ce brillant cortège que lui faisaient à l'envi l'art et la poésie, la science et la philosophie, l'éloquence sacrée parut ainsi qu'une reine environnée de tout l'éclat de sa puissance ; et, comme
le mouvement d'un siècle se personnifie plus ou moins dans un homme qui le fait naître ou le dirige, parmi les écrivains sacrés qui portèrent si haut l'éloquence chrétienne, il s'en éleva un de ceux qui semblent avoir reçu de Dieu le pouvoir de reculer les bornes de l'intelligence humaine. Il a vécu à peu de distance de nous, on pourrait presque dire que sa tombe touche au berceau de notre âge et, déjà effrayée de sa grandeur, l'imagination le reporte en arrière pour trouver un modèle à sa grande figure ; pour comparer les accents de sa voix, elle sort du monde moderne, elle cherche au loin parmi les prophètes de l'Orient ou les Pères de l'Église, et, réunissant dans une harmonie merveilleuse l'inspiration de saint Paul, l'élévation de saint Augustin, la profondeur de saint Thomas, elle se plaît à retrouver au front de cet homme le reflet de ces trois immortels génies. M. F., le siècle qui a contemplé cette gloire unique, qui, suspendu aux lèvres de cet homme, a frémi d'enthousiasme au son de sa voix, c'est le XVIIe siècle, et cet homme, vous l'avez nommé, c'est Bossuet.
La Bruyère, son contemporain, l'appelait le Démosthène de la chaire, et la postérité, nous tous .aujourd'hui, appréciant le grand souffle oratoire qui le soulevait jusqu'aux nues, nous l'appelons Y Aigle de M eaux. Vous connaissez, M. F., la lignée de ces maîtres de la parole qui se transmirent de main en main, pendant toute la durée du grand règne, le flambeau de l'évangélisation chrétienne : le grave Bourdaloue, c'est la raison ; le tendre Fénelon, c'est le cœur; l'harmonieux Massillon, c'est l'imagination ; Fléchier, c'est l'élégance et l'art. Eh bien ! M. F.,
Bossuet, c'est le génie, et, avec le génie, c'est tout, c'est le bon sens et la raison, c'est le cœur et ses tendresses, c'est l'imagination et sa fécondité, c'est le style et ses richesses. Bossuet, je n'ai pas peur de le dire, Bossuet parle comme on n'a jamais parlé. « C'est moins un homme, a dit le judicieux Joubert, qu'une nature humaine avec la tempérance d'un saint, la justice d'un évêque, la tendresse d'un père, la prudence d'un docteur et la force d'un grand esprit ». Nous connaissons àpeu près Bossuet, M. F., comme orateur et comme écrivain, mais l'infatigable athlète, mais le controversiste irréfutable, mais l'arbitre souverain de toutes les difficultés dogmatiques, nous laissons à ses contemporains le soin de l'admirer. On nous a mis entre les mains aux jours de notre jeunesse ses Oraisons funèbres et son Discours sur l'histoire universelle ; mais ses controverses, son Exposition de la foi, qui convertit Turenne, sa Politique tirée de V Ecriture, ses Elévations sur les mystères, ses Méditations sur V Evangile, son Traité de la connaissance de Dieu et de soi-mîme, ses Traités du libre arbitre et de la concupiscence, tous ces blocs impérissables, taillés, comme on l'a dit si justement, dans le granit de la foi par un maître ouvrier, notre frivolité en connaît à peine les titres. Combien d'âmes qui ont parcouru toutes les œuvres des romanciers et des dramaturges à la mode, consacré tous leurs loisirs à connaître toute la littérature du boulevard, et qui n'ont jamais lu un chapitre de Y Histoire des variations ? Délégué de Dieu, mandataire du Christ pour étouffer dans une invincible protestation les derniers cris de révolte de cette hérésie qui avait fait tant de mal au siècle précédent, Bossuet entre en
lice avec les sectaires et les fait passer sous sa verge, « la plus terrible qu'une main d'homme eût portée depuis Moïse », a dit l'héritier de son éloquence en ce siècle. Pendant cinquante ans de controverse, avec sa parole et sa plume, il a déployé tant de vigueur et d'énergie, tant de dialectique et de savoir, tant de persévérance et de génie, il a lancé de tels éclairs à travers la nuit volontaire du protestantisme, il s'est fait, en quelque sorte, un tel Sinaï de chacune de ces pages où il les écrasait de lumière et de vérité, que même aujourd'hui l'âme qui le lit dans le calme sent son admiration déborder sous le souffle de ce mouvement, de cette ardeur qui excède les limites de sa nature et que nous appelons l'enthousiasme :
« Est Deus innobis: agitante calescimus illo ».
Si je m'arrête avec tant de complaisance à contempler cette imposante et magnifique figure, c'est parce que je sais qu'il y a parmi nous une certaine école qui semble avoir pour mot d'ordre d'abaisser, j'allais dire de dénigrer Bossuet. Plusieurs d'entre vous, M. F., ont peut-être été ébranlés par le langage fascinateur de ce poète de notre temps qui résumait, il y a quelques années, une étude profanatrice sur notre plus belle gloire nationale par ce triste mot : « Tout le monde envie Bossuet comme écrivain, qui voudrait lui ressembler comme homme ? » Je ne saurais mieux réfuter Lamartine et tous ses adhérents qu'en citant ces plus belles paroles de Lacordaire : « Quand on lit Bossuet, une des choses qui frappent le plus, c'est sa bonté : il était de ceux en qui l'Évangile n'est diminué ni par le défaut de vue ni par les passions et l'inclémence du cœur. Il avait la main droite sur le Lion de Juda, et la main gauche sur
l' Agneau immolé avant tous les siècles. On ne se fait guère ainsi, on est fait de Dieu, quand Dieu, pour toucher le monde, veut unir la tendresse au génie dans une même créature ». Oui, M. F., je le répète, Bossuet, comme homme, était simple et bonr affectueux et tendre ; il avait le don de la parole douce, intime, miséricordieuse ; le grand évêque, le docteur infaillible est aussi le consolateur et l'ami d'âmes simples, modestes et pures. Lisez sa correspondance avec la Sœur Cornuau, vous dirai-je avec réminent critique qui doit, dans quelques jours, faire son entrée à l'Académie française, et, si vous avez été accoutumés à admirer Bossuet, vous sentirez plus encore le besoin de l'aimer ; vous pourrez marcher la tête haute, noblement fiers d'appartenir à la religion de Bossuet.
Après les maîtres du XVIIe siècle, il se fait, M. F., un triste silence dans l'Eglise de France, et pourtant l'heure arrivait pour elle de la plus formidable conjuration qu'elle ait jamais vue se former contre elle. L'esprit d'irréligion, qui depuis longtemps fermentait dans les hautes classes, trouva dans les scandales de la Régence une complicité qui devait en hâter le progrès. Né en Angleterre de l'affaiblissement des croyances minées par la Réforme, le déisme, cet athéisme déguisé, comme l'appelle Bossuet, venait de faire invasion en France. Usurpant le beau nom de philosophie, une secte sans principes s'était parée de quelques lambeaux de l'Évangile, pour retourner contre le Christianisme des maximes qu'elle lui empruntait en les dénaturant. Ce n'étaient plus quelques points de doctrine, c'était la révélation tout entière qui allait subir un assaut général de la part
d'écrivains habiles à égarer les peuples par les séductions de l'esprit, ou à les étourdir par des déclamations sonores. « Jusque-là, dirons-nous avec le plus grand orateur de notre siècle, quand on attaquait la religion, on l'attaquait sérieusement ; le dix-huitième siècle suivit un autre système : le coryphée de cet âge, cet écrivain frivole et haineux auquel l'esprit tenait lieu de science, inventa le rire, et, le premier, en donna les plus cyniques exemples. Bientôt cette épidémie du sarcasme eut envahi la France entière et tous les royaumes du nord. De Paris elle étendait son réseau jusqu'à Berlin. Le rire passa des philosophes aux gens de cour, des académies dans les salons, il atteignit les marches du trône, on le vit sur les lèvres du prêtre, il prit place au foyer domestique entre la mère et les enfants. Et de quoi riaient-ils tous, grand Dieu ? Ils riaient de l'Évangile et de la Religion, de Jésus-Christ lui-même ». Pendant cinquante ans, Voltaire et ses camarades, passez-moi le mot, troublent l'honneur de l'esprit humain par leurs grimaces philosophiques, sans qu'une grande voix s'élève pour faire la police parmi ces libertins, et faire rentrer sous. terre cet homme qui jouait avec toutes les vérités divines et humaines,
comme la main du crime
Avec les vases de l'autel.
Hélas! où estBourdaloue avec son écrasante logique? où est Bossuet surtout, armé par Dieu de la verge angélique qui flagellait Héliodore ? On entend bien quelques voix qui s'élèvent pour venger les Livres saints des attaques des sceptiques : c'est Bullet dans ses Réponses critiques aux incrédules ; c'est l'abbé Guénée dans ses Lettres de quelques Juifs, c'est le savant
Bergier, à la plume trop lourde et à la voix trop terne pour se faire écouter d'un siècle frivole ; c'est l'abbé Duclos dans sa Bible vengée ; ce sont quelques enfants d'Ignace qui ont beau faire crouler dans des démonstrations scientifiques les déclamations des incrédules : ils ont le malheur de s'appeler Nonnotte et Patouillet, leurs noms sont tournés en ridicule, et la société d'alors a bientôt fait justice de leur logique :
J'ai ri, me voilà désarmé !
Il faut donc l'avouer, la parole sacrée ne parvient pas à maîtriser le torrent de l'impiété ni les emportements de l'erreur ; la phalange ennemie semble triompher, le talent est au service des passions, et les passions régnent en souveraines. Rien ne manque à leur succès ; hélas ! hélas î M. F., où est Jérémie, le prophète des Lamentations, pour pleurer sur les désastres de la cité sainte, sur le naufrage des âmes arrachées à la vérité ? Il fut un temps, au début de cet âge, où on ne voyait pas dans nos églises un seul homme agenouillé devant Dieu. C'était le détestable fruit de la propagande des philosophes du siècle précédent. Mais attendez, M. F. : le prophète Osée a jeté au monde un oracle que la sagesse des peuples, écho de la sagesse divine, a consacré par cet adage populaire : « Oui sème le vent recueille la tempête, ventum seminabunt et turbinent metent». Je vous citais récemment l'exclamation foudro}*ante que Goethe, dans son Faust, met sur les lèvres de Méphistophélès : « Et moi aussi je suis logicien ». Regardez dans les faits l'application logique des idées. Vo}Tez-vous éclater comme corollaire inévitable le plus épouvantable des bouleversements qu'on
ait vus depuis l'origine du monde : la tête du plus innocent des rois n'a pas plutôt été traînée aux gémonies de la rue que la Croix est arrachée et brisée dans toute l'étendue du royaume, partout les temples fermés et abattus, les autels renversés, les prêtres égorgés ou proscrits ; l'impiété triomphante ne s'en tient pas là, elle passe les monts, elle s'élance, l'épée à la main, sous les voûtes du Vatican et, prenant à la gorge le suprême Pontife, elle l'arrache agonisant au trône, et le traîne en France, où il meurt victime de son apostolique fermeté. En scellant à Valence le cercueil de ce captif, qui, à les entendre, était le dernier des papes, les philosophes croyaient avoir renversé pour jamais la tribune évangélique, étouffé la parole sacrée et avoir mis l'Église dans la tombe. Et, comme autrefois l'ange de l'Apocalypse, spectateur du dernier triomphe de la parole sainte, en avait d'avance chanté la gloire par ce mot unique jeté au milieu des mondes étonnés : « Factum est, c'est fait ! », ainsi alors ces hommes, véritables anges de l'abîme, chantaient le triomphe définitif de l'Enfer, en criant à tous : « Factum est, c'est fait ! » L'Evangile est déchiré, l'Église est morte, nous l'avons enterrée sans retour. Et moi, M. F., en vous rappelant le souvenir d'une telle catastrophe, je sens monter à mes lèvres la fameuse apostrophe d'un de nos poètes :
Dors-tu content, Voltaire ?
ou plutôt j'invoque un autre témoignage d'un lyrique contemporain :
Et vous disiez : Le Christ se meurt... Il se meurt ? O foule insensée,
Prête à choir dans la nuit glacée, Arrête, et vois : le Christ est là ; Arrête un moment et frissonne, Car son éternité rayonne Sur son sépulcre ouvert déjà.
Vous connaissez, M. F., la sublime exclamation de Bossuet dans Y Oraison funèbre de la Reine d'An~ gleterre tombée de trois trônes et devenue si grande dans le malheur: « Elle remerciait Dieu. De quoi? de l'avoir faite reine ? Non, poursuit le grand orateur, mais de l'avoir faite Reine malheureuse ». J'ose m'emparer de ces nobles paroles, et je dirai à mon tour: Je vous remercie, ô mon Dieu, d'avoir fait la France reine, oh ! oui, reine de l'Europe par l'esprit, par le cœur, par la langue, par le goût, par l'épée; mais, puisqu'elle oubliait sa mission, ô mon Dieu, je vous remercie de l'avoir faite reine malheureuse ! L'épreuve qui transfigure les âmes a renouvelé la France ; il fallait, sans doute, M. F., cet « orage surnaturel », c'est le mot de M. de Maistre, pour réveiller le clergé, l'épiscopat surtout, comme endormi dans les grandeurs et les prospérités. Mais ce qu'on peut dire pour son honneur et sa réhabilitation, c'est qu'il sut monter les marches des échafauds d'un air aussi majestueux et aussi facile qu'il montait auparavant les escaliers des palais des princes. La parole chrétienne retrouva devant les tribunaux révolutionnaires le courage qui l'inspirait en face des proconsuls, et c'est en mourant comme mouraient les premiers martyrs que mes vénérés aïeux dans le sacerdoce ont réappris à notre cher pays le chemin des autels.
Aussi quand un grand capitaine, interprète clair-
voyant du vœu de la nation, eut rouvert les temples de Jésus-Christ et rétabli son culte, on vit de nouveau s'épanouir le génie chrétien. Un grand nombre de prêtres étaient encore en exil, et la langue de l'Eglise fut empruntée par des laïques éminents dans l'art d'écrire et de penser. Le dix-huitième siècle, en attaquant la parole sacrée par ses sarcasmes, avait effacé l'empreinte de la foi dans les esprits et dans les mœurs. M. de Chateaubriand lui restitua sa poésie, dans son Génie du Christianisme ; le comte de Maistre, le Bossuet ultramontain, intitula audacieusement un livre : Du Pape ; et M. de Bonald fit dériver de l'Évangile la législation universelle, et démontra victorieusement que ce n'est pas le progrès qui développe la connaissance de la vérité, mais bien plutôt la connaissance de la vérité qui hâte le progrès de la civilisation.
Or, cette vérité, un instant obscurcie, c'était au clergé qu'incombait la tâche de la propager par l'apostolat de la parole ; aussi est-il vrai de dire que la chaire chrétienne retrouva l'éclat des âges glorieux. Qu'il est beau de revoir la parole sacrée après ses défaillances et ses ruines! Saluons donc, M. F., saluons ce brillant et courageux apologiste qui, réunissant pour la première fois au début de ce siècle toute la jeunesse éclairée de Paris autour de la chaire de Saint-Sulpice, se comparait à saint Paul arrivant devant l'Aéropage : « La doctrine qu'annonçait l'Apôtre autrefois dans Athènes, dix-huit siècles après lui nous l'annonçons dans cette capitale qui, par ses goûts, ses mœurs, ses embellissements, passe pour l'Athènes des âges modernes. Mais qu'arrivera-t-il ? Aujourd'hui comme autrefois, il se retrouvera
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esprits moqueurs qui se joueront de notre doctrine comme d'une fable vaine : « Quidam quidi irridebant ». Il en est qui, touchés, mais faibles, mais amateurs de leurs plaisirs, voudront renvoyer à une saison de la vie plus avancée les réflexions sérieuses : « Audiemus te de hoc iterum ». Mais il en est aussi, nous osons l'espérer du Dieu des miséricordes, qui rentreront dans le chemin de la vérité et seront fidèles à y marcher jusqu'à la fin ; et n'y eûtil, dans cette immense cité, qu'un seul jeune homme qui vînt aux pieds de cette chaire abjurer ses erreurs, nous serions payé avec usure de nos travaux et de nos efforts ».
Relisez, M. F., vous qui en avez le loisir, le discours d'ouverture de l'abbé Fra\'ssinous, vous y verrez tracé à grandes lignes le nouveau plan d'apologie qu'il imagine. Vous serez heureux, si vous êtes chrétiens, quedis-je? si vous êtes simplement lo\'aux et sincères vis-à-vis de la Religion de Jésus-Christ, vous serez heureux de voir juger, apprécier, condamner comme ils le méritent les écrivains de l'âge précédent ; et, recueillant les échos de cette voix apostolique saintement courageuse et hardie, vous applaudirez à la résurrection de la parole sacrée. Qu'importe que quelques disciples du patriarche de Ferney essayent alors de propager ses œuvres sous tous les formats et à tous les prix ? la grande idole du dernier siècle s'affaisse sous ce terrible coup de marteau : « Le voltairianisme descend de ses tréteaux usés ; pour rire encore avec Voltaire aux dépens des Livres saints, il faut posséder deux qualités qui rendent cette gaîté assez triste : une grande ignorance et une grande légèreté ». Oui parle ainsi, M. F. ? C'est Benjamin Constant !
Pour mieux vous faire toucher du doigt la résurrection de la parole sacrée, vous parlerai-je de ce nouveau Tertullien stigmatisant, avec l'éloquence la plus applaudie, l'indifférence en matière de religion ? j'aime mieux verser des larmes sur la gloire éteinte de ce prêtre, dont l'orgueil a fait un apostat, et vous montrer un de ses disciples dont l'humilité a fait le plus éloquent et le plus saint apôtre. Comment vous peindre, M. F., l'archangélique figure de cet apôtre choisi par Dieu et façonné selon ses desseins pour évangéliser la France de ce siècle ? Il est né dans cette ville de Dijon qui donna le jour à saint Bernard et à Bossuet ; on trouve en lui ces traditions belliqueuses qui communiquent à la parole un ascendant et une vigueur à part : « Rem militarem et argute loqui ». Quelque temps abandonnée aux luttes de la terre et comme imprégnée de son siècle, cette parole de Henri-Dominique Lacordaire , Dieu la dompte et en tempère les ardeurs par les douceurs de l'Évangile. Reportons-nous par la pensée à ces jours où l'abbé Lacordaire monta pour la première fois dans la chaire de Notre-Dame de Paris ; contemplons-le surtout, quelques années plus tard, en face d'un siècle plein de préjugés et de haines contre les ordres religieux, sous le froc du moine : il a autour de sa chaire l'assemblée la plus nombreuse qu'on ait vue depuis saint Bernard et, jeune comme cette assemblée, vrai fils de son temps et de son pa}'s, il expose d'une voix plus qu'admirée à un auditoire ému, ravi, transporté, la plus éclatante et la plus originale apologie de la vérité chrétienne. Et nous, qui n'avons pas eu la joie de l'entendre et qui ne pouvons nous consoler de ce regret qu'en lisant son éloquence
écrite, bien que placés en dehors du prestige de son geste inspiré et de La flamme de son regard, nous ne pouvons ne pas reconnaître, avec un brillant écrivain, qu'en cette pauvre terre, où tout le monde bégaye, Lacordaire est un des hommes qui ont le mieux parlé, depuis que le verbe a été posé sur des lèvres humaines. Puis-je séparer de cet apôtre de la vérité cet autre religieux qui, après avoir échangé la toge de magistrat contre la tunique de fils d'Ignace, partagea avec lui le fraternel empire de la parole de Dieu, et dont la voix sanctifiée et comme embaumée eut la vertu de convier au banquet sacré de la Pâque des multitudes étonnées de s'y rencontrer : jeunes ouvriers arrachés à la corruption des ateliers, jeunes soldats enlevés à la licence des casernes, disciples des écoles de droit ou de médecine, hommes de lettres et hommes d'état échappés au naufrage de toutes les doctrines et de toutes les révolutions ? Le P. de Ravignan dort dans les bénédictions de sa tombe, Lacordaire nous a légué, avec les derniers échos de sa grande voix, le souvenir de ses vertus ; que va devenir la parole sacrée ? Va-t-elle pâlir ou faire silence ? Il y avait autrefois dans les familles chevaleresques une épée qui se suspendait au foyer et qui avait appartenu à l'aïeul, au chef de la race, à l'auteur de son illustration guerrière et historique ; à chaque génération, on appelait l'aîné de la maison à soulever cette épée, et, si le poids n'en était pas trop lourd pour ses mains, on en concluait, comme un heureirx présage, qu'il ajouterait un anneau de plus à la chaîne héréditaire. Cette épée de famille dans la chaire de Notre-Dame, c'est l'éloquence de Lacordaire. Eh bien ! un de ses fils, un de ses frères, le
P. Monsabré l'a soulevée, et non seulement le poids ne lui a pas été trop lourd, mais, à l'heure qu'il est, il prouve qu'il sait s'en servir contre les ennemis de la vérité, en expliquant, en commentant, en développant, comme un maître orateur, la Somme théologique de saint Thomas d'Aquin, aux applaudissements unanimes de l'assemblée qui se presse autour de sa chaire.
Voici notre tâche achevée, M. F., nous avions promis, pour venger la parole sacrée si indignement attaquée par un conférencier plus léger que savant, de vous retracer l'histoire de cette parole depuis son origine jusqu'à nos jours. Si nous ne nous trompons, le tableau que nous avons fait passer sous vos yeux a dû vous convaincre que, depuis les apôtres jusqu'à nous, non seulement la chaire évangélique n'a pas été déshéritée de la gloire intellectuelle, mais qu'au contraire, elle brille, au sommet de l'histoire, d'un éclat à part, qui surpasse toutes les autres gloires humaines. Il serait naïf à nous de vous dire aujourd'hui qu'il n'y a aucune honte à suivre les enseignements qui tombent de la tribune sacrée. Mais laissons de côté cet argument tout terrestre, tout humain, et disons, en terminant, que Jésus-Christ, qui a fait son apparition dans le monde, il y a dixhuit siècles, a pu dire de lui en toute justice : « Je suis la vérité, ego sum veritas ». Depuis qu'il est remonté au Ciel occuper son trône à la droite de son Père, il a laissé en ce monde une institution fondée par lui et marquée à son coin divin, une institution chargée de continuer son œuvre jusqu'à la fin des temps, une institution qu'un savant protestant aile-
mand, récemment converti, a appelée 1' « Incarnation permanente ». Cette institution, c'est l'Église ! L'Église, messagère de la vérité, cherche à la faire parvenir aux âmes par ses ministres, depuis le premier de tous, qui siège sur le trône de Pierre, jusqu'au plus simple curé du dernier des villages. Et le Pontife suprême, et les évêques, ses frères, et les prêtres, ses fils, peuvent redire à juste titre cette parole de saint Paul : « Nous sommes les lieutenants, les ambassadeurs de Jésus-Christ et Dieu lui-même parle par notre bouche. Pro Christo legatione fimginiur, tanquam Deo exhortante per nos ». C'est ce sublime ministère que Dieu, à un jour de ma vie, a bien voulu me déléguer, c'est cette mission que je viens de remplir au milieu de vous ; et, laissez-moi vous le dire avant de descendre de cette chaire, si vous ne trouvez pas en mes paroles ces charmes enchanteurs qui ravissent les oreilles et que notre société trop légère semble exclusivement rechercher, vous y trouverez au moins la chaleur sainte et sans phrase d'un cœur qui vous aime et qui n'a qu'une ambition, celle de vous sauver. Ainsi soit-il !
SERMON