POUR DES NOCES D'OR SACERDOTALES
(prêché dans l'église Saint-Jean d'Elbeuf, 14 juiu 1877)
Sanctificabis anninn quinqaagesimum : ipse enitn est jiibilœas.
Vous devrez sanctifier l'année cinquantième, car c'est une année jubilaire.
Lfvit. XXV, 10.
Il y a, dans la vie, des dates solennelles qui ont le privilège de faire naître au fond des âmes les plus douces émotions ; notre voyage en cette terre est marqué par des haltes mystérieuses auxquelles notre cœur sent le besoin d'imprimer une sorte de religieuse consécration. Au sein du peuple nouveau comme chez le peuple ancien, la cinquantième année apporte une noble et pieuse allégresse, et le foyer nuptial comme notre sainte liturgie a ses fêtes jubilaires. Au sein de la famille, quand deux époux ont reçu du Ciel le rare privilège de compter un demi-siècle d'honneur et de joie dans la fidélité des affections, vous savez avec quelle consolation ils reçoivent les félicitations de l'amitié; et eux seuls pourraient nous dire l'attendrissement avec lequel ils viennent à
l'autel remercier le Dieu qui les a sauvés des inconstances et des séparations. Dans l'Eglise, la cinquantième année de sacerdoce semble poser une nouvelle auréole sur le front blanchi du ministre sacré, et, en l'acclamant avec enthousiasme comme prêtre jubilaire, les générations plus jeunes du sanctuaire s'inclinent devant lui avec la plus respectueuse vénération. Avec quel élan nous avons tous, prêtres et fidèles, célébré, il y a huit ans, le jubilé sacerdotal du Souverain-Pontife, vous vous en souvenez, et votre cœur est encore sous le coup de la religieuse émotion de la belle journée du 3 juin, de la grande fête des noces d'or épiscopales du Vicaire auguste de Jésus-Christ. Eh bien! M. F., c'est une solennité de ce genre qui nous rassemble tous en cette enceinte, en ce jour où votre bien aimé pasteur (1) célèbre, avec l'anniversaire à jamais béni de sa première messe, son demi-siècle de prêtrise.
Un poète célèbre des temps modernes, celui que ses compatriotes ont appelé le Virgile portugais, le chantre de la Lusiade, Camoëns, nous représente le héros de son épopée prêt à doubler le cap des Tempêtes, et apercevant tout à coup un géant formidable qui s'élève du fond de la mer : sa tête touche aux nues ; les orages, les vents, les foudres, sont autour de lui ; ses bras s'étendent au loin sur la surface des eaux ; c'est le gardien de cet océan qui cherche à effrayer le navigateur téméraire qui veut franchir le cap. Vous aussi, père vénéré de cette paroisse, à l'heure où vous étiez sur le point de doubler le cap dangereux des années pour entrer au port de votre
(1) M. le chanoine Buisson.
cinquantaine, vous vous êtes trouvé en face d'un géant qui semblait s'acharner à vous interdire le passage, et nous tous ici présents nous nous rappelons la terrible maladie qui menaça de vous enlever à l'affection de votre famille paroissiale et de vos nombreux amis. Vous avez triomphé dans la lutte, et il m'est permis de vous appliquer un beau mot de saint Jérôme parlant de saint Hilaire. Le grand évêque de Poitiers revenait de l'Orient, où, quoique en exil, il avait lutté pour la vraie foi, et l'Église des Gaules l'embrassa, comme une épouse embrasserait un vaillant athlète au retour d'une glorieuse vietoire: « Hllarium prœlio rêver tentem Galliarum Ecoles la complexée est ».
Vous aussi, au sortir de votre lutte avec la malaladie, vous avez trouvé l'égliss Saint-Jean, votre chère paroisse, s'avançant à votre rencontre et vous tendant les bras avec enthousiasme et allégresse ; vous avez senti alors quelles racines profondes vous aviez jetées dans les cœurs, et vous en avez aujourd'hui une démonstration nouvelle.
Je sais bien que vous auriez désiré renfermer cet anniversaire dans le calendrier secret de vos fêtes intimes ; mais, si vous êteslibre de renoncer au droit de recevoir des félicitations publiques pour votre demi-siècle de dévoûment et de labeur pastoral , nous ne pouvons, nous, abdiquer le devoir d'embaumer vos fatigues paternelles par les témoignages éclatants de notre reconnaissance, par la manifestation solennelle de notre respectueuse sympathie. Et c'est ce que vient faire ici toute votre paroisse, à laquelle est fière de s'associer l'élite imposante de la Cité, ainsi que cette riche couronne de prêtres réu-
nis autour de vous. Ah ! ne pourrait-on pas dire, en face du spectacle qu'offre cette brillante assemblée, que, si la société civile est en péril faute de respect pour l'autorité, la société datâmes garde encore cette sainte religion ?
Ai-je besoin de vous dire, Monsieur le Doyen, que je suis touché non moins qu'honoré de la mission que vous m'avez confiée de prendre la parole en cette solennité jubilaire de votre sacerdoce ? Ne craignez pas pourtant que je sois assez imprudent pour oublier la recommandation de l'écrivain sacré, qui défend de louer qui que ce soit avant sa mort : « Ante morte m ne laudes hominem quempiam ». D'après l'usage de la sainte Église, notre mère, on ne peut faire, en face de l'autel, le panégyrique des vivants, même de ceux qui ont le mieux mérité. Certes, il me serait facile d'exposer les titres que vous avez à être placé sur le piédestal qui vous est élevé dans les cœurs. Au début de votre vie sacerdotale vous avez pris pour devise la belle parole du grand Apôtre : « M iiiister ium meum honorificabo > je rendrai mon ministère honorable» et ce cri de l'âme du royal Prophète : « Djmins,' dilexi decorem domus tuœ, Seigneur j'ai aimé la beauté de votre demeure ». Et à tous ceux qui vous ont suivi dans votre lono-ue crrière, je puis porter le défi de trouver un seul de vos travaux qui n'ait été à la hauteur de ce noble programme. Dans les diverses paroisses que vous avez administrées, votre nom, semblable à ces fleurs embaumées qui, froissées par le pied des pâtres, laissent après elles dans l'atmosphère des parfums assez durables pour réjouir pendant quelque temps le voyageur fatigué qui les respire, votre nom, con-
tinuant de vivre au fond des cœurs, suffit à encourager et à ramener au bien ; et je ne suis que l'écho de toute cette ville, qui, après avoir eu les prémices de votre ministère, recueille ici, depuis bientôt vingt ans, les fruits de votre fécond pastorat , en vous proclamant un des plus prudents, un des plus zélés travailleurs du sacerdoce. Je laisse donc à vos œuvres le soin de vous louer ; les pierres ellesmêmes, que vous avez remuées pour la décoration de la maison de Dieu, auront une voix dans ce concert ; et, remplaçant un épanchement du cœur par un enseignement de la foi, je vais essayer de dégager de cette fête une grande leçon de respect surnaturel par l'exposition doctrinale de la grandeur du prêtre.
Dans les siècles de foi, M. F., pas n'était besoin de rappeler du haut de la chaire la mission partout comprise et partout acceptée du sacerdoce : le prêtre ne rappelait sa dignité qu'à lui-même pour s'exciter à mettre la sainteté de sa vie en harmonie avec la grandeur de son ministère. Mais nous vivons à une époque où la foi s'obscurcit et décline. 11 suffit de connaître tant soit peu son temps pour savoir que notre société contemporaine, victime de l'erreur ou du préjugé, semble ne plus apercevoir le rayon divin qui brille au front du sacerdoce catholique ; il importe de ranimer la croyance publique ou de la confirmer, en l'éclairant.
Le prêtre, comme le dit saint Paul, est le ministre de Jésus-Christ et l'aide de Dieu auprès des âmes, mais un ministre tellement attaché au Maître, mais un aide tellement identifié à l'Ouvrier suprême qu'il
ne fait qu'un avec lui, il en est ia personnification vivante ; de là cette parole célèbre d'un Docteur de l'Eglise: « Le prêtre est le sacrement de Jésus-Christ »y c'est-à-dire le signe sensible qui révèle sa présence, et, de plus, l'instrument qui reproduit son opération divine pour les hommes. Le prêtre, selon l'expression hardie d'un de nos maîtres dans la parole sacrée, est comme un Dieu terrestre chargé de diviniser le reste des hommes. Son pouvoir est celui des trois personnes divines, c'est saint Bernard qui l'enseigne : « Fotestas sacerdotis est sicut potestas divinarum porsonarum ». Que le sceptique, que l'indifférent accueillent, si bon leur semble, ces pensées avec sourire et les regardent comme da mystiques et pieuses hyperboles, la foi nous révèle que, de même que Dieu, dans la trinité de ses personnes, est créateur, rédempteur et sanctificateur, de même le prêtre résume toutes ces attributions.
Regardez le prêtre au sanctuaire: à l'exemple de Dieu le Père, il est créateur, et de quelle création ! C'est lui qui reproduit, qui engendre sur l'autel le Verbe fait chair, le Dieu eucharistique. La parole du Tout-Puissant suscita la création, la parole du prêtre suscite le Créateur lui-même ; la première produisit la naissance du monde, le seconde la naissance d'un Dieu; la première posa les assises delà terre, étendit les cieux comme un dôme, fit sortir l'ordre universel des rudiments du chaos, la sec';:: de renverse les lois de la nature, engendre le maître et suspend au firmament de l'Église le vrai soleil des âmes, Jésus- Christ. Je comprends, vraiment, la parole étonnante du pieux et savant M. Olier : « Dieu a fait deux prodiges ressemblants dans l'Église : le prêtre et la
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Très Sainte Vierge. La Vierge Marie a conçu le Fils de Dieu par un mot d'humilité: «Ecce ancilla Domini: fiât mihi secundum verbum tuum » ; le prêtre le fait descendre du Ciel sur l'autel par un mut d'autorité : « Hoc est enim corpus meum ». Le temple saint est transformé en un autre Bethléem, et la consécration à la messe renouvelle le mystère de Noël. Conçoive qui pourra les étonnantes dimensions, la hauteur, la profondeur de ce mystère! C'est le disciple qui produit le Maître, c'est l'être qui passe qui engendre l'Eternel, c'est le ministre mortel qui donne naissance au « Roi immortel des siècles » ; c'est le pécheur, c'est le ver de terre, c'est l'homme qui crée, sur la pierre sacrée de l'autel, le Très-Haut, le Saint des saints, le fils unique de Dieu, Dieu lui-même : « Christum sacerdos cœlitis evocas : per te creaiur qui créât omnia ».
Quel immense honneur ! quelle étonnante puissance ! Un Dieu qui obéit à la parole de l'homme ! Un Dieu devant lequel toute la cour céleste se prosterne et s'anéantit, le sacrificateur de l'autel intime un commandement, et Dieu se soumet avec docilité. Voilà ce qu'enseigne la foi catholique ; voilà ce que croit tout enfant de l'Église : c'est le dogme le plus grand, le plus puissant, le plus doux, le plus consolant de notre sainte Religion. Je vous en prends à témoin, M. F., si prodigieux soit ce pouvoir du prêtre, vous y croyez comme moi, avec l'Evangile, avec l'Église, avec la tradition tout entière, avec les plus beaux génies qui aient jamais honoré l'humanité, avec les martyrs qui s'en allaient aux arènes et à l'échafaud enivrés du sang de l'autel, avec ces phalanges de vierges qui font l'admiration du monde et
qui, sans cette foi, ne porteraient pas la palme de la virginité. Vous y croyez du fond de votre esprit qui n'a jamais rien entendu qui pût ébranler un instant ses convictions; vous y croyez du fond de votre cœur qui n'a jamais connu de plus savoureuses délices que celles de l'autel ; vous y croyez et, s'il le fallait, vous verseriez votre sang pour en attester la vérité. On voit à Rome cette puissance du prêtre magnifiquement esquissée par la peinture chrétienne : l'artiste représente le moment qui précède le jugement dernier. Au sommet du tableau on voit Dieu entouré de ses anges, ils sont prêts à emboucher la trompette, mais ils attendent, silencieux et recueillis. Qu'y a-t-il ? Sur la terre un prêtre est à l'autel, et Dieu, qui le contemple d'en-haut, ne donnera le signal aux esprits célestes que lorsque la messe sera finie. O monde moderne, jusques à quand t'obstineras-tu à rejeter le sacerdoce du Christ ? tu as beau dire que nous ne sommes que le sacerdoce de l'humanité dans les langes, et que tu es parvenu à l'âge viril: il faut, bon gré malgré, que tu en conviennes; tu chancelles sur ta base, et c'est en vain que tu te jettes dans les bras des idéologues, des rêveurs, des diplomates, tu ne peux parvenir à retrouver l'équilibre perdu. Reconnais-le donc enfin, il te faut un médiateur entre la colère de Dieu et tes iniquités, tes apostasies ; et c'est au prêtre seul de l'élever entre le ciel et la terre, ce médiateur, cet avocat tout-puissant, Jésus-Christ, le Juste...
Le prêtre, et en particulier le prêtre de paroisse, le pasteur, n'est pas seulement créateur, à l'image de la première personne divine : il remplit encore
l'office du Dieu Rédempteur. En même temps qu'il est sacrificateur, il est victime, et c'est là sa ressemblance avec Celui qui a versé son sang pour le salut de l'humanité. Oui ne connaît la parole tombée des lèvres d'un homme qui restera, dans notre siècle, comme une des plus grandes et des plus saintes figures de prêtre : « Le sacerdoce, a dit le P. Lacordaire, est une immolation de l'homme ajoutée à celle de Dieu, et celui-là y est appelé qui sent dans son cœur le prix et la beauté des âmes » ? Le sacerdoce, et, dans le sacerdoce, le pastorat a pour mission de continuer la rédemption de Jésus-Christ. Cette rédemption ne se propage que par son concours, elle se serait arrêtée au Calvaire, s'il ne l'avait emportée dans son ministère pour larépandre. Jésus-Christ est « l'Agneau de Dieu qui efface ies péchés du monde » ; le prêtre, c'est le ministre du pardon : véritable plénipotentiaire du Christ, son Maître, quand il lève la main sur la tête d'un de ses frères agenouillé à ses pieds, si criminel soit ce dernier, c'est pour le purifier, pour le transformer, pour le régénérer, pour le racheter du péché, des passions, des habitudes, de la perte éternelle. Un artiste français a peint un beau crucifiement dans lequel les anges, sous des formes et dans des attitudes sublimes, sont représentés en larmes autour de la Croix. M. F., pour Jésus -Christ, le Sauveur du monde, son existence perpétuelle au sein de l'Eglise est un calvaire, mais, bien plus que les anges peints par Lebrun et destinés à consoler par leurs pleurs les délaissements de son agonie, les prêtres, semblables à Jésus-Christ lui-même, sont victimes et rançon pour les iniquités du inonde. Merci, ô mon Dieu, merci, d'avoir fait de notre élévation un engagement
au sacrifice et de notre puissance un service public, une mission de dévoûment. J'ose le dire au nom de mes vénérés confrères dans le sacerdoce, il n'est pas parmi nous un cœur sincère et loyal à qui le pouvoir ne ferait peur, s'il n'était qu'une simple dignité. Nous ne l'avons accepté que parce qu'il nous impose l'immolation dans l'accomplissement du devoir, et quel devoir! le devoir de vous sauver. Entendez-le: à l'exem., pie de Jésus-Christ, notre Maître, nous sommes les serviteurs de vos âmes : « Non veni ministrari, sed ministrare ». Jésus-Christ sur la Croix, mourant pour le salut du monde, voilà notre idéal divin, et il est rigoureusement vrai que vous avez droit de nous demander la vérité, la grâce, tous les moyens de salut, et tout cela au prix de nos veilles, de notre repos, et, s'il le faut, de notre sang, de notre vie ; et nous, nous avons pour devoir de ne chercher d'autre récompense que celle que Jésus-Christ cherchait icibas, le double bonheur défaire du bien et de souffrir, de nous immoler et pour vous et pour Dieu. Oui, M. F., il est un homme dont la vie entière n'est qu'un long et héroïque dévoûment à votre bonheur, à votre salut, et cet homme, c'est le prêtre, c'est surtout le pasteur. Pour mieux vous appartenir il a renoncé à toutes les joies du foyer, il a brisé le lien de la famille ; il accourt à chacun de vos cris pendant le jour, il se lève à chacun de vos appels pendant la nuit. Vous êtes malheureux, il se fait votre ami ; vous tombez dans l'infortune, il essuie vos larmes ; vous êtes sans défense, il vous protège ; votre âme est troublée par les orages des passions, il vous affermit dans la vertu ; vous avez payé le tribut à la fragilité de notre nature, vous êtes tombé dans le
mal, il vous tend la main, et vous relève ; vous êtes infirme, il vous visite; vous allez mourir, et peut-être d'un mal contagieux, dût-il payer son dévoûment de sa vie, n'importe ! il ne vous laissera pas quitter la terre sans adoucir vos angoisses, sans verser dans votre cœur le baume de l'espérance, sans prier à vos côtés, sans vous donner, comme gage d'immortalité, le Dieu qui est mort pour vous. Voilà le prêtre, voilà surtout le pasteur. 11 est rédempteur : « lavant sa tunique dans le sang de l'Agneau », il donne sa vie pour les âmes dont il a la charge ; dans une immolation quotidienne, dans un sacrifice perpétuel, il se fait victime de toutes les heures, de tous les instants.
Le prêtre n'est pas seulement créateur comme la première personne divine, rédempteur et victime à l'exemple de la seconde, il est sanctificateur comme la troisième. Saint Ambroise l'a dit en termes précis : « Munus Spiritus sancti officium sacerdotis ». Dans la nature, M. F., Dieu n'a donné aux fleuves leurs eaux, au soleil la lumière et la chaleur que pour féconder le monde, il ne donne au riche la fortune, aux puissants la force que pour protéger et secourir ; dans la Religion, il ne met entre les mains du prêtre le dépôt de sa grâce que pour sanctifier. Le prêtre est sanctificateur, non seulement au tribunal réconciliateur, où il rachète en distribuant les pardons divins, il l'est par tout son ministère. Combien d'hommes qui, comme d'infortunés voyageurs, s'égarent en ce chemin plein d'écueils qui s'appelle la vie ! Il leur sert de guide assuré. Il leur parle de Dieu et de ses commandements, de Jésus-Christ et de ses exemples, de la conscience et de ses devoirs, de
l'Église et de son autorité, de la vie et de son terme, du Ciel et du moyen de le conquérir ; et, à l'encontre de ces apôtres sans mandat qui, sur les grandes questions, viennent exposer leurs opinions, leurs préjugés, leurs conceptions personnelles, et n'ont à offrir qu'une parole humaine, qui a nécessairement ses heures de déclin et devient trop souvent la servante de l'erreur, lui, il est l'organe de la vérité : c'est Dieu lui-même qui parle par sa bouche, et sa voix n'est que l'écho de la voix divine : « Tamquam Deo exhortante per nos ». Non seulement il éclaire les intelligences, en donnant la vérité, mais il sanctifie les cœurs, en distribuant la grâce. Qu'est-ce qui bénit l'enfant et crée en lui l'innocence ? n'est-ce pas le prêtre ? Qui donne au jeune homme, à la jeune fille, aux heures mêmes des plus dangereux orages, ce qui conserve et fait resplendir la vie, la vertu ? n'estce pas le prêtre ? Qui met au cœur de la femme une sève inépuisable de dévouement, d'abnégation et de charité ? n'est-ce pas le prêtre ? Il entre dans la conscience, qui est souillée, et il la purifie ; dans le cœur, qui est faible, et il le soutient ; il forme en tous ceux qui viennent à lui le courage du sacrifice et la constance inflexible du devoir, et, partant, l'honneur et la dignité. Hommes du siècle, vous pouvez beaucoup dans le cercle des choses matérielles et du temps; vous n'avez pas besoin de nous pour gagner des batailles, pour découvrir des continents, pour asservir les forces de la nature à votre industrie, pour en saisir et en reproduire les créations dans vos arts ; mais, dès que vous mettez le pied dans le domaine de l'âme, vous ne pouvez rien : l'action féconde et efficace n'appartient qu'au sacerdoce.
M. F., que la philosophie vienne nous disputer la direction spirituelle de l'humanité, qu'elle nous somme de lui céder la place et de la laisser conduire les hommes à la vérité et au devoir ; nous pouvons dire aux chefs de ces diverses écoles : Vous êtes, prétendez-vous, les maîtres de vos semblables ; eh bien ! montrez-nous vos titres dans vos œuvres. L'humanité, — vous devez la connaître, — a ses infirmités morales, ses passions, ses faiblesses, ses égarements; que faites-vous pour la préserver ou la guérir? Où sont les âmes qui vous doivent leur retour à la vie du devoir ? Où sont les enfants spirituels que vous avez portés dans votre sein et donnés à la vertu ? Nous, prêtres, nous pouvons vous montrer les nôtres. Voici les âmes que nous avons engendrées à Dieu et au Ciel. Interrogez-les. L'une vous dira : J'étais faible et j'allais défaillir dans la lutte contre mes penchants ; je suis allée au sacerdoce, il m'a donné la force. J'avais oublié le devoir, vous dira cette autre, et je ne pouvais me faire oublier du remords ; le sacerdoce m'a donné la paix. Celle-ci vous criera : J'étais dans les chaînes de la passion, tout en moi était esclave ; le sacerdoce a brisé mes fers, je lui dois la liberté. Celle-là vous avouera qu'elle avait tout perdu, en perdant Dieu, et que le sacerdoce lui a rendu la lumière, la vérité, la foi, l'honneur, la vertu, la grâce, en lui rendant Jésus-Christ.
O grandeur du sacerdoce ! ô dignité du pastorat ! le talent n'y est rien ; la naissance, rien ; la science, rien ; les mérites personnels, rien ; le caractère sacré, la mission, c'est tout ! A Dieu ne plaise que je rabaisse aucun mérite et que je m'efforce d'obscurcir aucune gloire ! je rends hommage à tout ce qui
honore notre nature, je bénis et je remercie Dieu, quand il donne au sacerdoce les illustrations du nom, de la science, du génie ; mais, après tout, la naissance, le talent, la science, le mérite personnel, c'est l'homme ! mais le caractère sacré, mais la mission, c'est bien plus : c'est quelque chose qui vient de plus haut que l'homme, qui existe avant lui et après lui, qui passe par lui, il est vrai, mais qui descend du Ciel, de Jésus-Christ, de Dieu même.
M. F., un judicieux et spirituel écrivain a dit que « la dernière pensée que l'on trouve en faisant un discours est celle qui devait être la première. » Je finirai donc par où j'aurais dû commencer, ou plutôt je vais traduire, avant de descendre de cette chaire, le sentiment qui n'a cesssé de régner dans vos cœurs depuis que je m'entretiens avec vous. Faisant converger vers le front de votre curé si bon, si justement aimé, tous les rayons de cette gloire du sacerdoce que je vous ai si imparfaitement exposée, vous n'avez cessé de vous dire tout bas : Oui, un bon prêtre est le meilleur ami que nous puissions avoir, et le meilleur guide' qui puisse nous conduire dans le chemin de la vertu et dans le sentier de la perfection. Bénissez donc le Seigneur de vous avoir donné un pasteur selon son cœur, et conjurez-le de le conserver longtemps encore à cette paroisse, qu'il n'a cessé de conduire et de gouverner avec tant de zèle et de prudence. Et vous, digne et vénéré maître dans le sacerdoce, laissez-moi vous parler dans l'effusion de mon âme. L'auteur du Lévitique nous apprend qu'après les années du Jubilé les choses acquéraient plus* de prix : « Quanta plnres anni
remanserint post Jitbilœum, tanto crescet et pretium ». Il en sera ainsi des jours que vous consacrerez encore à votre troupeau. Ah ! qu'ils se multiplient pour le bonheur de vos dignes collaborateurs , pour la consolation de votre peuple si dévoué! continuez longtemps encore d'enseigner, de sanctifier, de sauver les âmes qui vous sont si chères. Vous êtes de la race de ceux dont parle le Psalmiste, il n'y a que des jours pleins dans votre carrière : « Et dies pleni invenientur in eis ». Aussi pouvez-vous participer à la sérénité pleine d'espérance dont saint Paul jouissait au déclin de ses années ; comme le grand Apôtre, vous pouvez vous écrier : Dieu m'a ménagé des combats et je les ai soutenus vaillamment et avec succès : « Bonum certatnen certavi ». J'avais un ministère à remplir, et je me suis appliqué à en fournir le cours avec exactitude, à en accomplir les sacrifices avec courage et sans défaillance : « Cursum consnmmavi ». J'avais reçu la foi comme un trésor à communiquer et à défendre, et je me suis efforcé d'en être toujours et le dispensateur fidèle et le dépositaire incorruptible : « Fidem servavi ». Ce souvenir m'établit dans la paix et m'autorise à attendre avec confiance la couronne de justice : « In reliqno reposita est mihi corona justitiœ ». Et, quand vous l'aurez reçue, cette couronne, puissiez-vous, digne pasteur, présenter à Jésus-Christ toutes les brebis de votre troupeau et lui dire ce que lui-même disait à son Père céleste : « Voici mes enfants, que vous m'avez donnés; nul n'a péri », sinon qui a voulu périr; que, là où est le Père là soient les enfants, dans le repos, dans la gloire, dans la béatitude éternelle. Ainsi soit-il !...
SERMON