DE NOTRE-DAME DE ROUEN
SERMON
POUR UNE BÉNÉDICTION DE CLOCHES (prêché dans l'église Saint-Clément de Rouen, 5 avril 1877)
Gloria in altissimis Deo.
Gloire à Dieu dans les lieux très hauts.
Luc, II, 14.
Les temples chrétiens, depuis l'humble chapelle du village jusqu'aux magnifiques basiliques des cités, sont des hymnes en pierre à la gloire de Dieu ; mais, comme l'a dit avec raison un grand artiste de notre époque, quand on étudie l'architecture sacrée, qui, à travers les siècles, en a tracé les lignes et dessiné les contours, on y voit resplendir l'image matérielle et sensible de notre sainte Religion, de ses enseignements, de sa propagation. Durant les trois premiers siècles, le Christianisme est opprimé, persécuté : les églises sont alors de sombres cryptes, des oratoires souterrains, imposants de majesté
comme des tombeaux ; en même temps qu'elles représentent cette grotte du jardin de Joseph d'Arimathie, cette première catacombe, où fut déposé le corps du Sauveur après l'immolation du Calvaire, elles apprennent à l'àme chrétienne qu'elle ne peut être régénérée qu'à la condition de s'ensevelir dans le sépulcre de la pénitence et du sacrifice. Sous Constantin, quand l'orage a cessé et qu'il y a place au soleil pour la religion du divin Crucifié, voici que s'élèvent sur le sol, radieuses et brillantes, d'immenses basiliques qui symbolisent tout à la fois et le triomphe de l'Évangile sur le paganisme qui chancelle et va tomber, et la victoire de Jésus-Christ sur la mort et la naissance de l'âme à la vraie vie, à la vie de la grâce. Mais cette vie ne peut avoir son complet épanouissement que dans la gloire , mais l'Homme-Dieu ressuscité doit s'élever de terreet prendre possession de son trône, mais le Christianisme doit arriver à une domination pleine et absolue sur le monde, et c'est ce que nous révèle, comme dans le plus éloquent emblème, la construction de ces tours gigantesques, de ces majestueuses coupoles, de ces flèches hardies qui s'élancent par dessus tous les édifices profanes, et vont porter la croix jusque dans les nues. Telle est, M. F., l'architecture sacrée. Elle prend naissance dans le sépulcre des Catacombes, et, empruntant les paroles du Roi-pénitent, elle semble dire : « Des profondeurs de la terre j'ai crié vers vous, Seigneur. Deprofundis clamavi ad te, Domine». Puis elle s'élève, par degrés, des ténèbres de la nuit aux clartés du jour, réalisant la parole qu'adressait samedi dernier notre bien-aimé Père commun, Pie IX : « Per cruceni ad lucem ». Enfin elle entonne
comme un chant triomphal : « Gloire à Dieu dans les lieux très hauts, gloria in altissimis Deo ! » Et ce chant, commencé dans le langage muet qui parle aux yeux, elle l'accentue dans des sons mystérieux qui vont au loin se faire entendre à l'oreille, dans une voix en quelque sorte vivante, qui en prolonge et en porte les harmonies jusqu'au fond des âmes, dans la voix souveraine des cloches, dont les vibrations ont la vertu de remuer les cœurs les plus insensibles et de les contraindre à s'incliner devant Dieu dans l'adoration : « Gloria in altissimis Deo ! » C'est ce langage des cloches de nos églises que je viens interpréter devant vous, ou plutôt c'est l'influence et, si j'ose ainsi parler, la mission morale et religieuse de la cloche chrétienne que je viens vous exposer.
Monseigneur (i).
Un vieux chroniqueur a dit qu'au Moyen Age les Évêques passaient pour bâtir des sanctuaires par la vertu du signe de la Croix. Ce signe sacré de notre Rédemption, vous l'avez formé sur la première pierre de ,ce temple saint, et, malgré des montagnes de difficultés, il s'est élevé si vile qu'on peut dire que les pierres sont venues se ranger docilement sous votre main bénissante. C'est pour Votre Eminence une grande joie, nous le savons, de voir cette église Saint-Clément, qui vous est si chère à tant de titres, surmontée de cette élégante tour où vont être suspendues ces belles cloches, ornées, pour leur baptême, de vêtements qui proclament la munificence de leurs parrains et marraines. Puisse cette
(1) Le Cardinal de Bonnechosc, archevêque de Rouen.
joie, Monseigneur, être le prélude de celle que vous réserve l'amour de vos diocésains, en vous aidant, par un concours actif et généreux à achever la flèche de cette métropole dont la ville, le département et la province sont, comme vous et avec vous, si justement fiers !
Bien touchant, M. F., est le parallèle que l'on peut établir entre le symbolisme de nos églises et celui des cloches: de même que nos temples matériels, consacrés par la main du Pontife pour être ici-bas les tabernacles de Dieu au milieu de nous, sont la figure d'autres demeures plus vénérables encore, de même la cloche, qui a reçu, elle aussi, l'onction sainte, pour être la voix extérieure du temple et pour y convoquer les fidèles aux assemblées de la prière, est l'image, disons mieux, l'organe affaibli et comme l'écho de voix plus augustes.
La première demeure que figure le temple chrétien, c'est le Ciel. Si riches, si précieux soient les ornements et les trésors de nos églises, notre âme, qui les visite, ne peut s'empêcher de s'écrier, avec la mélancolie de l'exilé dont le cœur est plein du souvenir de sa patrie : Qu'est-ce que ce sanctuaire, qu'est-ce que cette demeure en comparaison de la maison de l'Éternité ? Qu'est-ce que cet amas de pierres en comparaison des splendeurs du palais de la beauté souveraine et incréée ? Comme l'écrivait aux Hébreux l'apôtre saint Paul, nous sentons que « nous n'avons pas ici-bas de cité permanente ». Notre patrie est là-haut et nous portons dans notre âme des aspirations vers les sphères éternelles. Un de nos poètes l'a dit dans un magnifique langage :
Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,
L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.
Mais que de causes concourent à oblitérer ce souvenir ! Enveloppés dans les réalités d'ici-bas, attachés ou plutôt enchaînés à ce monde sensible et corrupteur par nos pensées, par nos désirs, par nos affections, nous nous attardons sur les rivages de cette terre, et il nous faut une voix qui, nous arrachant aux sens, àla matière, nous encourage à gravir les hauteurs, nous transporte dans les régions de l'infini, et nous provoque à y chercher celui que notre âme appelle. Cette voix, M. F., c'est celle de la cloche chrétienne. Ah ! je l'ai entendue, cette voix : elle tombait en mille tons variés des hauteurs du temple, elle descendait en mille ondulations diverses du faîte de ces tours qui dominent nos églises ; tantôt elle animait les airs de ses volées pleines d'allégresse, tantôt elle les attristait de ses tintements lugubres ; après avoir soupiré dans des glas funèbres, elle s'égayait en d'éclatants carillons ; toujours elle retentissait à mon âme comme un écho de la voix du Ciel, toujours elle faisait vibrer tour à tour à mon cœur les sentiments douloureux de l'exilé qui pleure et les consolations de l'espérance qui attend. Elle me disait que, si j'arrosais de larmes le sillon de ma vie, je tiendrais un jour au Ciel dans mes mains les gerbes de la moisson ; avec elle je pleurais sur les rives de Babylone, avec elle je me réjouissais de retrouver un jour Sion, ma patrie. J'avais prêté l'oreille aux harmonies de la nature : j'avais écouté Dieu parler sous un ciel pur et limpide, dans le bourdonnement de l'insecte sur la fleur, et dans le murmure du ruisseau sous le gazon ; je l'avais
écouté à l'heure de la tempête dans le sifflement des grands vents au travers des forêts et dans le mugrissèment des vagues sur le rivage des mers, et j'avais compris la parole du royal Prophète : « Vox Domini in magnificentia, vox Domini in virtute, pleine de majesté et de puissance est la voix du Seigneur », elle révèle son immensité et sa souveraine grandeur. Telle est la cloche sacrée : par l'étendue de sa voix, qui remplit l'espace et qui ébranle les airs, par cette harmonie d'une beauté de premier ordre, de cette beauté que les artistes appellent le grand, comme dit Chateaubriand, elle éveille dans les âmes des pensées qui ne sont pas de la terre, des désirs qui ne sont pas du temps, et ces pensées et ces désirs se concentrent sur Dieu, sur le bonheur de le voir et de le posséder dans les splendeurs de son éternel séjour.
Vous connaissez, M. F., un trait touchant de la vie de saint Augustin consigné au livre de ses Confessions et immortalisé par la peinture : il était à Ostie avec Monique, sa mère ; la Méditerranée, s'empourprant au loin devant eux des rayons du soleil couchant, resplendissait comme un manteau royal ; l'air pur et embaumé portait de vagues harmonies. Peu à peu ces teintes vives s'effacent, la nuit succède au crépuscule, les étoiles éclosent et scintillent une à une dans le firmament. « Devant ce spectacle, s'écrie le saint pénitent, nos âmes bondissaient des éléments humains aux éléments surnaturels, et, par cet élan, touchaient l'infini ; c'était comme la révélation faite à nos cœurs de Dieu au sein de sa gloire. Ma mère alors s'écria : Mon fils, quand irons-nous au Ciel ? » Voix de la Création, voix de la nature, voix de Dieu
qui appelait en haut et le fils et la mère: « Vox Domini in magnificentia ». J'en appelle à vos souvenirs M. F. ; qui de vous, dans une heure de silence et de recueillement, n'a pas éprouvé ce ravissement délicieux de Monique et d'Augustin, sous l'influence des vibrations de l'airain sacré, sous l'influence des sons de la cloche? étaient-ce des accents joyeux? étaitce un sourd mugissement ? votre cœur s'est senti pénétré, ému, ravi, vous vous êtes élevés, comme par degrés, au-dessus des bruits profanes de la terre, et, montant de ce monde des corps plus haut toujours sur l'échelle de la contemplation, vers les régions de l'infini, vous vous êtes écrié dans la spontanéité de votre âme : « Quand irons-nous au Ciel? » Voix de la cloche, voix de Dieu, qui vous rappelait avec force votre destinée: « Vox Domini in virtute »...
Qu'importe, après cela, l'insensibilité de ces âmes triviales que le culte de la matière a couvertes d'une armure impénétrable aux sons de la cloche ? qu'importent les protestations de ces transfuges de la foi, pour lesquels les harmonies de ce métal béni sont un reproche blessant et irritant ? qu'importe la haine de ces incrédules qui voudraient imposer silence à l'airain sacré de nos temples? Qu'ils gardent tous, puisqu'ils y tiennent , qu'ils gardent leurs convoitises et l'amour des créatures, qu'ils gardent leurs vallées étroites, humides et obscures, puisqu'elles leur sourient ; mais qu'ils laissent l'âme chrétienne répondre à l'appel de la voix céleste, à l'appel de la cloche et s'envoler à ses montagnes, à son soleil et à son Dieu !
L'éloquent historien des Moines d'Occident nous parle d'une cloche qui sauva longtemps un grand
nombre de voyageurs égarés dans des montagnes désertes. Elle portait pour inscription deux mots latins qui caractérisaient sa charitable destination : errantes revoca, et le peuple la nommait la cloche des perdus. J'ose le dire, M. F., cette dénomination populaire, cette inscription touchante peuvent s'appliquer en toute rigueur aux cloches de nos églises : combien de voyageurs égarés et comme perdus en ce pèlerinage de la vie elles ont rappelés par leurs pénétrantes harmonies dans le vrai sentier qui conduit à Dieu, au Ciel, au bonheur. «Errantes revoca » /Combien d'âmes loyales et sincères auxquelles la cloche chrétienne a fait une blessure salutaire que Dieu a remplie de l'onction de sa grâce, et dont les saintes douleurs leur ont arraché ce cri : «Sursnm corda ! » ; par delà les déceptions et les mécomptes de ce monde, cherchons Celui qui ne trompe pas, cherchons Dieu, cherchons le Ciel: « Errantes revoca ».
Il est un second temple figuré par nos sanctuaires terrestres, c'est la société des âmes, c'est l'Église catholique, dont Jésus-Christ est en même temps le fondateur et la pierre angulaire : comme un architecte entrelace les pierres, pour les dresser en cathédrale, le Sauveur a entrelacé les âmes pour en former l'Église. Oui, l'Église catholique ressemble vraiment à une immense basilique : elle a sa chaire occupée par Pierre ou son successeur ; elle a sa table sacrée, c'est la communion des saints ; elle a son tabernacle avec la présence réelle ; l'Homme- Dieu lui a promis d'être avec elle jusqu'à la consommation des temps. Or, M. F., si nous y réfléchissons, il nous sera facile de constater d'étonnantes analo-
gies entre la cloche et l'Eglise avec ses caractères divins. L'Eglise, c'est la cité vivante des consciences disciplinées dans l'unité d'une même foi, dans l'adhésion aux mêmes enseignements ; et la cloche, c'est cette voix qui, dans quelques sons, dit les mêmes choses à des miliers d'intelligences. L'Église, « colonne et fondement de la vérité », suivant l'expression de saint Paul, c'est l'autorité qui s'impose à tous, au vieillard et à l'enfant, aux doctes et aux illettrés, aux esprits d'élite comme aux plus humbles fidèles ; la cloche a une voix qui domine de haut tous les bruits de la cité comme bruits d'un monde inférieur. L'Eglise, c'est cette force d'expansion qui triomphe des cœurs et qui ne connaît pas plus les limites de l'espace que celles du temps, c'est l'universalité ; la cloche a une voix qui s'empare des vastes plaines de l'air et, retentissant au loin, va saisir les foules et leur parler. L'Eglise ! ah ! comme l'a dit un jour du haut de la tribune française un de ses plus chevaleresques défenseurs, c'est une mère, c'est la mère féconde des âmes. Mais le cœur d'une mère n'est-il pas, suivant l'expression pittoresque d'un poète anglais, perpétuellement oscillant, comme le balancier d'une pendule, entre un sourire et une larme ? l'Église, comme toutes les mères, connaît les joies et les douleurs, et les émotions diverses qui alternent dans son cœur, elle les produit au-dehors par la voix de la cloche. Quelles sont, M. F. , ces ondulations musicales et joyeuses de l'airain sacré qui retentissent au sommet de nos tours ? C'est la voix de l'Église qui salue avec bonheur l'entrée d'un nouveau -né dans la vie surnaturelle et qui annonce l'inscription dece filsadoptif deDieu au
catalogue desfuturs héritiers du Ciel. Quels sont ces bruits lugubres quitombentlentement de nos clochers à travers les airs, comme des sanglots et des gémissements ? C'est l'Église qui mêle ses pleurs aux pleurs d'une famille en deuil : hier elle faisait monter jusqu'au trône de Dieu du fond de cette vallée de l'exil des cris de détresse en faveur d'un de ses fils aux prises avec de convulsives douleurs sur un lit d'agonie; aujourd'hui elle convie les fidèles à « verser des larmes avec des prières » sur cette âme qui vient de quitter la terre pour comparaître au tribunal du souverain Juge. L'Eglise a reçu de son divin Chef le mandat de guider nos pas dans ce voyage de la vie vers l'Eternité, en nous rappelant nos devoirs ; la cloche lui sert d'organe pour remplir sa mission. N'est-ce pas par la cloche qu'elle nous invite chaque matin à chanter, avec la création qui s'éveille, l'hymne de la reconnaissance au Dieu qui nous accorde une journée nouvelle ? N'est-ce pas par la cloche qu'à midi elle nous convie à retremper notre courage, à relever notre front, ce noble front où Dieu a inspiré quelque chose de sa face, suivant le mot du Prophète-Roi, et à tourner notre cœur vers le sanctuaire du Dieu qui bénit le travail ? Et le soir, quand la nuit arrive avec ses ombres, n'est-ce pas encore la cloche qui réunit au foyer tous les membres de la famille dispersés pour la tâche du jour, et les fait tomber tous à genoux devant Je Père d'en-haut pour lui consacrer leur sommeil ? C'est par la cloche que l'Église annonce au peuple fidèle les grandes solennités de la foi; c'est par la cloche que, chaque dimanche, elle nous dit d'une voix solennelle : Vous avez six jours pour penser à
vous et vous courber sur vos instruments de travail ; votre Père céleste ne veut pas que vous tombiez en défaillance : « Ponite omis vestram, déposez vos fardeaux » ; venez goûter les joies de la prière dans la maison du Seigneur. C'est par la cloche qu'elle nous appelle à cette table sacrée où se donne le Dieu caché sous les ombres de son sacrement, ainsi qu'à cet autre banquet où se révèle le même Dieu dévoilé du haut de la chaire par la parole apostolique.
La cloche ! reportez-vous quelques jours en arrière. C'était au matin de la grande fête de la Résurrection. Qui de nous n'a senti son coeur ému, transporté, en entendant, dans le silence de la nature, les mélodieux échos que se renvoyaient de l'un à l'autre les •clochers des églises de notre cité? Ce n'était d'abord qu'un timide prélude, des tintements épars, des vibrations isolées ; mais peu à peu les sons s'accentuèrent plus graves, les ondulations plus répétées, plus éclatantes, et enfin toutes les voix, depuis le mugissant bourdon jusqu'à la cloche aux accents aigus, se mêlèrent, se confondirent dans un immense et solennel concert : c'était l'Église, en la plus grande de ses fêtes, apportant à nos âmes sur terre comme un écho des joies d'en-haut, et faisant remonter vers les cieux l'alleluia de nos coeurs, dans une même harmonie.
L'Église, bien que fille du Ciel, embrasse dans son sein la patrie de la terre, et s'associe à ses infortunes comme à ses gloires: au jour heureux de la victoire, elle réunit par la cloche le peuple dans le temple saint pour faire monter vers Dieu l'hymne de l'action de grâces; et, aux heures sombres des calamités nationales, elle pousse le cri de détresse, elle invo-
que le secours de tous ses enfants, elle appelle toutes les forces. Et, dès que sa voix s'ébranle pour pleurer un désastre ou pour célébrer un triomphe, tous les citoyens n'ont qu'une même pensée, un même sentiment, un même désir. O influence bénie de l'Eglise par la cloche ! O glorieuse mission de cet airain sacré ! Non seulement elle rapproche le chrétien de son Dieu, mais encore elle unit tous les hommes entre eux, en les convoquant dans une même demeure, au pied des mêmes autels ; elle resserre les liens d'une touchante fraternité, elle fait épanouir la vie religieuse et sociale de tout un peuple dans une communion de toutes les âmes aux mêmes douleurs et aux mêmes plaisirs.
Le troisième temple symbolisé par nos églises,, c'est notre âme. Oui, M. F., je puis vousledire avec le grand Apôtre, le plus beau de tous les temples, le temple saint par excellence, c'est vous: « Templum Dei sanctum est quod estis vos ». C'est surtout de ce sanctuaire intima qu'il faut dire avec le Roi-Prophète : « Seigneur, j'ai aimé la beauté de votre maison », et cette beauté, qui est la beauté morale, la vertu, l'innocence, c'est à nous de l'entretenir. Bien lugubre est le spectacle d'une église profanée, quand Dieu est arraché du tabernacle, que les portes sont closes et que les prières ont cessé ; plus lugubre encore est le spectacle d'une âme qui a chassé Dieu en consentant au péché. Saint Ambroise dit qu'il ne faut pas abandonner les basiliques : or la cloche sacrée partage, avec la conscience, la noble fonction de nous rappeler au respect de ces deux temples. Diverses dans la forme, ces voix s'harmonisent dans
le but. La cloche est pour la conscience comme un mystérieux moteur qui l'éveille, qui l'agite : par chacun de ses sons, qui sont comme autant de mots d'un mystérieux et tout divin langage, elle éveille au fond de l'âme, comme la conscience, de.à pensées qui purifient, des sentiments qui sauvegardent. Elle parle à l'âme dans toutes ses situations : tour à tour, c'est la voix du maître qui enseigne, de l'ami qui console, du père qui encourage, du juge qui menace ; mais, pour entendre ce qu'elle dit, il faut avoir la foi, le sens du divin. Saint Augustin disait un jour que, pour le comprendre, il fallait avoir du cœur : « Da amantem et sentit qaod dico ». Pour que l'âme soit accessible à l'apostolat que la cloche peut exercer en ■elle, il faut qu'elle ait l'ouïe surnaturelle. Pour l'âme croyante, brisée par le chagrin, accablée par l'épreuve, la voix de la cloche renferme une onction qui calme et console ; elle redit à cette âme la parole qui n'a cessé de retentir dans le monde depuis que le Maître divin l'a prononcée sur la colline des béatitudes : « Beati qui Jugent » ; sous l'œil du Dieu qui aime les âmes, pas une larme ne tombe à terre, pas un gémissement ne s'égare, pas une tribulation n'est stérile. Voix qui console, la cloche est aussi la voix qui encourage et qui soutient : à qui le temps manque, elle parle de l'avenir ; à qui combat, elle promet la couronne ; à qui est abandonné du monde, elle révèle un monde nouveau ; à qui se dévoue et s'immole, elle annonce la récompense ; à qui est délaissé des hommes, elle fait entrevoir Dieu et l'éternelle béatitude.
La voix de la cloche a la vertu de faire naître au
fond du cœur des retours de raison et de foi, des lueurs rapides mais qui, d'un seul coup, jettent le jour dans les dernières profondeurs de l'âme, comme ces éclairs qui, la nuit, illuminent tout un horizon et découvrent au voyageur les abîmes qui l'environnent. Le tourbillon du monde vous emporte, la fièvre des plaisirs vous enivre, la préoccupation des affaires vous absorbe, chaque créature emporte un lambeau de votre amour, comme, sur le chemin, chaque buisson garde quelque dépouille du troupeau qui a passé ; on peut mettre la main sur votre cœur, rien n'y bat plus pour les grandes choses ; vous avez bu, à longs traits et bien avant dans la coupe, le breuvage d'assoupissement dont parle l'Écriture ; votre œil obscurci ne voit plus les réalités spirituelles ? Oh ! écoutez, voici une voix qui tombe du faîte du temple : c'est la cloche, qui vous dit, comme autrefois le prophète Joël :« Expergiscimini,ebrii ; réveillez-vous, ô vous qui êtes ivres »,ou, comme l'apôtre saint Paul: «Hora est jam nos de somno surgere\ c'est l'heure de sortir du sommeil » , c'est l'heure de penser à qui ne cesse de penser à vous, c'est l'heure de penser à Dieu.
Voix qui réveille , la cloche est aussi la voix qui trouble. Vainement fermez-vous l'oreille pour ne pas entendre la parole qui vous poursuit, vainement essayez-vous de vous dérober à la vision qui vous obsède : cette voix retentit de nouveau avec des accents qui grondent et qui sont répétés par tous les échos de votre âme. Vainement criez-vous: « La paix , la paix » : la cloche vous répond , comme autrefois à Saul sur le chemin de Damas : « Il vous est dur de regimber contre l'aiguillon » ; elle ne vous laisse pas de repos jusqu'à ce que,.
vaincu et cédant enfin, vous tombiez aux pieds de votre souverain, de votre Dieu, lui disant du fond du cœur : « Domine, quid me vis facere ? Maître, que voulez-vous que je fasse ? »
Voix qui trouble, la cloche est encore la voix qui menace: Si votre âme indocile essaye de continuer la lutte contre la force d'en-haut, voici la cloche qui rugit et qui tonne ; elle prend alors pour vous les sons de cette trompette effrayante qui jetait autrefois dans la consternation le pénitent du désert de Bethléem ; vous apportant les terreurs de la vie future et les épouvantes des jugements divins, elle vous crie qu' «il est affreux de tomber entre les mains du Dieu vivant. »
Tel est, M. F., l'apostolat exercé parla cloche près de l'âme chrétienne ; mais, s'il s'en trouvait encore ici quelqu'une de bonne foi pour laquelle le langage de la cloche fût une lettre morte, je lui donnerais, en le modifiant, ce conseil si fin, si spirituel, bien qu'en apparence paradoxal, que donne un savant penseur, l'aimable et judicieux Joubert, à qui cherche la vérité religieuse : « Ferme les yeux et tu verras... ». Je lui dirais : Fermez les oreilles et vous entendrez ; fermez les oreilles aux mille bruits de la terre, au tumulte dissipant du monde, et, dans le calme, vous entendrez les enseignements de la cloche, vous en recueillerez les fruits. Ainsi soit-il !
SERMON