POUR LA FÊTE DE L'EPIPHANIE
(10 janvier 1869)
C'est encore au berceau de Bethléem, M. F., que je viens aujourd'hui vous convoquer avec l'Eglise ; c'est aux pieds de l'Enfant qui repose sur la paille de la crèche, que je vous appelle en ce moment, désirant dévoiler à vos yeux dans tout son éclat le rayon divin, l'auréole de souveraineté que la foi découvre sur son front. Il est roi, en effet, il est souverain, M. F., l'enfant délaissé de Pétable auquel les rois de l'Orient viennent offrir leurs hommages ; il peut bien, à sa première heure d'existence, être sur la paille, et n'avoir pas ce qu'a le dernier des pauvres, de quoi abriter son indigence et réchauffer ses membres nus; il peut bien n'avoir pour palais qu'une étable, pour trône qu'une crèche, pour manteau royal que les langes de la misère et de la pauvreté. Mais regardez, regardez attentivement cet enfant, qui déjà d'un signe a fait descendre les anges du haut des sphères célestes pour saluer son avènement, et de sa voix vagissante a ému les pâtres des montagnes et les a
attirés près de lui. Voici qu'en ce jour il découvre son blason royal, ses armoiries de souverain, et ce blason et ces armoiries, c'est l'étoile miraculeuse qui conduit à la crèche les rois de l'Asie et nous y entraîne nous-mêmes, en nous forçant de nous écrier, comme autrefois le Prophète, avec les anges, avec les bergers, avec les Mages, avec la création tout entière : « O Emmanuel, o rex gentium, o rex noster. O Emmanuel, ô roi des nations, ô notre roi !... C'est cette souveraineté du Dieu fait homme que je voudrais rapidement vous exposer aujourd'hui. Je tiens cependant, M. F., à vous le dire par avance, ce n'est point une thèse, une démonstration en règle que je viens vous offrir: c'est un simple cri du cœur, et, si le mot ne trahissait pas une certaine présomption, j'oserais dire c'est un chant royal que je viens entonner en l'honneur de l'Enfant-Dieu, notre prince, notre souverain, au jour de son Epiphanie.
La véritable souveraineté, M. F., est celle qui s'exerce sur les coeurs : le coeur est le centre même de la vie, et, quand on est maître des cœurs, on a tout conquis.
Or, M. F., il est un sentiment, un sentiment unique qui a le privilège incomparable de triompher des cœurs et de les gouverner, et ce sentiment, ce n'est pas la crainte, ce n'est pas même le respect, vous l'avez dit tout bas, c'est l'amour.
Non, ce n'est pas la crainte : elle peut, se posant sur le cœur comme une main de fer, enchaîner son élan, comprimer son essor, mais elle ne l'empêchera pas de battre en silence, de battre librement pour qui bon lui semble ; et, il est vrai de le dire, s'il est
sous le ciel quelque chose d'indépendant, qui peut toujours échapper à la violence et rester maître de soi-même, c'est le cœur.
Pas plus que la crainte, le respect n'arrive à gouverner les cœurs. Certes, je l'avoue, on est bien près du cœur quand on a réussi à frapper l'esprit par des qualités et des vertus qui commandent le respect ; mais, s'il est vrai que le cœur, comme les temples, a son vestibule, son portique, là s'arrête le respect ; le libre accès du sanctuaire intime lui est fermé. Je m'incline avec déférence devant un noble vieillard au front duquel l'âge fait briller comme une auréole de majesté. Je salue avec vénération le savant dont la parole ou l'écrit porte le sceau du génie. Je suis captif sous le respect qu'ils m'imposent, mais je suis * libre de leur refuser mon cœur, parce que ce cœur, il n'y a qu'un sentiment qui puisse en triompher, c'est l'amour.
En voulez-vous la preuve, M. F. ? remontez aux premiers jours de votre enfance: votre premier souvenir vous rappelle peut-être cette heure où une figure angélique se pencha sur votre berceau pour recevoir vos soupirs et sécher vos larmes, où une bouche souriante se colla sur votre jeune front, et des mains caressantes s'enlacèrent dans vos mains enfantines. Oh! alors ! n'est-ce pas? sous la bénigne influence de ce mélange du dévouement et de la tendresse personnifiés dans l'attrait irrésistible de l'amour d'une mère, vous avez senti votre cœur vous échapper; un sentiment doux et suave s'était éveillé au sanctuaire intime de votre être, c'était l'amour filial.
Cesprincipes posés, M. F., je viens vous demander si l'homme par lui-même peut parvenir à se faire
facilement aimer, et je vous entends me répondre que la raison, d'accord avec l'histoire, proclame qu'il n'est pas en son pouvoir de conquérir les cœurs. Qui ne sait, en effet, que, si les défauts écartent l'affection et provoquent le mépris, souvent les qualités et les vertus, suscitant l'ombrage et faisant naître l'envie, n'attirent que des antipathies ? Qui ne sait que, quand nos qualités ou nos défauts n'ont pas assez de force pour attirer haine ou amour, ils ne servent qu'à engendrer autour de nous la plus froide indifférence ? L'histoire est là, d'ailleurs, pour montrer en action et mettre sous nos yeux, comme dans un tableau vivant, les oublis, les sécheresses, l'égoïsme, l'inconstan ce de l'homme qui, au milieu du monde, au sein de la société, ne peut acquérir que peu d'amis et souvent ne sait pas les garder.
Même au sein de la famille, comment sommes-nous aimés? Il est triste à dire, il est amer de le constater, mais hélas ! c'est une vérité d'expérience, chaque jour on voit, sur la tombe d'un être bien cher qui nous est enlevé, couler à flots des larmes brûlantes, et cependant le souvenir du mort n'est-il pas plus vite fané que la couronne de fleurs suspendue à sa croix funéraire ?
Voilà, M. F., à lalumière de l'histoire, l'impuissance de l'homme à régner sur les cœurs : les plus heureux, en ce genre de triomphe, ne peuvent obtenir qu'un amour superficiel, passager et restreint.
Or écoutez : il s'est rencontré un homme qui, bien qu'il n'ait pas réussi à être aimé fidèlement jusqu'à la mort, a manifesté la sainte ambition d'être aimé à travers les siècles et de l'autre côté du tombeau, en régnant et régnant seul sur les cœurs, ambition,
M. F., qui serait le comble de la folie, si elle n'était le signe de la divinité ; et cet homme, qui est le Seigneur Jésus, votre maître, votre Dieu et le mien, il a suscité dans le monde un amour immense, toutpuissant et immortel, un amour dont la durée infinie a su égaler la profondeur et l'étendue, un amour qui a fait de lui un roi, un souverain, mais le roi des cœurs, mais le souverain le plus populaire.
Pendant que l'amour d'un homme se circonscrit dans une famille, dans un petit nombre d'amis, tout au plus dans un peuple, l'amour de Jésus-Christ s'est propagé par toute la terre. Dans toutes les contrées, sous tous les climats, partout où il y a un rocher et sur ce rocher une âme qui connaît le Sauveur Jésus, Jésus-Christ règne par l'amour ; partout, sur tous les points du globe, les hommes ont beau être séparés par les montagnes et les mers, divisés par les intérêts et les passions, ils sont tous comme se donnant la main dans la communauté d'un même amour, dans la communauté de l'amour de Jésus-Christ ; partout il y a des mères qui apprennent à leurs enfants à balbutier avec amour le nom de Jésus-Christ; partout il y a des jeunes gens qui cherchent dans l'amour du Sauveur un soutien pour leur fragilité et un aliment pour leur cœur; partout il y a des vieillards qui murmurent au bord de la tombe un nom qui calme les angoisses de la lutte suprême, le nom de Jésus- Christ.
Immense dans son étendue, l'amour qu'a suscité Notre-Seigneur est tout-puissant dans sa profondeur. Jésus-Christ veut des Apôtres, et il leur demande de tout laisser pour le suivre, et pour lui les Apôtres se dépouillent de leurs biens et abandonnent leur
famille ; il veut des martyrs, et à ces martyrs il demande du sang, et pour lui les martyrs se jettent par millions dans les arènes et les amphithéâtres, pour y verser leur sang ; il veut des disciples de sa Croix qui « complètent dans leur chair ce qui manque à sa passion », et les solitudes se peuplent de pénitents qui s'ensevelissent vivants au fond des bois, et les thébaïdes se remplissent de saints qui passent leur vie à crucifier leur corps et à mortifier leurs sens ; il veut des vierges, et il demande à des cœurs pleins de jeunesse de sacrifier pour lui tout ce qui peut leur présenter des charmes, et des troupes de jeunes filles, sortant des palais aussi bien que des chaumières, sacrifient honneurs, fortune, plaisirs, affections pour se consacrer à lui dans le cloître, ou voler au chevet des malades, au lit de camp du blessé, à la mansarde du pauvre ; il veut des missionnaires, et, non content de les appeler loin de la famille, loin de la patrie, il leur demande leurs sueurs, leurs courses laborieuses et jusqu'à leur vie, et pour lui les missionnaires s'usent dans les fatigues, prodiguent leurs sueurs et dépensent leur vie.
Immense en son étendue, tout-puissant en profondeur, l'amour de Jésus-Christ est immortel en durée. Comme l'a dit une voix éloquente, son trône est placé sous un arc de triomphe dont un côté représente quarante siècles d'espérance et l'autre vingt siècles d'adoration, qui ne se promettent pas en vain de s'associer l'avenir. Le temps s'écoule et Jésus-Christ demeure, les siècles passent et tous proclament son indéfectible empire sur les cœurs. Ce sont les trois premiers siècles qui, avec leur cortège d'apôtres, de néophytes, de martyrs, attestent par le plus éloquent
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des témoignages leur soumission à l'autorité de Jésus-Christ en même temps que leur amour dévoué. C'est le quatrième siècle avec sa glorieuse couronne de Pères et de Docteurs qui consacrent leur génie à chanter les louanges du Christ roi. C'est le cinquième siècle et les deux suivants avec leurs hordes de barbares qui se font baptiser dans le sang de Jésus-Christ. C'est le huitième et le neuvième siècles qui voient naître ces âmes chevaleresques qui volent avec un amour héroïque à la délivrance du tombeau de Jésus- Christ. C'est le dixième et le onzième avec leurs princes qui aiment à prendre pour arbitre le vicaire de Jésus-Christ. C'est le douzième et le treizième avec leurs basiliques et leurs cathédrales qui portent jusqu'au Ciel, écrit sur la pierre, le témoignage le plus éclatant en l'honneur de la souveraineté de Jésus- Christ. C'est le seizième, où la Réforme peut arracher à Jésus-Christ des sujets, mais où la découverte d'un monde nouveau vient réparer amplement ces pertes. C'est le dix-septième avec son éloquence et sa poésie, qui viennent ajouter de nouveaux fleurons à la couronne du divin Roi. C'est le dix-huitième siècle, siècle de l'ironie et du sarcasme, qui voudrait, lui, anéantir le règne de Jésus-Christ, mais qui passe au pied de son trône, contraint de le saluer, comme ces gladiateurs des temps antiques qui s'écriaient dans le cirque en regardant l'Empereur: « César, ceux qui vont mourir te saluent ». C'est le dix-neuvième siècle enfin, notre siècle à nous, M. F., ce siècle qui semble vouloir renouveler la guerre de l'âge qui l'a précédé contre Jésus-Christ Dieu et Roi, et qui, loin de diminuer son règne, prête ses chars de feu et ses flots de vapeur pour l'étendre et le propager aux extrémités mêmes du monde.
Oui, ô Jésus, vous êtes notre roi, notre Dieu. C'est ce que proclament ces jeunes gens, ces hommes venus aujourd'hui dans votre temple pour chanter vos louanges... C'est ce que nous aimons tous à proclamer. Et s'il se trouvait encore ici des hommes qui osassent faire monter jusqu'à vous le cri du doute ou delà négation, oh ! « pardonnez-leur, ils ne savent ce qu'ils font », « ils blasphèment ce qu'ils ignorent ». Régnez, ô Jésus, régnez dans nos cœurs par la foi, régnez sur nos cœurs par l'amour, régnez dans cette paroisse, régnez dans le monde entier, que vous avez conquis par votre sang, régnez aujourd'hui, demain et à jamais. Ainsi soit-il!