‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 17 sur 38 · I. JOAN., V · texte numérisé non relu

I. JOAN., V

C'est en vain que les adorateurs de la raison humaine accusent et condamnent la foi au nom de la science, de la liberté et du progrès, ces aspirations ou plutôt, comme ils disent, ces conquêtes glorieuses de la société moderne. Ils ont beau présenter la vérité révélée comme obscurité, comme servitude, comme immobilité : leur fin de non-recevoir pèche par la base et tombe dans le vide. La foi, c'est la lumière : elle projette dans l'intelligence les plus brillantes clartés dont le Ciel ait jamais éclairé la pensée humaine. A qui lui reproche ses ombres, elle répond noblement qu'elle en est fière : ses mystères sont ses titres de gloire, et, pendant que la raison, sottement vaniteuse, travaille inutilement, la sueur au front, à expliquer l'énigme de l'atome que le vent emporte, elle déploie ses ailes et s'envole sur les sommets de l'infini, pour contempler, dans le demi-jour qui convient à l'infirmité de son œil, les splendeurs du soleil

de la vérité. La foi, c'est la vraie liberté de l'esprit, puisqu'elle l'affranchit de tout ce qui peut ici-bas l'entraver, l'affaiblir, le dégrader : préjugés, ignorance, erreurs. Et à ceux qui ne croient pas et qui restent volontairement dans leurs doutes, elle démontre que, victimes de la plus humiliante des servitudes, ils ont perdu jusqu'au droit de prononcer le saint nom de la liberté. La foi, c'est le progrès, c'est une puissance active qui cherche la lumière : « Fides quœrens intellect uni ». Avec son flambeau sacré, pourvu qu'on le tienne fortement dans ses mains et qu'on le protège contre les orages qui voudraient l'éteindre, on est sûr de s'avancer toujours et de ne s'égarer jamais dans ce vo}Tage vers l'infini, de l'une à l'autre de ses éternités, entre lesquelles, comme dit Pascal, nous sommes engloutis. Qu'ils regardent donc devant eux, ces maîtres de la raison indépendante, qui, prenant des airs de prophètes, osent annoncer les obsèques prochaines de la Religion, de la foi, trop surannée pour ce siècle : elle est là devant eux, toujours debout, toujours triomphante, le front toujours ceint de son triple diadème de lumière, de liberté, et de progrès : « Hœc est Victoria quœ vincit mtindum, fides nostra ».

Mais la conspiration antichrétienne ne se contente pas de condamner la foi au nom de la raison, elle attaque encore son influence sociale au nom de l'histoire. Les bienfaits que l'Évangile a semés à travers les âges au profit de tant de générations malheureuses, c'est le mot d'ordre, c'est la tactique suivie chaque jour, elle les travestit, elle les dénature, elle les nie. Entre ces bienfaits il en est un tellement authentique, tellement palpable, qu'il s'impose à

l'esprit, comme la lumière de l'astre du jour à notre paupière, c'est celui de la réhabilitation de la femme. Vous penseriez peut-être qu'au moins celui-là doit trouver grâce devant les sophistes ? Vous vous trompez ! Mais n'ayez pas peur, ils ne réussiront pas à éteindre le bon sens, à étouffer la vérité. Saint Jean Chrysostôme comparait les impies de son temps à des enfants perdus établis au sommet d'une montagne, qui soufflent de toutes leurs forces dans leurs joues et qui répondent à ceux qui leur demandent ce qu'ils font là : « Nous éteignons le soleil ». Et, comme le soleil ne s'éteint pas, voilà ces héros qui ferment les poings, qui agitent l'air, qui frappent du pied, s'imaginant avoir, par ces bravades, chassé le soleil devant eux et prenant les ténèbres de leur étourdissement pour une nuit qui n'aura plus de fin. Ah ! ils ont beau chanter d'une commune voix, ces tristes docteurs du mensonge, la ruine de l'Evangile et l'extinction du soleil de la vérité,

Cris impuissants, fureurs bizarres, Pendant que ces parleurs barbares Poussent d'insolentes clameurs, Le Dieu, poursuivant sa carrière, Verse des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs !

Mais ne désertons pas la lutte; on nous appelle sur le terrain de l'histoire : c'est notre devoir de nous y rendre et de montrer que c'est au Christianisme que nous devons cette grande transformation de la femme, avant lui et en dehors de lui si avilie, si dégradée.

Voulons-nous connaître, M. F., le rôle et la dignité de la femme en ce monde dans les desseins du Créa-

teur ? Ouvrons la Bible, et ce rôle, cette dignité, nous les verrons tracés à la première page dans une parole tombée des lèvres mêmes de Dieu. Cette parole, elle est présente à votre esprit : « Faisons à l'homme un aide semblable à lui », dit le Seigneur. Et, pendant qu'Adam est plongé dans un profond sommeil, le Tout-Puissant détache des régions voisines de sa poitrine un ossement superflu et en façonne, en « édifie » la première femme. « Ce n'est point de la tête qu'il la tire, dit un savant interprète des saints Livres : la femme ne doit point être pour l'homme une rivale ; ce n'est point de ses pieds : la femme ne doit point être pour l'homme une esclave ; c'est du tabernacle de son cœur, et, le cœur étant le principe de l'amour, la femme doit être pour l'homme une compagne aimée et conséquemment respectée ». Or, je vous le demande, quel a été dans le monde avant le Christianisme, en dehors du peuple Juif, caché dans un coin de l'Orient et qui d'ailleurs ne se distingue des autres peuples que comme une pâle vapeur de lumière dans les ténèbres d'une nuit profonde, quel a été dans le monde le sort de la femme?-' Nous le dirons, M. F., le mot est dur, mais c'est le cri de la vérité, partout, dans les civilisations les plus élevées comme au sein de la plus hideuse barbarie, partout la femme n'était qu'esclave ou courtisane. J'ai beau interroger la législation, lire les princes de la littérature et de la science, consulter les maîtres de la philosophie aussi bien que les prêtres du paganisme, partout les lois la maltraitent, les poètes s'en moquent, les sages la méprisent, les initiateurs religieux l'avilissent etla dégradent. Toujours et partout, en Egypte comme dans l'Asie-Mineure, chez les

Grecs comme chez les Romains, à part quelques exceptions enregistrées par les historiens avec d'autant plus de complaisance qu'elles sont plus rares, toujours et partout son sort se réduit à cette triste formule : esclave ou courtisane. De la fange ou du sang, voilà l'affreux dilemme qui pèse sur sa tête ; la honte ou la misère, et presque toujours tous les deux à la fois, voilà son humiliante destinée. Ecoutez, M. F., le sombre tableau qu'en a tracé un des publicistes les plus savants de notre temps ; vous me permettez pourtant d'en adoucir les couleurs, par respect pour la délicatesse de vos âmes : « Tel est le sort de la femme dans l'histoire en dehors de la civilisation évangélique. Vendue par l'avarice à un mari qu'elle ne connaît pas, elle est retenue captive dans un coin obscur du logis par la jalousie qui la suspecte. Encore est-il que la mesure est souvent superflue : on lui a dès l'enfance écrasé les pieds, afin de l'empêcher de marcher. Ne parlez pas des joies de l'esprit, des plaisirs de l'intelligence, elle n'a pas le droit de les connaître. Le mari dort, elle travaille, elle porte les lourds fardeaux. Faut-il le dire ? on l'a maintes fois vue accouplée avec l'âne et la charrue. Qu'elle fasse déplaisir à son seigneur et maître en quelque bagatelle, il ne tarde pas à s'en débarrasser en lui ôtant la vie, et, ce qui est affreux, il n'a rien à démêler avec la loi ni avec l'opinion publique. Le barbare tyran vient-il à mourir, elle est condamnée à monter sur son bûcher, à s'ensevelir avec son cadavre dans les flammes ou à s'enterrer vivante dans sa tombe ». Je m'arrête, M. F., j'ai hâte de tirer le rideau sur tou tes ces ignominies : ce queje puis dire pour résumer cette peinture dans un dernier trait, c'est que la

femme, cette frêle créature, plus faite pour s'abreuver de la rosée du Ciel que du vin mortel des grossiers plaisirs, était avilie, traînée dans la boue, sans dignité, sans honneur ; ruine morale scellée par le désordre dans un tombeau abject, elle n'inspirait plus que l'horreur et le mépris.

Mais tout espoir est-il perdu ? Un grand orateur contemporain, entre autres traits sortis de sa main magistrale pour établir une thèse presque semblable à la nôtre, nous présente un voyageur égaré qui, rencontrant sur ses pas une femme et lui demandant sa route, reçoit de la pauvre créature cette réponse : « Je ne sais pas, je ne suis qu'une femme ». A quelques siècles de là, un saint religieux se trouve face à face avec une autre femme dans une rue étroite et fangeuse , et il se met aussitôt dans la boue pour la laisser passer à pied sec, et, quand lafemme, à la vue de cet acte d'humilité, lui dit, en rougissant de confusion : Mon père, que faites-vous là ? vous êtes prêtre et religieux, pourquoi me céder le chemin à moi, qui ne suis qu'une pauvre femme ? le B. Henri Suson, car c'était lui, répond : Ma sœur, j'ai l'habitude d'honorer et de vénérer toutes les femmes, parce qu'elles rappellent à mon cœur la Mère de mon Dieu. Tel est le changement opéré par le Christianisme ; un Dieu descend du Ciel pour le rachat du monde, et, à peine arrivé sur cette terre, il fait resplendir au sommet de l'humanité, comme un astre éblouissant, une femme chef-d'œuvre de dignité et de grandeur, idéal de grâce et de pureté. C'est la Vierge Marie, sa mère ; son heure venue, le Christ monte au Calvaire, et, après avoir montré au monde au pied de la Croix, àcôté delà Viergeimmaculée, uneautre femme, celle-là

jadis flétrie par le mal, mais relevée parle repentir, il s'écrie : « Consunimatum est. Tout est consommé ».

Oui, M. F., l'œuvre de la rédemption de l'humanité est achevée, et, dans cette œuvre, la réhabilitation de la femme pour tous les siècles à venir. O femme ! tu peux maintenant chanter l'hymne de la délivrance et saluer, acclamer le Christ, ton libérateur : c'est lui qui vient de mettre fin à ton double esclavage de misère et de honte. Il t'a laissé la charte de ton émancipation, c'est son Évangile. Dans ce livre divin, il y a un mot du Maître, un précepte formel qui fait de toi un objet sacré, interdit aux convoitises de l'homme, inacessible à son contact, et religieusement inviolable en dehors du foyer conjugal. Dans ce livre divin, il y a des paroles fécondes, qui rendent la couche nuptiale elle-même immaculée et toute rayonnante d'honneur. Associée à l'homme dans l'unité du cœur bien plus que dans l'unité de la chair, tu ne trouveras plus en lui un maître impérieux et dominateur, car Jésus-Christ t'a constituée son égale, son soutien, le charme de sa vie, lacompagne de sesjoies comme de ses douleurs ; il a fait plus encore, il t'a mis au front une couronne plus brillante, une auréole toute nouvelle et toute radieuse, qui te rend la rivale des anges, l'auréole de la virginité.

Voilà, M. F., les principes de la réhabilitation de la femme ; ils découlent de l'Évangile, qui nous apprend qu'elle est égale à l'homme en dignité et en valeur réelle devant Dieu : pour tous deux, même Rédemption, mêmes sacrements, mêmes grâces. Jésus-Christ les voit du même œil, il les aime dumême amour, il les purifie du même sang, il les destine à la même félicité. Il ne reconnaît devant Lui que des

332 MONSEIGNEUR BILLAKD

âmes, filles, sur la terre, du même Père qui est au Ciel.

Mais il ne surfit pas de vous montrer le Christ Jésus jetant dans le monde sa doctrine comme une semence, j'ai besoin de vous en exposer la puissante germination, ou plutôt la magnifique eftiorescence. Ouvrons donc l'histoire du Christianisme, cette incomparable épopée qui a duré dix-huit siècles, toute tissée, jour par jour, de la plus merveilleuse poésie du coeur, resplendissante de ce qu'il y a de plus fortifiant dans la vertu ; c'est le nobiliaire, l'armoriai, le livre d'or de la femme ; et cette histoire, elle me paraît divisée en quatre grands chapitres consacrés à ses quatre principaux titres de noblesse.

La première gloire de la femme régénérée par la foi, son premier titre de noblesse, c'est la virginité. La virginité est la fleur de la chasteté, elle en est le rayon le plus pur et le parfum le plus délicat ; c'est l'esprit travaillant à absorber la chair, c'est l'âme s'efforçant de vivre dans un corps comme si la tombe l'avait déjà affranchie du corps. Ecoutons saint Bernard : « Quelle est la vie de l'ange ? dit ce saint Docteur. Intelligence pure, l'ange n'est pas, comme l'homme, sous la loi de la matière, nulle vapeur de la terre n'obscurcit son entendement, nulle impression des choses sensibles ne touche son cœur, l'esprit est tout son être, penser est toute sa vie ; or la virginité est l'essai de cette existence sublime. C'est le bonheur de l'ange de la devoir à sa nature, c'est la gloire des vierges d'y aspirer par l'énergie de leur volonté aidée de la grâce. L'ange est au-dessus des vierges par sa condition, les vierges compensent la

condition par le mérite, elles sont les égales des anges par la vertu ». Aussi les peuples les plus corrompus ont-ils tenu la virginité en estime, les Romains en avaient fait pour leurs Vestales une institution publique. Or, M. F., le christianisme a enfanté des légions de vierges. Les unes retracent la pureté des anges parmi les corruptions du monde, vivant en apparence, dit saint Paul, parmi les foules, mais ayant déjà leur demeure dans le Ciel. Les autres croissent à l'ombre du sanctuaire, tilles du silence et de la solitude, « desquelles le monde n'est pas digne », et qu'on dirait déjà avoir passé par la tombe, tant elles ont dépouillé les sens. Ah ! il me semble la voir sous mes yeux, cette angélique apparition de la vierge chrétienne. Dans les premiers âges du Christianisme ce sont les femmes privilégiées, ces âmes bénies qui, touchées, ravies, émues de la divine beauté du Christ, dédaignent, à l'école de Marie, l'idéal des vierges, de donner leur main à un époux terrestre, fils de la mort, destiné à la mort. Ce sont, à leur suite, ces nobles filles de nobles matrones romaines, qui échangent avec bonheur leurs joyaux etUeurs pierreries contre lesinstruments de la pénitence et du sacrifice : Marcella ou Léta, Eustochie ouBléiille, Albinaou Asselle,et tant d'autres, à qui les plus grands Docteurs aimaient à prodiguer la fleur de leur génie, célébrant avec enthousiasme leur mystérieux hymen avec le Dieu du Ciel. Ce sont ces myriades d'héroïques fiancées du Christ qui ont peuplé les monastères du Moyen Age, montrant aux barbares, dans une leçon toute vivante, l'empire immortel de l'esprit sur les sens. C'est Geneviève, l'humble bergère, qui apparaît au berceau

de notre histoire comme le génie gracieux et tutélaire de la Religion et de la Patrie. C'est la Vierge d'Assise, sainte Claire, qui enrôle sous l'étendard de la pauvreté une armée de sœurs, qui rivalisent avec elle de privations et d'austérités. C'est la vierge de Viterbe, l'illustre et poétique héroïne de la foi, sainte Rose, mourant à dix-sept ans, au milieu des acclamations du peuple. C'est la vierge de Sienne, Catherine, qui donne aux princes et au Pape de si courageux conseils et exerce sur son siècle une si étonnante action. C'est la vierge d'Avila, l'ange du Carmel, Thérèse de Jésus, l'esprit le plus sublime dans le cœur le plus aimant. C'est toi, humble paysanne de Domrémy, noble Jeanne, toi qui disais: « Je n'ai jamais vu couler le sang de France, sans que mes cheveux ne levassent sur ma tête », toi vers qui mon pays vaincu et démembré tourne les yeux. Tu as été notre libératrice dans les mauvais jours, nous ne saurions l'oublier : ah ! il nous est consolant de penser qu'alors qu'un vainqueur enivré se faisait couronner roi de France et d'Angleterre et envoyait ses trompettes sonner sur nos places publiques la fin de la France : « Finis Galliœ », toi, de ta chaste épée, que tu avais ramassée à terre toute brisée, tu as gravé sur les murs d'Orléans un autre mot qui fut vrai, celui-là : « Resurrectio Galliœ , Résurrection de la France » ! Mais à quoi bon, M. F., évoquer les souvenirs du passé ? Les détracteurs de l'Évangile n'ont-ils pas sous les yeux, même à cette époque de mollesse et d'affaiblissement, cette merveilleuse création de l'Église de Jésus-Christ ? pour moi je l'ai souvent rencontrée dans le ministère des âmes, et la vision en est toujours vivante dans mon

cœur. Essayerai-je de vous en peindre les traits tout célestes ? Ah ! je le sens, il me faudrait et le pinceau et l'inspiration du B. Angelico de Fiesole. Elle était vêtue d'une longue robe, dont la neige est la couleur, elle portait une étoile au front et un lis à la main, ses yeux voilés s'abaissaient vers la terre avec une modestie émue, ou se levaient au ciel avec un feu d'une douceur infinie ; c'était la beauté, la candeur, l'innocence, la paix, la vie, c'était l'âme transfigurée, c'était Dieu se montrant à travers l'ombre transparente des formes ; son nom était virginité et les anges lui disaient : Ma sœur ! Voilà l'œuvre du Christianisme.

Continuons, M. F., de contempler les fleurs que la foi fait éclore dans le jardin de l'Église. Quelquefois ces âmes évangéliques, au lieu d'un lis, tiennent en main une palme, glorieux emblème du triomphe, et la robe blanche fait place à la tunique rouge de sang. Le Christianisme a mis au front de la femme un second rayon de lumière, c'est le martyre : cette pourpre sanglante, témoignage d'un double amour pour le Christ et pour la pureté, est son splendide vêtement. Eh bien! M. F., le martyre, cette mort si dure, à la fleur de la vie et devant les sourires d'un avenir plein de charmes, cette mort affreuse, qui brise dans d'épouvantables tortures les membres les plus délicats et les enveloppe dans un réseau de feu, cette mort, dont la seule pensée fait frémir, les vierges, les femmes chrétiennes la subissent et l'affrontent avec un courage si héroïque que saint Jean Chrysostôme, pour le célébrer, semble entrer en extase et trouve de lyriques accents : « Béni

soit Dieu, s'écrie-t-il, béni soit Dieu ! la femme est intrépide devant la mort. Ce vase si faible exposé au mépris est devenu une arme que rien ne peut briser. La femme est intrépide devant la mort : rougissez, Gentils; Juifs, soyez confondus. Voilà le grand miracle du Christ, voilà la grande preuve de sa puissance et de la vérité de son Évangile : devant la mort, qui, jusque-là, faisait peur aux saints eux-mêmes, la femme est intrépide ». Or, M. F., à quelle heure de l'histoire du monde s'accomplissait ce prodige ? En pleine -décadence romaine, au sein de la société la plus dégénérée. Salut donc à vous, jeunes vierges de Catane et de Syracuse, que je vois mourir en chantant l'rrymne des noces avec le céleste Époux. Salut à toi, Thécla, sainte amie du grand Apôtre, dont la pureté rejaillit au front comme une lumière qui éblouit les bêtes fauves de l'arène ! Salut à toi, Blandine, expirant sur la croix, toute transfigurée et attirant l'admiration de tes bourreaux i Salut à toi, jeune vierge de Rome, Théodora, dont notre grand poète rouennais, rivalisant avec Ambroise, a voulu glorifier la mort si saintement ambitionnée. Salut à toi, Cécile, au virginal amour, à l'âme ravie par le concert des anges ! Salut à vous, ô perles les plus brillantes, ô diamants les plus étincelants de la couronne de l'Église ! Salut à vous, Agnès et Eulalie, dont les âmes s'échappèrent au milieu des supplices sous forme de colombes ou comme une traînée de feu pour monter jusqu'au Ciel ! Salut à vous encore une fois ! mais gloire à Dieu, gloire au Christ, gloire à l'Évangile,

Qui, dans un faible cœur, allume un grand courage !

Salut à vous, ô jeunes vierges, mes sœurs, mes compatriotes, que je vois, à l'heure qu'il est, par delà l'Océan, en Chine, en Corée, au Tonkin, au Japon, mourir comme on mourait jadis, l'héroïsme au cœur et la sérénité au front !

M. F., disons-le, et disons-le bien haut, ces vierges, ces femmes qui montent sur le bûcher plutôt que de rendre aux hommes un cœur qu'elles ont consacré à Dieu, elles portent avec elles l'honneur et la dignité de tout leur sexe. Héritières de leur courage, imitatrices de leurs exemples, toutes les femmes chrétiennes, épouses ou mères, graviront à leur suite les hauteurs du sacrifice, et, par leur héroïsme dans le martyre quotidien de la vie, supérieures à l'homme que la moindre épreuve abat, que la plus légère souffrance déconcerte, prouveront qu'il y a souveraine injustice à méconnaître leurs titres à l'égalité du droit dans l'égalité du respect.

Mais là ne s'arrête pas l'action du Christianisme. Conduisant par des chemins divers la femme à l'honneur de la régénération, Jésus-Christ, son libérateur, a voulu lui confier un aimable ministère, l'investir d'une noble magistrature, le ministère, la magistrature de la charité. Qu'on ne me parle plus de la vierge et de la matrone antiques, au cœur resserré dans le glacial manteau de l'égoïsme et du luxe ! voici une femme nouvelle capable de donner à la société païenne les plus profonds étonnements. C'est la femme chrétienne, qui se consacre dans le sacrifice et le don d'elle-même à soulager toutes les formes de la souffrance et du dénûment. Cette femme, je l'aperçois au berceau des temps évangéliques. C'est

Tabithe ou Dorcas, dont il est parlé au livre des Actes, dont toutes les veuves pleuraient la mort en montrant à saint Pierre les tuniques et les robes qu'elle leur façonnait de ses mains. C'est cette noble tribu des diaconesses, portant au front comme un rejaillissement de l'auréole sacerdotale, exerçant dans l'Église, pour le service des pauvres, une sainte et glorieuse lieutenance. Ce sont ces illustres Romaines prodiguant aux membres souffrants du Christ les héritages fondés parleurs ancêtres. Vous citeraije les noms de ces bienfaisantes messagères du Ciel qui ne traversaient le monde qu'en y faisant le bien ? Vous parlerai-je de cette héritière des Fabius qui vend son patrimoine et fonde à Rome le premier hôpital pour les malades, les estropiés et les esclaves de rebut, jalouse de les soigner elle-même ? Vous nommerai-je cette descendante des Gracques et des Scipions, l'illustre Paula, qui foule aux pieds toutes les grandeurs pour se faire servante de toutes les misères, et dont la vie, racontée avec tant de charme aux femmes de notre siècle, suscite chaque jour de si beaux dévouements ? Et cette chère sainte Elisabeth de Hongrie, qui échange son palais pour l'hôpital et, reconnaissant dans le lépreux son petit frère du bon Dieu, le reçoit dans ses bras, lave et baise ses plaies? Et toutes ces femmes du Moyen Age devenues dans les mœurs chrétiennes un véritable objet d'enthousiasme et inspirant au cœur du chevalier un amour délicat et fort, qui se confondait avec l'amour de Dieu ? Et ces légions d'âmes généreuses qui se dévouent chaque jour aux infirmités les plus rebutantes de la pauvre nature humaine ? Ah ! je l'ai vue hier, la femme chrétienne : elle était intrépide ;

dans son dévouement, elle traversait les champs de bataille, les balles sifflaient à ses oreilles, les boulets et la mitraille couchaient avec fracas les rangs armés, elle soignait les blessés, elle consolait les mourants, elle les suivait à la couche de l'ambulance ou au repos du cimetière, elle visitait les prisonniers et ne désertait pas les orphelins. Qu'elle vienne à mourir à son tour, cette bienfaitrice des cœurs souffrants, et son convoi funèbre surpassera en honneur toutes les ovations dont les peuples honorent leurs grands hommes. Je m'en souviens encore, il me fut donné un jour de contempler Paris je pourrais dire la France entière, derrière un cercueil. Députés et ministres, ambassadeurs et généraux, les plus hauts dignitaires de l'Eglise et de l'État marchaient, confondus pêle-mêle avec les petits et les pauvres, derrière un pauvre corbillard. Les funérailles des princes, l'entrée des triomphateurs n'avaient jamais apporté plus d'émotion. Qu'était ce, M. F. ? C'était le convoi funèbre d'une femme, oui, d'une femme chrétienne qui semblait avoir donné rendez-vous à tous ceux qu'elle avait visités, secourus, conseillés, pendant les longues années de sa vie. Tous pleuraient la sainte morte, qu'ils appelaient leur sœur et leur mère : c'était la sœur Rosalie, la Sœur de Cha. rite. Et une des voix les plus autorisées de l'époque, acclamant cette gloire sous les voûtes de l'Institut, s'écriait, dans un mot qui restera : « C'est un triomphe de deuil ». Voilà la femme chrétienne !

Hâtons-nous, M. F. : nous avons encore un nouveau fruit de l'Évangile à cueillir dans une nouvelle gloire de la femme. Elle fut jadis objet de mépris et

de dédain pour l'homme ; voici que le Christianisme la prend et l'élève à l'incomparable honneur de former des âmes et de les enfanter à la vie de Dieu par l'éducation, par l'apostolat. Elle devient l'initiatrice, la messagère de la lumière dans le monde. Partout où la foi a pénétré, partout où elle s'est épanouie, c'est sans doute par l'action ostensible d'un homme, par la prédication d'un missionnaire officiel de la vérité, évêque ou prêtre ; mais regardez bien derrière cet apôtre, quelquefois devant lui, qu'il s'agisse d'une société, d'une famille ou d'une seule âme, vous verrez toujours une femme. Le rôle des femmes, M. F., est souvent, comme on l'a dit si spirituellement, semblable à celui des anges gardiens : elles conduisent le monde, mais en restant invisibles comme eux. Ce n'est que rarement que les anges deviennent visibles ; c'est à l'heure du danger suprême qu'ils se montrent comme sauveurs. Qui de vous ignore , M. F., que les illustres Pères de l'Eglise ont dû la foi, qu'ils ont prêchée et soutenue, à des femmes, à des mères, à des soeurs chrétiennes, qui les ont enfantés à l'apostolat par la prière, par l'instruction et souvent par les larmes ? A qui devons-nous le théologienpoète, saint Grégoire de Nazianze ? n'est-ce pas à sainte None sa mère et à sainte Gorgonie, sa sœur ? Et saint Basile le Grand, avec ses deux frères Grégoire de Nysse et Pierre de Sébaste, qui les a formés? n'est-ce pas une sainte femme, sainte Emmélie, leur mère ? Et le grand archevêque de Milan, Ambroise, n'est-il pas l'œuvre d'une sœur aimée, sainte Marcelline ? Et le docteur à la bouche d'or, Chrysostôme, oùa-t-il puiséce courage, cettefermeté, cet héroïsme, qui encadre sa grande figure ? n'est-ce

pas sur le cœur d'Anthuse, sa mère, qui, devenue veuve à vingt ans, arrachait au rhéteur païen Libanius ce cri d'admiration : « Quelles femmes il y a parmi les chrétiens ! » Il serait banal de parler d'Augustin : le nom de Monique est sur toutes vos lèvres, et le souvenir de ses pleurs, de ses angoisses, de ses entretiens tout célestes est dans tous vos coeurs. Mais je puis citer Grégoire le Grand : lui-même, dans une inscription que tout pèlerin peut lire encore à Rome dans son ancienne maison natale, confesse avec reconnaissance que c'est Sylvia, sa sainte mère, qui l'a donné à l'Eglise. Ah! M. F., comment ne pas applaudir à la belle parole du comte de Maistre affirmant que, dans toutes les grandes œuvres du Christianisme apparaît une femme ? Remontons au berceau de toutes les nations modernes, que trouvons-nous ? une femme conduisant un prince aux pieds de l'Église. C'est sainte Hélène qui retrouve la croix du Sauveur et fait monter sur le trône la religion du Christ en la personne de Constantin son fils ; c'est Théodelinde qui convertit la race farouche des Lombards; c'est la vertueuse Ingonde, qui, ramenant Herménégilde à la foi, éteint l'arianisme chez les Barbares ; c'est cette célèbre abbesse d'Angleterre, la belle et sainte Lioba, qui continue les travaux de saint Boniface et fait l'éducation des Germains jusque dans leurs forêts. Dans notre histoire, c'est Clotilde, faisant tomber Clovis aux pieds de son Dieu ; c'est Blanche de Castille donnant à notre cher pays, avec le plus saint de nos rois, la plus belle, la plus pure de ses gloires.

Je m'arrête M. F. La voilà donc, la femme qui était, comme disaient les Romains, « dans la main »

de l'homme, « in manu » ; la voilà affranchie, régénérée, réhabilitée, émancipée, devenue l'apôtre de Dieu. Elle, qui était jugée impropre même aux affaires du foyer, la voilà mandataire de Dieu, faisant son œuvre et avec un noble succès. Elle, qui était réputée incapable de se gouverner elle-même, elle étend le règne du Christ, son Maître, et ce phénomène se reproduit de nos jours comme dans les siècles passés ; nous pouvons le contempler autour de nous, il est à notre foyer. Une des plus belles ligures, une des gloires les plus pures de notre époque, c'est assurément ce grand religieux, cet orateur incomparable dont j'aime souvent à vous parler, parce que sa mémoire vit toujours dans mon âme à l'état d'un vrai culte. Eh bien ! M. F., Lacordaire, dictant à un ami sur son lit de mort les souvenirs de son enfance, nous dit qu'élevé par une mère chrétienne, courageuse et forte, la Religion avait passé de son sein en lui comme un lait vierge et sans amertume. Sa mère formait en son âme comme le premier, le plus touchant, le plus durable édifice. Et, quand il l'eut perdue, à l'heure de sa gloire, qui fut aussi pour lui souvent l'heure de l'épreuve, Dieu lui ménagea comme conseil et comme soutien une seconde mère, cette femme illustre dont le nom grandit chaque jour, cette femme qui se cachait derrière un des piliers de Notre-Dame pour jouir de ses triomphes et applaudir à ses accents : vous l'avez nommée, Mme Swetchine. Qui de nous M. F., dans sa sphère obscure, n'a au cœur, comme un souvenir embaumé ou comme une douce vision, un idéal formé de toutes les vertus et de tous les charmes? et ce souvenir et cette vision et cet idéal, c'est une mère, c'est une

épouse, une sœur, une fille, de qui nous pouvons dire, comme autrefois Polyeucte de sa Pauline tant aimée,

Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne.

Je me souviens, M. F., d'avoir vu au musée de Florence, un marbre célèbre, tout tiède encore delà main de l'artiste inconnu qui le sculpta, tout chaud du souffle de son cœur : c'est le groupe des fils et des filles de Niobé, accablés de traits invisibles pour avoir insulté le Ciel. C'est en vain qu'ils fuient, c'est en vain que leur mère, auguste dans sa douleur, leur ouvre son sein comme un refuge, éperdue, impuissante, les yeux et les bras au ciel : il faut qu'ils succombent tous. Ils confessent que, même jeunes, même vaillants, on ne peut résister à la divinité. Ainsi en est-il de la France, en

ces tristes jours Mais nous, plus heureux que les

enfants de Niobé, nous avons un refuge assuré au milieu de nos malheurs, c'est le sein de nos mères. Oui, ô femmes ! soyez chastes, soyez courageuses jusqu'au martyre, rayonnez autour de vous par la charité, mais surtout soyez à la hauteur de votre mission comme mères de famille, remplissez le mandat de Dieu dans l'apostolat et dans l'éducation, ramenez vos maris à la foi, élevez vos filles dans la simplicité et l'amour des vertus évangéliques, formez surtout vos fils aux vrais sentiments de l'honneur, dans l'estime d'eux-mêmes et de la pureté. Faites-en des braves et, quelque jour, je ne sais lequel, notre chère patrie sera, par eux et grâce à vous, régénérée et sauvée. Ainsi soit-il.

Page 1