‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 24 sur 38 · JÉSUS EST CHARGÉ DE SA CROIX · texte numérisé non relu

JÉSUS EST CHARGÉ DE SA CROIX

Et bajulans sibi crucem exiiitin eum qui dicitur CaU variœ locuin.

Et, la Croix sur les épaules , il alla au lieu qu'on appelle Calvaire.

S. Joan., XIX, 17.

La Croix que les bourreaux mettent sur les épaules de Jésus-Christ, a été l'ambition de toute sa vie et le terme de tous ses vœux. Si lourd soit cet instrument de son supplice, il le porte avec élan, avec ardeur. C'est en parlant de la Croix qu'il disait, dans la sainte impatience de son âme : « Baptismum habeo baptizari et quomodo coarctor usquedum perficiatnr ; il est un baptême dont je désire être baptisé, et mon âme est dans l'angoisse jusqu'à ce que ce désir soit réalisé ». Il était descendu des Cieux pour nous sauver, et ilavait dit aumonde que nous ne pouvions être sauvés que par la Croix : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il porte sa croix chaque jour et me suive ». « Celui qui ne porte pas sa croix, n'est pas digne de moi ». « Je vous ai donné l'exemple, afin que ce que j'ai fait, vous le fassiez vous-mêmes ».

Voilà, M. F., à quelle condition nous pouvons rejoindre notre Maître au Ciel : en portant notre croix. Oui pourrait se refuser à suivre l'appel de ce doux Sauveur ? Ne faut-il pas d'ailleurs, bon gré mal gré, la porter, cette croix ? Tous les enfants d'Adam ne sont-ils pas justiciables de la loi : « Jugum grave .super omnes filios Adam »? La parole de Job souffre-t-elle une exception : « L'homme né de la femme vit peu de temps et est rempli de beaucoup de misères » ? Reconnaissons-le, M. F., c'est la stricte vérité : toute coupe de la vie a sa goutte d'absinthe ; comme l'a dit avec son originalité éloquente le grand orateur de Notre-Dame : « Depuis soixante siècles, de même qu'il tombe du ciel une certaine quantité de pluie, il tombe du cœur de l'homme une certaine quantité de larmes ». La croix est dans notre naissance, elle est dans notre mort, elle est dans tout le voyage de la vie. Votre croix, c'est ce travail pénible qui ne vous donne qu'un pain arrosé de sueurs ; c'est cette indigence, si dure au cœur, qui vous condamne vous et vos enfants à de si cruelles privations. Votre croix, c'est cette catastrophe qui renverse en un instanttout l'édifice de votre fortune, c'est cette maladie qui vous cloue sur un lit de douleurs. Votre croix, c'est votre cœur, avec ses mécomptes d'affection et les trahisons de l'amitié ; c'est cet « inexorable ennui » qui pèse sur votre âme et lui fait prendre l'existence en dégoût. Votre croix, c'est cette chaîne d'espérances trompées que vous traînez après vous; c'est la crainte de voir s'évanouir le frêle édifice de bonheur dont vous jouissez aujourd'hui. Votre croix, c'est la perte de cet ami en qui se personnifiait votre vie, et dont la disparition vous laisse dans le plus

affreux isolement. Votre croix, le dirai-je, M. F.,

c'est votre prospérité : elle s'achète cher ici-bas, vous n'en n'avez pas encore payé le prix, vos sourires d'aujourd'hui me font entrevoir les larmes brûlantes que vous aurez à verser demain.

Vous le vo}^ez, M. F., chacun ici-bas a sa croix: « Cnicem suant » ; impossible de la fuir : elle écrase ceux qui cherchent à la rejeter, elle a des douceurs pour ceux qui consentent à la porter avec Jésus-Christ. Écrions-nous donc, comme autrefois un disciple du divin Maître : « O bona Crux, ô bonne Croix », je te bénis, je t'embrasse: un Dieu te porta jusqu'au Calvaire pour mon amour, pour son amour je veux te porter jusqu'à la tombe ; je veux vivre, je veux mourir entre tes bras.

IIIme STATION

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