‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 18 sur 38 · SUR LA SUPPRESSION DE L'ESCLAVAGE PAR LE CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

SUR LA SUPPRESSION DE L'ESCLAVAGE PAR LE CHRISTIANISME

(sans date)

Tout a été dit, M. F., je le reconnais, sur l'esclavage dans les temps antiques. Des savants de premier ordre ont consacré d'admirables travaux à en retracer la douloureuse histoire, nous nous contenterons d'emprunter quelques-uns de leurs tableaux.

Eh bien ! M. F., qu'était l'esclave avant le Christianisme ? C'était un homme accroupi aux pieds d'un autre homme dans l'attitude de la peur et avec le frisson perpétuel ; c'était un homme livré à l'omnipotence, à la merci d'un maître, dans de telles conditions, qu'il tombait à l'état de chose :«Res mancipii ». On pouvait le vendre, le céder, l'échanger, l'exploiter comme une bête de somme. Ses facultés et sa vie étaient évaluées au prix de quelques pièces de monnaie. On a découvert, il y a peu de temps, en Algérie, un document daté du consulat de Septime-Sévère : c'est un tarif de droits de douane ; or, voulez-vous savoir quel prix l'esclave payait à l'octroi ? Le même prix qu'un mulet, un peu plus qu'un âne. Rien n'est

triste à lire dans les écrivains de l'antiquité comme les traitements infligés aux esclaves. A Sparte, et la loi était de connivence dans cette odieuse pratique, à Sparte, ils recevaient, chaque année, un certain nombre de coups sans les avoir mérités, uniquement à titre traditionnel ; et, si l'un d'eux semblait, par sa bonne mine, s'élever au-dessus de sa condition, il était mis à mort. A Rome on les enterrait par centaines dans un cachot souterrain, ergastidum ; leur chaîne ne les quittait ni le jour ni la nuit, elle les suivait aux travaux des champs. Un auteur païen, Apulée, nous les montre la peau sillonnée par la trace livide du fouet, le front marqué, les pieds étreints d'un anneau de fer, pâles, amaigris, exténués, n'ayant plus figure humaine. Si nous lisons les poètes, ces peintres vifs mais fidèles de leur époque nous décrivent des abominations qui nous font rougir. Nous apprenons de Plaute, et nous le pouvons croire sur parole, il avait eu lui-même ce sort, nous apprenons de Plaute, qu'on les suspendait à une poutre avec un poids de cent livres aux pieds, pour mieux leur donner les étrivières. Ovide nous trace le tableau d'une matrone armée de broches aiguës qu'elle enfonce dans la chair de ses fidèles esclaves, pour les stimuler. Juvénal met en scène des femmes égratignant leurs servantes par manière de passe-temps, et les faisant fouetter jusqu'au sang, jusqu'à la mort, pendant qu'elles s'occupent à se farder ou à admirer la frange d'or de leur robe. Qui ne connaît le fameux vers tant de fois cité : « Sic volo, sic jubeo ».? Il a trait à un esclave condamné à être crucifié. « Une croix pour cet esclave : Pone crucem servo. — Qu'at-il fait ? De grâce, un instant de sursis : il s'agit de

la mort d'un homme. — Insensé, est-ce que l'esclave est un homme? Il n'a rien fait, qu'importe Pqu'il meure, je le veux, je l'ordonne, j'ai pour raison ma volonté». Est-il possible, M. F., d'exprimer plus énergiquement le droit du maître dans l'antiquité sur son esclave ? C'était un droit et non un crime : « Jus putant esse^ non crimen ». Il y avait à Rome, dit Pline, un chevalier, nommé Phidius Pollion qui engraissait ses murènes avec ses esclaves : avoir le malheur de casser un verre, c'en était assez pour être jeté dans l'affreux vivier. Misérable conduite, dit un autre historien, qui attira le blâme de l'Empereur, et pourtant lui-même, le très clément Auguste, fit crucifier au mât de son vaisseau son esclave, qui s'était permis de manger une caille chère à son maître. Un de ses successeurs, Caligula, trouvant que les bêtes du cirque coûtaient trop à nourrir, leur donnait des esclaves à manger, et il n'en resta pas moins le maître du monde. Il y avait un proverbe qui disait : « Autant d'esclaves, autant d'ennemis ; quot servi, tôt hostes ». Aussi une affreuse loi des suspects était suspendue sur leurs têtes : toutes les fois qu'un maître avait péri de mort violente, on immolait tous les esclaves qui se trouvaient dans la maison. Je me rappelle encore l'émotion que j'éprouvai un jour en faisant traduire un passage de Tacite par des jeunes gens que j'aimais. Un préfet de Rome, Pedanius Secundus, avait été trouvé sans vie : or il avait sous son toit quatre cents esclaves, hommes, femmes, enfants, vieillards. Selon la coutume, ils devaient être crucifiés. On les conduit au supplice, mais le peuple, ému de leur sort, touché de leurs cris déchirants, s'ameute et veut empêcher le massacre.

Alors le Sénat s'assemble pour délibérer et, après un plaidoyer à l'appui de la coutume, que nous a conservé le grave annaliste, le supplice est voté et les quatre cents malheureux périssent sur la croix. Ce n'étaient que des esclaves.

Vous êtes indignés, M. F., et vous avez raison. Eh bien ! toutes ces horreurs étaient sanctionnées par les lois et avaient pour complices les sages euxmêmes. Les juriconsultes disaient de l'esclave : «Nullum caput habet, c'est une tête qui ne compte pas » ; « Servitus morti assiniilatur », l'esclave n'existe pas pour la loi, il est comme mort. Pour lui point d'état-civil, point de propriété, point de mariage, point de paternité, point de famille. La vérité donc, M. F., c'est le mot de Sénèque : « Tout était permis contre les esclaves, cum omnia in servum liceant ». Oui, tout, M. F. : on flétrissait leur âme en même temps que leurs corps, on faisait de ces pauvres créatures des êtres impersonnels, sans pudeur, sans conscience ; et ici je m'arrête, je suis dans le temple saint, dans une chaire chrétienne, je parle à des âmes que je vénère, et je dois craindre qu'en trop remuant la boue, il ne s'en échappe des émanations malsaines. Je m'arrête donc, mais, en face d'un si douloureux spectacle, d'une moitié de l'humanité tenue par l'autre en esclavage, je sens le besoin de m'écrier avec Bossuet : « Quel état et quel état ! ». Oh ! qui me donnera le secret de cette lamentable énigme ?

Il existe, vous le savez, à cette époque une école qui, par haine du Christ, attaque, avec tous les efforts d'une science désespérée, le dogme chrétien de l'unité de la famille humaine. C'est l'école de ces vaniteux sophistes qui, au nom de la couleur de la

peau, ou de l'inclinaison de l'angle facial, prêchent la diversité des races ; c'est l'école de ces faux savants qui refusent au Christianisme la gloire d'avoir supprimé l'esclavage, école de mensonge, qui, de nos jours comme aux jours du royal Prophète, se condamne elle-même, en s'infligeant le plus sanglant démenti : « Mentita est iniquitas sibi ». Qu'ils se donnent tant qu'ils voudront, ces ennemis de notre foi, comme les hommes du progrès, il faut qu'ils se résignent à ne mériter ce titre que par antiphrase ou par ironie ; leur fausse science anéantit la dignité et la fraternité humaines ; leur faux système ne les conduit qu'à légitimer la possession de l'homme par l'homme, c'est-à-dire la plaie dégradante de l'esclavage.

Au Christianisme seul, M. F., appartient le privilège de nous donner la solution du système : un de ses dogmes, qui est en même temps un dogme de la science, c'est l'unité de la race humaine ; et, comme conséquence, la dignité de tous. Mais hélas ! qui ne le sait ? l'ordre originairement établi par le Créateur dans son œuvre a été troublé dès le berceau du monde, et la faute d'Adam s'est transmise de génération en génération à toute sa postérité. C'est ce désordre qui explique et produit à la fois le crime et la souffrance, le crime de* ceux qu'on appelle maîtres et la souffrance de ceux qu'on nomme esclaves. L'esclavage est donc, comme l'enseignent les plus illustres Docteurs de l'Église, l'Évêque d'Hippone et l'Ange de l'école, le résultat du péché originel. Mais qui rétablira l'ordre si profondément troublé ? Le monde si affreusement malade peut-il compter sur un libérateur ? Écoutez.

Pendant que Tibère était à Caprée, alors que les philosophes, les beaux parleurs du temps, approuvaient dans leurs déclamations l'esclavage comme une sage institution, comme une discipline salutaire, un homme, sorti de la demeure d'un ouvrier, réunissant les foules autour de lui, jeta dans l'humanité cette étonnante parole : O hommes ! pourquoi êtes-vous ainsi divisés ? vous n'avez tous qu'un seul et même père : il est au Ciel ; et vous êtes tous frères : « Unus est Pater cœlestis : omnes autem vos fratres estis ». Cet homme, vous le connaissez, M. F., c'est le Fils même de Dieu, qui, pour réhabiliter l'esclavage, n'a pas dédaigné, dit l'Apôtre, de descendre lui-même jusqu'à son suprême abaissement : « Formant servi accipiens». C'est le libérateur promis à l'origine des siècles et attendu par l'humanité, c'est Jésus-Christ, qui met le sceau à sa grande œuvre du rachat du monde, en choisissant la mort même des esclaves, la mort de la croix : « Mortem autem crucis ».

Oh ! M. F., comprenons les enseignements du Sauveur: il le proclame, tous les hommes sont frères, et même ils sont ses frères à lui. Il s'est fait l'un d'eux, il vient mourir pour eux, pour tous sans exception, ils ont tous une âme, et ils valent tous le prix infini de son sang. Dès lors plus de distinctions odieuses, plus de démarcations tyranniques, plus de castes, plus de vaines acceptions de personnes : devant lui s'effacent les rôles de maîtres et d'esclaves, il n'y a plus que des hommes, ou plutôt il n'y a plus que des âmes, oui, des âmes. Entends-tu Aristote,? Pour toi, qu'on accepte comme un maître de la sagesse, l'esclave, c'est un corps. Entends-tu, Caton ? A tes yeux, grave censeur, l'esclave est une chose. Entends-tu,

Varron ? Devant toi, homme de science, l'esclave est un animal : t pecus ». Entends-tu toi-même, ô bel esprit Sénèque? Tu as peur d'être téméraire en pensant que l'esclave est un homme. Un esclave, c'est une âme, c'est une âme égale par son origine et par sa nature à celle de son maître, c'est une âme immortelle créée de Dieu, c'est une âme rachetée du sang d'un Dieu, c'est une âme appelée à posséder Dieu dans les splendeurs de son éternité.

Ne soyons donc pas surpris d'entendre le grand Apôtre proclamer avec une hardiesse qui est comme un défi porté à la Synagogue, au Sénat et à l'Aréopage, la grande doctrine de la fraternité universelle : « Il n'y a plus, s'écrie-t-il, ni Juif ni Gentil, ni Grec ni Barbare ni Scythe, ni libre ni esclave ». Qu'y a-til donc ? Que sommes-nous devenus, demandaient à saint Paul les peuples étonnés ? Ce qu'il y a, ce que vous êtes? il n'y a plus que des chrétiens, des frères, et Jésus-Christ en tous et pour tous : « In omnibus Christus ». On peut dire, M. F., que ce texte de saint Paul domine toute la question. Il proclame une loi nouvelle applicable à tous les hommes sans distinction de nationalités ni de castes, loi divine, qui a pour code l'Evangile et pour interprète dans le monde entier l'Église. C'est l'Eglise, cette société nouvelle établie par le Christ, qui devra faire appliquer dans le monde la doctrine de son Maître.

N'attendez pas d'elle pourtant un décret où soit stipulé l'affranchissement en masse : je sais que des hommes à courte vue ont refusé de voir à son front l'auréole de l'institution divine, parce qu'elle n'a pas fait ce coup-d'état ; mais elle a horreur de la violence : ses procédés ne seront pas ceux d'un Spartacus qui

mène à la liberté par le cri de la révolte et par l'effusion du sang. Ce qui la préoccupe avant tout, c'est l'affranchissement des âmes ; avant de travailler à l'émancipation de l'esclave, elle veut le rendre digne du bienfait de la liberté, et voilà pourquoi elle s'applique à reconstituer en lui la personne morale, à réveiller la conscience, à le relever à ses propres yeux. Quand on veut empêcher une plante vénéneuse de pousser de nouvelles souches, il ne faut pas se contenter de la raser à la surface, il faut en extirper la racine. Oh ! qu'il est beau de voir l'Eglise de Jésus-Christ, alors qu'elle ne jouissait encore d'aucune puissance publique, alors que, n'ayant pas encore sa place au grand jour, elle vivait reléguée dans les cryptes et les catacombes, qu'il est beau de voir l'Église de Jésus-Christ réunir l'un à côté de l'autre, aux pieds d'un même autel, et le maître et l'esclave ! La même goutte d'eau a touché leur front pour les régénérer, tous deux sont justiciables du même tribunal, où à celui qui souffre est réservée la douce parole de l'espérance : Attendez ; et aux oreilles de celui qui fait souffrir retentit le cri de l'autorité : Tremblez. Le même jour, ils s'approchent de la même table, comme deux frères de la terre dont les âmes, à la dernière heure, seront pesées dans la même balance, pour s'étreindre ensemble, si ellesl'ont mérité, dans l'éternel embrassement du Ciel. C'est ce travail latent et insensible d'affranchissement qui se fait à l'ombre du sanctuaire et sous la main maternelle de l'Église que saint Jean Chrysostôme nous dépeint dans son noble langage : « Quand l'esclave, agenouillé à côté de son maître dans l'assemblée sainte, redit avec lui ces mots de la divine prière :

Pater noster , Notre Père, ils font ensemble une solennelle profession en leur origine commune et en leur fraternité ; devant l'autel, l'esclave glorifie Jésus-Christ, comme son maître, et le maître se reconnaît serviteur de Jésus-Christ, comme son esclave ; tous deux soumis et libres, tous deux dans une même dépendance ». Il est donc vrai de le dire, M. F., quand l'Eglise, par l'organe de ses apôtres, prêche dès son berceau, la doctrine de la charité fraternelle, qui est la doctrine de son Maître, elle affranchit l'esclave ; quand elle affirme, comme applicables à tous les hommes sans distinction de races ni de conditions, les préceptes du Décalogue, promulgués à nouveau par Jésus-Christ dans son passage ici-bas, elle affranchit l'esclave ; quand elle prescrit à tous la sanctification du dimanche par le repos et la prière, elle affranchit l'esclave ; quand elle arbore partout dans le monde le drapeaude la douceur et de la chasteté, en criant à tous : Respect à la vie, respect à la vertu : « Non occides,non fomicaberis », elle affranchit l'esclave ; quand ejle proclame que Jésus-Christ a institué pour tous le sacrement du lien qui est la base de la famille, elle affranchit l'esclave. Émancipation réelle, M. F., que celle qui consiste dans l'indépendance de l'âme et dans l'inviolabilité de la conscience ! Ah ! il me semble les voir, ces nouveaux affranchis du Christ libérateur: la chaîne de leur servitude n'est pas rompue, mais, depuis qu'elle a été purifiée, consacrée par le sang divin, ils l'acceptent, ils la baisent avec amour ; ils n'ont pas en main le diplôme libellé de leur libération, et pourtant déjà ils sont libres dans l'âme, et, par l'âme, ils ne relèvent que de Dieu. Vienne un maître inique les contrain-

dre à abdiquer le devoir, je les entends répondre : « Mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes ». Irrité de cette réponse, le cruel despote se venge par la persécution, par le supplice ; à son appel, les bourreaux aiguisent leurs glaives et mettent le feu aux bûchers, et lui il s'applaudit, il rayonne, il est heureux, il entonne le chant de la victoire : ses esclaves vont expier leur résistance, il les voit périr décapités ou dévorés par les flammes. Eh bien ! il s'est trompé : ce qu'il appelait son triomphe, c'est précisément sa défaite ; Blandine et Potentienne, Victorin et Nérée, Félicité et Achille meurent martyrs de l'indépendance de l'âme ; mais leur sang, c'est le prix du rachat des autres esclaves, mais leur mort porte le dernier coup à la servitude, mais leur courage est la vraie cause de l'affranchissement du monde ! Aussi, M.F., je ne puism'empêcher de le dire dans la sincérité de mon âme, si j'admire les œuvres de ces grands Docteurs qui ont élevé contre la plaie de l'esclavage une voix qui retentit encore à travers les âges, j'admire bien davantage tant d'obscurs martyrs, dont les noms sont la plupart perdus, mais dont les ossements peuplent les catacombes, et qui, mis en demeure de choisir entre un despote de la terre et le maître du Ciel, ont donné à Dieu leurs préférences et sont morts dans d'affreux tourments, ô Eglise, ô Sparte chrétienne, «pour obéir à tes lois ».

Telle fut, M. F., l'œuvre de l'Église, dans les premiers siècles, pour la rédemption des esclaves : l'œuvre fut lente, mais elle s'accomplit, comme tout ce qui se fait par la persuasion, mais elle s'accomplit sans renversement, sans violence, par une force patiente et invincible, parla force des grands principes évan-

Reliques. Cela est si vrai qu'au rapport des historiens, aux derniers jours de Pempire Romain, l'esclavage n'est plus qu'un vieil édifice, à moitié en ruine et tout prêt à s'écrouler. Chaque jour, sous le coup de la parole courageuse des prédicateurs de la vérité, les affranchissements se multipliaient, et Constantin les autorisait dans les églises les jours de fêtes : « Il semblait, dit Ozanam, qu'il y eût pas de joie possible, si des esclaves n'étaient émancipés par bandes, et si, au sortir du temple saint, l'hymne dujour n'était répétée par une foule qui secouait ses fers et les jetait loin derrière elle ».

Mais, si l'esclavage semble disparaître du monde Romain, hélas ! il va renaître avec l'invasion des Barbares. Le bruit de leurs pas, qui émeut la terre, fait marcher devant eux l'épouvante ; toutes les digues sont brisées, il faut que le flot passe. Le vieil empire Romain s'écroule peu à peu, la Cité maîtresse, saccagée à plusieurs reprises, va tomber d'une chute immense pour ne plus se relever. Et voici des foules de femmes et d'enfants que les Barbares chassent devant eux, comme les pâtres leurs troupeaux ; voici de nouvelles troupes d'esclaves qu'on vend sur les marchés. Mais, cette fois, ce sont les femmes et les enfants, les sénateurs et les patriciens du peupleroi. Heureusement, M. F., dans cet autre déluge surnage encore une autre arche de salut, l'Église de Jésus-Christ, la protectrice de tous les déshérités et des malheureux, de tous les sacrifiés, la patronne des esclaves. Ah ! ne l'entendez-vous pas faire retentir sa grande voix au travers de cette effroyable mêlée de tant de nations sauvages ? C'est la voix de Jésus- Christ, son maître : « Vous êtes tous frères », c'est

la voix de l'Apôtre : « Il ne doit plus y avoir ni Romains ni Scythes, ni Grecs ni Barbares, mais Jésus-Christ seul en tous ». Tous, vous ne devez former qu'un seul peuple nouveau, une seule famille, avec Dieupour père, Jésus-Christ pour frère, l'Eglise pour mère, la croix pour drapeau, l'Évangile pour code, la vérité pour blason, la fraternité pour devise, le Ciel pour conquête. L'Église fait plus encore : elle ne se contente pas de proclamer, d'une manière générale, l'égalité native de tous les enfants d'Adam aux pieds d'un même père, et, comme corollaire, la liberté de chacun à titre d'héritage patrimonial, qu'il n'est permis ni de prendre ni de vendre par trafic ; elle va plus loin : elle semble jalouse, à cette heure, de guérir radicalement la plaie. Il y a entre ses Docteurs, ses saints Pontifes une noble et généreuse émulation ; c'est à qui se devancera l'un l'autre, pour apporter à l'humanité cet incomparable bienfait. Chrysostôme a eu le courage, dût-il être taxé d'imprudence, de gourmander les maîtres insolents qui n'émancipaient pas leurs esclaves. Ce n'est point assez : voici Ambroise, qui, pour les racheter aux Suèves et aux Vandales, exhorte, dans un élan du cœur, à vendre, s'il le faut, les vases sacrés de l'Église, car, ajoute-t-il, « l'ornement des mystères, c'est la rédemption des captifs ». Cyprien, au sein même de la persécution, traqué par les satellites du proconsul, a trouvé le temps de réclamer la charité des fidèles pour je ne sais quels captifs enlevés par des bandes d'Arabes. Ce n'est point assez : voici Paulin de Noie, qui offre sa liberté en payement de celle de ses frères, et qui se donne en otage pour le fils d'une pauvre veuve. Le grand évêque de Paris,

saint Germain, en recevant une aumône, s'écrie : « Rendons grâce à la divine clémence, car nous pouvons racheter un esclave ». Ce n'est point assez : voici saint Eloi, qui s'échappe de la cour des rois, dont il est le ministre, et qui s'en va sur la place publique acheter lui-même les esclaves qu'on y met en vente, les conduire dans la basilique sacrée et les déclarer libres aux pieds du Sauveur. Arrêtons-nous un instant, M. F., et prêtons l'oreille à une parole qui se fait entendre à la ville et au monde « Urbi et orbi » : voici un homme en qui tous les opprimés, toutes les victimes de la force ou de l'iniquité trouvaient un champion, un homme, le seul qui ait reçu à la fois du consentement universel le double surnom de saint et de grand, un homme porté malgré lui du fond d'un cloître, dont il est le modèle, à la chaire de Pierre, dont il sera l'éternel honneur, voici un Pape, oui, un Pape, entendezvous, détracteurs systématiques de la Papauté? voici saint Grégoire, qui, dans le préambule d'un acte d'affranchissement toujours cité, jamais assez compris, signe d'avance l'abolition de l'esclavage.

M. F., un tel enseignement, tombant de si haut, devait porter ses fruits ; aussi vit-on germer et se développer dans l'Église un sentiment presque inconnu jusque-là, l'amour, l'amour saintement passionné des esclaves. Qu'on ne parle plus de cet évêque des Gaules, Smaragdus,qui, écrivant à Charlemagne et à Louis le Débonnaire, leur fait un devoir de conscience de ne plus souffrir d'esclaves dans leurs domaines: je trouve dans son courageux langage une sainte liberté qui me fait reconnaître l'apôtre du Christ ; mais voici, dans le jardin de

l'Église, une floraison nouvelle, voici la famille des amants dévoués des esclaves. M. F., qui de nous, en lisant, aux jours de sa jeunesse, les Martyrs de M. de Chateaubriand n'a mouillé de ses larmes plusieurs pages de ce beau livre tout ruisselant de poésie ? Vous vous souvenez même peut-être, à l'heure qu'il est, de ce prêtre que le grand écrivain nous montre se faisant volontairement esclave pour rendre un époux à une épouse désolée, un père à trois enfants restés orphelins. Le spectacle de Zacharie souffrant la servitude avec calme pour l'amour du Christ n'est point une simple fiction du poète : bien des fois l'histoire de l'Eglise a enregistré de tels sacrifices, et nos larmes, versées à la vue du dévoûment du prêtre qui se fait victime, n'ont été qu'un tribut payé à la vérité.

Zacharie, image de saint Paulin, a trouvé dans l'Église de nobles héritiers, de nombreux imitateurs. Ne cherchons pas au loin, restons dans notre cher pays de France: qui ne connaît ces deux saints, nos ancêtres et nos compatriotes, Jean de Matha et Pierre Nolasque instituant, l'un les Pères de la Rédemption et l'autre le grand ordre de Notre-D-ame de la Merci, protégé par Philippe-Auguste et par Maurice de Sully, évêque de Paris ? C'est grâce à eux, ainsi qu'à saint Félix de Valois et à saint Raymond de Pennafort, que des milliers de captifs sont rachetés de l'esclavage par de nombreux religieux, qui vont quêtantpartout l'or des riches, et, quand l'ormanque, se vendent eux-mêmes pour briser les chaînes de leurs frères. Oh ! vous figurez-vous, M. F., la joie de l'infortuné captif, quand il voit arriver d'un rivage étranger son libérateur ? Il se croyait un déshérité

du monde, oublié de tous, et voici qu'un ami, un frère vient le serrer dans ses bras, le presser sur son cœur ; il fait plus, cet ami, ce frère : il prend sa chaîne, il la baise avec amour et, la gardant pour lui-même, il le rend à la liberté. Ah ! tu as raison, pauvre captif ; tombe à genoux, fais monter vers le Ciel avec tes larmes le cri de ta reconnaissance : tu as un père là-haut, mais tu as une mère ici-bas, c'est l'Église.

Oui, M. F., c'est l'Église qui, par l'autorité de ses enseignements, par les menaces de ses anathèmes, par la prédication de l'exemple, a fait disparaître de notre vieille Europe le triste spectacle de l'escla-

vage,

Il a fallu des années et encore des années; mais, en voyant à travers l'histoire la plaie se guérir, se fermer, se rouvrir, pour disparaître enfin, je ne puis m'empêcher d'adorer le dessein providentiel de Dieu suivant sa marche. Oui ne sait qu'ici-bas tout souffle de vie est soumis à cette alternance ? Ainsi chemine le rayon de lumière, ainsi respire la poitrine de l'homme, ainsi bat son cœur, ainsi montent les marées ; notre œil hésite encore à savoir si les flots avancent ou reculent, au bout d'un instant il regarde, et la plage a disparu. Aussi, M. F., nous qui touchons de la main le flot atteint, nous qui, quelque part que nous posions nos pas, foulons une terre franche et voyons des regards librement levés vers le ciel, nous ne devons laisser place dans notre esprit qu'à l'admiration et nous écrier du fond du cœur avec reconnaissance : « Digitus Dei est hic, le doigt de Dieu est là ».

Il faut bien pourtant parler du Nouveau-Monde,

où va se réfugier l'esclavage, chassé de notre vieille Europe. Là, M. F., le fléau se présente sous une forme à part, avec une origine et une conséquence abominables. L'origine, c'est la traite des noirs, cet ignoble trafic entre l'Europe et l'Amérique se partageant cette marchandise vivante, et troquant, comme on l'a dit, le sang humain contre quelques pièces d'or. La conséquence, c'est cet affreux régime social qui réduit des milliers d'êtres humains à vivre sans famille, sans instruction, et les expose, à tout âge et à tout sexe, à des peines dont la honte n'est surpassée que par la cruauté ! Eh bien ! regardez l'Église : toujours la même, c'est-à-dire toujours mère, elle s'empresse de voler sur un nouveau théâtre au secours de nouvelles douleurs. Elle ne se contente pas de condamner énergiquement, par l'organe de ses Pontifes, Paul III ou Pie V, Urbain VIII ou Benoît XIV, Pie VII ou Grégoire XVI, le honteux trafic qu'alimente l'esclavage : elle députe ses missionnaires, les enfants de saint Dominique, qui se font, contre l'impitoyable avarice de leurs compatriotes, les défenseurs intrépides des malheureux Américains : c'est le généreux Las Cases, proclamant que ces pauvres sauvages sont aussi nos frères ; c'est Libermann. se consacrant à la défense et à la conservation de ses frères infortunés ; c'est Pierre de Béthencourt, se dévouant, dans les deux Amériques, aux esclaves malades de la peste, et descendant avec eux jusque dans les mines de Potosi et dans les entrailles de la terre, pour adoucir leur servitude et soulager leur misère ; c'est ce courageux évêque qu'on trouve toujours sur la brèche, quand il s'agit de défendre les faibles, c'est le grand évêque d'Orléans jetant à

son pays, enivré alors d'une prospérité qui le menait à l'égoïsme, une plainte généreuse en faveur de ces milliers d'hommes qui, sur la môme terre que lui, enfants de Dieu et fils de l'homme ainsi que lui, sont condamnés à l'esclavage. Voilà l'Église, M. F., et sa conduite à travers les siècles se résume dens une belle parole du concile de la province de Bordeaux, celui de la Rochelle, en 1853, trois ans après l'émancipation des esclaves dans nos possessions françaises : « L'Eglise catholique a toujours déploré le dur esclavage dans lequel on retient, pour la perte de leurs âmes, tant d'hommes qui, bien que d'une couleur différente, sont nos frères en Adam et en Notre Seigneur Jésus-Christ, et elle n'a cessé de travailler à guérir un si grand mal. »

Et maintenant, M. F., que l'école anti-chrétienne nous demande quand le Christianisme a supprimé l'esclavage, qu'elle nous prie de lui exhiber le décret d'abolition avec sa date; ce serait avoir fait peu pour l'humanité, car ce décret, la pointe de l'épée du premier César n'eût pas tardé à l'effacer. Le Christianisme n'a pas plus décrété l'abolition de l'esclavage qu'il n'a décrété la réhabilitation de la femme. Il y aura toujours des esclaves, tant qu'il y aura des faibles et des méchants, des malheureux et des égoïstes qui profitent de la misère d'autrui. Mais, partout où l'Évangile paraît, les méchants tremblent, les faibles deviennent plus forts ; les égoïstes sont condamnés, les malheureux sont secourus ; partout où triomphe l'Évangile, l'esclavage est détruit. Comme l'a dit un éloquent publiciste, le regretté Cochin,«icileChristianismen'ordonne pas, il influe» ;

soleil véritable des âmes, il échauffe au-dedans, il éclaire au-dehors : la lumière ne trace pas à l'homme sa route, elle illumine chacun de ses pas. Qu'il y ait eu des éclipses, des points d'arrêt, ils sont venus des chrétiens, prêtres ou laïques, et non du Christianisme. C'est donc un sophisme banal de faire endosser par la doctrine évangélique la responsabilité des abus de ceux qui se dérobent à son influence. Ah ! M. F., laissons passer ceux qui viennent chaque jour nous répéter que l'Évangile a vieilli, et qu'avec de nouveaux dogmes, il faut une autre morale, la morale moderne. Ils croient par leurs oracles avoir anéanti nos espérances ; qu'ils les mettent au tombeau et qu'ils en scellent les pierres : nous connaissons cette tradition, elle vient des Pharisiens. Quand ils eurent crucifié le Christ, ils voulurent s'assurer qu'ils possédaient bien le divin mort ; ils vinrent regarder de leurs yeux et ils le virent couché dans son sépulcre ; ils fermèrent le sépulcre, ils scellèrent la pierre, ils y posèrent des gardes ; pour eux tout était fini : ils n'y pensèrent même plus. Encore quelques heures et apparaissait glorieux, triomphant, ressuscité, le Roi immortel des siècles !...

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