PRELUDE
Beati qui lugent.
Bienheureux ceux qui pleurent.
S. Math., V, 5.
Il y a quelques mois, j'avais l'inappréciable consolation de me trouver dans la Ville Éternelle; or un jour, c'était avant le Conclave, avant les joies inespérées de l'élection merveilleusement rapide de Léon XIII, un jour que je revenais de la basilique Vaticane, où je m'étais agenouillé devant le tombeau qui renferme la dépouille mortelle du doux et pieux Pie IX, je traversais le vieux Forum, l'âme en proie à une tristesse profonde. Le douloureux martyre du grand Pontife qui venait de nous être enlevé, sa disparition de ce monde au milieu des préoccupations de l'heure présente et des sombres appréhensions de l'avenir, le veuvage indéfini de la sainte Eglise, notre mère, telles étaient les pensées qui
(1) Prêché à Caudebec le dimanche 7 avril 1878, lors de la bénédiction du Chemin de la Croix érigé par M. l'abbé Simon, successeur de M. le chanoine Billard. Nous avons cru devoir mettre ce morceau à part à cause de sa longueur et de son caractère spécial.
m'agitaient. Aussi ni les antiques débris du Forum, ni les ruines du palais des Césars, ni les magnifiques sculptures de l'arc de Titus, ni même les grandioses arcades du Colisée ne pouvaient me distraire de mes angoisses intimes... Mais, à un moment, sitôt que je fus entré dans la vaste arène du Colisée, si peuplée jadis, si déserte aujourd'hui, apercevant au milieu la croix de bois plantée à fleur de sol, une larme douce vint humecter ma paupière et un rayon de clarté illuminer mon âme. Que s'était-il passé ? La vue de l'instrument de la Passion de mon Sauveur, le souvenir du Chemin de la Croix parcouru en ce même lieu, douze ans auparavant, sous la direction d'un pauvre Franciscain, le rapprochement entre le Calvaire de Jésus-Christ et le calvaire de tant de martyrs qui avaient rougi de leur sang le sol que je foulais de mes pieds, la patience héroïque de toutes ces victimes, les menant, comme le Christ, leur modèle et leur maître, à la gloire, au couronnement, au triomphe, ce tableau, se déroulant à mes yeux avec la rapidité de l'éclair, m'avait fait passer de la tristesse à l'espérance et je venais de comprendre une fois de plus que, pour l'âme qui souffre, il n y a pas ici-bas de plus douce station qu'une station du Chemin de la Croix.
Qui de nous, d'ailleurs, n'a appris par expérience qu'au milieu de cette montée âpre et rude qui s'appelle la vie, si fatigué soit le cœur par les déceptions et les mécomptes, si meurtrie soit l'âme par les épreuves et les chagrins, la méditation des souffrances du Sauveur est comme une halte bénie, un rafraîchissement salutaire, une source de consolation? Ah! M. F., c'est que la Passion de Jésus-Christ
est le type de la nôtre : il y a un vrai parallélisme entre le Chemin de la Croix du Maître et le chemin de la croix des disciples. Jésus-Christ condamné à mort et s'acheminant, la croix sur les épaules, vers la montagne de l'immolation, n'est-ce pas l'homme n'entrant dans la vie que pour la quitter, et condamné, dans tout le trajet du voyage, à la souffrance, au martyre ? Mais il est vrai de dire que, pour nous comme pour le Sauveur, la souffrance mène à la gloire, le combat mène au triomphe, la mort mène au vrai bonheur, et c'est ainsi que se réalise la parole tombée des lèvres de l'Homme-Dieu sur la colline des Béatitudes : « Beati qui lugent ! Bienheureux ceux qui pleurent ! » Parole paradoxale pour un siècle qui affiche la prétention de supprimer les larmes par décret, et qui, rêvant l'abolition de toute souffrance, voudrait réduire le bonheur en système; mais oracle d'une consolation réelle pour le malheureux qui possède la foi chrétienne. Au lieu de se laisser, lui, mystifier par une creuse utopie, il mêle ses larmes et le sang de son âme aux larmes et au sang de Jésus-Christ, son Sauveur, et non seulement son infortune s'adoucit, ses larmes sont moins amères, mais il trouve une sorte de félicité dans la souffrance : « Beati qui lugent ! » Vous allez en juger, M. F., en consentant, pendant quelques instants, à embrasser dans un coup d'œil d'ensemble la Passion du Sauveur et la vôtre, le Chemin de la Croix de Jésus- Christ et le vôtre.