DU SERMON SUR LE RESPECT HUMAIN POUR LE DEUXIÈME DIMANCHE DU CARÊME
(21 février 1869).
Beatus est qui non fuerit scandalizatus in me.
Bienheureux celui qui ne prendra pas de moi un sujet de scandale.
(Math., XI, 6).
Il est une tentation, M. F., que nous voyons chaque jour exercer de funestes ravages au sein du Christianisme, parce qu'elle est l'écueil de bien des fautes, une tentation délicate et séduisante, qui se présente à nous sous la fausse apparence de l'honneur mondain et qui a pour mobile et pour ressort un sentiment que le monde, dans son langage de convention, appelle prudence, mais qui n'est que la monnaie courante de la pusillanimité ; une tentation qu'on peut appeler la tentation des honnêtes gens et qu'on peut considérer comme la plaie, comme le mal épidémique de notre époque. Vous l'avez nommée tout bas : c'est le respect humain, c'est la crainte de paraître disciple de Jésus-Christ et fidèle observateur de sa doctrine.
SERMONS, PRONES ET INSTRUCTIONS TÇ
On a dit avec raison que chaque siècle de l'humanité se présente aux regards de tout observateur impartial et attentif, comme portant une marque distinctive et différentielle. Hélas ! ne pouvons-nous pas dire en gémissant que notre siècle, à nous, ce siècle qu'avec plus d'ostentation que de vérité on décore du titre fastueux de siècle des lumières, ne sera connu devant la postérité que comme le siècle de l'abaissement des caractères. Le caractère, c'est l'énergie constante de la volonté inébranlablement fidèle à ses principes, à ses convictions, à ses croyances ; et, si nous regardons autour de nous, partout, dans tous les rangs de la société, à tous les âges de la vie, nous ne rencontrons que des hommes qui renient tout haut ce qu'ils avouent tout bas, des hommes qui croient au fond du cœur à la divinité de notre sainte Religion, mais qui n'ont pas le courage d'embrasser sa morale, des hommes qui, par le baptême, sont devenus les disciples de Jésus-Christ et qui ne suivent pas les enseignements de leur Maître, des hommes qui sont les enfants de l'Église et qui refusent d'écouter sa voix, des hommes qui reconnaissent leurs devoirs et à qui manque l'énergie pour les remplir, des hommes qui ont une foi catholique et qui mènent une vie toute païenne, des hommes, en un mot, qui, par toutes les puissances de leur être, aspirent au bonheur et ont besoin du Ciel et qui, par lâcheté, font tout pour s'attirer l'éternel
malheur de l'enfer En vérité, n'est-ce pas de nos
jours que le Sauveur pourrait s'écrier, comme aux jours de sa carrière mortelle : « Beatus est qui non fuerit scandalizatus in me, bienheureux celui qui ne prendra pas de moi un sujet de scandale » ?
C'est pour essayer, M. F., de vous guérir de cette plaie désolante, ou, du moins, pour vous prémunir contre un mal si dangereux que je viens ce soir vous montrer la nature, ou plutôt la malice, du respect humain. « Le respect humain, dit saint Cyprien, est une apostasie tacite et déguisée, le respect humain ne fait que des apostats ». C'est le développement de cette pensée du saint Docteur que je viens vous offrir.
Chaque fois, M. F., que je monte dans cette chaire pour vous adresser la parole, je respire une atmosphère de sympathie qui m'autorise à vous parler avec une pleine liberté, une entière franchise. Aujourd'hui, comme toujours, je viens à vous, poussé par l'amour de vos âmes, le dévouement à votre salut ; je puis bien, par devoir, stigmatiser sincèrement les vices: toujours vous me trouverez, par inclination comme par volonté, plein de respect et d'estime pour les hommes mes frères. Je viens donc à vous non pour faire des blessures, à Dieu ne plaise! mais pour faire des conquêtes, la conquête de vos âmes. Demandons tous ensemble cette grâce à l'Esprit sanctificateur par l'entremise de Marie.
Ave Maria.
SERMON
SUR LA VISITE DE JÉSUS-CHRIST AUX AMES POUR LE TROISIÈME DIMANCHE DU CARÊME (i)
(28 février 1869)
Ego veni ut vitam liabcant et abundantius habeant.
Je suis venu pour donner la vie et la donner surabondamment.
(Joann., X, 10.)
Mes Frères,
Le disciple bien-aimé, qui puisa sa science sur le cœur même de son Maître, nous dit dans son Evangile que « Dieu le Père aime son Fils, et qu'il lui a mis en main l'empire sur toutes choses ». Cette parole, il est vrai, ne recevra son entière réalisation qu'à la fin des temps. Ce n'est qu'alors que, sur les ruines de ce monde matériel qui sera détruit, sur les ruines même du monde moral qui finira avec la
(1) Sujet déjà traité sous forme de prône par M. l'abbé Billard, à Notr^-Dame de Rouen, IXe dimanche après la Pentecôte, 22 juillet 1866.
liberté humaine, ce n'est qu'alors que commencera le règne absolu de Jésus-Christ. Oui, M. F., ce Dieu fait homme que nous voyons de nos jours, comme aux jours de sa vie mortelle, passera travers le monde, recueillant ici la froideur de l'indifférence et là le sourire du dédain, apparaîtra dans toute sa puissance et toute sa grandeur. La race humaine, avec toutes les générations qu'elle aura portées dans son sein depuis son berceau, sera dans ses mains avec sa destinée, et il prouvera qu'il est maître souverain, en décidant, avec une autorité sans conteste, de notre sort à tous, et en faisant d'un seul arrêt de sa bouche ou notre béatitude ou notre malheur, et pour l'éternité.
Toutefois gardons-nous de croire que cette puissance de Jésus-Christ, notre Maître, reste, en attendant l'heure finale de ce monde visible, totalement enchaînée : elle exerce constamment son action dans une autre monde mystérieux élevé au-dessus des sens, dans le monde surnaturel. Chaque jour le Sauveur réalise la belle parole qu'il laissait tomber de ses lèvres divines, aux jours de sa carrière mortelle: « Je viens donner la vie aux âmes, et la leur donner surabondamment. Ego veniut vitamhabeant et abundantins habeant ».
Vous avez compris, M. F., que je veux parler de la mystérieuse influence de la grâce de Jésus-Christ sur l'âme humaine. C'est ce beau sujet que je viens traiter aujourd'hui, mais nous ne l'envisagerons que sous une de ses faces. Nous n'étudierons que la puissance de Jésus-Christ, ou, en d'autres termes, l'action de sa grâce que sur les cœurs infidèles et qui sont éloignés de lui : nous verrons comment il les
visite pour les attirer, comment il les châtie quand ils le repoussent, et comment il les renouvelle quand il en est accueilli. Je voudrais parler avec foi et avec amour de cette puissance de Jésus-Christ, mais je connais l'infirmité de ma parole, et j'ai besoin que mon Dieu la bénisse; demandons-le par Marie.
Ave Maria.
Un jour le plus saint de nos rois demandait au sire dejoinville : « Qu'est-ce que Dieu? », et le brave chevalier répondit dans son langage gracieux et naïf que « Dieu est si bonne chose que meilleure il n'y a ».
M. F., un philosophe peutsourire de cette définition qui n'a rien de scientifique ; pour moi j'admire cette réponse d'un homme de cœur qui trouve dans la miséricorde de Dieu la vraie mesure de sa grandeur, et elle me semble surtout admirablement apte à caractériser la mission en cette terre du Dieu fait homme qui est venu pour chercher et sauver ce qui était perdu. Cette mission, toute de clémence et de bonté, vous savez comment Notre-Seigneur aimait à la remplir à chaque pas et à chaque journée de sa carrière publique. «Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs », s'écrie-t-il; et les âmes qui s'égarent, et les cœurs dévoyés, et les brebis perdues, teudre père, pasteur dévoué, il les cherche partout au prix de ses fatigues et de ses sueurs ; oui, partout, M. F., sur la cîme des montagnes comme dans le creux des vallées, c'est-à-dire dans l'enivrement de l'orgueil et de la présomption comme dans les défaillances du découragement et du désespoir ;
partout, à travers les buissons d'épines comme sur les grands chemins, c'est-à-dire au sein des mécomptes et des chagrins comme au milieu des fêtes et des plaisirs; partout, au bord des lacs, au fond des déserts, comme au sein des cités et des bourgades, c'est-à-dire dans le silence de la solitude comme dans le tumulte de la dissipation, partout Jésus-Christ appelle et poursuit les pécheurs pour les sauver. Regard plein de douceur ou coup d'oeil foudroyant, tendre invitation ou austères reproches, touchantes promesses ou effrayantes menaces, sa bonté divine ment industrieuse met tout en oeuvre pourlesgagner ; si tristes soient les blessures, si hideux soient les ulcères qui les défigurent, il trouve dans son cœur un baume puissant qui les cicatrise et les guérit : « Sanans omnem languorem et in fir mitât em ». Si désolantes soient les flétrissures ramassées dans la fange des passions et qui les déshonorent, il a, dans les trésors de sa compatissante clémence, une vertu mystérieuse qui les épure, les relève, les réhabilite, les régénère : « Virtus ex Mo exibat ». Quels que soient leurs crimes, crimes de l'esprit ou crimes du coeur, il n'a qu'un mot à laisser tomber de ses lèvres divines pour les effacer: « Dimittuntur tibi peccata ». Ils ont beau être plongés dans un léthargique assoupissement, dans un sommeil de mort, il n'a pas moins de puissance pour ramener la vie au tombeau des âmes qu'au tombeau des corps, et, à sa voix, les Lazares spirituels sortent de leurs sépulcres: «Lazare, veni foras ». Voilà Jésus-Christ tel que nous le révèle le saint Évangile : «Il a passé, dit le texte, en faisant le bien». Sa bonté était si grande qu'il en portait le nom, et le pieux et croyant chevalier du moyen âge
n'a fait que traduire à sa manière le mot qui était sur les lèvres des foules de la Judée : « Eamus ad suavitatem, allons à la bonté», criait-on de toutes parts.
M. F., cette bonté du Sauveur Jésus n'est pas amoindrie, sa puissance n'est pas diminuée, c'est avec la même clémence qu'il agit encore maintenant à l'égard des âmes infidèles qui, par le péché, se sont éloignées de lui ; et les mystères de miséricorde, qu'il opéra jadis durant sa vie mortelle, il ne cesse de les renouveler dans le monde des âmes. Comme l'a dit d'un mot aussi profond que bref un grand théologien français, Jésus-Christ vient toujours : « Christas venit semper ». Aujourd'hui comme autrefois, il vient visiter et chercher le pécheur, qu'il veut gagner à son empire. Sa visite, c'est sa grâce, c'est cette touche mystérieuse qui peut, en l'arrachant à son dangereux assoupissement, l'éveiller à la vie véritable, à la vie surnaturelle ; c'est ce secours précieux qui soutient sa volonté chancelante dans le travail de sa conversion. Cette visite, M. F., elle a des formes multiples et variées : « Divisiones gratiarum sunt ». Mais que ce soit un vent doux et frais, une brise molle et caressante qui, soufflant au plus intime du cœur, le pénètre et l'émeuve, ou que ce soit un coup violent qui, retentissant au fond de l'âme avec les éclats de la foudre, l'arrache brusquement et en sursaut à son funeste sommeil, c'est toujours le même Dieu qui, dans son immense amour pour les âmes, ne peut les laisser s'égarer et courir à leur perte loin de lui, mais les cherche, les appelle, les poursuit pour leur donner la vie.
Regardez, M. F., vous allez le deviner à la trace de ses pas, vous allez le reconnaître à ses œuvres.
Qu'est-ce, en effet, que ce mal douloureux qui vient défigurer et faire mourir insensiblement ce corps avec lequel l'âme, en se livrant à ses passions, était pour ainsi dire arrivée à se confondre et à s'identifier ? C'est Jésus-Christ qui passe, c'est celui que saint Augustin appelle quelque part le « Père du réveil », qui vient, en éveillant cette âme, substituer sous ses yeux, au lieu des fantaisies qu'elle poursuivait dans ses rêves, les grandes réalités de la vie future: « Christus venit semper ». Qu'est-ce que cette catastrophe soudaine qui fait crouler en un instant cet édifice de fortune qui l'enivrait et lui faisait oublier le Ciel? C'est Jésus-Christ qui passe et vient, en la désenchantant de la terre, l'attirer vers des régions plus hautes: < Christus venit semper ». Qu'est-ce que ce coup inattendu qui enlève à ce pécheur un être chéri dont l'affection passionnée le jetait dans l'enivrement? C'est Jésus-Christ qui passe et qui ne brise ce lien que pour gagner un cœur dont il est jaloux: « Christus venit semper ». Qu'estce que cet ange visible que Dieu a placé à ses côtés pour son salut, cette épouse vertueuse, cette mère chrétienne, cet enfant pieux et innocent dont les larmes prient pour lui? C'est Jésus-Christ qui passe et qui le presse de consoler son cœur, en cédant aux désirs de ceux qui l'aiment ici-bas : « Christus venit semper ». Qu'est-ce que ce ministre sacré que le zèle ou l'amitié a fait arriver près de lui et dont chaque parole, chaque regard répond à quelque pensée intime de son cœur, à quelque mouvement secret de sa conscience ? C'est Jésus-Christ qui passe, c'est le Sauveur de son âme qui, en ce temps qui est encore le sien, vient lui offrir le salut qu'il a tant compro-
mis: « Ckristus venit semper ». Pauvres pécheurs, qu'est-ce que cette lassitude et ce dégoût de la vie qui vous ronge et vous épuise, après avoir détruit toutes vos illusions et fait tomber tous vos enchantements? Qu'est-ce que cette lueur rapide d'une foi que vous croyiez éteinte et qui vient si vite jeter la lumière dans les profondeurs les plus intimes de votre intelligence, comme ces éclairs qui, dans une nuit sombre, illuminent tout un horizon, et, d'une seule lueur, découvrent au voyageur égaré les précipices qui l'environnent ? Qu'est-ce que cette parole rencontrée dans un livre ou tombée comme sans dessein des lèvres d'un ami? Qu'est-ce que cette pensée mystérieuse qui a jailli tout à coup du fond de votre âme, parole, pensée qui ont ébranlé en votre cœur des fibres qui depuis longtemps ne savaient plus vibrer ? Ah ! n'en doutez pas, c'est Jésus-Christ qui passe, c'estJésus-Christ qui vous visite pour vous attirer, pour vous gagner à lui: « Christus venit semper » . Or, M. F., cette visite du Sauveur, à qui de nous est-elle étrangère? Où donc est l'âme, si errante loin d'elle-même, si dissipée au dehors, qui n'ait observé en soi le travail de la grâce ? Qui de nous, à un jour, à une heure de la vie, n'a joui d'une illumination d'en-haut qui est venuetout à coup dissiper la nuit qui couvrait l'intelligence? Qui de nous n'a senti parfois une impulsion secrète mettre en mouvement les puissances de notre âme jusqu'alors inerte et paralysée pour la vertu? Qui de nous n'a éprouvé jamais l'attrait et, comme on l'a spirituellement dit, la concupiscence du bien, venant faire équilibre et contrepoids à la concupiscence du mal? Qui de nous ne s'est souvent étonné de trouver soudainement en soi comme
2S MONSEIGNEUR BILLAKD
un conseiller ami, qui venait nous parler de Dieu ut de ses droits, de nos devoirs et de notre avenir ? Sa voix toute céleste avait un charme victorieux, sa présence communiquait à notre âme une puissance attractive qui la soulevait an-dessus de sa nature et l'attirait vers ce qui est pur, vers ce qui est saint, vers ce qui est divin. M. F., n'en doutons pas, cette puissance, c'est la puissance de Jésus-Christ. Et c'est lui encore, âmes fidèles qui m'écoutez, lui, votre Dieu et le mien, lui, mon Sauveur et le vôtre, lui qui, descendu des cieux il y a dix-huit siècles, s'est revêtu de la livrée de notre misérable nature pour partager nos douleurs et nos infirmités, lui qui, pour nous, s'est livré aux injures et aux persécutions, aux lâchetés du reniement, aux perfidies de la trahison, lui qui, pour nous, s'est laissé mettre nu sur une place publique entre deux voleurs, attacher à un poteau, déchirer de verges, couronner d'épines, lui enfin qui, pour nous, est mort sur la couche sanglante d'une croix; oui, c'est lui, ce Dieu qui nous aime d'un amour éternel, lui qui est « la voie », et qui nous a vus nous égarer loin de sa présence, lui qui est « la vie », et qui nous voit mourir déshérités de sa divine influence ; c'est lui qui, en ce moment, vous cherche, vous appelle, vous crie avec tendresse : « Ne voulez-vous donc pas venir à moi afin que vous viviez. Et non vultis venir e ad nie, ut vitam liabeatis ? » ; c'est lui qui vous offre le pardon au prix d'une larme de repentir et d'un aveu simple et facile. Libre à nous, M. F., il faut bien le dire, d'être sourds à cette voix, de résister à cette impulsion, de repousser ce conseiller, cet ami : quand Jésus-Christ vient frapper à la porte de nos cœurs, bien qu'il soit
le maître de s'ouvrir accès de force, si bon lui semblait, fût-ce même par des brèches et par des ruines, dans sa délicatesse divine, il s'interdit cette puissance irrésistiblement dominatrice qui violerait notre liberté. Il se fait une loi de ne régner en nous que par nous, et il estime comme la plus douce, comme la plus belle gloire de sa royauté de ne la devoir qu'à la libre coopération, aux libres mouvements de notre volonté. Mais malheur à l'âme indocile qui, comme autrefois l'ingrate et obstinée Jérusalem, résiste aux sollicitations de son Sauveur! Le Dieu dont elle méprise les tendres instances s'en retourne triste et désolé versant des larmes amères ; le céleste médecin, dont elle repousse les salutaires remèdes, la délaisse au sein de ses maux ; et le pardon qu'elle refuse aujourd'hui, demain peut-être c'est en vain qu'elle cherchera à l'obtenir.
Rien n'est plus effrayant, dit le plus grand des poètes chrétiens, Dante, que les châtiments de l'amour méconnu et méprisé : « Vœ animœ peccatrici a qua recessit Deus ! » Il y a, en effet, M. F., une mesure de grâce fixée dans les décrets providentiels, et, cette mesure une fois comblée, il n'y a plus de miséricorde à attendre. La bonté du Seigneur est infinie, mais ses efforts ont leurs limites fixées par son infinie sagesse ; celui qui sait le nombre des astres des cieux, celui qui a assigné des bornes aux flots de la mer, a marqué la hauteur jusqu'où il a résolu de laisser monter nos iniquités. Un jour vient où, pour punir le pécheur de son obstination à méconnaître sa voix, le Sauveur, se transformant en juge, l'abandonne à sa fausse sécurité, il le livre à l'endurcissement du cœur et à l'aveuglement de l'esprit. Pour lui arrive*
comme pour la malheureuse Jérusalem, le moment redoutable prédit par le Prophète : « Aveuglez le cœur de ce peuple, excœca cor populi hujus », afin que ses yeux ne voient point, que ses oreilles n'entendent point et que ma main ne puisse le guérir ». C'est bien là, M. F., le sort le plus désastreux, mais encore esi-il vrai que le pécheur doit bien se garder d'en faire à Dieu le reproche, il ne doit s'en prendre qu'à lui-même, il ne doit accuser que lui : sa mauvaise volonté est son ouvrage; sa liberté rebelle est son crime, et son aveuglement il ne l'a que trop mérité. Ne trouvait-il pas que le flambeau de la foi importunait ses regards ? eh bien ! cette divine lumière lui est enlevée. Les représentations de sa conscience le fatiguaient sans le rendre meilleur : eh bien ! ses remords salutaires ne se font plus sentir, il s'endort dans une illusoire tranquillité. La vertu s'offrait vainement à ses regards avec ses doux attraits : eh bien ! il ne sera plus touché de ses charmes. Le souvenir de ses jours d'innoncence l'importunait : eh bien ! la trace s'en effacera sans retour. « Nanc autem abscondita sunt ab oculis tuis ».
Quel châtiment effroyable, M. F. ! Mais, je vous le demande, quoi de plus digne de la suprême justice du Seigneur que de délaisser une âme rebelle qu'il a appelée vainement et de lui retirer les biens qu'elle a si longtemps rejetés avec un insultant mépris ? Ecoutez, après cela, le lamentable récit des calamités que cette âme infortunée doit attendre pour prix de ses révoltes et de ses infidélités. Voici, dit Notre-Seigneur, que les jours de colère vont succéder aux jours de miséricorde ; voici qu'arrive, et arrive comme la foudre, le grand jour de Dieu :
« Dies illa magna Del ». Elle reconnaîtra alors, cette âme, sa perfidie et son ingratitude, mais il sera trop tard ; elle pleurera son indocile obstination, mais ses larmes seront vaines et stériles. « Circumdabunt te inimicl iui ». Tous ses ennemis, c'est-à-dire, comme l'explique saint Grégoire le Grand, tous les esprits de l'abîme, les démons, l'environneront et la presseront de tous côtés, sans lui laisser la moindre issue pour échapper à leurs poursuites ; elle sera sous l'étreinte de toutes sortes de terreurs et d'angoisses: « Coangustabunt te undiqne ». Elle a eu beau imaginer des prétextes pour justifier ses égarements, elle a eu beau colorer d'un nom spécieux des entraînements coupables, ce mirage trompeur disparaîtra: rêves de fortune et d'ambition, illusion de bonheur, tout s'évanouira, elle tombera dans un écrasant désespoir : « Ad terram prosternent te ». Il ne restera plus en elle pierre sur pierre : toutes les espérances dont elle s'était bercée, toutes les aspirations qu'elle avait caressées, toutes les industries de plaisir qu'elle avait inventées, tous les projets de jouissances qu'elle avait, pour ainsi dire, entassés l'un sur l'autre, tout croulera, tout se dissipera comme une fumée légère, pour ne faire place qu'aux éternels châtiments. Elle a refusé la visite du Dieu d'amour, elle boira éternellement au calice de l'indignation et des vengeances du Dieu de toute justice : « Eo qnod non cognoveris tempus visitationis tuœ ».
Qu'il en est bien autrement, M. F., de l'âme qui accueille avec empressement le divin Maître, quand il vient la visiter, et qui cède aux tendres sollicitations de sa grâce ! Elle connaît en ce jour béni ce qui peut être ici-bas son plus grand bien, le plus
précieux de ses éléments de bonheur, la paix dans la pureté de la conscience : « In hac die qnœ ad pacem ». Ah î je l'ai vue, M. F., cette âme subjuguée par la grâce : pleine de souillures, portant dans sa conscience de lamentables désordres, gâtée par les passions jusque dans ses dernières fibres, elle se faisait peur à elle-même; mais elle est venue, avec l'accent du repentir, faire l'aveu de ses fautes au tribunal de la miséricorde, et, en échange, elle a reçu, avec l'esprit qui renouvelle, l'assurance du pardon. Ali ! M. F., c'est que Jésus-Christ, le Dieu qui courait à sa poursuite à travers les sentiers où elle s'était égarée, en la voyant tomber à ses pieds, les larmes dans les yeux et l'espérance dans le cœur, Jésus-Christ a pris à sa croix une goutte de son sang rédempteur, il a pris dans son cœur une flamme mystérieuse, et cette flamme a tout consumé. Une création s'est faite, l'être ancien a disparu ; à sa place, c'est un être nouveau : « Ecce nova facio omnia ». Maintenant, ô mon âme, tu peux lever la tête et regarder ton Dieu ; son œil, tout perçant qu'il est, ne saurait retrouver en toi tes souillures. Maintenant, ô mon âme, tu n'as plus sujet de t'effrayer de toi-même : une main divine a saisi tes iniquités, et, suivant le mot du royal Prophète, les a «jetées plus loin de toi qu'il n'y a loin de l'orient à l'occident ». Non, ne cherche plus en toile péché ancien et ses vestiges, les désordres passés et leurs terreurs : ton Sauveur a tout détruit et, selon l'expression d'Isaie, « il n'en reste pas plus de traces qu'il n'y a de traces au firmament ou du nuage que les vents emportent, ou de la vapeur qui s'évanouit au soleil». Oui, M. F., cette âme défigurée par la corruption, cette âme rendue difforme aux yeux de
Dieu et à ses propres yeux, Jésus-Christ l'a prise, il en a saisi toutes les puissances et, les fondant, pour ainsi dire, dans les ardeurs d'un feu divin, comme l'or dans la fournaise, il en a rejeté l'alliage impur qui la déshonorait. Il se mêle, pour ainsi dire, avec son être, il le pénètre en tous sens de sa vie, et, par cette communication ineffable, il en fait cette créature nouvelle dont parle l'Apôtre, pure de sa pureté, sainte de sa sainteté, méconnaissable à ses propres yeux, et « digne de servir de spectacle aux hommes, aux anges et à Dieu même » : « Nova creatura in Christo » .
Il y a bien encore en elle des penchants qui appellent le mal, elle sent bien encore, au fond de son être, le germe vivant des passions qui firent autrefois son malheur; car il est dans les desseins d'une Providence miséricordieuse de noter point à l'homme sur cette terre ces rester d'une nature mauvaise qui doivent servir d'exercice à l'humilité et de matière aux combats. Mais, outre quelle sent bien qu'une force divine enchaîne le vieil homme, et que tous ses penchants sont sous le joug de la volonté renouvelée par la grâce, ces restes mêmes de la corruption originelle ne servent qu'à lui faire mieux comprendre la nouveauté de son cœur. Ces passions, hier encore elle les aimait, aujourd'hui elle les abhorre et les déteste ; hier elle cédaitàleursmoindres désirs, aujourd'hui elle résiste à leurs plus violents assauts ; hier elle était esclave, elle obéissait, aujourd'hui elle est souveraine, elle est reine, elle commande. Que dis-je, M. F. ? aux inclinations passées ont succédé des inclinations nouvelles; elle appelle tout ce qu'elle repoussait, elle repousse tout ce qu'elle appelait; depuis
qu'elle a entrevu tout le néant des créatures, elle ne songe qu'à les oublier et à en être oubliée; depuis qu'elle a entrevu ce qu'est Dieu, elle ne pense qu'à l'aimer et à en être aimée ; depuis qu'elle connaît la bonté de Jésus-Christ, elle ne veut plus que ce qu'il avoulu, elle ne cherche plus que ce qu'il a cherché : « Nova creatura in Christo ». Essayerai-je après cela, M. F., de vous dépeindre le bonheur de cette âme ? L'Esprit- Saint nous la montre inondée de délices et comme dans un festin perpétuel : « Secura mens juge convivium. h La paix, le plus doux des trésors, le plus précieux des biens, la paix, cette intime jouissance, qui, suivant le mot de l'Apôtre, « dépasse tout sens humain » , cette paix dont nulle langue humaine ne peut dire les douceurs et qu'on ne peut comprendre sans l'avoir goûtée , cette paix qui est comme le portique, la suave anticipation , le délicieux avant-goût de la félicité d'en-haut, elle coule à flots dans son cœur : « Pax milita diligentibits legemtnam ».
Voilà, M. F., la puissance de Jésus-Christ dans le monde des âmes, voilà l'action de sa grâce: d'un persécuteur, d'un loup ravissant, elle fait un agneau, elle fait un apôtre : c'est saint Paul; de la pécheresse de la cité, elle fait une âme pure, digne d'être placée au Calvaire entre l'immaculée Vierge et le disciple innocent : c'est Madeleine ; sur une jeunesse prodigue elle pose une maturité de séraphin: c'est Augustin; sur une femme que vous n'auriez voulue ni pour votre mère ni pour votre sœur, parce qu'elle avait donné son existence sans donner son cœur, elle fait un ange de pureté: c'est Marie d'Egypte. Que dis-je, M. F. ? de vous-même, quand, par impossible, vous
rassembleriez toutes les iniquités du genre humain, quand vous ramasseriez dans votre conscience les souillures de toutes les consciences, dans votre cœur les désordres de tous les cœurs, de vous-même, en un instant, elle peut faire le cœur le plus saint, le plus vertueux, saint à être mis un jour sur l'autel, vertueux à voir tous les siècles futurs à genoux devant vous.
M. F., en ces jours qui sont vraiment ces jours dont parle l'Esprit-Saint, « des jours de grâce et de salut », en cette sainte carrière de la pénitence et du retour à Dieu, laissez-nous vous adresser, au nom de Jésus- Christ votre Sauveur, au nom del'Eglise, son épouse et votre mère, cette touchante prière : « Miserere animœ tuœ, placens Deo ». Nous vous en conjurons, répondez à l'appel d'un Dieu qui vous cherche et réjouissez son amour en ayant pitié de votre âme.
Je connais votre cœur : si vous veniez à rencontrer un pauvre exilé, menant une vie errante et malheureuse, sur une terre étrangère, loin du soleil de son pays, loin du foyerdeses pères, vous sentiriez l'émotion vous gagner et vous auriez pitié; or, votre âme, qu'est-elle, sinon une exilée qui, loin des anges, ses concitoyens, loin des élus, ses frères, loin de Dieu, son père, attend, dans la souffrance et dans les pleurs, que la mort, enterminantson bannissement, lui ouvre les portes de sa patrie, qui est l'éternité ? Elle vous demande de consoler son pèlerinage par les douces joies de la conversion et de l'union à Dieu, par la grâce. N'aurez-vous pas pitié d'elle ? « Miserere animœ tua "placens Deo. »
Si, pénétrant dans un des sombres cachots destinés
aux meurtris de la justice humaine, vous arrêtiez vos regards sur un pauvre prisonnier chargé de chaînes pesantes, privé tout à la fois et de la lumière du jour et des douceurs de la liberté, vous seriez touchés de commisération: or, votre âme n'est-elle pas une captive, enfermée dans un corps de boue comme dans une prison, et toute meurtrie des fers de ses passions et de ses désordres ? Elle vous demande de lui rendre la lumière de la grâce qu'elle a perdue, la liberté des enfants de Dieu que le péché lui a enlevée. N'aurezvous pas pitié d'elle ? « Miserere animœ tuœ placens Deo. »
Oui, nous aimons à le penser, M. F., vous écouterez notre prière, vous aurez pitié de votre âme. Un Dieu l'a créée à son ima^e et à sa ressemblance : vous ne voudrez pas profaner plus longtemps la divine empreinte du Créateur ; un Dieu l'a rachetée en mourant au Calvaire : vous ne voudrez pas perdre le fruit du sang du Rédempteur ; un Dieu l'attend dans la gloire des cieux pour la couronner : vous ne voudrez pas la condamner à un châtiment sans pardon et à une misère sans remède, elle, qui est prédestinée à une félicité sans mesure et sans limite. Oui, vous aurez pitié de votre âme dans le temps, et vous mériterez que Dieu en ait pitié à l'heure de la mort et pour l'éternité. Ainsi soit-il !
SERMON
SUR LA CONFESSION, SON INSTITUTION DIVINE POUR LE QUATRIÈME DIMANCHE DU CARÊME
(7 mars 1869).
Accedanius cum vero corde.
Approchons avec un cœur loyal.
(Ad. Hebr., X, 22.)
Mes Frères
Suivant la magnifique expression de l'apôtre saint Paul, le prêtre est l'ambassadeur de Jésus-Christ auprès des hommes, et ce noble mandat, il l'a reçu avec le caractère sacré dont une onction mystérieuse a marqué son âme à un jour de sa vie. Ses lettres de créance, ce sont les saints Livres, c'est l'Évangile surtout, interprétés par l'Eglise, et le principal théâtre où il doit exercer ses sublimes fonctions, c'est le temple saint, et, dans le temple, la tribune autour delaquelle il invite ses frères à se grouper. Or, M. F., si le prêtre, ce député, ce ministre du Dieu fait homme, en montant dans la chaire chrétienne, ne s'adressait qu'à des âmes sincèrement religieuses; s'il n'était mis en communication qu'avec des cœurs
habituésà battre au souvenir de Dieu et de l'éternité, il pourrait, si faible, si inhabile que fût sa parole, se reposer doucement et avec confiance dans le sentiment de la grandeur et de la beauté de la foi qu'il annonce. Mais il est des temps où une sorte de crainte lui est permise, il est des jours, il est des heures où il semble qu'il doive trembler de ne pas être à la hauteur de sa mission : c'est quand il est appelé à défendre devant certaines âmes prévenues et mal préparées des points de doctrine qui soulèvent des répulsions ; c'est quand il vient exposer des dogmes qui contrarient la nature et qu'on rejette par système et de parti-pris. Vous en ferai-je l'aveu , M. F. ? j'éprouve aujourd'hui cette difficulté, je me sens sous le poids de cette appréhension. Je vais traiter un sujet que je sais par avance ne devoir trouver près de certains esprits ou que la froideur de l'ennui ou que le sourire du dédain, et j'ai pour indéclinable devoir d'entreprendre cette tâche épineuse et difficile. J'ai sur les lèvres, et il va me falloir bientôt l'articuler, j'ai sur les lèvres un mot dont les fortunes ont été bien diverses à travers les siècles ; un mot qui fut accueilli parle monde avec bonheur, avec transport, avec enthousiasme, — l'histoire est làpour l'attester, — ■ et qu'un grand nombre de nos contemporains ne veulent plus écouter qu'avec répugnance et un profond dégoût, — nous le savons par expérience ; un mot qui rappelle une grande institution antique et vénérable, efficace et puissante pour purifier les âmes flétries, et retremper aux sources du bien les cœurs dévoyés, et contre lequel il est de mode, au sein d'un certain monde, dans les cercles et dans les livres, sur les théâtres et dans les salons, de déverser à plaisir l'épi-
gramme et l'insulte ; un mot qui nous révèle le plus •consolant des mystères, celui que j'essayais de vous dévoiler dimanche dernier dans une rapide et imparfaite esquisse, le mystère de la réhabilitation et du renouvellement des âmes, et que pourtant un des porte-drapeau de l'incrédulité avait naguère le triste courage de travestir, aux grands applaudissements de toute son école, dans un hideux pamphlet ; et ce mot, vous l'avez deviné, M. F., c'est la confession.
Pourtant, pourquoi craindrai-je d'entamer ce sujet ? Ne sais-je pas, ne savez-vous pas comme moi que la confession a eu beau être attaquée dans son histoire, méconnue dans ses bienfaits, calomniée dans son organisation, elle a résisté à tous ses ennemis ? Ne sais-je pas, ne savez-vous pas comme moi, que, malgré les romans qui la travestissent, malgré les pamphlets qui la parodient, malgré les drames scandaleux qui la tournent en ridicule, elle est là debout sous nos yeux, toujours féconde, toujours réparatrice ? Elle passe invincible, comme autrefois son divin fondateur, à travers la tourbe de ceux qui ont conjuré sa destruction, recueillant sur sa route la reconnaissance et les bénédictions de toutes les âmes nobles qui la reconnaissent comme la vraie sauvegarde de la sainte et vieille dignité de la conscience chrétienne: «Transiens per médium illorum ibat» .
Ecoutez donc, M. F., avec un cœur loyal et sincère, « accedamus cum vero corde », et j'espère vous prouver clairement qu'établie par Jésus-Christ, la confession est vraiment une institution divine et par conséquent nécessaire. Puisse la grâce de Dieu, que je vous prie d'implorer avec moi, faire arriver ma parole jusqu'à vos âmes pour les éclairer, si elles
ne croient pas, pour les réveiller, si elles ne pensent pas, pour les fortifier et les réjouir, si elles sont fidèles.
Ave Maria.
La confession se présente à nous, M. F., sous un triple aspect : la confession est tout à la fois un dogme, un précepte et un fait : un dogme qui réclame notre foi, un précepte qu'il faut réaliser dans notre vie, un fait que nous avons sous les yeux. La confession est un fait : on se confesse ici, on se confesse dans la ville voisine, on se confesse dans toutes les cités et dans toutes les villes de notre cher pays, on se confesse dans toutes les contrées de l'Europe, on se confesse dans tout le monde entier, c'est un fait palpable, évident, incontestable et incontesté, qui s'impose à notre conviction comme la lumière du ciel à nos regards. Si nous cherchons l'origine de ce fait, nous la trouvons dans un précepte divin, promulgué par l'Église qui enjoint à toute âme déchue de venir chercher sa réhabilitation dans l'aveu sacramentel, précepte qui, humiliant l'orgueil et contrariant le cœur, et, à ce titre, fort incommode et fort gênant, a suscité et suscite toujours opposition et résistance. Voilà pourquoi, M. F., en regard de tous ces cœurs vaillants et courageux qui veulent se relever de leurs ruines et qui se confessent, il y a un grand nombre d'hommes pusillanimes qui ont peur d'embrasser le laborieux chemin de la régénération et qui ne se confessent pas.
La plupart d'entre eux reconnaissent le devoir
spéculativement et en théorie, ils se proposent même de recourir, au dernier jour de leur existence, à cette mystérieuse institution du pardon ; pour eux comme pour nous, la confession est la planche qui fournit un passage sûr aux rivages de l'Eternité. Mais, pour le moment, ils trouvent trop de difficultés à vaincre, et ils avouent que leur courage n'est pas à la hauteur des obstacles. Toutefois il est aussi d'autres esprits qui, pour ne pas mériter le reproche d'inconséquence et de lâcheté, se sont appliqués, peut-être avec un lamentable succès, à étouffer en eux le flambeau de la foi et qui, non contents de régler le précepte, s'inscrivent en faux contre le dogme qui en est la base. Toute la question se réduit donc, M. F., ou à dire avec eux que la confession est une invention purement humaine, ou à affirmer avec l'Eglise catholique, « colonne et fondement de la vérité », comme l'appelle saint Paul, qu'elle émane de Jésus-Christ, qu'elle est vraiment une institution divine.
Examinons.
Il n'y a pas d'effet sans cause, c'est un principe universel. Cette église a eu son architecte, les tribunaux civils ont leurs organisateurs, et ce sont des législateurs qui ont publié nos codes. Qui donc, M. F., fut l'inventeur de la confession ? Les docteurs de la libre-pensée, qui veulent enlever à la confession son sceau divin pour lui donner une origine terrestre, se gardent bien de chercher dans un passé trop près de nous les traces de sa naissance : ils savent qu'au XVIIIe siècle la confession était en vigueur comme à présent ; il y a encore quelques rares représentants de cet âge qui sont là pour en rendre témoignage, et les annales de ce temps ont enregistré
les noms des beaux-esprits qui trouvaient parfaitement philosophique sur le bord de la tombe ce qui, suivant eux, ne l'était nullement dans le cours de l'existence : c'étaient d'Alembert et Boulanger, Mon" tesquieu et Buffon, qui riaient de la confession pendant la vie, et qui s'empressaient d'appeler un confesseur à la mort. Ils savent aussi que, dans le grand siècle, toutes les classes de la société se croyaient justiciables du tribunal de la pénitence, et ils sont trop familiarisés avec l'histoire pour ignorer que l'orgueilleux monarque qui disait avec faste : « L'Etat, c'est moi », allait, aussi bien que le dernier de ses sujets, pauvre pâtre des montagnes ou humble fille de village, s'agenouiller auprès d'un prêtre pour demander pardon de ses scandales. C'était l'époque où le vainqueur de Rocroy et de Fribourg, Condé, ne croyait pas se dégrader en s'abaissant devant un moine, et où Turenne ne semblait pas moins grand aux pieds de Bossuet que sur les champs de bataille d'Arras et des Dunes. Ils ont besoin de remonter au XVIe siècle ; c'est là d'ailleurs qu'ils pensent puiser l'information qu'ils sont mis en demeure de fournir. Ce siècle s'ouvrit, en effet, M. F., par l'apparition d'un homme qu'on peut considérer comme un des ancêtres de tous les esprits sceptiques de notre temps, puisqu'ils sont en possession d'un lambeau de son héritage : c'est Martin Luther, ce moine apostat, qui, le premier, sur une place publique de l'Allemagne, en face de tout un peuple, à la grande joie d'une foule de prosélytes, vint proclamer que la confession était une pure invention de l'homme, et il citait un nom, il dénonçait l'inventeur.
A l'entendre, c'était le pape Innocent III, qui.
au IVe Concile de Latran, avait imposé aux fidèles ce joug jusqu'alors inconnu. Vousconnaissez comme moi, M. F., le décret du Concile, le texte vous en est encore présent à l'esprit, nous vous le lisions ce matin : or, j'ose faire appel à votre droiture et à votre bonne foi, de la teneur de ce décret que pouvez-vous raisonnablement conclure, sinon que le Concile sanctionne une discipline déjà en vigueur dans l'Eglise, et règle l'usage d'une chose préalablement établie? Réunie alors dans ses comices généraux, l'Église fixe le temps où les fidèles doivent venir s'agenouiller au tribunal réconciliateur, elle fait un précepte rigoureux de la confession annuelle et menace d'anathème quiconque osera le transgresser ; mais, encore une fois, ce précepte même suppose la confession déjà établie, déjà connue, déjà pratiquée, il ne l'institue point : pas plus, M. F., que le code, en réglant le mode de transmission des domaines, n'institue la propriété. Voyons d'ailleurs l'histoire, interrogeons le passé, fouillons dans les archives des âges antérieurs, interrogeons les écrits de ces hommes qui furent l'expression la plus éminente de leur époque, portons nos regards d'un bout à l'autre de la grande famille humaine jusqu'à l'aurore des temps chrétiens et, partout, sur tous les points du globe, nous entendons mille voix qui se croisent, se répondent, s'entrecroisent et nous disent que la confession a été fondée par Jésus-Christ ; partout, dans tous les âges, nous voyons les enfants de l'Eglise se confesser.
Ecoutez d'abord saint Bernard mort soixante ans environ avant le Concile de Latran. « Que vous sert, dit l'illustre abbé de Clairvaux, que vous sert de dévoiler au prêtre une partie de vos péchés et de
supprimer l'autre? » Un demi-siècle plus tard, lu grave saint Anselme, archevêque de Cantorbéry, s'exprime en ces termes dans son homélie des Dix lépreux : « Découvrez fidèlement aux prêtres par une confession humble toutes les taches de votre lèpre intérieure, afin d'en être lavés » ; et, dans ces temps, nous savons que Henri Ier, roi d'Angleterre, avait pour confesseur un religieux de l'abbaye d'Oswald, et je lisais, récemment encore, dans l'ouvrage d'un historien libre-penseur, que la reine Constance, femme du roi Robert, se confessait à un moine qui s'appelait Helgaud. Donc, M. F., on se confessait au XIIe et au XIe siècle.
Nous frappons à la porte de l'âge précédent et nous entendons saint Pierre Damien qui nous répond et nous dit que « la confession est la voie sans laquelle personne ne peut aller au Père qui est au Ciel » ; et nous vo}*ons, à cette époque, l'empereur Othon se confesser à l'Évêque d'Augsbourg. Donc on se confessait au Xe siècle.
Cent ans plus tôt, c'est un Concile de Paris qui enjoint aux prêtres la résidence dans leurs églises respectives, « de peur qu'en leur absence, les fidèles ne meurent sans confession » ; et, si vous voulez savoir, M. F., à qui se confessait le roi qui alors portait la couronne en France, Louis le Débonnaire, je vais vous le dire : c'était à l'Évêque du Mans. Donc on se confessait au IXe siècle.
En remontant au siècle antérieur nous voyons un concile de Germanie, tenu en 745, édicter que, dans les armées, chaque commandant doit avoir « un prêtre qui puisse juger ceux qui se confessent de leurs péchés et leur imposer la pénitence ».
Et, reculant encore dans la tradition, nous avons le témoignage de saint Grégoire le Grand, mort en 604, qui, expliquant ces paroles de l'Évangile: « Lazare, sors du tombeau! », dit aux pécheurs: « Pourquoi gardez-vous vos fautes dans les profondeurs de votre conscience ? tirez-les de l'abîme et vous serez délié par le ministère des prêtres » ; et, dans ces âges, Charles-Martel se confessait à l'Évêque de Cologne, le roi Thierry à notre illustre archevêque de Rouen, saint Ouen, et sainte Radegonde à saint Germain, de Paris. Donc on se confessait au VIIIe, au VIIe et au VIe siècle.
Nous voici arrivés, M. F., au temps de saint Augustin : que pensait-on alors ? « Allez, dit le grand Evêque, et, par un noble aveu, rejetez loin de vous toute la corruption spirituelle que vous renfermez ». Donc on se confessait au temps de saint Augustin.
Voici dans le siècle précédent un Pontife couronné de la double palme du génie et du martyre, M. F. Écoutez avec quel zèle saint Cyprien exhorte les fidèles de Carthage : « Frères bien-aimés, pendant que vous êtes encore en ce monde, où la confession peut servir, en ce monde, où le pardon obtenu du prêtre peut être agréé du Seigneur, confessez vos fautes, confessez jusqu'à vos plus secrètes pensées ».
A la fin du second siècle, c'est Tertullien qui s'écrie avec la gravité de son énergique langage : « Que vaut-il mieux, ou être damné par un péché caché, ou être sauvé en l'avouant avec sincérité ? » Donc on se confessait au siècle de saint Cyprien comme au temps de Tertullien.
Au premier siècle enfin, c'est saint Clément de Rome qui avait vu les apôtres et conversé avec
eux et qui dit que « celui qui a soin de son âme doit confesser ses péchés à celui qui préside » ; et saint Barnabe disait aux Juifs de son temps: « Vous confesserez vos péchés, confiteberis peccata tua. »
Maintenant, nous n'avons plus, M. F., qu'un pas à faire; nous n'avons plus qu'à étendre, pour ainsi dire, la main, et nous touchons à Jésus-Christ. La voilà donc, à travers cette uniforme série de preuves testimoniales, à travers cette sèche nomenclature de textes, de noms et de dates que je vous remercie d'avoir si bien écoutés, la voilà cette généalogie de la confession ; c'est vraiment une généalogie divine, je sens le besoin de le répéter. Non, ce n'est pas Innocent III qui fut l'inventeur de la confession, car il fut héritier de saint Bernard, qui le fut de saint Anselme, qui le fut de saint Pierre Damien, qui le fut de saint Grégoire le Grand, qui le fut de saint Augustin, qui le fut de saint Cyprien, qui le fut de Tertullien, qui le fut de saint Clément, qui le fut de saint Barnabe, qui le fut des Apôtres, qui le furent de Jésus-Christ, qui le fut de Dieu. « Qui fuit Dei ». Et quand je viens du haut de la chaire vous dire que la confession a été établie par Jésus-Christ, j'ai droit de dire : respect à ma parole, car je suis la voix de tous les peuples et de tous les âges, je ne fais que transmettre un écho du vaste et unanime concert de la tradition de l'Orient et de l'Occident, de l'Église grecque et de l'Église latine ; je me fais l'interprète de l'humanité chrétienne tout entière et j'atteste sa foi. Donc la confession est une institution divine, donc il n'y a que l'ignorance ou la mauvaise foi qui puissent prétendre que la confession est une invention humaine.
Ouvrons d'abord l'Évangile, il est assez clair pour qui veut l'entendre. C'est l'Homme-Dieu qui parie, il parle à ses apôtres qui représentent le corps pastoral tout entier pour toute la durée des temps : « Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre : comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie : les( péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez ». Par ces paroles frappantes de clarté et de précision, il est évident que Jésus-Christ donne à ses apôtres et à leurs successeurs un double pouvoir: le pouvoir de lier ou de délier les consciences, le pouvoir de condamner ou d'absoudre. Mais ce pouvoir, pour être digne du Dieu qui le dispense, doit fonctionner avec intelligence et justice et non d'une manière aveugle et arbitraire ; les apôtres et les prêtres sont établis juges, mais ils ne peuvent prononcer qu'avec connaissance de cause. Or, cette connaissance ils ne peuvent l'obtenir que par l'accusation et l'aveu des coupables ; donc la confession est nécessaire. Ici, comme partout, le devoir est corrélatif au droit: le droit de connaître dans le prêtre indique le devoir de l'aveu pour le pécheur. Donc Jésus-Christ a institué la confession. Aussi, M. F., les saintes Ecritures, quelques pages plus loin, lorsqu'elles nous relatent les actes des Apôtres nous font voir la pratique de cet usage: « Une multitude de fidèles venaient trouver saint Paul, confessant leurs péchés: « Multi credentium veniebant confit entes actus suos » .
Voici donc les Apôtres qui disent : Confessez vos péchés, le Maître vous en impose l'obligation ; et dix-huit siècles plus tard , de prétendus doc-
teurs se lèvent et s'écrient : N'en faites rien , la confession est une invention humaine, ce sont les prêtres qui l'ont inventée.
Les prêtres ont inventé la confession ! Je le sais, M. F., «l'audace de tout dire a fait naître la patience de tout supporter » ; mais depuis quand est-il décidé que l'imagination doit avoir le pas sur l'histoire ? Depuis quand l'autorité des témoignages les plus graves doit-elle abdiquer en face d'une assertion gratuite ? Depuis quand l'authenticité d'un fait basé sur l'évidence traditionnelle doit-elle s'agenouiller devant une conjecturale théorie? Depuis quand la science doit-elle le céder à l'hypothèse? Accepter, M. F., cet état de démission intellectuelle, c'est proclamer le doute universel en matière historique, c'est déchirer l'Evangile, c'est faire crouler le christianisme par la base.
Les prêtres ont inventé la confession ! Ah! je vous adjure, vous, dans l'esprit desquels cette accusation a trouvé quelque crédit, de grâce, quelle idée vous faites-vous du sacerdoce catholique ? Vous avez entendu parler des prêtres païens, ces fourbes sacrés qui nepouvaientqu'àgrand'peinesevoir, ditCicéron, sans être tentés d'unsourire; vousêtes-vousdoncpersuadé que tel était le sacerdoce des chrétiens ? Voyez la singulière position que vous nous faites par cette affirmation calomnieuse. Vous nous connaissez, nous sommes vos frères, nous avons place comme vous au soleil qui éclaire l'Empire français; nous marchons de concert avec vous dans ce voyage qui s'appelle la vie, nous avons répondu au sourire de vos lèvres, et notre main plus d'une fois a pressé la vôtre ; et c'est à nous que vous jetez à la tête l'accusation d'im-
posture ! Nous formons l'une des corporations les plus imposantes et les plus honorées du pays, et cela, à vous entendre, pour vous tromper, pour vous enseigner tout haut une rêverie, dont nous nous moquons tout bas, pour jouer éternellement dans le lieu le plus saint, le temple, sur l'objet leplusauguste, Dieu et la conscience, une éternelle comédie ! Et l'on trouve des magistrats assez patients pour tolérer cette officielle fourberie! Et il y a des peuples assez simples pour ne pas s'apercevoir du mensonge! Et il se rencontre enfin des cœurs assez vils pour se prêter sans honte, sans remords, par profession, durant leur vie tout entière, à ce rôle d'hypocrisie et débiter à leurs concitoyens, à leurs frères, comme une vérité immortelle, un dogme qu'ils savent fort bien n'être au fond qu'une puérile chimère! Franchementle plus simple bon sens suffit à faire justice d'une telle allégation.
Les prêtres ont inventé la confession ! A Dieu ne plaise que, disciples d'un Dieu crucifié et continuateurs de son apostolat, nous venions nous plaindre des préjugés et des passions ! Il semblerait arrêté dans les décrets providentiels que le prêtre dût être condamné, par ceux mêmes qu'il estime et qu'il aime, à boire largement au calice de la haine et du mépris! Mais, à défaut d'autres trésors, qu'on nous laisse au moins le droit de la franchise ! La religion dont nous sommes les interprètes a fait de la droiture l'instinct le plus impérissable de notre conscience. C'est notre sincérité qui est le besoin le plus impérieux de notre vie. Aussi jamais, non jamais, nous n'accepterons cette odieuse accusation de dissimulation ! On a beau travailler à imprimer cette flétrissure à nos fronts,
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on ne réussit qu'à y faire monter la rougeur de l'indignation. Ah! M. F., s'il en était ainsi, si mes frères dans le sacerdoce et moi n'étions que des imposteurs, je prendrais ma tunique sacei dotale, et, la déchirant, j'en jetterais les lambeaux aux ronces du chemin et sur vos places publiques ; je me mêlerais à la foule de ceux qui nous outragent, ou plutôt j'irais m'ensevelir au fond d'un désert, prenant le deuil de ce qui a été jusqu'ici l'honneur, la gloire, l'admiration, les vertus sublimes du genre humain. Les prêtres ont inventé la confession ! Mais pourquoi l'auraient-ils inventée ? Par plaisir, sans doute? Le délectable plaisir vraiment, M. F., de se confiner dans une prison étroite de quatre planches, de s'enfermer vivant dans un cercueil, d'y passer des heures et quelquefois des journées entières, dans la gêne du corps et la contention de l'esprit, à remuer une boue infecte, à panser des plaies dégoûtantes, à conseiller votre indocilité, à éclaircir vos ignorances, à défendre les saintes règles de l'Évangile contre les envahissements des passions, à entendre l'éternelle répétition des mêmes erreurs et des mêmes faiblesses ! Le délectable plaisir, vraiment, pour un cœur qui aime son Dieu et qui aime les âmes, que de voir tous lesjours son Maître plus offensé, le péché toujours se multipliant et 1 innocence elle-même sans cesse exposée à tomber dans les pièges des méchants ! Le délectable plaisir de se lever au milieu de la nuit, de braver la pluie, le froid, la neige pour aller entendre la confession d'un pauvre malheureux à son lit d'agonie! M. F., si vous voulez être impartial, vous reconnaîtrez qu'il n'y a que le zèle, la force du devoir qui puisse engager un homme à dévouer ainsi sa
santé, son repos, sa vie même à ce ministère redoutable et, loin de dire que les prêtres l'ont imaginée, disons plutôt, avec un apologiste célèbre, qu'il faut bien que la confession soit divine, puisque les prêtres ne l'ont pas abolie.
Les prêtres ont inventé la confession ! S'ils avaient inventé ce devoir, ils s'en seraient dispensés euxmêmes ; mais, vous le savez, il n'est point de tête, si élevée qu'elle soit, dispensée de fléchir sous le joug sacré: à quelque degré de la hiérarchie que nous soyons placés, depuis l'auguste et royal pontife du Vatican se confessant à un pauvre religieux, que nous avons vu nous -même, disons-le en passant, jusqu'à l'humble prêtre du dernier des villages, tous nous approchons comme vous de ce tribunal d'accusation, parce que nous sommes pécheurs comme vous, plus souvent même que vous, parce que nous sommes prêtres et conséquemment appelés à une sainteté plus éminente. Là nous cherchons notre repos et le délassement aux fatigues de notre ministère, là nous puisons des conseils et des lumières pour vous éclairer et vous conduire, des forces et des encouragements pour surmonter la tristesse que nous inspire la stérilité de nos soins pour vous; et là aussi nous trouvons des larmes pour déplorer des concessions, coupables peut-être, que votre importunité arrache souvent à notre facile indulgence.
Les prêtres ont inventé la confession ! M. F., quand bien même le désir d'une pareille imposture aurait pu naître dans le sacerdoce chrétien, j'affirme tout haut, et sans craindre de me tromper, qu'il n'aurait pas eu la puissance de la réaliser. Voyez, M. F., ce qui se pas«e autour de nous: l'Angleterre, la protes-
tante, semble tendre de plus en plus à revenir vers l'Eglise catholique. Chaque jour atteste une capitulation et un progrès, et jamais le camp des dissidents ne s'agite avec plus d'épouvante que quand il s'agit de rétablir la confession. Naguère quelques membres de la haute Eglise ont voulu franchir cette limite, et le pays tout entier s'est ému, et le Parlement et les ministres et la Reine ont jeté un cri d'alarme, suivi d'un cri de réprobation, parce qu'un homme parlait de la confession, et vous croyez que nos ancêtres auraient docilement courbé la tête devant un novateur qui les aurait soumis à un pareil joug? Supposez, M. F., pour un moment, que jusqu'à présent il n'a pas été question de la confession pour le monde ; que Jésus-Christ ne l'a pas établie, que nul ne la pratique et qu'aujourd'hui, du haut de cette chaire, malgré la sympathique confiance dont vous m'honorez et dont je m'honore et vous remercie, je vienne vous dire: Désormais vous ne pourrez participer à la rédemption de Jésus-Christ, qu'en venant vous agenouiller devant le prêtre ; vous viendrez nous rendre les dépositaires des secrets les plus graves de vos consciences, vous nous révélerez vos fautes et même vos ignominies les plus cachées ; n'est-il pas vrai, M. F., que nul coeur ne ferait écho à ma parole, que je sentirais se soulever les répulsions les plus énergiques? Que dis-je ? n'est-il pas vrai que jusque dans ce temple, jusqu'au pied de cette chaire je verrais toute l'assemblée s'agiter dans un frémissement solennel, et des voix nombreuses, parties des quatre coins de cette enceinte, me réduire au silence par des protestations vengeresses? Et vous voudriez, M. F., qu'à un moment donné des siècles chrétiens, un homme soit
venu préconiser cette doctrine nouvelle et contrariante et que le monde entier, sans réclamation, sans résistance , dans un mouvement universel de servitude, soit tombé devant lui, et que la Providence n'ait pas aposté dans les entrailles de ce temps un homme, un seul homme, gardien rigide et invisible de la vérité, qui pût crier à l'innovation, stigmatiser, en la dévoilant, une telle imposture, ou du moins jeter la négation à travers l'avenir ? M. F., tel n'est pas l'ordre des décrets divins, telle n'est pas la loi de l'histoire, telle n'est pas la condition normale de l'humanité. On ne veut pas de surnaturel, et on est condamné à accepter l'impossible et à dévorer l'absurde.
Les prêtres ont inventé la confession ! M. F., l'histoire, « qui a, comme on l'a si bien dit, l'oreille si délicate et la mémoire si fidèle », l'histoire vous dit le moindre battement de la vie sociale, en quelle année la découverte de tel ou tel procédé, avec son inventeur, en quelle année l'importation de tel produit, à plus forte raison le nom et la vie de tout législateur. Il n'est pas d'hérésie si obscure, de nouveauté en apparence si indifférente, dont les annales sacrées ne nous fassent connaître avec précision l'auteur et la naissance ; nous connaissons les noms des hommes qui ont proscrit l'usage de la confession : c'est Luther en Saxe, c'est Calvin en Suisse, c'est Cranmer en Angleterre. Citez-nous donc le personnage qui le premier a mis la confession en honneur, et l'année mémorable où ce grand changement s'est opéré. Nous ne vous demandons qu'un nom, nous ne réclamons qu'une date et nous osons vous mettre au défi de répondre. Ah ! c'est que vous cherchez l'inven-
teur où il n'est pas, et vous ne le cherchez pas où il est. C'est bien un prêtre qui a établi la confession, mais ce prêtre, c'est le plus grand, le plus saint, le plus divinement illustre de tous les prêtres, c'est le grand-prêtre de la nouvelle alliance, que le royal Prophète a vu, dans son inspiration, sacré de toute éternité par Dieu son Père. C'est vous, ô Seigneur Jésus, vous dont le nom retentit en ce moment dans tous les cœurs, vous qui m'avez choisi, malgré ma faiblesse, malgré mes misères, malgré mon indignité, pour être votre ministre, vous qui me députez en ce moment vers vos enfants ici réunis, pour les exhorter en votre nom à venir s'agenouiller au tribunal des miséricordes, s'ils ne veulent pas être condamnés au grand jour des justices, aux solennelles assises de l'éternité. On dit, ô mon Dieu, on dit de par le monde que la confession est une invention : eh bien ! oui, je le reconnais, c'est une invention, mais une invention comme la crèche, une invention comme la croix, une invention comme le tabernacle, une invention de votre amour et de votre miséricorde.
M. F., le dix-septième siècle a connu un homme qui voulut être l'esprit le plus universel des temps modernes et qui fut tout ce qu'il voulut être; qui, l'égal de Newton dans les mathématiques et plus grand métaphysicien que Descartes, n'en aurait pas moins été, à Saint-Germain-des-Prés, le plus érudit des bénédictins, et partout le plus profond des jurisconsultes; théologien éminent, génie hardi, Leibnitz est demeuré comme une des Grandes o-loires de l'humanité. Or, ce grand homme, M. F., a laissé en latin un manuscrit précieux tout entier de sa main
et dépositaire de ses croyances les plus intimes. J'en traduis exactement, pour terminer, le passage suivant : « Ce fut assurément un grand bienfait de Dieu, dit Leibnitz, de donner à son Église le pouvoir de remettre et de retenir les péchés. Ce pouvoir, l'Église l'exerce par ses prêtres, dont le ministère à cet égard ne peut être méprisé sans crime. On ne saurait nier que cette institution ne soit parfaitement digne de la sagesse divine, et, si quelque chose est louable, grand, glorieux dans la religion, c'est bien ce sacrement de la réconciliation Cette nécessité de la confession devient pour un grand nombre un frein salutaire, elle apporte à ceux qui sont tombés une grande consolation, et je regarde un confesseur pieux, grave et prudent, comme un des plus puissants instruments de Dieu pour le salut des âmes : une condamnation terrible pèse donc sur les dissidents (c'est un dissident qui parle), lorsque, repoussant l'autorité de l'Église, ils manquent forcément des biens qu'elle seule dispense ».
M. F., le savant Leibnitz plaint les dissidents, mais il y a quelqu'un que je plains encore plus que l'homme séparé de l'Eglise, c'est le fidèle qui a le tribunal réconciliateur à sa disposition et qui dédaigne et qui fuit. Oh ! M. F., laissez-moi maintenant vous le dire, s'il se trouvait dans cette enceinte une âme, qui, sachant que la confession a été instituée par Notre-Seigneur Jésus-Christ comme tribunal du pardon, se refusât encore à venir chercher dans l'aveu de ses fautes sa réconciliation avec Dieu, je sentirais le besoin de descendre de cette chaire, d'aller, le crucifix à la main, me jeter à ses pieds et, lui faisant lire dans l'expression de mon regard, dans
Taccent de ma voix, mon amour et mon désir de son salut et de son bonheur, je lui dirais : Frère, frère, pourquoi ces hésitations, pourquoi ces délais? qui peut vous retenir? est-ce le respect humain? estce l'amour-propre? en vérité est-il permis de sacrifier son éternité pour des motifs aussi futiles ? attendez-vous le jour où vous serez sur le seuil du tombeau ? mais Dieu s'est-il engagé à vous donner le temps et les dispositions dont vous aurez alors besoin pour ce grand acte ? Non, c'est peut-être uniquement l'effort qu'il faut faire ? Pour vous, la confession est une peine ; mais elle est aussi une joie ; nous prendrons la peine pour nous, nous ne vous laisserons que la joie. Venez, venez donc, venez donner à mon cœur qui vous aime, qui vous attend, qui vous appelle, la meilleure, la plus douce des consolations de sa vie, celle de vous sauver. Ainsi soit-il !
SERMON